1.2
Catherine Théot, immobile, semblait réfléchir à la dernière demande de l’Élu : « Maintenant que je suis averti, qui est en danger de mort, moi ou mon ennemi ? » Enfin, comme si elle était mue par une inspiration, elle prit une autre pincée de poudre dans la boîte. Les yeux brillants du Noir et le regard à demi méprisant du dictateur suivaient tous ses gestes. Les jeunes filles avaient entonné une mélopée. Comme la voyante jetait la poudre dans le récipient de cuivre, une vapeur très parfumée s’éleva et l’intérieur du vaisseau fut baigné d’une lumière d’or. La fumée s’éleva en spirales, se répandit dans la chambre sans air, rendant l’atmosphère insupportablement lourde.
Le dictateur sentit qu’une étrange exaltation le soulevait, comme si un souffle puissant lui venait des vapeurs. Son corps semblait devenir immatériel, il se sentait vraiment l’Élu du Très-Haut. Ainsi désincarné, il lui semblait disposer d’une force sans limites, du pouvoir de triompher de tous ses ennemis, quels qu’ils fussent. Dans ses oreilles un vigoureux bourdonnement semblait répercuter le son de milliers de trompettes et de tambours, jouant à l’unisson en l’honneur de sa puissance. Ses yeux crurent voir des foules de Français, vêtus de blanc, la corde au cou, s’incliner jusqu’au sol devant lui comme des esclaves. Il chevauchait un nuage. Son trône était d’or. Sa main tenait un sceptre de flamme, et sous ses pieds gisait, écrasée, une immense fleur écarlate. La voix de la sibylle atteignit ses oreilles :
— Ainsi gît pour toujours à tes pieds celui qui a osé défier ton pouvoir !
Son exaltation grandissait. Il se sentit élevé encore plus haut, plus haut que les nuages, jusqu’à ce qu’il pût voir le monde à ses pieds comme une simple boule de cristal. Sa tête atteignait les portes du ciel, ses yeux s’hypnotisaient sur sa propre majesté qui ne le cédait qu’à celle de Dieu. Une éternité passait. Il était immortel.
Alors tout à coup, à travers la musique, la voix des trompettes et les chants à sa gloire, vint un bruit, très étrange et cependant bien humain, qui précipita sur la terre l’esprit vagabond du puissant dictateur, le laissant faible, étourdi, la gorge sèche et les yeux brûlants. Il ne put rester debout et serait tombé si le Noir ne lui avait vite avancé une chaise sur laquelle il s’effondra à demi évanoui de terreur.
Et pourtant ce bruit n’avait rien eu de terrible : c’était juste un éclat de rire, joyeux et léger, rien de plus. Son faible écho retentit à travers la lourde portière. Robespierre s’examinait, tremblant et mystifié. Rien n’était changé depuis qu’il avait erré aux Champs-Élysées. Il était toujours dans la chambre tendue de rideaux, étouffante ; là, était l’estrade où il était assis ; les deux femmes chantaient encore leur psalmodie, et la nécromancienne, dans sa robe sans forme et sans couleur, reposait tranquillement la boule de cristal sur son socle. Le négrillon était là et le vaisseau de cuivre, la lampe à huile et le tapis élimé. Est-ce que tout avait été un rêve ? nuages, trompettes, et ce rire humain qui avait quelque chose de bizarre. Personne ne semblait avoir eu peur : les filles chantaient et la vieille marmonnait quelques ordres pour son domestique noir qui cherchait à paraître sérieux, puisqu’il était payé pour refréner sa gaieté impie.
— Qu’était-ce ? murmura enfin Robespierre.
La vieille femme le regarda :
— Qu’y a-t-il, Élu du Très-Haut ? demanda-t-elle.
— J’ai entendu quelque chose… un rire. Y a-t-il quelqu’un de caché dans cette pièce ?
Elle haussa les épaules :
— Des gens attendent dans l’antichambre jusqu’à ce qu’il plaise à l’Élu de s’en aller. Généralement, ils attendent patiemment et en silence. Mais quelqu’un peut avoir ri.
Et comme, silencieux et irrésolu, il ne faisait pas d’autre commentaire, elle lui demanda avec de grandes démonstrations de respect :
— Quel est ton autre désir ?
— Rien… rien ! murmura-t-il. Je m’en vais.
Elle se tourna vers lui et lui fit des salamalecs compliqués en agitant les bras. Les deux jeunes filles frappèrent le sol de leur front. L’Élu, vaguement conscient du ridicule au fond de lui-même, fronça les sourcils avec impatience.
— Que personne ne sache que je suis venu ici, dit-il durement.
— Seuls, ceux qui t’idolâtrent…, commença-t-elle.
— Je sais, je sais, reprit-il plus doucement, calmé par ces marques d’adulation. J’ai de nombreux adversaires, et tu es surveillée par des yeux malveillants. Il ne faut pas que nos ennemis puissent faire état de nos relations.
— Je te jure que je t’obéirai en toutes choses.
— C’est bien, répliqua-t-il sèchement, mais tes adeptes bavardent trop ; je ne veux pas qu’on se serve de mon nom pour la défense de ta nécromancie.
— Ton nom est sacré à tes esclaves, répéta-t-elle, aussi sacré que ta personne. Tu es le rénovateur de la vraie foi, le grand prêtre d’une nouvelle religion dont nous sommes les fidèles.
L’impatience du despote céda devant sa vanité. Il redevint aimable, condescendant. À la fin, la vieille sorcière presque prosternée devant lui, joignant les mains, lui dit avec des accents de prière :
— Au nom de toi, de la France, du monde entier, je t’adjure de prêter l’oreille à ce que les esprits t’ont révélé aujourd’hui. Prends garde à la fleur écarlate. Applique ton puissant esprit à projeter sa destruction. Ne dédaigne pas l’aide d’une femme, puisque les esprits ont dit que tu seras sauvé par une femme. Souviens-toi ! Souviens-toi ! Une fois déjà, le monde a été sauvé par une femme qui a écrasé le serpent sous son pied. Laisse maintenant une femme écraser la fleur écarlate. Souviens-toi !
Elle embrassait réellement ses pieds, et lui, que l’amour-propre aveuglait, sans voir ce qu’il y avait de ridicule dans ce fétichisme, éleva la main au-dessus de cette tête comme s’il prononçait une bénédiction. Puis sans un mot de plus, il se prépara à partir. Le négrillon lui apporta son chapeau et son manteau. Il s’enroula étroitement dans celui-ci et enfonça le chapeau sur ses yeux. Ainsi emmitouflé et, le croyait-il, méconnaissable, il passa d’un pas ferme le seuil de la pièce.