‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 35 sur 87 · 14.1

14.1

Personne, à part quelques rares intimes, ne connaissait le petit nid où Sir Percy Blakeney et sa femme cachaient leur bonheur lorsque l’infatigable Mouron Rouge n’avait que quelques heures à passer en Angleterre et qu’il ne pouvait penser à prendre le chemin de leur belle résidence de Richmond. La maison – ce n’était qu’un cottage en bois vêtu de lierre – était située à un mille et demi hors de Douvres, à l’écart de la grand-route, perchée sur une élévation de terrain au bout d’un étroit sentier. Elle était entourée d’un petit jardin qui en mai était rempli de jacinthes et de jonquilles, et de roses en juin. Deux fidèles serviteurs, le mari et la femme, veillaient sur la maison, la gardant chaude et confortable au cas où Lady Blakeney, fatiguée de la vie mondaine ou dans l’attente de son mari, viendrait y passer un jour ou deux pour rêver à ce bonheur fugitif dont son âme continuait à être affamée, même lorsque son courage lui faisait accepter l’inévitable.

Quelques jours auparavant, le courrier hebdomadaire de France lui avait apporté une ligne de Sir Percy qui lui promettait de la tenir dans ses bras le 1er mai. Et Marguerite était venue dans le cottage vêtu de lierre, sachant que, malgré des obstacles qui pouvaient sembler insurmontables aux autres, Percy tiendrait parole.

Elle s’était glissée dehors à l’aube pour l’attendre sur la jetée et, aussitôt que le soleil de mai, qui s’était levé dans toute sa gloire comme pour apporter à leur bref bonheur son éclat et sa chaleur, eut dissipé la brume du matin, ses yeux avaient surveillé la belle yole grise qui s’était détachée du Day Dream, laissant le bateau attendre la marée pour entrer dans le port.

Depuis, chaque minute de ce jour avait été un ravissement. La première apparition de son mari avec son grand manteau à collet, qui semblait ajouter plusieurs pouces à sa haute taille, son cri de triomphe lorsqu’il l’avait aperçue, ses bras tendus alors que l’embarcation était encore loin, dans un geste d’attente infinie, avaient fait monter des larmes aux yeux de Marguerite. Puis le bateau rangé contre le débarcadère, Percy sautant à terre, sa voix, son regard, la force de son étreinte, l’ardeur de ses baisers. Un ravissement auquel la pensée de son caractère fugitif prêtait un peu d’amertume.

Cependant, Marguerite ne voulait pas penser à une nouvelle séparation, non, pas aujourd’hui tandis que les oiseaux chantaient un hymne assourdissant à la joie, tandis que l’odeur de l’herbe naissante et de la terre humide en travail parvenait à ses narines, pendant que la sève montait dans les arbres et que les bourgeons rouges et poisseux des châtaigniers éclataient pour faire naître une feuille. Non, il ne fallait pas penser à la séparation tandis qu’elle parcourait l’étroit sentier entre les haies d’aubépines en fleur avec le bras de Percy autour d’elle, sa voix bien-aimée dans les oreilles, son rire joyeux éclatant dans la douce atmosphère du matin.

Après, ils avaient déjeuné dans la pièce au plafond bas ; du lait bouillant, du pain fait à la maison, du beurre battu chez eux ; puis avait commencé le long, le délicieux dialogue où l’amour, le désir et le récit des actes héroïques avaient chacun leur tour. Blakeney n’avait aucun secret pour sa femme ; ce qu’il ne disait pas, elle le devinait sans peine, mais c’était des autres membres de la ligue qu’elle apprenait tous les traits d’héroïsme et de générosité qui jalonnaient les périlleuses aventures que son mari traversait avec une gaieté si légère.

— Si vous pouviez me voir comme un malheureux asthmatique, chérie, disait-il avec son rire communicatif, et m’entendre tousser ! Dieu me bénisse ! je suis extrêmement fier de cette toux. Le pauvre Rateau ne fait pas mieux, lui qui est vraiment asthmatique !

Il donna un exemple de sa performance, mais elle ne lui permit pas de continuer. Ce bruit était trop inquiétant ; il évoquait des idées qu’elle voulait oublier ce jour-là.

— Rateau est une vraie trouvaille, continua-t-il plus sérieusement, il est complètement stupide et aussi obéissant qu’un chien. Quand un de ces démons est sur ma trace, le vrai Rateau paraît et votre serviteur disparaît là où nul ne peut le trouver.

— Dieu veuille, murmura-t-elle involontairement, qu’ils ne puissent jamais vous trouver.

— Ils ne me trouveront pas, chérie, ils ne me trouveront pas ! assura-t-il avec sa conviction habituelle. Ils sont si perplexes au sujet de Rateau le charbonnier, du mystérieux Mouron Rouge, et de l’hypothétique milord anglais que même si ces trois personnages leur apparaissaient à la fois, ils les laisseraient échapper. Je vous jure que l’on pouvait si bien confondre le Mouron Rouge qui était dans l’antichambre de la mère Théot cet après-midi fatidique et, plus tard, au banquet fraternel de la rue Saint-Honoré, avec le vrai Rateau qui était chez la mère Théot pendant ce même souper si agité, qu’aucun de ces misérables assassins ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles et nous avons pu ainsi filer aussi facilement que des lapins hors d’un filet déchiré.

C’était ainsi qu’il racontait l’aventure dangereuse au cours de laquelle il avait, déguisé en charbonnier, affronté la tourbe hurlante et entraîné Mme de Serval et ses enfants dans la maison abandonnée qui était un des refuges de la ligue, avec une hardiesse, un cran vraiment surhumains. Et il n’en disait pas plus sur ce trait inouï d’audace qui l’avait fait se montrer sur le balcon pour jeter des mannequins dans le brasier afin de donner le temps à ses amis d’emmener les malheureux hors de la maison. Puis vint l’histoire de Bertrand Moncrif, enlevé à demi inconscient de l’appartement de la belle Cabarrus alors que Robespierre en personne était assis à une dizaine de mètres, séparé seulement de lui par l’épaisseur d’un mur.

— Cette femme doit vous haïr, murmura Marguerite avec un frisson qu’elle cherchait à dissimuler. Il y a des choses qu’une femme comme Theresia Cabarrus ne doit jamais pardonner. Qu’elle aime ou non Moncrif, sa vanité souffrira profondément et elle ne vous pardonnera jamais de l’avoir enlevé de ses griffes.

Il rit.

— Seigneur ! ma chérie, si nous devions nous soucier de toutes les personnes qui nous détestent, nous passerions toute notre vie à réfléchir au lieu d’agir. Et les seules choses auxquelles je veux réfléchir, ajouta-t-il avec un regard passionné, qu’elle sentit autour d’elle comme un manteau brûlant, sont votre beauté, vos yeux, le parfum de vos cheveux et le goût délicieux de vos baisers.

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