‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 3 sur 87 · 1.3

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Un moment la sorcière attendit, écoutant le bruit de ses pas qui s’éloignaient ; puis d’un mot et d’un claquement des mains, elle renvoya ses acolytes, le Noir aussi bien que les néophytes. Les deux jeunes femmes, à ce signal, quittèrent promptement leur air d’extase, devinrent très humaines, s’étirèrent, bâillèrent, se redressèrent et sautèrent sur leurs pieds. En bavardant comme des pies hors de leur cage, elles disparurent dans le fond de l’appartement.

La vieille femme attendit encore que ce bruit joyeux se fût évanoui, puis elle alla jusqu’à l’estrade et tira le rideau qui se trouvait derrière elle.

— Citoyen Chauvelin, appela-t-elle.

Un homme petit sortit de l’ombre. Il était vêtu de noir ; ses cheveux d’un blond indescriptible et son linge chiffonné mettaient seuls une touche claire dans la teinte sombre dont il semblait recouvert.

— Eh bien ? dit-il sèchement.

— Êtes-vous satisfait ? Avez-vous entendu ce qu’il a dit ?

— Oui, j’ai entendu. Pensez-vous qu’il agira d’après cela ?

— J’en suis certaine.

— Pourquoi n’avez-vous pas nommé Theresia Cabarrus ? Ainsi j’aurais pu être sûr…

— Il aurait pu être intrigué par un nom véritable, me suspecter d’être de connivence avec quelqu’un. L’Élu est aussi rusé que méfiant. Et je dois sauvegarder ma réputation. Cependant je lui ai dit : « Grande, brune, belle et étrangère. » Donc si vous voulez l’aide de l’Espagnole…

Sûrement je la veux, dit-il sérieusement.

Et comme s’il se parlait à lui-même :

— Theresia Cabarrus est la seule femme qui puisse m’aider.

Vous ne pouvez pas la contraindre à vous aider, citoyen Chauvelin.

Les yeux du citoyen Chauvelin jetèrent brusquement un éclair de leur ancien feu, celui qu’ils avaient lorsqu’il était assez puissant pour obliger hommes, femmes et enfants sur qui il jetait les yeux, à lui accorder leur aide. L’éclair ne dura qu’un instant. Tout de suite Chauvelin reprit son attitude modeste, humble presque.

— Mes amis, qui sont rares, et mes ennemis qui sont sans nombre, partageraient sans doute votre conviction, mère. Le citoyen Chauvelin ne peut plus contraindre quelqu’un à lui obéir. Et la fiancée du puissant Tallien moins qu’une autre.

— Bien, dit la sibylle. Comment pensez-vous alors… ?

— J’espère seulement qu’après cette séance le citoyen Robespierre veillera à ce que Theresia Cabarrus me donne l’aide dont j’ai besoin.

Catherine Théot haussa les épaules :

— Oh ! dit-elle, la Cabarrus ne connaît pas d’autre loi que son caprice. Et en tant que fiancée de Tallien elle est presque à l’abri de tout.

— Presque, mais non tout à fait. Tallien est puissant, mais Danton l’était aussi.

— Tallien est prudent et Danton ne l’était pas.

— Tallien est un lâche et on le mène comme un mouton avec une longe. Il est revenu de Bordeaux, collé aux jupons de la belle Espagnole. Il devait répandre le feu et la terreur dans la région, mais sur son ordre, il a rendu la justice et même accordé merci. Un peu plus de modération et quelques actes antipatriotiques de clémence feraient bientôt du puissant Tallien un suspect.

— Et vous pensez que lorsqu’il le sera devenu, reprit la vieille femme en ricanant, vous tiendrez sa belle fiancée dans le creux de votre main ?

— Certainement, approuva-t-il. (Et regardant avec un sourire amer ses paumes minces pareilles à des serres.) Car Robespierre, conseillé par la mère Théot, l’y aura placée lui-même.

Catherine Théot cessa de discuter puisque son interlocuteur avait l’air sûr de lui-même. Une fois de plus, elle haussa les épaules :

— Bien… Si vous êtes content…

— Je suis content, tout à fait content.

Et il plongea la main dans la poche de son manteau. Il avait vu le regard avide qui brûlait dans les yeux de la sorcière. Il sortit de sa poche un paquet de billets et Catherine étendit aussitôt la main. Cependant, avant de lui remettre l’argent, il ajouta cet avertissement sévère :

— Silence, rappelez-vous ! Et par-dessus tout, discrétion !

— Vous pouvez compter sur moi, citoyen. Je n’ai pas l’habitude de bavarder.

Il ne lui mit pas les billets dans la main, mais les jeta sur la table d’un air méprisant, sans les compter. Catherine Théot ne se souciait pas de son mépris. Elle prit tranquillement les billets et les cacha dans les plis de ses volumineuses draperies. Et comme Chauvelin sans plus de façons allait partir, elle posa une main osseuse sur son bras.

— Et je peux compter sur vous, dit-elle fermement, pour que, lorsque le Mouron Rouge sera capturé…

— Il y aura dix mille livres pour vous, interrompit-il avec impatience, si mon plan avec Theresia Cabarrus réussit. Je n’ai qu’une parole.

— Et moi aussi, conclut-elle. Nous sommes solidaires, citoyen. Vous voulez capturer l’espion anglais et moi je veux gagner dix mille livres pour me retirer et cultiver un champ de choux quelque part sous le soleil. Donc, vous pouvez me laisser ce soin. Je ne laisserai pas en paix Robespierre tant qu’il n’aura pas mis Theresia Cabarrus sous votre coupe. Alors vous en userez de votre mieux. Cette association d’espions anglais doit être découverte et détruite. L’Élu du Très-Haut ne doit pas être menacé par cette vermine. Dix mille livres avez-vous dit ? (Une exaltation mystique sembla s’emparer de la sibylle, la lueur avide disparut de ses yeux, sa figure changea, son corps sembla grandir.) Non ! je vous servirai à genoux et vous adorerai si vous écartez le danger que la fleur écarlate fait courir au Bien-Aimé du peuple français !

Chauvelin, cependant, n’était pas d’humeur à écouter les discours de la vieille et, tandis qu’elle gesticulait, il s’arracha de ses mains et se glissa dehors sans plus gaspiller sa salive.

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