‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 62 sur 87 · 23.4

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Enfin, il eut un soupir de soulagement : le soldat était de retour avec un camarade, un homme bâti en force, l’air d’un taureau.

— Sergent Chazot, dit brusquement Chauvelin.

— À vos ordres, citoyen, répliqua le sergent.

Et sur un signe de son interlocuteur, il le suivit dans le coin le plus éloigné de la pièce.

— Ouvrez vos oreilles, murmura Chauvelin, et tâchez de m’écouter ; je ne veux pas que ces imbéciles m’entendent.

Puis montrant Rateau :

— Vous allez amener ce rustre au quartier de cavalerie. Demandez le vétérinaire, dites-lui…

Il s’arrêta comme s’il ne pouvait plus continuer. Ses lèvres tremblaient, sa figure était grise. Chazot qui ne comprenait pas attendait patiemment.

— Ce bonhomme, reprit Chauvelin, a partie liée avec une bande de dangereux espions anglais. L’un d’eux, qui est passé maître en tours de passe-passe, se sert de cet homme comme d’un double. Peut-être le savez-vous ?

Chazot fit oui de la tête.

— J’ai entendu parler du banquet de la rue Saint-Honoré. On m’a dit que personne ne pouvait deviner qui était Rateau et qui était le milord anglais.

— C’est cela, ajouta Chauvelin. Maintenant sa voix était ferme.

— Donc, je veux être sûr. Le vétérinaire, vous comprenez, marque les chevaux pour la cavalerie. Je veux qu’on marque le bras de cet homme. Une lettre seulement.

Chazot eut un haut-le-corps :

— Oh ! citoyen…, protesta-t-il.

— Eh bien ? Dans le service de la République il n’y a pas de oh ! sergent.

— Je sais, dit Chazot confondu, je voulais dire seulement… c’est si étrange…

— Des choses plus étranges arrivent tous les jours à Paris. Nous marquons les chevaux qui sont la propriété de l’État, pourquoi ne marquerions-nous pas un homme ? Le temps viendra, ajouta-t-il avec un ricanement sinistre, où l’État demandera à tout citoyen loyal de porter, imprimé de manière indélébile dans sa chair, le signe de son allégeance. Au nom de la République !

— Je n’ai rien à dire, dit Chazot en haussant les épaules. Puisque vous me dites de mener le citoyen Rateau chez le vétérinaire et de le faire marquer comme le bétail…

— Non, citoyen, non comme le bétail, interrompit doucement Chauvelin. Vous commencerez par administrer à Rateau une pleine bouteille d’eau-de-vie aux frais du Gouvernement. Puis, quand il sera tout à fait ivre, le vétérinaire mettra le fer sur son bras gauche… seulement une lettre. Le misérable ivrogne ne s’apercevra de rien.

— Comme vous voulez, citoyen, dit Chazot avec indifférence. Je ne suis pas responsable. J’obéis aux ordres.

— Et maintenant soyez discret.

— Oh ! pour cela…

— Cela ne vous profiterait pas si vous l’entendiez autrement ; donc filez avec cet homme et prenez ce mot pour le vétérinaire.

Il prit des tablettes et un poinçon dans sa poche et gribouilla quelques mots signés Chauvelin, avec cet élégant paraphe qui fut tracé si souvent à cette époque sur les ordres secrets du Comité de salut public.

Chazot prit l’ordre, tourna les talons, ordonna aux hommes de lever le géant. Rateau voulait bien s’en aller. Il aurait fait n’importe quoi pour être éloigné de ce petit démon au visage hagard et aux yeux pâles. Il se laissa conduire hors de la maison sans un murmure.

Chauvelin regarda le petit groupe, six hommes, le charbonnier et le sergent défiler hors de la maison, traverser la rue de la Planchette et prendre le tournant qui conduisait par la porte et la rue Saint-Antoine au quartier de cavalerie, du côté de la Bastille. Après quoi, il ferma soigneusement les doubles portes et se guidant au jugé dans le noir, trouva son chemin jusqu’au pied de l’escalier qu’il monta lentement jusqu’au premier étage.

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