‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 13 sur 87 · 4.4

4.4

Si ce n’avait été un « banquet fraternel » où les gens étaient venus avec leur famille et leurs jeunes enfants pour manger, être gais et oublier leurs soucis ainsi que le linceul de crimes où la ville était ensevelie, il n’y a pas de doute que le jeune saint Georges et ses étourneaux eussent été arrachés de leur place, foulés aux pieds et, au mieux, traînés au plus proche commissariat, comme le citoyen Rateau les en avait menacés. Même ainsi, le calme de plus d’un père de famille s’irritait devant cette insistance. Quant au citoyen Rateau, il parut rassembler ses membres démesurés et jura :

— Par tous les chiens et chats qui empestent le monde de leurs criailleries, j’en ai assez d’entendre de tels discours !

Il enjamba son banc, disparut dans l’ombre, réapparut à l’autre bout de la table juste derrière le jeune rhéteur, sa vilaine face à la bouche édentée et ses larges épaules dominant la silhouette mince de Bertrand.

— Frappez-le ! Jetez-le à terre ! Faites taire cette langue abominable ! cria une excitée.

Bertrand n’était pas encore réduit au silence. Sa jeunesse, sa belle mine, malgré ses vêtements misérables, disposaient en sa faveur… si du moins un tigre mangeur d’hommes peut faire une différence entre un enfant et un vieillard ; tout se vaut pour son appétit, et le jeune fou provoquait le tigre avec une inlassable insistance.

— Qui donne ces ordres ? répéta-t-il. Qui fait de nous les victimes d’un abominable esclavage ? Sont-ce les représentants du peuple ? Non. Ceux des municipalités ? des clubs ? des sections ? Non, toujours non ! Vos corps, vos femmes, vos enfants, votre liberté sont les jouets d’un seul homme, tyran, traître, oppresseur du peuple, cet homme c’est…

Là, il fut interrompu. Un coup terrible sur la tête lui enleva la parole et la vue. Il y eut dans ses oreilles un puissant bourdonnement qui noya les cris de colère ou d’approbation qui saluèrent sa tirade, tandis qu’un tumulte assourdissant remplissait la rue de bruits étranges et terribles.

Bertrand n’avait pas prévu le coup. Tout avait été très rapide. Il s’attendait à être mis en pièces, traîné au commissariat, il attendait sa condamnation, l’échafaud, il n’attendait pas ce coup de poing qui eût assommé un bœuf.

Une seconde il vit un géant au-dessus de lui, le poing levé, la bouche édentée ouverte et la foule se levant et agitant les bonnets frénétiquement avec des acclamations qui n’en finissaient pas. Et il vit aussi les visages de ses amis, Mme de Serval, Régine, Joséphine et Jacques, qu’il avait entraînés dans cette folie et qui se détachaient de l’ombre avec leurs yeux élargis, leurs visages tirés, leurs bras levés pour parer les coups.

Puis tout sombra ; il sentit quelque chose de lourd fouler son dos. Lumières, visages, mains tendues dansèrent devant ses yeux, et il tomba comme une bûche sur le pavement graisseux, entraînant dans sa chute les assiettes, les pots et les bouteilles.

q

Page 1