‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 23 sur 87 · 8.3

8.3

— Que voulez-vous que je fasse, mon ami ? avait-elle dit à son futur maître.

Et lui fut flatté, calmé par cette douceur soumise bien qu’il sût dans le fond que c’était une simple comédie.

— M’aideriez-vous, Theresia ?

— Comment ?

Son ton était froid.

— Vous savez que je suis suspect à Robespierre, continua-t-il en baissant la voix jusqu’à en faire un souffle pour prononcer ce nom qui inspirait la terreur. Depuis que je suis revenu de Bordeaux.

— Je sais. Votre modération a été attribuée à une influence.

— C’était votre influence…

— Qui a fait de la bête criminelle que vous étiez un justicier équitable. Le regrettez-vous ?

— Non, protesta-t-il. Puisqu’elle m’a valu votre amour.

— Pouvais-je aimer une bête de proie ? Peut-être ne regrettez-vous pas, mais vous avez peur.

— Robespierre ne pardonne jamais. Il m’avait envoyé à Bordeaux pour punir et non pour pardonner.

— Donc, vous avez peur ! Est-il arrivé quelque chose ?

— Non ! Ses allusions habituelles, ses menaces sous-entendues… vous les connaissez.

Et, tandis qu’elle approuvait de la tête, il ajouta sombrement :

— Les mêmes auxquelles il se livrait avant de frapper Danton.

— Danton était un cerveau brûlé. Il était trop orgueilleux pour faire appel au peuple.

— Je ne suis pas populaire et je ne peux donc pas compter sur le peuple. Si Robespierre s’en prend à moi à la Convention, je suis condamné.

— Sauf si vous le frappez le premier.

— Personne ne me suivrait. Aucun de nous n’a de troupes. Robespierre mène la Convention avec une seule parole.

— Vous devriez dire, cria-t-elle, que vous êtes des couards, d’abjects esclaves de cet homme ! Deux cents d’entre vous désirent arrêter cette ère de massacres ; deux cents qui voudraient arrêter la guillotine, et aucun de vous n’a le courage suffisant pour crier : « Halte ! c’est assez ! »

— Le premier homme qui crierait : « Halte ! » serait un traître, et la guillotine ne s’arrêtera que lorsque Robespierre aura dit lui-même : « C’est assez ! »

— Lui seul sait ce qu’il veut ! Lui seul ne craint personne.

— Moi non plus, je n’aurais pas peur si ce n’était vous…, dit-il sur un ton de reproche.

— Je sais cela, dit-elle avec un petit soupir impatient. Maintenant, que dois-je faire ?

— Il y a deux choses que vous pouvez faire, Theresia ; chacune d’elles pourrait obliger Robespierre à nous admettre dans son cercle intime, à nous accorder plus de confiance qu’à Saint-Just et à Couthon.

— Il aurait confiance en vous peut-être, mais il ne se fiera jamais à une femme.

— Cela revient au même.

— Bien. Et quelles sont ces deux choses ?

— D’abord, il y a Bertrand Moncrif et ses Fatalistes.

Le visage de la jeune femme se durcit. Elle secoua la tête.

— J’avais averti Robespierre ce soir. Je savais qu’un groupe d’étourdis allait faire du scandale rue Saint-Honoré. Tout a échoué et Robespierre a autre chose à penser qu’à cet échec.

— Même maintenant cela n’est pas un échec définitif. Robespierre va être ici incessamment. Bertrand Moncrif est ici. Livrez ce traître et vous gagnerez la reconnaissance de Robespierre.

— Oh ! éclata-t-elle indignée.

Cependant, elle vit la colère jalouse reparaître dans les yeux étroits de Tallien et elle reprit son calme :

— Bertrand n’est pas ici, je vous l’ai dit. Donc, ce moyen de vous servir n’est pas à ma portée.

— Theresia, en me mentant…

— En me tentant, coupa-t-elle durement, vous ne faites rien de bon. Comprenons-nous mieux, continua-t-elle plus doucement. Vous désirez que je vous serve auprès du dictateur. Je peux vous dire que vous n’arriverez pas à vos fins en m’outrageant.

— Theresia, il faut que nous soyons les amis de Robespierre. Il est puissant, il gouverne la France, tandis que moi…

— Voici en quoi vos poules mouillées d’amis se trompent. Vous dites que Robespierre gouverne la France. C’est faux ! Ce n’est pas lui qui gouverne, c’est son nom ! C’est un fétiche devant quoi les têtes se courbent et les caractères se dissolvent. Il règne parce qu’il fait peur, parce qu’on croit ne pouvoir choisir qu’entre l’esclavage et la mort. Croyez-moi, c’est la guillotine qui gouverne. Nous sommes tous impuissants. Tous ceux à qui pèse cette ère sanglante doivent obéir à ses ordres, empiler crime sur crime, massacre sur massacre, porter le mauvais renom de tout cela, tandis que le dictateur se retranche dans l’ombre et la solitude, lui est le cerveau qui ordonne et les autres sont les bras qui frappent. Quelle humiliation ! Si vous étiez des hommes, et non des pantins…

— Chut ! Theresia, au nom du Ciel !

Tallien avait vainement cherché à calmer la jeune femme au cours de la tirade où elle déversait sa colère et son mépris, maintenant, il entendait du bruit qui venait du vestibule, un bruit qui le faisait frissonner, un pas, le grincement d’une porte qui s’ouvre, une voix…

— Chut ! supplia-t-il, de nos jours les murs ont des oreilles !

— Vous avez raison, répondit-elle en riant. De quoi ai-je souci ? De quoi devons-nous avoir souci tant que nos cous sont sur nos épaules ? Seulement, je ne vendrai pas Bertrand. Si je le faisais, je me mépriserais et je vous haïrais plus encore. Donc, dites-moi vite ce que je peux faire d’autre pour vous concilier l’ogre.

— Il vous le dira lui-même, répondit-il, tandis que le bruit dans le vestibule devenait plus perceptible. Les voici ! Au nom du Ciel, rappelez-vous que nos vies sont aux mains de cet homme !

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