13.1
L’excellent dîner servi par maîtresse Sally et ses jeunes servantes mit tout le monde en excellente humeur. Mme de Serval elle-même, pâle, mince, gentille, à la voix timide et aux yeux encore effrayés, essayait de sourire, tant son cœur se sentait réchauffé par la gaieté naturelle et la franche cordialité qui régnaient dans ce coin béni de Dieu. Les guerres et les bruits de guerre ne l’atteignaient que comme un écho de ce qui se passait dans le vaste monde ; et bien que plus d’un brave fils de Douvres eût péri dans l’une ou l’autre des malheureuses expéditions du duc d’York en Hollande ou dans un engagement naval sur les côtes de l’ouest de la France, dans l’ensemble, la guerre avec ses intermittences n’avait pas endeuillé profondément tout le pays.
Joséphine et Jacques de Serval, dont la soif de martyre avait été durement mise à l’épreuve au cours du banquet fraternel de la rue Saint-Honoré, avaient d’abord adopté, avec l’égoïsme de la jeunesse, une attitude obstinément chagrine, mais les singeries de maître Harry Waite, le mari de la jolie Sally, qui était jaloux d’elle comme un jeune dindon, amenèrent un sourire sur les lèvres. Les essais comiques de Lord Hastings pour parler le français, les fautes ridicules qu’il commettait, firent le reste et bientôt leurs voix aiguës de Latins se mêlèrent avec une merveilleuse gaieté au son plus grave des voix anglo-saxonnes.
Même Régine de Serval avait souri lorsque Lord Hastings lui avait demandé avec solennité si sa mère désirait que « le fou descende », entendant dire par là qu’on couvrît un peu le grand foyer vu que l’atmosphère de la salle de café devenait étouffante.
Le seul qui semblait incapable d’être tiré de sa tristesse était Bertrand Moncrif. Il était assis près de Régine, silencieux, morne, avec quelque chose comme du ressentiment au fond du regard. De temps en temps, quand il était plus particulièrement triste ou lorsqu’il refusait de manger, la petite main de Régine se glissait vers la sienne sous la table et la prenait d’un geste tendre, maternel.