‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 56 sur 87 · 22.1

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A son retour d’Angleterre, Theresia Cabarrus alla consulter la vieille sorcière de la rue de la Planchette. Elle était mue autant par le remords que par l’ambition : la belle Espagnole n’avait rien d’une criminelle endurcie ; ce n’était qu’une enfant gâtée qui, contrariée et mystifiée, cherchait une revanche. Le Mouron Rouge ayant paru absolument insensible à ses charmes, elle se laissa manœuvrer par Chauvelin qui l’associa à ses plans pour la destruction du réseau des aventuriers anglais dont la première étape était l’enlèvement de Lady Blakeney et son incarcération.

Acte cruel, abominable ! Theresia qui avait foncé tête baissée dans ce crime honteux aurait bien voulu, quelques jours plus tard, défaire ce qu’elle avait fait. Mais elle allait apprendre que lorsqu’on avait servi une fois d’instrument au Comité de salut public et à son peu scrupuleux agent Chauvelin, il n’était plus possible de se dérober aux ordres jusqu’à ce que le but fût atteint. Il n’y avait plus de liberté que dans la mort et les regrets de Theresia ne suffisaient pas à la mener jusqu’au sacrifice de sa vie. Theresia, après avoir accompli la sale besogne de Chauvelin pour lui complaire, cherchait maintenant à voir ce qu’elle pourrait en tirer d’avantages personnels. Il y avait d’abord la joie mesquine de s’être vengée : quand le Mouron Rouge serait pris, il regretterait sûrement de s’être mêlé des affaires d’amour de Theresia. Theresia ne se souciait pas énormément de Bertrand Moncrif et eût été bien reconnaissante au milord anglais de l’avoir débarrassée de cet amoureux encombrant s’il n’y avait eu la lettre qui l’avait blessée et mise en disposition de ne rien regretter de ce qu’elle ferait par la suite contre Sir Percy. Bien entendu, elle ne savait pas que la lettre était un faux, médité et rédigé par Chauvelin afin de pousser la vindicative Espagnole à le seconder. Mais ce qui avait joué un plus grand rôle encore dans la détermination de Theresia, c’était le souci de son avenir. Elle s’était mise à rêver de la gratitude de Robespierre, de sa renommée quand elle aurait triomphé de ces aventuriers qu’on s’efforçait en vain de dépister depuis deux ans ; elle voyait Robespierre devenir son esclave obéissant et quelque chose de plus. Quant à Bertrand, il ne lui était plus utile. Pour le remercier d’avoir si bien mené l’enlèvement de Lady Blakeney, on l’avait autorisé à suivre sa bien-aimée, comme un laquais attaché à sa suite. Négligé, déjà méprisé, il revint à Paris avec elle pour reprendre la vie d’humiliation qui avait brisé son âme avant que son chevaleresque sauveur l’eût arraché aux griffes de la belle Espagnole. Dès la première heure de son retour en France, Bertrand avait compris qu’il n’avait été qu’une cire molle aux doigts de Theresia, qui l’avait modelé selon son caprice et maintenant le rejetait comme un objet inutile et gênant. Il avait compris que l’ambition de cette femme l’éloignait d’une liaison avec un amoureux obscur et sans le sou, alors que déjà elle avait à ses pieds l’homme de l’avenir : le citoyen Tallien.

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