‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 29 sur 87 · 12.1

12.1

Tandis que toute l’Europe était ébranlée par la répercussion du soulèvement gigantesque qui avait secoué la France jusque dans ses fondements, les dernières années avaient vu peu de changement dans ce petit coin d’Angleterre.

Le Repos du Pêcheur n’avait pas bougé depuis deux cents ans. Les poutres de chêne noircies par le temps, le foyer monumental, les tables et les bancs à haut dossier semblaient des témoins muets du bon ordre et de la tradition, comme les pots d’étain brillants, la bière mousseuse, le cuivre brillant comme l’or témoignaient d’une incomparable prospérité et d’une vie unie, bien réglée.

Du fond de sa cuisine, maîtresse Sally Waite, tel était maintenant son nom de femme mariée, gouvernait toujours d’une main ferme dont plus d’une fois son mari lui-même avait senti le poids, si on devait en croire les méchantes langues. Elle régnait sur le personnel employé par son père, surveillait les cuisines et menait les laveuses de vaisselle à coups de langue acérée ou, à l’occasion, de soufflets. Le Repos du Pêcheur n’aurait pas pu marcher sans elle. Les casseroles de cuivre n’eussent pas été si brillantes, et la bière brassée à la maison n’eût pas paru de moitié aussi savoureuse à la fidèle clientèle de maître Jellyband si maîtresse Sally Waite, de ses fortes mains brunes, ne la leur avait apportée avec, sur le dessus, juste ce qu’il fallait d’écume crémeuse et pas un brin de plus.

C’étaient là les raisons de tous ces ; « Ho, Sally ! » « Par ici, Sally ! » « Combien de temps nous ferez-vous attendre cette bière ? » ou : « Sally, s’il vous plaît, un bout de fromage avec du pain fait à la maison et dépêchez-vous ! » qui résonnaient d’un bout à l’autre de la longue salle de café du Repos du Pêcheur en ce radieux jour de mai 1794.

Sally Waite, son bonnet de mousseline posé dans l’angle le plus flatteur, son fichu bien drapé autour de son buste arrogant, sa jupe bien écourtée au-dessus de ses fines chevilles, allait et venait de la salle à la cuisine, légère comme une fée bienveillante mais bien en chair, répondant à une plaisanterie ici, rabrouant un importun ailleurs, brûlante, haletante, animée.

Page 1