23.3
La rue de la Planchette était généralement déserte. Il se passa quelques minutes avant que Chauvelin vît un passant. En attendant, il avait crié « au secours » de toutes ses forces. Il dépêcha le passant à l’Arsenal pour ramener de l’aide.
— Au nom de la République, dit-il solennellement.
Cependant ses cris avaient déjà attiré l’attention des sentinelles. Une demi-douzaine de gardes nationaux se hâtaient le long de la rue. Ils eurent vite atteint la maison, la porte où Chauvelin, toujours essoufflé mais sans avoir perdu ses manières officielles qui ne souffraient pas d’être mises de côté, leur donna de rapides instructions.
— Il y a un homme étendu ici ; saisissez-le et faites-le lever, puis qu’un de vous apporte des cordes et qu’on le ligote solidement.
Les hommes ouvrirent les doubles portes toutes grandes. Un flot de lumière remplit le magasin. Le grand corps était toujours à terre, mais il n’était plus immobile ; secoué une fois de plus par une quinte de toux, il essayait de se remettre sur pieds. Les hommes accoururent, l’un d’eux rit :
— Comment ? Mais c’est ce vieux Rateau ?
Ils le soulevèrent par les bras. Il était aussi désarmé qu’un enfant et sa face était pourpre foncé.
— Il va mourir ! dit un autre.
D’une certaine façon, ils en avaient de la peine. C’était un des leurs. Rateau l’asthmatique n’avait rien d’un aristo.
— As-tu joué une fois de plus à faire le milord anglais, mon vieux Rateau ? demanda un autre soldat compatissant.
Ils réussirent à le lever et à l’asseoir sur un tonneau. La toux se calmait, elle était remplacée maintenant par des jurons. Rateau leva la tête, rencontra les yeux pâles de Chauvelin qui semblaient fixés sur lui sans le voir.
— Nom d’un chien ! commença-t-il.
Mais il n’alla pas plus loin. Un vertige le prit. Il était faible : sa toux, puis cette étreinte forcenée autour de son cou après avoir été attaqué dans l’ombre et précipité au sol…
Les hommes, autour de lui eurent un haut-le-corps à la vue de Chauvelin. Celui-ci était pâle comme un mort. Ses joues, ses lèvres étaient livides, ses cheveux dépeignés, ses yeux décolorés comme ceux d’un être surnaturel. Il tenait étendue devant lui une main tremblante comme pour conjurer une horrible apparition.
Les hommes, qui ne pouvaient deviner ce qui s’était passé, crurent un moment que le citoyen Chauvelin, que tous connaissaient de vue, avait perdu la raison ou était possédé par le diable. Et vraiment, le pauvre Rateau ne pouvait faire peur à personne ! Heureusement cet état de transe se dissipa avant que tous les témoins eussent été pris de panique. Chauvelin parvint à se dominer par un de ces efforts surhumains dont les natures violentes sont capables. D’un geste impatient il rejeta ses cheveux en arrière, essuya sa figure comme pour chasser l’image qui l’avait obsédé ; il regarda encore Rateau, ses yeux passaient et repassaient sur le charbonnier à demi inconscient comme s’il cherchait quelque chose. Enfin, il parut frappé d’une idée et appela l’homme le plus proche de lui :
— Le sergent Chazot est-il à l’Arsenal ?
— Oui, citoyen, répondit l’homme.
— Va me le chercher tout de suite !
Le soldat obéit et le temps passa sans qu’on dise mot. Rateau, fatigué, à moitié étourdi, jurait du haut de son tonneau, suivant d’un regard anxieux tous les mouvements de Chauvelin. Celui-ci marchait de long en large comme un fauve captif. Parfois il s’arrêtait et son regard cherchait la direction de l’Arsenal ou les coins obscurs du magasin tandis qu’il démolissait les tas de gravats à coups de pied.