5.2
Rateau avait disparu. On eût dit que le diable si souvent évoqué pendant le « banquet fraternel » était venu et l’avait emporté.
Le tumulte fit place à un silence de cimetière à minuit. Les « tape-dur » qui, au commandement de leur chef, s’étaient efforcés de se faire un chemin pour atteindre les traîtres, cessèrent de répéter leur rauque « Place, au nom de la Convention ! » tandis que Saint-Just, qui était resté près de son ami, vit littéralement un cri s’étouffer sur les lèvres de Robespierre. Cependant celui-ci non plus n’avait pas compris ce qui s’était passé. Au fond de son cœur, il avait approuvé la suggestion de son ami et désirait voir la fureur de la foule suivre son cours. Quand Rateau se dressa, hurlant ses malédictions, le tyran sourit, satisfait, et même après sa disparition il resta un moment sans inquiétude.
La foule entière se porta vers la mystérieuse porte cochère. Ceux du premier rang se jetèrent contre les panneaux, tandis que ceux des derniers rangs poussaient de leur mieux. Les portes cochères de l’ancien Paris étaient solides, une pièce d’ébénisterie qui a survécu à plusieurs siècles peut résister à la poussée d’une meute de misérables affamés.
La foule hurla de colère, et Robespierre, le visage gris, regarda ses amis comme pour deviner leurs pensées.
— Si c’était…, murmura Saint-Just.
Déjà, les épais panneaux de chêne cédaient à de persistants efforts, le bélier vivant les faisait craquer lorsque, tout à coup, les rugissements de ceux qui étaient en arrière se changèrent en cri de joie. Ceux qui poussaient s’arrêtèrent. Les cous, les mentons se redressèrent.
Robespierre et ses amis levèrent aussi les yeux. Quelques mètres plus bas dans la rue, à un balcon du troisième étage, la silhouette de Rateau venait d’apparaître. Derrière lui, la fenêtre était grande ouverte et la pièce au-delà était inondée de lumière, de sorte qu’on voyait avec la plus grande netteté sa lourde masse noire se découper sur le fond lumineux. Sa tête était nue, ses cheveux raides flottaient, sa poitrine était aussi nue que sa tête et sa chemise pendait en lambeaux sur ses bras. Sur son épaule gauche il portait une femme inanimée, tandis que de sa main droite il en traînait une autre. Juste au-dessous du balcon, un brasier brûlait, tout rouge.
Son apparition fit taire tout le monde. D’une voix de stentor il cria :
— Ainsi périssent tous les conspirateurs contre la liberté, tous les traîtres, par les mains du peuple et à la plus grande gloire de son Élu !
Il saisit la forme inanimée qui gisait à ses pieds. Une minute, il eut les deux femmes dans ses bras et les éleva bien au-dessus du balcon de fer ; les deux corps se balancèrent dans l’obscurité et, tandis que le peuple attendait, palpitant, il laissa tomber les deux corps, droit dans le brasier.
— Deux autres vont suivre, cria Rateau.
Les femmes criaient, les hommes juraient, les enfants pleuraient. Des cris de « Vive Rateau » se mêlaient aux « Vive Robespierre ». Un cercle se forma, les mains s’enlacèrent et une ronde sauvage entoura le brasier. Cette explosion de fol enthousiasme dura trois bonnes minutes, au bout desquelles ceux qui s’approchèrent du brasier pour assister à la fin des abominables traîtres poussèrent un hurlement :
— Malédiction !
Puis ils montrèrent sans mot dire d’un doigt tremblant les paquets informes que le feu n’avait pas encore attaqués. C’étaient bien des paquets, des chiffons ficelés ensemble pour imiter des corps humains. Il n’y avait que des chiffons sans femmes, sans aristocrates. Le peuple avait été mystifié par un traître d’autant plus exécrable qu’il aurait pu passer pour l’un d’entre eux.
— Rateau ! hurlèrent-ils.
Ils regardèrent le balcon, mais la fenêtre était fermée, il n’y avait plus de lumière. Tout semblait avoir été un rêve, un cauchemar. Rateau avait-il existé, ou était-il un esprit envoyé pour dépouiller et injurier les honnêtes patriotes qui s’étaient réunis au nom de la liberté et de la fraternité ? Beaucoup auraient aimé s’en tenir à cette explication, hommes et femmes dont l’esprit, dérangé par cinq ans de misères, était prêt à s’abandonner à n’importe quelle superstition, à toute croyance surnaturelle qui puissent se substituer à l’ancienne religion qu’il avait fallu bannir de leurs cœurs.
Rateau avait disparu ; la maison fut fouillée de fond en comble sans résultat. Il n’y avait que des murs nus, des chambres vides et des buffets inutilisables pour contenter la colère du peuple.
Pourtant, au-dessus du brasier où les deux ballots de chiffons se consumaient lentement, il restait des preuves muettes de l’existence de celui dont la force et la taille étaient déjà légendaires.
Dans une pièce du troisième étage, une lampe qu’on venait d’éteindre, un rouleau de corde, des vêtements d’homme et de femme, une paire de bottes, un chapeau défoncé témoignaient du rapide passage du mystérieux géant à la toux poussive, du tricheur qui avait floué le peuple et tourné le grand Robespierre en ridicule.
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