20.3
On la transporta à terre à l’aube en un endroit assez proche de Boulogne. On ne prit plus alors de précautions pour l’empêcher de crier « au secours » ; on enleva les liens de ses poignets et de ses chevilles dès qu’elle fut dans la barque qui l’amenait à terre. Ankylosée comme elle l’était, elle dédaigna le bras qu’on lui offrit pour l’aider à sortir de l’embarcation. Tous les visages qui l’entouraient lui étaient inconnus. Il y avait là quatre ou cinq hommes silencieux et bourrus qui la guidèrent à travers les rochers et les falaises, puis le long des sables jusqu’au hameau de Wimereux qu’elle connaissait bien. À cette heure, la côte était encore déserte ; une fois seulement, leur petit groupe rencontra quelques jeunes femmes avenantes flânant nu-pieds avec leurs filets à crevettes sur les épaules. Elles regardèrent avec de grands yeux, mais sans témoigner de compassion, la malheureuse femme aux vêtements déchirés et trempés, aux cheveux blonds défaits, qui s’efforçait bravement de ne pas tomber tandis que ses grossiers compagnons, aux tricots et aux culottes en lambeaux, aux genoux nus, la pressaient d’avancer.
Une seconde, Marguerite, à la vue de ces femmes, eut l’impulsion irréfléchie de courir à elles, de demander leur aide au nom de leurs maris, de leurs enfants, de se jeter à leurs pieds et leur demander assistance, car leurs cœurs de femmes ne pouvaient pas être sans pitié. Ce ne fut qu’un éclair, le délire d’un esprit exalté, la paille flottante qui dupe l’homme en train de se noyer. Les femmes s’éloignèrent en riant et en bavardant. L’une d’elles entonna le Ça ira ! Marguerite, heureusement pour sa dignité, n’avait pas été vraiment tentée par ce recours insensé.
Plus tard, dans un bouge ignoble aux alentours de Wimereux, on lui donna enfin quelque nourriture qui, bien que pauvre et grossière au-delà de toute description, fut bien accueillie car elle lui redonna les forces dont son âme et son courage avaient tant besoin. Le reste du voyage fut sans histoire. Pendant la première heure de ce nouveau transport, elle comprit qu’on l’amenait à Paris. Quelques mots échappés à ses gardiens la renseignèrent. Ceux-ci étaient d’ailleurs très taciturnes, s’ils n’étaient ni brutaux ni méchants.
La voiture qui l’emportait pendant la première étape était spacieuse et assez confortable, bien que ses coussins fussent déchirés et ses cuirs moisis. Surtout Marguerite avait là ce luxe suprême d’être seule. Seule dans la voiture, seule pendant les haltes dans les auberges au bord de la route où on lui octroyait le repos et la nourriture, seule durant deux nuits interminables où, tandis qu’on mettait de nouveaux chevaux entre les brancards et que les hommes à tour de rôle allaient boire et manger dans quelque maison dissimulée par l’obscurité, Marguerite chercha en vain à dormir un peu ou à oublier son sort quelques instants. Elle fut seule tout le jour suivant tandis que des averses d’été jetaient leurs grosses gouttes sur les glaces de la voiture et que les étapes familières de la route de Paris voltigeaient comme des esprits maléfiques devant ses yeux douloureux.
On entra à Paris au matin du troisième jour. Soixante-douze heures s’étaient traînées avec des semelles de plomb depuis le moment qu’elle avait, dans sa propre voiture, quitté sa maison de Richmond, entourée de ses domestiques et accompagnée par le traître Moncrif. Depuis, elle avait porté un lourd fardeau de chagrin, d’angoisse, de souffrances physiques et morales. Et tout ce chagrin, cette angoisse, ces souffrances n’étaient rien à côté de la pensée torturante de son bien-aimé qui ignorait encore sa terrible situation, et des plans que ces démons qui l’avaient si ignoblement capturée étaient en train d’élaborer pour mener à bien la vengeance qu’ils voulaient tirer de lui.
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