‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 46 sur 87 · 18.3

18.3

De Mme de Fontenay, puisque Marguerite continuait à la connaître sous ce nom, elle n’apprit que peu de choses. Que la belle Theresia eût gagné Londres ou non et qu’elle eût réussi ou non à retrouver son mari fugitif, Marguerite n’en sut rien et ne s’en soucia pas. L’inexplicable antipathie qu’elle avait ressentie la première fois qu’elle avait vu la belle Espagnole l’incita à la tenir à l’écart. Sir Percy, fidèle à sa parole, n’avait pas livré à sa femme le nom actuel de Theresia, mais à sa façon légère, insouciante, il avait laissé tomber quelques mots de mise en garde qui avaient aiguisé les soupçons de Marguerite et renforcé sa détermination d’éviter Mme de Fontenay autant que possible. Et du moment que cette femme n’avait pas besoin de secours matériel, elle ne voyait aucune raison de reprendre des relations qui, en fait, ne semblaient pas être souhaitées non plus par Theresia.

Un jour, cependant, un jour où Marguerite se promenait seule dans le parc de Richmond, elle se trouva face à face avec l’Espagnole. C’était un bel après-midi de juillet, la fin d’un jour qui avait été relativement heureux pour Marguerite : le courrier de France lui avait apporté des nouvelles de Sir Percy, une lettre où son mari lui disait que tout allait bien et qu’il entrevoyait la possibilité de venir passer à Douvres un de ces jours inoubliables pour tous deux.

Marguerite, qui venait juste de recevoir la lettre de son bien-aimé, s’était sentie absolument incapable d’aller remplir ses devoirs mondains à Londres. Rien d’important ne réclamait sa présence. Son Altesse Royale était à Brighton ; l’opéra et le dîner de Lady Portarles se passeraient d’elle. La soirée promettait d’être plus belle encore que de coutume avec son brillant coucher de soleil et cette brise parfumée des fins de jour à la mi-été.

Après dîner, Marguerite avait eu envie de flâner un peu seule. Elle jeta un châle sur sa tête et sortit sur la terrasse. Un panorama de pelouses veloutées, d’allées ombreuses, de bordures de roses en pleine floraison, se déploya devant elle dans une perspective confuse ; et, plus loin, le mur d’enceinte, vêtu de lierre, surplombé par d’immenses tilleuls, percé par les belles grilles de fer forgé qui ouvraient directement sur le parc. Les ombres du soir commençaient à l’envahir et le jardin prenait cette mélancolie subtile que la beauté parfaite traîne toujours avec soi. Dans un orme, au loin, un merle sifflait son chant du soir. La nuit était pleine d’odeurs douces, roses, héliotrope, tilleul et réséda, tandis que juste au-dessous de la terrasse, une plate-bande de tabac blond balançait l’encens de ses fleurs fantomatiques. C’était un soir bien fait pour attirer une âme esseulée hors des murs, loin des indifférents, jusqu’au cœur de la nature qui seule est toujours assez puissante pour calmer et consoler.

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