‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 37 sur 87 · 14.3

14.3

La loque humaine semblait pitoyable, étendue ainsi sur le siège, soulevée par des coussins. C’était un adolescent, habillé de vêtements rudes de pêcheur, un bonnet enfoncé sur la tête, mais dont on ne pouvait pas ne pas voir les mains fines de femme et l’exquis visage.

Sans un mot, Marguerite saisit le bonnet et l’enleva doucement. Une abondance de cheveux presque bleus se répandit sur les épaules.

— C’est ce que je pensais, dit tranquillement Sir Percy, tandis que l’étrangère sautait sur ses pieds, fondait en larmes et gémissait :

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! Sainte Vierge, protégez-moi !

Il n’y avait qu’à attendre, et bientôt cet accès de chagrin et de peur se calma. L’étrangère, avec un faible sourire, prit le mouchoir que lui tendait Lady Blakeney et se mit à essuyer ses larmes. Puis elle regarda les bons Samaritains qui l’avaient secourue :

— Je vous ai trompés, je sais, dit-elle, tandis que ses lèvres tremblaient comme celles d’un enfant malheureux. Mais si vous saviez…

Elle était franchement assise maintenant et tournait nerveusement le mouchoir humide entre ses doigts.

— D’aimables gentilshommes anglais ont été bons pour moi là-bas dans le village, continua-t-elle plus clairement. Ils m’ont nourrie et abritée et on m’a laissée seule pour me reposer, mais j’étouffais dans cette petite pièce. J’entendais tout le monde rire et parler et le soir était si doux. Je suis sortie. Je ne voulais que respirer un peu, mais il faisait si beau, tout était si paisible… ici, en Angleterre, c’est si différent…

Elle frissonna et sembla être près de pleurer. Marguerite intervint doucement :

— Alors vous avez prolongé votre promenade et vous avez trouvé ce sentier ?

— Oui, j’ai prolongé ma promenade. Je n’ai pas vu que le chemin devenait solitaire. Brusquement, j’ai compris qu’on me suivait et j’ai couru ; je ne savais qui était derrière moi, mais je sentais que c’était horrible !

Ses yeux dilatés par la peur étaient noirs comme s’ils n’avaient plus que la pupille. Ils étaient fixés sur Marguerite et ne se levaient jamais sur Sir Percy qui se tenait à une certaine distance des deux femmes et les regardait en silence et sans émotion apparente.

La femme frissonnait, son visage était pris de peur et ses lèvres semblaient exsangues. Marguerite caressa les mains tremblantes.

— Il est heureux que vous vous soyez dirigée sur cette maison.

— J’avais vu une lumière, continua la jeune femme plus calmement. Et je pense que, sans en avoir conscience, j’ai couru pour trouver un abri. Puis mon pied a heurté une pierre, je suis tombée ; j’ai voulu me relever et je n’en ai pas eu le temps, une main était sur mon épaule et une voix, une voix dont j’ai peur, m’a appelée par mon nom.

— La voix de Chauvelin ? dit simplement Marguerite.

La femme la regarda rapidement :

— Vous le connaissez ?

— Je connais sa voix.

— Mais vous le connaissez ? insista l’étrangère.

— Oui, je le connais. Je suis une de vos compatriotes. Avant de me marier, je m’appelais Marguerite de Saint-Just.

— Saint-Just ?

— Mon frère et moi sommes les cousins du jeune député, de l’ami de Robespierre.

— Dieu vous aide ! murmura la femme.

— C’est ce qu’il a fait en nous emmenant en Angleterre. Mon frère est marié maintenant, et moi, je suis Lady Blakeney. Vous aussi serez heureuse et en sûreté maintenant que vous êtes ici.

— Heureuse ? dit la femme dans un sanglot. Et en sûreté ? Si seulement je pouvais le croire !

— Qu’avez-vous à craindre ? Chauvelin peut avoir encore quelque ombre de pouvoir en France, mais ici, il est impuissant.

— Il me hait, il me hait…

— Pourquoi ?

L’étrangère ne répondit pas tout de suite. Ses yeux profonds et brûlants semblaient tenter de lire la secrète pensée de Marguerite en retrait de son front serein. Puis elle reprit avec une sorte d’inconséquence :

— Tout a commencé si bêtement ! Pourtant, je n’ai rien fait contre mon pays, contre ma patrie !

Elle saisit les mains de Marguerite et s’écria avec un enthousiasme puéril :

— Avez-vous entendu parler du Mouron Rouge ?

— Oui, j’en ai entendu parler.

— Vous savez que c’est le plus beau, le plus brave, le plus étonnant des hommes ?

— Je le sais, approuva Marguerite en souriant.

— Bien sûr, on le hait en France. C’est l’ennemi de la République ; il est contre les massacres, contre la persécution. Il sauve les innocents, il les aide, c’est pourquoi on le hait, naturellement.

— Naturellement.

— Je l’ai toujours admiré, continua la jeune femme, les yeux brillants. Toujours ! Toujours depuis que j’ai su comment il avait sauvé le comte de Tournai et Juliette Marny et Esther Vincent et tant d’autres. Je savais tout, parce que je connaissais très bien Chauvelin et quelques membres du Comité de salut public et j’essayais toujours de leur tirer les vers du nez au sujet du Mouron Rouge. Quoi d’étonnant à ce que je l’aie admiré de toute mon âme ! J’aurais donné ma vie pour l’aider.

Elle s’arrêta et ses yeux sombres étaient fixés droit devant elle comme si elle apercevait réellement le héros de ses rêves. Ses joues prenaient de l’éclat et sa merveilleuse chevelure tombait comme un manteau de nuit autour d’elle, encadrant l’ovale parfait de son visage, rehaussant la blancheur crémeuse de sa gorge et la teinte rosée qui s’était répandue sous sa peau. C’était vraiment une créature exquisement jolie, et Marguerite, qui était elle-même une des plus ravissantes femmes de ce temps, sentait la plus vive admiration pour cette étrangère dont l’enthousiasme, vu son objet, était si sympathique.

— Vous comprenez peut-être maintenant pourquoi Chauvelin me hait, conclut la jeune femme tandis que ses yeux se voilaient et que ses joues reprenaient leur pâleur.

— Vous avez été peut-être imprudente, suggéra Marguerite.

— Je l’ai été, je suppose. Et Chauvelin est vindicatif. Sur quelques mots prononcés par étourderie, il a établi une accusation. Un ami m’a avertie ; mon nom était déjà dans les dossiers de Fouquier-Tinville. Vous savez ce que cela signifie : la perquisition, l’arrestation, le jugement et puis la guillotine. Et je n’avais rien fait. Je me suis enfuie. Un ami influent s’est arrangé pour cela. Un domestique m’accompagnait. Nous avons atteint Boulogne je ne sais trop comment ; j’étais faible, malade, malheureuse, à peine vivante. J’avais dit à François, mon domestique, de m’emmener où bon lui semblait, mais nous n’avions ni papiers ni passeports. Chauvelin était sur notre trace. Nous nous sommes cachés dans des granges, dans des porcheries, n’importe où, et nous sommes enfin arrivés à Boulogne. J’avais de l’argent, heureusement ; nous avons convaincu un marin de nous céder son bateau. Un bateau à rames… vous voyez cela. Et nous n’étions que deux ; rester pouvait nous coûter la vie, mais partir pouvait avoir le même résultat. Le temps était beau, par chance, et François me dit que nous rencontrerions certainement un bateau anglais qui nous recueillerait. J’étais plus morte que vive. Je me souviens avoir vu les côtes de France s’éloigner, s’éloigner… J’étais rompue. J’ai dû m’endormir. Brusquement, quelque chose m’a réveillée. Un cri. J’avais entendu un cri et un plouf ! J’étais toute trempée. Un aviron était encore accroché à la barque, l’autre avait disparu. François n’était plus là ; j’étais seule.

Elle parlait par phrases hachées comme si chaque mot la blessait. La plupart du temps elle regardait ses mains qui tournaient et retournaient le petit mouchoir trempé jusqu’à en faire une boule. De temps en temps elle regardait ses hôtes, Sir Percy plus souvent que Marguerite. Ses yeux pleins de larmes s’attachaient à lui avec un regard tantôt implorant, tantôt plein de défi. Lui paraissait ému et il la regardait attentivement en silence, avec une expression d’intérêt par moment détaché comme s’il ne comprenait pas tout ce qu’elle disait.

— Combien vous avez dû souffrir ! dit doucement Marguerite. Mais qu’arriva-t-il après ?

— Oh ! je ne sais pas, je ne sais pas, reprit la pauvre femme. J’étais trop engourdie, trop paralysée par la peur pour souffrir beaucoup. Le bateau a dû dériver, je suppose, la nuit était belle et calme et la lune brillait, mais je ne me souviens plus de rien après ce cri. Je suppose que le pauvre François s’est trouvé mal ou s’est endormi et qu’il est tombé à l’eau. Je ne l’ai plus revu. Je ne me souviens de rien jusqu’à me retrouver à bord d’un bateau, entourée d’un groupe de marins. Ils ont été très bons pour moi ; ils m’ont emmenée à terre et m’ont conduite dans un endroit chauffé où des gentilshommes anglais se sont occupés de moi. Et… et je vous ai déjà dit la suite.

Elle se renversa sur les coussins comme si cet effort prolongé l’avait épuisée. Ses mains semblaient froides, bleuies. Marguerite se leva et ferma la fenêtre derrière elle.

— Comme vous êtes bonne et attentionnée, s’écria l’étrangère.

Et après un moment elle ajouta avec un soupir las :

— Je n’abuserai pas plus longtemps de votre bonté. Il est tard, je dois m’en aller.

Elle se leva avec regret.

— L’auberge où j’étais, demanda-t-elle, est-elle loin ?

— Vous ne pouvez y aller seule, dit Marguerite. Vous ne savez même pas le chemin !

— Non, mais peut-être votre domestique pourrait-il m’accompagner, seulement jusqu’à la ville ? Après, je demanderai le chemin.

— Vous parlez anglais, madame ?

— Oui. Mon père était diplomate et il a habité l’Angleterre pendant quatre ans. J’ai appris un peu d’anglais et je ne l’ai pas oublié.

— Un des domestiques va vous accompagner. L’auberge dont vous parlez doit être Le Repos du Pêcheur, puisqu’il s’y trouvait des gentilshommes.

— Si vous me permettez, madame, interrompit Sir Percy qui parlait pour la première fois depuis que l’étrangère avait commencé son récit.

Celle-ci le regarda avec un regard à demi rusé, à demi ardent.

— Vous, milord ! Oh, non, j’en serais confuse !

Elle s’arrêta et ses joues devinrent pourpres tandis que son regard se posait sur son extraordinaire costume.

— J’avais oublié, murmura-t-elle. François m’avait fait mettre mes affreux vêtements quand nous avons quitté Paris.

— Je vais vous prêter un manteau pour cette nuit, dit Marguerite. Mais vous n’avez pas besoin de vous soucier de vos vêtements. Sur cette côte nous sommes habitués à voir débarquer les malheureux fugitifs dans toutes sortes de déguisements. Demain nous trouverons quelque chose pour votre voyage à Londres.

— À Londres ? dit vivement l’étrangère. Oui, je souhaiterais me rendre à Londres.

— Ce sera facile. Mme de Serval avec son fils, ses deux filles et un ami, prendra le coche demain. Vous pourrez vous joindre à eux, j’en suis sûre. Ainsi, vous ne serez pas seule. Avez-vous de l’argent, madame ? ajouta Marguerite avec sollicitude.

— Oui, j’en ai beaucoup pour ce dont j’ai besoin en ce moment. J’ai un portefeuille sous mes vêtements. J’ai pu en réunir un peu et je ne l’ai pas perdu. Je ne suis à la charge de personne et dès que j’aurai trouvé mon mari…

— Votre mari ?

— Le marquis de Fontenay. Peut-être le connaissez-vous ? L’avez-vous rencontré à Londres ?

Marguerite secoua la tête :

— Non, pas à ma connaissance.

— Il m’a abandonnée il y a deux ans… cruellement. Il a émigré en Angleterre et je suis restée seule. Il a sauvé sa vie, mais moi je ne pouvais pas le suivre à ce moment, et…

Elle eut l’air d’être près de pleurer. Mais elle se domina et reprit plus tranquillement :

— Mon idée était de le retrouver un jour. Maintenant que j’ai dû quitter la France, peut-être des amis voudront-ils bien m’aider à le retrouver. Je n’ai jamais cessé de l’aimer et je pense que, peut-être, il ne m’a pas tout à fait oubliée.

— Ce serait impossible, répondit aimablement Marguerite. J’ai des amis à Londres qui sont en relation avec la plupart des émigrés. Nous verrons ce qu’on peut faire. Je pense qu’il ne doit pas être difficile de trouver M. de Fontenay.

— Vous êtes un ange ! s’écria l’étrangère.

Et, avec un geste charmant, elle prit la main de Marguerite et la porta à ses lèvres. Elle sécha une fois de plus ses yeux, ramassa son bonnet où elle enfouit rapidement ses cheveux, puis elle se tourna vers Sir Percy :

— Je suis prête, milord. J’ai trop longtemps troublé votre intimité. Je ne suis pas assez courageuse pour refuser votre escorte ; pardonnez-moi, madame, je vais marcher très vite pour que votre mari soit bientôt de retour.

Elle s’enveloppa du manteau que la domestique venait d’apporter et aussitôt Sir Percy partit avec l’étrangère tandis que Marguerite restait sous le porche, écoutant le bruit de leurs pas qui s’éloignaient.

Son visage gardait une expression de surprise et ses yeux étaient troublés. Le bref séjour de cette ravissante femme dans sa maison avait fait naître un vague sentiment de crainte qu’elle cherchait vainement à combattre. Elle ne pouvait pas soupçonner cette femme, mais elle qui était toujours si émue par les infortunes que Sir Percy tentait de soulager se sentait glacée dans ce cas, sans vraie sympathie. L’histoire de Mme de Fontenay ne différait que par quelques détails des milliers d’autres récits qu’elle avait pu entendre, chaque fois elle s’était sentie portée à aider et à consoler, mais aujourd’hui il lui semblait avoir foulé un reptile blessé ou malade, faible et sans défense et pourtant indigne de pitié.

Cependant, Marguerite n’est pas femme à permettre à son imagination de dessécher son cœur. L’héroïque Mouron Rouge ne se demandait jamais si les gens pour qui il exposait sa vie en étaient dignes ou non, et Marguerite, avec un soupir, se reprocha sa lâcheté, sécha ses larmes et rentra dans la maison.

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