‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 60 sur 87 · 23.2

23.2

Du palier, un escalier étroit, en pierre, humide et sombre, menait à l’étage supérieur comme au rez-de-chaussée par une spirale. La maison n’avait que les deux étages édifiés sur des magasins désaffectés en mauvais état qui donnaient sur la rue par une double porte et un guichet.

La cage d’escalier recevait sa lumière d’une seule petite fenêtre dans le haut du toit, dont les carreaux étaient couverts de crasse, de sorte qu’à partir du premier étage l’escalier était plongé dans l’obscurité. Chauvelin hésita une minute. Bien que, physiquement, il n’eût rien d’un lâche, il n’avait nullement envie de se précipiter dans un escalier sombre où son ennemi l’attendait peut-être. Ce ne fut qu’un éclair. Aussitôt il eut cette réflexion :

— L’assassinat dans l’ombre n’est pas dans les habitudes de l’Anglais.

À peine à quelques mètres de l’endroit où il se tenait, de l’autre côté de la porte se trouvaient les douves desséchées qui entouraient l’Arsenal. De là, une douzaine de soldats, plus même, surgiraient de terre à son appel. Des hommes qu’il avait postés là et à qui on pouvait faire confiance pour faire bien et vite leur devoir, s’il avait le loisir d’atteindre la porte et d’appeler au secours. Quelque insaisissable que fût le Mouron Rouge, ici on lui ferait la chasse avec succès.

Chauvelin descendit en courant une douzaine de marches, se pencha au-dessus de la cage de l’escalier et aperçut une faible lumière qui allait et venait rapidement. Ensuite il vit sous la lumière un bout de chandelle, puis une main sale qui portait la chandelle, un bras, le sommet d’une tête hérissée surmontée d’un bonnet rouge graisseux, enfin un large dos sous un tricot bleu déchiré. Il entendit des pas lourds sur le pavement au-dessous de lui et, après, les échos d’une toux sépulcrale. Puis la lumière disparut, les ténèbres parurent plus impénétrables ; enfin deux minces filets de lumière signalèrent la place de la porte d’entrée. Quelque chose poussa Chauvelin à crier :

— Est-ce vous, citoyen Rateau ?

Évidemment, c’était idiot. Il eut sa réponse aussitôt. Une voix, la voix moqueuse qu’il connaissait si bien, l’interpella à son tour :

— À votre service, cher monsieur Chambertin ! Puis-je faire quelque chose pour vous ?

Chauvelin jura et, laissant toute prudence, descendit en courant aussi vite que ses genoux tremblants pouvaient le lui permettre. À trois marches du rez-de-chaussée il s’arrêta une seconde, pétrifié par ce qu’il voyait. C’était pourtant peu de chose : la même petite lumière, la main sale tenant la chandelle, la tête hirsute et son bonnet rouge… Dans l’obscurité, la silhouette paraissait surnaturellement haute, la lumière vacillante jetait des ombres fantastiques sur le visage et le cou du colosse lui faisant un nez et un menton aux proportions grotesques. Puis Chauvelin, avec un cri, fonça comme un taureau furieux sur le géant qui, saisi à ce moment par une toux déchirante, fut pris au dépourvu et tomba sur le dos, laissant choir la lumière et haletant avec peine, tout en donnant libre cours à ses sentiments par quelques jurons bien sentis.

Chauvelin, surpris par sa propre force et par la faiblesse de son adversaire, pressait son genou sur la poitrine de celui-ci, lui serrait la gorge, étouffant jurons et halètements, transformant la toux sépulcrale en soupir d’agonie.

— À mon service, vraiment, mon héroïque Mouron Rouge, murmurait-il d’une voix rauque tandis qu’il sentait ses faibles forces se dissiper dans cet effort exténuant. Que pouvez-vous faire pour moi ? Attendez ici jusqu’à ce que je vous tienne lié et bâillonné, incapable de me jouer un autre mauvais tour !

Sa victime, cependant, après un dernier soupir convulsif, gisait maintenant de tout son long sur le pavement, les bras en croix, immobile. Chauvelin relâcha son étreinte. Il était fourbu, baigné de sueur, tremblant de la tête aux pieds, mais il avait triomphé. Son sarcastique ennemi, emporté par son talent de comédien, avait surestimé sa propre force… La quinte de toux si bien imitée lui avait coupé le souffle au moment critique et la surprise avait fait le reste. Chauvelin, faible, chétif, un insecte devant le colosse anglais, avait gagné simplement par son courage et son habileté.

Ici gisait le Mouron Rouge qui avait pris le déguisement de l’asthmatique Rateau une fois de trop, et il avait été écrasé sous le poids de l’homme qu’il avait mystifié, tourné en ridicule. Maintenant enfin, les intrigues, les démarches humiliantes, les plans fiévreux et leurs échecs avaient pris fin… Lui, Chauvelin, serait libre et honoré. Robespierre devenait son débiteur.

Un vertige le saisit : le vertige de sa gloire à venir. Il se releva en chancelant et put à peine rester debout. Les ténèbres autour de lui étaient épaisses ; seuls deux rais de lumière à angle droit qui passaient par les fentes de la porte d’entrée éclairaient confusément l’intérieur du magasin délabré, les dernières marches de l’escalier, la rangée de tonneaux vides d’un côté et le tas de gravats de l’autre ; enfin, sur le sol, le grand corps étendu raide dans ses hardes sales. Guidé par ce peu de clarté, Chauvelin chercha la porte et, en tâtonnant, trouva le verrou du guichet, ouvrit la grille et se trouva à l’air libre.

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