18.4
D’un pied léger, Marguerite parcourut le jardin et atteignit bientôt les grilles monumentales à travers lesquelles la solitude paisible et feuillue du parc semblait lui faire signe. La grille n’était pas fermée à clef ; elle la franchit et prit une allée ombragée bordée de végétation inextricable et de hautes fougères qui la conduisit à l’étang ; là, brusquement elle aperçut Mme de Fontenay.
Theresia était vêtue d’une robe collante en soie noire très mince, qui mettait en valeur la blancheur laiteuse de sa peau et le carmin vif de ses lèvres. Un châle transparent entourait ses épaules, ce qui, avec la forme de sa robe à taille haute, convenait parfaitement à sa grâce flexible. Elle ne portait aucun bijou, aucun colifichet, rien qu’une magnifique rose rouge à son corsage. Marguerite ne s’attendait pas du tout à la voir à cet endroit et à ce moment, et son intuition l’avertit que l’apparition de cette beauté qui flânait seule et désœuvrée au bord de l’eau était de mauvais augure. Son premier mouvement fut de s’enfuir avant que Mme de Fontenay l’eût aperçue, mais elle se morigéna bientôt pour ce mouvement puéril de terreur et elle s’arrêta, attendant que l’autre femme s’approchât d’elle.
Une minute plus tard, Theresia, levant les yeux, à son tour vit Marguerite. Elle ne parut pas surprise et s’avança assez rapidement avec un cri joyeux, les deux mains tendues :
— Milady, s’écria-t-elle. Enfin, je vous vois ! Je me suis souvent étonnée de ne jamais vous rencontrer !
Marguerite prit les mains tendues et répondit avec le plus de cordialité qu’elle put. Elle fit de son mieux pour montrer à son interlocutrice intérêt et sympathie.
Mme de Fontenay n’avait pas grand-chose à raconter. Elle avait trouvé asile dans un couvent français à Twickenham dont la supérieure avait été une amie de sa mère aux anciens jours heureux. Elle sortait très peu et ne fréquentait pas la société, mais elle aimait flâner dans ce magnifique parc. Les religieuses lui avaient dit que la belle demeure de Lady Blakeney était toute proche ; elle aurait aimé lui faire signe, elle n’avait jamais osé et s’en était remise au hasard d’une rencontre, ce qui, jusqu’à ce jour, ne s’était jamais produit.
Elle lui demanda gentiment des nouvelles de Sir Percy et parut avoir appris qu’il était à Brighton auprès de son royal ami. Mme de Fontenay n’avait pas trouvé trace de son propre époux. Il devait vivre sous un faux nom, pensait-elle, et probablement sans le sou, c’était à craindre ; elle aurait donné un empire pour le rencontrer.
Puis elle demanda à Lady Blakeney si elle savait quelque chose des Serval.
— Je prenais beaucoup d’intérêt à eux parce que j’en avais entendu parler à Paris et parce que nous avons débarqué en Angleterre le même jour, si ce n’est dans les mêmes circonstances. Seulement, je n’ai pu voyager avec eux le lendemain comme vous l’aviez si aimablement suggéré, parce que j’étais très malade. Un ami a pris soin de moi à Douvres ; mais je me souviens d’eux et j’ai souvent souhaité les rencontrer.
Oui, Marguerite voyait les Serval de temps en temps. Ils avaient loué un petit cottage non loin d’ici, juste en dehors de la ville. L’une des filles, Régine, avait trouvé un emploi chez une couturière à la mode de Richmond. La plus jeune, Joséphine, était professeur dans une institution de jeunes filles, et le garçon, Jacques, travaillait dans une étude de notaire. Tout cela était bien dur pour eux, mais ils avaient un magnifique courage, et bien que les enfants ne gagnassent pas beaucoup d’argent, cela suffisait à leurs besoins.
Mme de Fontenay écouta ces nouvelles avec grand intérêt. Elle exprima le souhait que le mariage de Régine avec l’homme de ses rêves apportât un rayon de soleil dans cette maison.
— Je le souhaite aussi, dit Lady Blakeney.
— Avez-vous vu ce jeune homme, le fiancé de Régine ?
— Oui, quelquefois. Seulement, il semble pris toute la journée. Il a une tendance au découragement, à la mélancolie. C’est malheureux, car Régine est une fille charmante qui mérite d’être heureuse.
Là-dessus, Mme de Fontenay soupira de nouveau et répéta qu’elle serait contente de rencontrer les Serval :
— Nous avons tant de peines à mettre en commun ! Tant de malheurs… Nous devrions être amis.
Elle frissonna un peu :
— Le temps est bien froid pour juillet. Oh ! combien on regrette le chaud soleil de France !
Elle serra plus étroitement son châle léger autour d’elle. Elle était fragile, expliqua-t-elle : une fille du Midi, et elle craignait que ce climat anglais ne la tue. En tout cas, il était imprudent de sa part de rester immobile à causer alors qu’il faisait si froid. Et elle prit congé avec une gracieuse inclinaison de tête et un « au revoir » cordial. Elle prit un petit sentier sous les arbres, coupa à travers les fougères et Marguerite, pensive, contempla la silhouette gracieuse jusqu’à ce que les feuilles l’eussent dérobée à sa vue.
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