19.2
Bertrand Moncrif, absorbé dans ses pensées, dit peu de chose tandis que la voiture roulait au trot allongé des chevaux. Marguerite, qui avait toujours assez de soucis en tête, ne chercha pas à entrer en conversation. Elle était très peinée pour ce garçon qui devait en vérité souffrir aussi de remords. La tiédeur, évidemment une tiédeur seulement apparente, de ses sentiments à l’égard de sa fiancée et des personnes de sa famille, avait pu influer sur la catastrophe présente. Sa froideur et son humeur morose avaient dû amener un transfert de sentiments. Régine, blessée par l’indifférence de son amoureux, n’avait été que plus encline à se sacrifier pour son jeune frère. Marguerite était bien fâchée de ce qui arrivait à ce jeune étourdi, au tempérament exalté de Latin dont les idées de sacrifice étaient insensées, mais surtout son cœur généreux allait à Régine de Serval, pauvre enfant prédestinée aux chagrins et aux déceptions et dont la nature affectueuse n’arrivait pas à provoquer un attachement digne d’elle. Régine adorait Bertrand, sa mère, son frère, sa sœur, et tous lui apportaient leurs peines, leurs difficultés, mais aucun d’eux ne faisait jamais rien pour l’amour de la silencieuse, de la pensive Régine. Marguerite laissait sa pensée s’appesantir sur ces gens pour qui son mari avait déjà tant fait, ce qui les lui rendait chers. Elle les aimait comme elle en aimait bien d’autres, parce que Percy avait bravé pour eux tous les dangers. Leurs vies étaient précieuses puisqu’il avait risqué la sienne pour les sauver et Marguerite savait que si ces deux étourdis parvenaient à revenir à Paris, ce serait encore l’héroïque Mouron Rouge qui leur éviterait de payer les conséquences de leur folie.