19.3
Le lunch et une courte halte eurent lieu à Franingham et Maidstone qu’ils atteignirent vers trois heures de l’après-midi. Là, les domestiques de Lady Blakeney la quittèrent et des chevaux de poste furent loués pour continuer sur Ashford. Deux heures plus tard, il y eut un nouveau relais à Ashford. À cette heure-là, la diligence n’avait plus que neuf ou dix milles d’avance, et il y avait maintenant toutes les chances pour qu’on fût à Douvres à la nuit tombante et que les fugitifs fussent rattrapés. Donc tout allait pour le mieux. Bertrand, après le relais d’Ashford, parut être réconforté. Il commença à parler longuement et sérieusement de lui, de ses plans, de ses projets, de son amour pour Régine qu’il lui était toujours difficile d’exprimer ; il parla aussi de Régine, de sa mère, de son frère, de sa sœur. Sa voix était très calme, très unie. Cette monotonie agit sur les nerfs de Marguerite comme un soporifique. Le roulement de la voiture, la touffeur de ce long après-midi de juillet, le bercement des ressorts l’assoupirent. Puis un étrange parfum envahit l’intérieur de la voiture, un parfum doux, entêtant qui semblait lui fermer les paupières, lui donnant une sensation de béatitude. Bertrand continuait à ronronner et sa voix parvenait aux sens alanguis de Marguerite comme à travers un voile épais. Elle ferma les yeux. Le parfum, plus fort, plus insistant, atteignait ses narines. Elle renversa la tête sur les coussins et entendit encore la voix monocorde de Bertrand, inarticulée maintenant, comme le bourdonnement d’un essaim d’abeilles…
Puis elle redevint tout à fait consciente, juste à temps pour sentir une main de fer contre sa bouche et voir le visage de Bertrand, blanc comme un mort, les yeux égarés plus par la peur que par la colère, tout près du sien. Elle ne put pas crier et ses membres pesants comme du plomb ne lui permirent pas de se débattre. Un instant plus tard, une écharpe épaisse entourait vite sa tête, lui couvrant la bouche et les yeux, ne lui laissant que l’espace suffisant pour respirer, et ses mains et ses bras furent liés avec des cordes.
Cette attaque brutale avait été si soudaine que Marguerite la prit d’abord pour un cauchemar. Elle n’était plus tout à fait consciente, elle suffoquait à demi sous les plis de l’écharpe et l’odeur qui persistait, par sa douceur écœurante, la tenait au bord de la syncope. Dans son étourdissement, elle ne cessait pas cependant de guetter son ennemi Bertrand Moncrif, ce traître qui avait mis à exécution cet affreux attentat… pour quelles raisons ? Marguerite était trop hébétée pour le deviner. Elle sentait qu’il était là, elle avait conscience de ses mains assurant les cordes autour des poignets de sa victime et resserrant l’écharpe sur sa bouche ; puis elle sentit qu’il se penchait par-dessus elle ; baissant la glace, il criait au cocher :
— Sa Seigneurie s’est trouvée mal ! Conduisez-nous aussi vite que vous pouvez à une maison blanche plus loin, sur la droite, celle qui a des volets verts et un grand if près de la grille !
Elle ne put entendre la réponse du cocher ni le claquement du fouet. Ce qui est sûr, bien que la voiture ait marché un bon train jusque-là, les chevaux, à l’ordre de Bertrand, semblèrent brûler la route sous leurs sabots. Quelques minutes s’écoulèrent… une éternité. Alors le terrible parfum fut de nouveau approché de ses narines jusqu’à l’écœurement ; la nausée, l’hébétement s’emparèrent de Marguerite et, après, elle ne put se souvenir de rien.
q