‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 16 sur 87 · 6.1

6.1

Deux heures plus tard, la rue Saint-Honoré avait retrouvé son calme de cimetière. Le calme revient toujours. Le sang peut flamber d’enthousiasme ou de rage, mais il ne peut maintenir indéfiniment sa fièvre. Aussi le silence et la paix redescendirent sur le théâtre de la scène tumultueuse. Le « banquet fraternel » avait pris fin ; les mères de famille en sueur, traînant les enfants accrochés à leurs jupons, reprirent le chemin de leurs maisons tandis que leurs époux allaient terminer leur soirée dans un des nombreux clubs ou cabarets où les événements merveilleux de la rue Saint-Honoré pourraient être revécus ou contés à ceux qui, moins heureux, n’y avaient pas assisté.

À l’aube, les « nettoyeurs publics » viendraient pour balayer les débris de ces réjouissances et ramasser les tables et les bancs qui appartenaient à des sections différentes, afin de les mettre de côté pour une autre occasion.

Les « nettoyeurs » n’étaient pas encore venus. Eux aussi passaient quelques heures dans les cabarets voisins pour commenter le scandale qui avait attiré l’attention sur ce coin de la rue Saint-Honoré.

Donc, les rues étaient tout à fait désertes, à part le passage rapide, de temps en temps, d’une silhouette furtive qui rasait les murs, les mains dans les poches et le bonnet rouge enfoncé sur les yeux afin d’échapper à la vigilance du veilleur de nuit et, lorsque même ces oiseaux de nuit eurent disparu, il y eut dans la rue Saint-Honoré le mouvement sans bruit d’une forme sombre qui se déplaçait avec prudence sur les pavés. Plus silencieuse, plus furtive qu’une bête poursuivie qui se glisse dans son repaire, la forme mystérieuse émergea de dessous une des tables placées presque en face de la maison où vivait Robespierre et à côté de celle où le colosse surnaturel avait opéré son tour de magie.

Bertrand Moncrif n’était plus un fougueux Démosthène, mais un être humain terrifié que le coup écrasant du géant avait étourdi tout en le sauvant des conséquences de sa folie. Les sens confus, les membres meurtris et ankylosés, il était resté sous la table où il était tombé sans reprendre suffisamment connaissance pour se rendre compte de ce qui se passait au-delà du champ vraiment limité de sa vision et s’émerveiller de la façon dont ses amis avaient disparu.

Dans son état comateux, un seul instinct se manifestait encore : l’instinct aveugle de conservation. Il sentait plus qu’il n’entendait le tumulte autour de lui et restait replié sur lui-même, aussi coi qu’une souris. Ce ne fut qu’après une éternité de silence qu’il se décida à quitter sa cachette. Avec d’infinies précautions, osant à peine respirer, il rampa sur les mains et les genoux et inspecta la rue du regard. Il n’y avait personne. Heureusement, la nuit était noire, sans lune, les dieux étaient du côté de ceux qui voulaient passer inaperçus.

Bertrand se mit sur ses pieds en étouffant un cri de douleur. Sa tête lui faisait affreusement mal, ses genoux tremblaient ; mais il arriva à se traîner jusqu’à la maison la plus proche où il s’appuya quelques instants contre le mur. La brise d’avril caressait son front brûlant ; l’air frais lui fit du bien.

Peu à peu sa vue redevenait normale. Il se souvint du lieu où il se trouvait et de ce qui était arrivé. Un frisson glacé parcourut son dos, car il se souvint de Régine, de Mme de Serval, des deux enfants, mais il était encore trop étourdi pour faire autre chose que se demander vaguement ce qui leur était advenu.

Il regarda peureusement autour de lui. Des tables éparpillées, deux brasiers mourants attirèrent d’abord ses regards. Puis, étendu à travers une table, quelqu’un peut-être endormi, peut-être mort, dont la tête s’abandonnait entre les bras.

Bertrand, qui n’était plus qu’un paquet de nerfs, eut peine à réprimer un cri de terreur. Il lui semblait qu’il y avait un intérêt vital pour lui à deviner si l’homme était vivant ou mort. Cependant, il n’osa pas s’approcher et il attendit, s’enfonçant de plus en plus dans l’ombre, surveillant la forme immobile dont sa vie dépendait.

La forme ne bougeait toujours pas et, peu à peu, Bertrand put se dominer assez pour passer à l’action. Il enfouit son visage dans le col de son habit, ses mains dans les poches et, à pas muets, il se mit en marche. D’abord il regarda quelquefois en arrière pour apercevoir la silhouette immobile, mais comme elle ne bougeait toujours pas, Bertrand, sans plus regarder derrière lui, se mit à courir les coudes au corps, dans la direction des Tuileries.

Une minute plus tard, le dormeur, ou le mort, revint à la vie, se leva et se mit à courir dans la même direction.

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