14.2
Quelques heures plus tard, le même jour bienheureux, alors que les ombres des frênes et des châtaigniers s’allongeaient sur le sentier et que le soir enveloppait mystérieusement leur nid, Sir Percy et Marguerite étaient assis dans l’embrasure profonde d’une fenêtre du petit salon. Percy avait ouvert complètement les persiennes et, la main dans la main, les époux contemplaient le dernier rayon de lumière qui s’attardait à l’ouest, en écoutant les pépiements qui venaient des nids nouvellement construits dans les arbres où l’on se souhaitait tendrement la bonne nuit. C’était un de ces soirs exquis de printemps, rares dans les pays nordiques, où le vent ne souffle pas, où chaque son retentit clair et net dans le silence alentour. L’air doux, un peu humide, avait un goût de vie nouvelle et de sève montante, une odeur de narcisses sauvages et de violettes des bois. Un soir où même le bonheur est déplacé, où la nature, dans sa perfection si cruellement fugace, réclame l’hommage d’une douce mélodie.
Une grive dit quelque chose à son compagnon, quelque chose de tendre et d’insistant qui les berça jusqu’à les endormir. Puis, tout devint silencieux, et Marguerite, la gorge serrée, laissa tomber sa tête sur la poitrine de son mari. Brusquement, on entendit une voix d’homme rauque, mais distincte, rompre la paix du lieu. On ne put d’abord comprendre ce qu’il disait. Ce ne fut qu’au bout d’un moment que Marguerite fut assez consciente de ce bruit pour lever la tête et écouter. Quant à Sir Percy, il était tout à la contemplation de la femme adorée, et seul un tremblement de terre aurait pu le ramener à la réalité si Marguerite ne s’était redressée sur les genoux et n’avait murmuré :
— Écoute !
Une voix de femme alternait avec la voix d’homme ; elle était haute comme pour un défi pitoyable et impuissant :
— Vous ne pouvez me nuire maintenant, je suis en Angleterre !
Marguerite se pencha hors de la fenêtre, essaya de percer l’obscurité qui s’amoncelait dans la venelle. Les voix venaient de là : d’abord celle de l’homme, puis celle de la femme, et de nouveau celle de l’homme ; tous deux parlaient français, la femme était visiblement terrifiée et se défendait tandis que l’homme était rude et commandait. Elle était maintenant plus incisive et distincte qu’auparavant et Marguerite eut de la peine à réprimer le cri qui montait à ses lèvres. Elle avait reconnu cette voix.
— Chauvelin ! murmura-t-elle.
— Oui, en Angleterre, citoyenne, continuait cette voix menaçante, mais le bras de la justice est long et rappelez-vous que vous n’êtes pas la première à avoir tenté sans succès, croyez-moi, à éviter votre châtiment en allant rejoindre les ennemis de la France. Où que vous vous cachiez, je saurai vous trouver. Ne vous ai-je pas trouvée ici ? et il y a quelques heures à peine que vous êtes à Douvres !
— Vous n’avez pas le droit ! protestait la femme avec le courage du désespoir.
L’homme rit :
— Êtes-vous assez sotte, citoyenne, pour le croire réellement ?
Cette réponse sarcastique fut suivie par un silence brusquement rompu par un cri de femme et, à l’instant, Sir Percy fut debout et sortit. Marguerite le suivit jusqu’au portail d’où le sol en pente, coupé de marches ici et là, menait à la grille, puis au sentier. Ce fut tout à côté de la grille que Sir Percy trouva une forme humaine recroquevillée, tandis qu’il apercevait à une cinquantaine de mètres plus loin un homme qui s’éloignait si vite que sa retraite ressemblait à une course. Le réflexe de Sir Percy était de se précipiter à sa poursuite, mais l’être tassé contre le mur étendit les bras, s’accrocha à lui si désespérément avec des pleurs étouffés, des « Par pitié, ne me quittez pas », qu’il lui parut inhumain de s’éloigner. Il se pencha, releva ce tas humain et le porta dans la maison. Il déposa son fardeau sur le siège de la fenêtre où un moment plus tôt il regardait avec ravissement les cils de Marguerite, et avec son habituelle bonne humeur, il dit :
— Je vous laisse le reste, chérie ; mon français est trop mauvais pour me servir dans ce cas.
Marguerite comprit la précaution. Sir Percy, dont la maîtrise de la langue française était extraordinaire, ne se servait de ce langage que pendant le temps que duraient ses périlleuses entreprises.