‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 52 sur 87 · 20.2

20.2

L’embarcation se rangea quelque part sur la côte près de Birchington. Lorsque, à la fin de la nuit, la voiture s’arrêta et que l’air de la mer et l’écume salée frappèrent les joues brûlantes et les lèvres desséchées de la jeune femme, celle-ci essaya de toutes ses forces de deviner le lieu exact où elle se trouvait, mais ce fut impossible.

On l’enleva de la voiture et aussitôt on jeta un châle sur son visage de manière qu’elle ne pût rien voir. Seul, l’instinct la guidait dans ses perceptions. Dans la voiture, elle avait eu vaguement conscience de la direction qu’on lui avait fait prendre. Toute cette région lui était familière. Elle avait si souvent roulé sur ces routes avec Percy soit en allant à Douvres ou, plus souvent encore, à un point plus secret de la côte où il s’embarquait pour des destinations inconnues, que, même aveuglée par les larmes, et à demi étourdie, elle pouvait reconstituer l’itinéraire qu’on lui faisait parcourir avec une telle rapidité.

Birchington, un des repaires favoris des contrebandiers, avec ses innombrables grottes et cachettes creusées par la mer dans les falaises de craie tout exprès pour le profit des bons à rien, semblait être le but des bandits qui la tenaient prisonnière. En fait, à un moment, elle fut tout à fait sûre d’avoir vu la tour carrée de la vieille église de Minster passer devant ses yeux par la fenêtre de la voiture et immédiatement après, les chevaux gravirent la colline qui sépare Minster et Acoll.

Quoi qu’il en fût, la voiture s’arrêta dans un endroit désolé. Le temps, radieux le matin, avait tourné, le soir, au vent et à la pluie. Cette pluie fine eut bientôt trempé les vêtements de Marguerite et le châle qui recouvrait sa tête, ajoutant à sa misère et à son malaise. Bien qu’elle ne vît rien, elle aurait pu signaler chaque étape du calvaire au sommet duquel on la hissait comme un colis.

Puis, elle fut couchée au fond d’un petit bateau, malade de corps et d’esprit, les yeux fermés, les membres ankylosés par les liens qui, avec l’humidité, pénétraient dans sa chair, affaiblie par le froid et le jeûne, trempée jusqu’aux os tandis que ses yeux, sa tête, ses mains brûlaient et que ses oreilles s’emplissaient du bruit monotone des avirons crissant dans les tolets et le plouf des paquets d’eau contre les flancs de la barque.

On l’enleva du bateau et on la porta – deux hommes, lui sembla-t-il – le long d’une échelle de cabine, puis on redescendit quelques marches et elle fut enfin déposée sur une planche dure. Après quoi, on lui enleva le châle trempé : elle était dans le noir. Seul un mince filet de lumière se frayait un chemin à travers une fente quelque part près du plancher. Une odeur de goudron et de nourriture de conserve lui donna la nausée. Cependant, elle était parvenue à une telle prostration physique et mentale que toutes les douleurs physiques perdaient leur acuité et devenaient supportables parce qu’elle n’avait pas la force de les ressentir.

Puis un mouvement familier, le bruit reconnaissable du bateau qui lève l’ancre, vint porter encore un coup à ses faibles espoirs. Chaque mouvement du bateau l’emportait maintenant toujours plus loin de l’Angleterre, de sa maison, et rendait sa situation plus misérable, plus désespérée.

Je ne veux pas dire qu’à aucun moment de cette terrible épreuve Marguerite Blakeney perdit son courage ou ses esprits, mais elle était si désarmée que son instinct la forçait à demeurer immobile, paisible, et à ne pas engager le combat contre une situation qui la dépassait. Au milieu de la Manche, entourée de misérables, elle ne pouvait faire autre chose que sauvegarder sa dignité par son silence et sa résignation apparente.

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