‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 20 sur 87 · 7.3

7.3

Theresia Cabarrus, qui avait obtenu son divorce d’avec son mari, le marquis de Fontenay, en vertu d’un décret de l’ex-Assemblée législative qui permettait, non, encourageait, la dissolution du mariage lorsque le conjoint, émigré, refusait de retourner en France ; Theresia Cabarrus, en 1794, avait vingt-quatre ans et elle était peut-être au zénith de sa beauté et du pouvoir qu’elle exerçait sur les hommes. En quoi consistait ce pouvoir, l’histoire a cherché en vain à le deviner, car ce n’était pas seulement sa beauté qui attirait. Dans son petit visage ovale, au menton pointu, aux lèvres sensuelles, nous chercherions en pure perte ce qui dans sa beauté surpassait la beauté des femmes de son temps et dans ses yeux sombres, veloutés, plus tendres que spirituels, dans ses sourcils finement arqués, nous ne retrouverions pas cet esprit qui avait subjugué Tallien et fit même sortir l’ascète Robespierre de sa retraite.

Qui pourrait analyser cette qualité subtile que beaucoup ressentent, que peu possèdent et qu’on appelle du nom imprécis de « charme » ? Theresia devait la posséder au plus haut degré et surtout devait posséder cette indifférence aux sentiments de ses victimes, qui lui permettait de rester froide et lucide dans la poursuite de ses désirs, tandis qu’elle jetait les autres dans les affres de la passion et de la jalousie au point qu’ils en oubliassent toute prudence et en vinssent à brûler du désir de se sacrifier pour elle.

Pour le moment, dans la chambre à peine meublée de son vilain petit appartement, elle ressemblait à une déesse en colère. Son corps magnifique était étendu de toute sa longueur dans les plis d’une robe à la dernière mode qui ne cachait qu’à moitié son buste au modelé parfait et laissait visible sa cuisse arrondie dans son maillot couleur de chair. Ses cheveux bleu-noir, coiffés suivant le dernier cri inspiré de la Grèce antique, étaient contenus dans un filet étincelant et son petit pied nu était chaussé de satin. Une expression à la fois coléreuse et froide, mêlée de peur, altérait les traits presque enfantins de cette ravissante femme.

Au bout d’un moment, Pepita revint.

— Eh bien ? demanda Theresia avec impatience.

— Il est très malade, répondit la vieille Espagnole sans déguiser sa pitié. Il a la fièvre, pauvre chou. Il faudrait le mettre au lit…

— Il ne peut pas rester ici, tu le sais. Sa tête et la mienne sont en danger à chaque moment qu’il passe sous ce toit.

— Tu ne peux pas renvoyer un homme malade dans la rue au milieu de la nuit.

— Et pourquoi ? reprit froidement Theresia. La nuit est belle et douce… Pourquoi ?

— Parce qu’il mourrait sur ton palier, grommela Pepita.

Theresia haussa les épaules.

— Il meurt s’il s’en va et nous mourrons s’il reste. Dis-lui de partir, Pepita, le citoyen Tallien va venir.

Un frisson secoua le corps maigre de la vieille femme.

— Il est tard. Le citoyen Tallien ne viendra pas ce soir.

— Il ne viendra pas seul, ajouta Theresia. L’autre, tu le connais… Ces deux-là doivent se rencontrer ici cette nuit.

— Ils ne peuvent pas venir à pareille heure !

— Après la séance de la Convention.

— Il est près de minuit. Ils ne viendront pas.

— Ils ont convenu de se rencontrer ici pour parler de certains sujets qui intéressent leur parti, continua la citoyenne Cabarrus avec fermeté. Ils n’y manqueront pas. Aussi dis au citoyen Moncrif de s’en aller. Il met ma vie en danger s’il reste.

— Alors, fais cette sale besogne toi-même, grogna la vieille. Je ne prendrai pas part à un meurtre commis de sang-froid !

— Donc, la vie du citoyen Moncrif t’est plus précieuse que la mienne…, commença Theresia, mais elle n’alla pas plus loin.

Bertrand Moncrif, très pâle, l’air souffrant et égaré, était entré doucement dans la pièce.

— Vous souhaitez que je m’en aille, Theresia, dit-il simplement. Vous ne pouvez pas penser que je voudrais faire quoi que ce soit qui puisse vous mettre en danger. Dieu ! ne savez-vous pas que je donnerais ma vie pour la vôtre ?

Theresia eut un mouvement de ses épaules de statue :

— Bien sûr, bien sûr, Bertrand, dit-elle en essayant de parler avec gentillesse. Mais je vous demande de ne pas faire de prouesses pour le moment et de ne pas prendre des airs tragiques. Vous comprenez qu’aussi bien pour vous que pour moi il serait mortel que l’on vous trouve ici.

— Je m’en vais, dit-il sérieusement. Je n’aurais pas dû venir. J’ai fait l’idiot, comme toujours ! ajouta-t-il amèrement. Après cet affreux tumulte, j’étais étourdi et ne savais plus ce que je faisais.

Le froncement de sourcils reparut sur le beau front lisse de la jeune femme.

— Un tumulte ? Quel tumulte ?

— Dans la rue Saint-Honoré. Je pensais que vous le saviez.

— Je ne sais rien, dit-elle d’un ton charmant. Et qu’est-il arrivé ?

— On était en train de célébrer comme un dieu cette brute de Robespierre…

— Pas de noms, ne dites pas de noms !

— On célébrait comme un dieu un tyran assoiffé de sang et je…

— Et vous vous êtes levé, interrompit-elle avec un rire cruel dans son ironie, et vous vous êtes livré à des vitupérations éloquentes, je sais, je sais ! Vous et vos Fatalistes ! Votre rage de martyre ! Insensé, stupide, égoïste ! Mon Dieu ! combien égoïste ! Puis, vous êtes venu ici pour m’entraîner avec vous dans un abîme de malheur, m’entraîner avec vous jusqu’à la guillotine…, à la…

Elle leva ses petites mains blanches jusqu’à son cou d’un geste pathétique, et elle le caressa comme pour le protéger d’un sort terrible.

Bertrand essaya de la calmer. Maintenant, c’était lui le plus calme des deux. On eût dit que le danger qu’elle courait lui rendait son bon sens. Il oubliait le péril qui planait sur lui, qui le guettait sur le seuil même de cette maison. Il était maintenant un homme marqué, le martyre n’était plus un rêve, il devenait une triste réalité, mais il n’y pensait plus. Il avait compromis Theresia par égoïsme et il ne pensait qu’à elle. Régine, l’amie sûre, la bien-aimée des anciens jours heureux, n’existait plus devant l’exquise enchanteresse dont l’approche seule lui semblait un paradis.

— Je m’en vais, Theresia, mon amour, essayez de me pardonner. Je suis un imbécile, un criminel imbécile ! Mais depuis que je pense que vous ne m’aimez pas réellement, que tous mes espoirs de bonheur futur n’étaient que des rêves insensés, j’ai perdu la tête. Je ne sais plus ce que je fais… et…

Il n’alla pas plus loin. Il eut honte de sa faiblesse, honte de lui avouer combien il avait souffert. Il mit un genou en terre et baisa l’ourlet de sa robe transparente. Il était si beau ainsi malgré sa mine crottée et pitoyable, il était si jeune, si ardent, que le cœur égoïste de Theresia fut touché, comme chaque fois que l’encens de cet amour si pur avait atteint ses narines délicates ; elle avança la main et, d’un geste gentil, presque maternel, releva les mèches brunes de son front.

— Bertrand chéri, murmura-t-elle, quelle sottise de croire que je ne vous aime pas !

Déjà, il avait repris son sang-froid. L’imminence du danger qui la menaçait lui donna le courage nécessaire pour se remettre debout. Elle, cependant, avait changé d’idée et elle le saisit par le bras.

— Non, non… murmura-t-elle. Ne partez pas jusqu’à ce que Pepita se soit assurée que la voie est libre dans l’escalier.

La petite main le retint comme un étau, et Pepita, obéissante, traversa le vestibule pour exécuter l’ordre de sa maîtresse. Cependant, Bertrand se débattait. C’était là un résumé de toutes leurs relations, cette lutte entre eux ! Lui essayait de rompre les liens qui le retenaient par moments et se relâchaient à d’autres et qui l’avaient détaché de tout ce qu’il avait de sacré et de cher : son amour pour Régine, son loyalisme, son honneur. Un résumé de leurs deux caractères : lui, faible et toujours brûlant de s’immoler pour elle, et elle, une capricieuse, mue tantôt par les sentiments et tantôt par l’ambition ou par l’instinct de conservation.

— Attendez, Bertrand, insista-t-elle. Le citoyen Tallien est peut-être dans l’escalier, lui ou… ou l’autre. S’ils vous voyaient ! mon Dieu !

— Ils penseraient que vous m’avez mis à la porte, riposta-t-il, et ce serait vrai ! Je vous en prie, laissez-moi partir. Il vaut mieux qu’ils me voient dans l’escalier qu’ici.

Ils entendirent Pepita qui revenait en toute hâte. Bertrand parvint à se libérer et tandis que Theresia poussait un cri désespéré, il passa la porte et rencontra Pepita dans le vestibule. Celle-ci le repoussa immédiatement.

— Le citoyen Tallien ! murmura-t-elle. Il est sur le palier. Venez !

Elle prit Bertrand par la main sans attendre un ordre de sa maîtresse, le traîna le long d’un couloir étroit qui menait à une minuscule cuisine. Elle le poussa à l’intérieur et ferma la porte à clef.

— S’ils peuvent le trouver là !

Theresia n’avait pas bougé. Ses yeux dilatés par la peur questionnaient la vieille femme quand celle-ci revint pour aller ouvrir au visiteur. Pepita fit le geste de tourner une clef dans une serrure, puis souffla :

— Du sang-froid, mon chou, ou tu nous perds tous !

Theresia se leva. Visiblement l’avis n’était pas de trop. Le visiteur, au-dehors, recommençait son impatient grattement contre la porte. Les yeux de la maîtresse et de la servante se rencontrèrent une seconde. Theresia reprenait ses esprits, tandis que Pepita lissait son tablier et réajustait son bonnet, puis elle se dirigea vers la porte tandis que Theresia disait très haut :

— Enfin un de mes invités ! Ouvre vite, Pepita !

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