‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 24 sur 87 · 9.1

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Theresia était une femme et, par conséquent, une actrice accomplie. Tandis que Tallien se retirait en un coin sombre de la pièce en essayant de cacher son agitation, elle se leva, très calme, pour recevoir ses visiteurs.

Pepita venait de faire entrer un groupe étrange composé de deux hommes valides qui soutenaient un infirme. L’un des deux premiers était Saint-Just, le deuxième Chauvelin, qui avait été un des membres les plus influents du Comité de salut public et qui maintenant n’était pas grand-chose de plus qu’un sicaire de Robespierre. Un homme sans importance que Tallien ni aucun de ses collègues ne jugeaient utile de ménager. L’infirme était Couthon qui, malgré ses crimes, attirait la pitié, ainsi installé comme un colis sur le fauteuil où ses amis l’avaient déposé. Son fauteuil roulant était resté chez le concierge. Saint-Just et Chauvelin l’avaient porté dans l’escalier jusqu’au troisième étage.

Robespierre arriva presque aussitôt après les trois hommes.

Si la foudre était tombée cette nuit-là sur cette maison de la rue Villedo et l’avait détruite avec tous ceux qui s’y trouvaient, un torrent de sang n’eût pas coulé, bien des horreurs eussent été évitées, beaucoup de misère eût été épargnée. Rien n’arriva ; les quatre hommes qui passèrent quelques heures cette nuit dans le triste appartement de la belle Cabarrus purent discuter de leurs mauvais desseins sans que la Providence daignât les contrecarrer. En fait, il n’y eut pas de discussion, bien qu’il fût presque toujours silencieux et absorbé dans ses pensées en apparence, enfermé dans un mutisme qui tournait parfois à la somnolence, une sorte de pose qu’il semblait avoir adoptée. Il était droit sur sa chaise, vêtu avec une élégance nette d’un habit bleu, d’une culotte blanche et de linge immaculé ; les cheveux bien tirés dans un nœud de soie noire, les ongles polis, les souliers sans une tache de boue, il formait un contraste marqué avec les autres représentants de l’idéal révolutionnaire.

Saint-Just, jeune, beau, enthousiaste, brillant causeur, ne se souciait que de trouver des occasions de lâcher la bride à son éloquence. Il avait acquis dans les camps où il se rendait fréquemment des airs dictatoriaux qui plaisaient à ses amis, mais irritaient Tallien et sa clique, surtout lorsque ses phrases sentencieuses reproduisaient les formules qu’on avait déjà entendues à la Convention de la bouche de Robespierre. Quant à Couthon, sarcastique et méprisant, il se plaisait à tarabuster Tallien et affectait des façons truculentes qui amenaient sur les lèvres de celui-ci des flatteries abjectes. Saint-Just et Couthon cherchaient en ce moment à pousser leur chef à proclamer un triumvirat dont Robespierre serait le chef, eux les agents exécuteurs, et le cul-de-jatte impuissant s’amusait à chercher jusqu’où l’obséquiosité de Tallien et de ses collègues leur permettrait de souscrire à ce projet. Quant à Chauvelin, il disait peu de choses, écoutait les autres avec déférence et les quelques mots mielleux qu’il laissait tomber témoignaient de la servitude humiliante où il était plongé.

La belle Theresia, qui présidait la réunion comme une déesse eût écouté un bavardage humain, restait presque tout le temps immobile sur le seul joli meuble qu’on pût admirer dans son appartement. Elle prenait garde de se trouver dans le plus flatteur des éclairages roses et surtout était attentive à tout ce que l’on disait. Lorsque son futur mari se répandait en flatteries, étalait sa couardise devant l’idole du peuple et son abjection rampante, elle souriait faiblement avec mépris, mais sans le reprendre ni l’encourager. Cependant, lorsque Robespierre semblait satisfait des courbettes de Tallien, elle soupirait avec soulagement.

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