‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 55 sur 87 · 21.2

21.2

Vingt-quatre heures plus tard, elle reçut la visite du citoyen Chauvelin. Elle avait tout le temps attendu cette visite ou bien un message de lui. Quand il arriva, elle eut besoin de rassembler tout son courage pour ne pas lui laisser voir l’émotion que sa présence lui causait. Peur, dégoût, tels étaient ses sentiments. La peur par-dessus tout : parce qu’il semblait parfaitement poli et maître de lui, parce qu’il était habillé avec beaucoup de soin et affectait les manières et les grâces d’une société qui depuis longtemps l’avait rejeté. Ce n’était pas le terroriste grossier, percé aux coudes, qui se tenait devant elle, le démagogue qui distribuait ses coups à droite et à gauche sur une classe qui l’avait toujours méprisé et tenu à l’écart ; c’était le gentilhomme déchu aux prises avec la chance, qui s’efforce de se venger par ses sarcasmes des coups du sort et de l’orgueil qui l’avaient frappé d’ostracisme dès sa chute.

Il commença par s’informer avec sollicitude de son bien-être, exprima l’espoir que le voyage n’eût pas trop fatigué la jeune femme ; lui demanda humblement pardon de l’inconfort qu’un pouvoir supérieur l’avait contraint à lui infliger. Il débita ces platitudes avec une voix unie, onctueuse jusqu’à ce que Marguerite, à bout de nerfs, lui eût ordonné d’en venir au fait.

— Je suis au fait, chère madame, répliqua-t-il avec suavité. Le fait, c’est qu’il faut que vous ayez vos aises et n’ayez pas motif de vous plaindre pendant que vous demeurerez sous ce toit.

— Et combien de temps dois-je rester prisonnière ?

— Jusqu’à ce que Sir Percy ait honoré cette maison de sa présence.

À cela elle ne répondit pas tout de suite, elle resta tranquillement assise à le regarder comme si elle était indifférente. Lui, ses yeux pâles un peu moqueurs fixés sur elle, attendait qu’elle parlât. Alors elle dit seulement :

— Je comprends.

— J’étais sûr que vous comprendriez, chère madame, reprit-il. Voyez-vous, la phase héroïque est terminée. Je dois vous avouer qu’elle n’a servi de rien contre le suprême sang-froid d’un incomparable petit-maître. Aussi nous avons maintenant laissé tomber l’enthousiasme comme un vêtement. Nous aussi, nous allons être calmes, imperturbables, heureux d’attendre. La belle Lady Blakeney est notre hôte. Tôt ou tard, le plus chevaleresque des époux voudra rejoindre sa femme. Tôt ou tard, il apprendra qu’elle n’est plus en Angleterre, et il appliquera ses brillantes facultés à découvrir sa retraite et, tôt ou tard, il la découvrira, peut-être l’y aiderons-nous. Il viendra. N’ai-je pas raison ?

Évidemment, il avait raison. Tôt ou tard, Percy saurait où elle se trouvait et il viendrait. Il viendrait, quels que soient les pièges qu’on lui ait préparés, malgré les filets tendus pour le capturer, malgré le danger mortel qu’il allait courir.

Chauvelin n’ajouta pas grand-chose. Vraiment, l’ère de la grandiloquence était close. Fini cet inquiétant « ou… ou » qu’il avait coutume d’énoncer d’une voix tremblante de rage et du désir de la vengeance. Maintenant, il ne s’agissait pas d’alternative ni de desseins profondément dissimulés ; il n’y avait qu’à attendre l’arrivée du Mouron Rouge.

Et, en attendant, la prisonnière devrait manger, boire, dormir. Elle qui servait d’appeau ne saurait jamais à quel moment tomberait le coup qui lui apporterait mille morts s’il écrasait l’homme qui était toute sa vie.

Chauvelin s’en alla. Marguerite ne s’aperçut pas réellement de son départ. Un moment auparavant, il était assis sur ce fauteuil raide et il disait poliment :

— Il viendra. N’ai-je pas raison ?

Quand Marguerite avait fermé les yeux, il avait encore son regard moqueur fixé sur elle et tenait ses fines mains blanches complaisamment croisées devant lui. Maintenant, tandis que le jour déclinait et que dans la pièce l’ombre s’emparait des objets un par un, le fauteuil au dossier raide prenait une forme humaine, la forme d’un homme chétif aux épaules étroites et aux jambes fines aux bas soigneusement tirés. Les faibles bruits autour de Marguerite, craquements de meubles, mouvements des hommes de garde au-delà de la porte, soupir de la brise vespérale dans les feuilles de l’orme, se perdaient tous dans le son d’une voix humaine douce et fluette qui continuait à répéter :

— Il viendra. N’ai-je pas raison ?

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