23.1
L’antichambre était large et avait toute la longueur de l’appartement de la mère Théot. Le repaire de la voyante et la pièce où elle venait de s’entretenir avec Chauvelin donnaient sur un côté de cette antichambre et deux autres pièces sur l’autre côté. À un bout, il y avait deux fenêtres qu’on tenait toujours fermées, et à l’autre extrémité se trouvait la grande porte d’entrée qui ouvrait sur le palier et l’escalier.
L’antichambre était vide et semblait narguer l’agitation de Chauvelin avec ses murs gris zébrés par la crasse, ses bancs mangés aux vers et son chandelier terni. La mère Théot, volubile et tremblante de peur, était sur les talons de Chauvelin. Celui-ci lui ordonna de disparaître ; ses marmottements l’irritaient et sa crainte visible d’une chose inconnue agissait de façon déplaisante sur ses nerfs. Il se maudissait pour sa faiblesse et maudissait le seul homme au monde qui eût le pouvoir de l’énerver.
— Je rêvais, c’est sûr, dit-il entre ses dents. Je suis obsédé par ce démon, son rire, sa voix, ses tics…
Il allait se diriger vers la grande porte pour jeter un coup d’œil sur le palier et la cage d’escalier lorsqu’il entendit appeler de très près. Theresia Cabarrus se tenait dans l’encadrement de la porte qui ouvrait sur le sanctuaire de la sibylle, soulevant la portière de sa main fine.
— Citoyen Chauvelin, je vous attendais.
— Et moi, citoyenne, répliqua-t-il grossièrement, je vous avais oubliée.
— La mère Théot m’avait laissée seule pour que je reste en communion avec les esprits.
— Ah ! et quel est le résultat de vos réflexions ?
— Vous aider encore, si vous avez besoin de moi.
— En vérité, j’ai besoin de toute main qui accepte de se dresser contre un ennemi. J’ai besoin de vous, de la vieille sorcière, du charbonnier Rateau, de tout patriote qui voudra bien surveiller cette maison où nous tenons le seul appât qui puisse faire mordre le poisson.
— Ne vous ai-je pas prouvé ma bonne volonté ? Pensez-vous que cela me plaise d’avoir renoncé à ma vie personnelle, à mes aises, à mon existence comblée pour devenir une simple esclave attachée à votre service ?
— Une esclave qui sera bientôt plus puissante qu’une reine.
— Si je pensais cela !
— J’en suis aussi sûr que d’être vivant. Vous n’arriverez à rien avec Tallien, citoyenne. Il est trop bas, trop lâche. Mais si vous livrez le Mouron Rouge à Robespierre, il vous suffira de demander la couronne des Bourbons pour l’obtenir.
— Je le sais, dit-elle sèchement, sinon je ne serais pas ici.
— Nous avons toutes les bonnes cartes, continua-t-il ardemment. Lady Blakeney est dans nos mains. Tant que nous l’avons, nous avons la certitude que, tôt ou tard, l’Anglais cherchera à communiquer avec elle. Catherine Théot est une bonne geôlière et le capitaine Boyer a une troupe nombreuse sous ses ordres, une vraie meute de limiers dont le zèle est stimulé par la promesse d’une généreuse récompense. Seulement, l’expérience m’a appris que le Mouron Rouge n’est jamais si dangereux que lorsque nous le croyons acculé. Ses talents de comédien nous ont tenus en échec jusqu’ici. Des yeux humains sont impuissants à deviner ses déguisements. C’est pourquoi, citoyenne, je vous ai amenée en Angleterre, c’est pourquoi je vous ai mise en face de lui et vous ai dit : « C’est lui. » Depuis, grâce à vous, nous tenons l’appeau. Vous êtes mon bras droit. J’ai placé ma confiance dans votre coup d’œil, votre esprit, votre intuition. En quelque déguisement que le Mouron Rouge se présente à vous – et il se présentera à vous ou il n’est plus l’aventurier impudent que je connais ! – je sens que vous, du moins, saurez le reconnaître.
— Oui, dit-elle d’un air songeur. Je pense que je le reconnaîtrais.
— Pensez-vous que je ne sais pas apprécier les sacrifices que vous consentez en vous soumettant si noblement à cette vie d’angoisse et de perpétuelle alerte ? Vous êtes l’appât qui attirera le Mouron Rouge dans mes filets.
— Bientôt, j’espère.
— Bientôt, affirma-t-il résolument. J’ose le jurer. Jusqu’à ce moment, au nom de votre propre avenir et au nom de la France, je vous conjure, citoyenne, d’être vigilante ! Songez aux buts que nous nous sommes fixés : mettez le Mouron Rouge à notre merci et Robespierre, qui est à l’heure actuelle la proie d’une étrange peur à son sujet, deviendra votre homme lige. Il est convaincu que cet espion anglais va causer sa chute ; il s’isole de plus en plus, il ne vient plus aux Comités ni aux clubs ; il évite ses amis et ses regards furtifs semblent vouloir percer quelque déguisement supposé sous lequel il espère et redoute alternativement de découvrir son ennemi. Il a peur d’un assassinat, d’attentats perpétrés par des inconnus. En chaque membre peu connu de la Convention qui escalade la tribune, il a peur de deviner le Mouron Rouge sous un masque nouveau. Ah ! citoyenne, quelle influence auriez-vous sur lui si, par votre entremise, toutes ces craintes étaient noyées dans le sang de cet abominable Anglais !
— Qui aurait pensé cela ? interrompit une voix moqueuse avec un petit rire tranquille. Je gage, mon cher monsieur Chambertin, que vous devenez encore plus éloquent qu’autrefois !
Comme l’éclat de rire de tout à l’heure, la voix ne semblait venir de nulle part. Elle flottait en l’air, assourdie par les parfums de la mère Théot, par l’épaisseur des portes et des rideaux. Elle était bizarre, mais humaine.
— C’est intolérable ! cria Chauvelin.
Et sans se préoccuper du cri terrifié de Theresia, il courut à la porte d’entrée. Elle n’était pas fermée à clef ; il l’ouvrit avec fracas et bondit sur le palier.