12.2
L’aubergiste, maître Jellyband, que ces deux dernières années avaient rendu plus gros et plus chauve, se tenait fermement planté auprès de son foyer où, malgré la chaleur de ce bel après-midi, un feu de bûches brûlait joyeusement. Il exposait ses vues sur la situation politique de l’Europe en général avec cette assurance qui naît de l’ignorance profonde et des préjugés tenaces d’un véritable insulaire. Croyez-moi, maître Jellyband n’avait pas deux façons de voir au sujet de « ces étrangers assassins de par là-bas » qui avaient fait disparaître leur roi, leur reine, toute la noblesse, tous les gens de qualité, et que l’Angleterre s’était enfin décidée à mettre au pas.
— Et ce n’est pas une minute trop tôt, remarquez-le bien, m’sieur ’Empseed, continuait-il sentencieusement. Et si j’y avais pu quelque chose, nous les aurions punis depuis longtemps, nous aurions réduit leur beau Paris en miettes et mis en sûreté la pauvre reine avant que ces sales meurtriers lui aient enlevé sa jolie tête de ses épaules.
M. Hempseed, dans son coin privilégié près du feu, n’était pas tout à fait de cet avis :
— Je ne suis pas partisan d’intervenir chez les autres peuples, dit-il en élevant sa tremblante voix de fausset pour essayer de dominer le torrent d’éloquence de maître Jellyband. Comme le disent les Écritures…
— Ôtez vos sales doigts de ma taille, cria maîtresse Sally Waite tandis que retentissait le bruit d’une main féminine appliquée violemment sur une joue masculine, interruption qui glaça la citation des Écritures sur les lèvres de M. Hempseed.
— Allons, Sally, allons, Sally, crut devoir dire M. Jellyband d’un ton sévère, car il n’aimait pas voir traiter aussi cavalièrement ses pratiques.
— Allons, père, répliqua Sally en secouant ses boucles brunes, occupez-vous de votre politique et m’sieur Hempseed de ses Écritures, et laissez-moi traiter comme il faut les voyous impudents. Attendez, vous ! ajouta-t-elle à l’adresse de son offenseur déconfit. Si mon mari vous attrape à faire ces plaisanteries, vous verrez ce que vous récolterez… C’est tout !
— Sally ! gronda M. Jellyband, plus sévèrement cette fois. Milord Hastings arrivera et votre dîner ne sera pas encore prêt.
Ce rappel frappa tellement maîtresse Sally qu’elle en oublia immédiatement la mauvaise conduite du galopin et n’entendit pas le murmure sarcastique qui accueillit la mention du nom de son époux. Avec un petit cri d’agitation, elle s’enfuit de la pièce…
M. Hempseed, négligeant avec majesté l’interruption de ses discours, reprit sa citation :
— Comme le disent les Écritures, monsieur Jellyband : « N’ayez aucune accointance avec le travail stérile des ténèbres. » Je ne me mêlerai donc pas d’une intervention. Souvenez-vous de ce que disent les Écritures : « Celui qui commet le péché est possédé du démon », et le démon pèche depuis le commencement, conclut-il avec un manque d’à-propos qui frisait le sublime.
Cependant M. Jellyband ne pouvait être confondu dans ses raisonnements par aucune sorte de citation, pertinente ou non.
— Tout cela est bien beau, m’sieur ’Empseed, dit-il, et assez bon pour ceux qui comme vous veulent se mettre du côté de ces misérables assassins.
— Comme moi, monsieur Jellyband, protesta M. Hempseed avec autant de vigueur que sa voix aiguë put le lui permettre. Non, je ne suis pas du côté de ces enfants de ténèbres…
— Vous êtes pour eux ou contre eux, reprit M. Jellyband nullement intimidé. Il y en a beaucoup, même maintenant, qui disent : « Laissez-les faire », mais je dis que ceux qui parlent ainsi ne sont pas de vrais Anglais ; car ce sont les Anglais qui doivent apprendre aux étrangers ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire. Et comme nous avons des bateaux, des hommes et de l’argent, nous pouvons les combattre lorsqu’ils ne pensent pas comme nous. Et laissez-moi vous dire, m’sieur ’Empseed, que je suis prêt à soutenir mon opinion contre n’importe quel homme qui ne la partage pas.
Sur ce, M. Hempseed se tut. À la vérité, un texte tiré des Écritures erra sur ses minces lèvres tremblantes ; mais comme personne ne faisait attention au bonhomme à ce moment, son à-propos demeurera pour toujours douteux. Les honneurs de la guerre restèrent à M. Jellyband. La hauteur de son patriotisme et une connaissance si remarquable des affaires politiques ne pouvaient manquer de faire impression sur les clients les plus ignorants, ou les moins ardents qui s’abritaient au Repos du Pêcheur.
Vraiment, qui était plus qualifié pour émettre une opinion sur les événements en cours que l’hôte du rendez-vous le plus fréquenté, vu que les dames et les hommes de qualité qui débarquaient en Angleterre et avaient passé l’eau pour échapper à leurs compatriotes transformés en misérables assassins, s’arrêtaient presque toujours au Repos du Pêcheur avant de se rendre à Londres ou à Bath ? Et, bien que M. Jellyband ne sût pas un mot de français, pas de jargon étranger pour lui, merci bien ! il avait été en rapport avec tous ces seigneurs et ces gentilshommes depuis deux ans et avait appris tout ce qui se passait là-bas et tout ce que projetait M. Pitt pour mettre fin à ces abominations.