27.1
Chauvelin qui, en dépit de ses nombreux échecs, était encore un des membres les plus remarquables, et d’ailleurs un des moins scrupuleux, du Comité de salut public, n’y avait pas siégé depuis plusieurs jours. Il était trop profondément absorbé par ses propres plans pour s’occuper de ceux de ses collègues. Le coup qu’il préparait était si extraordinaire et, s’il réussissait, son triomphe serait si complet, qu’il pouvait bien se permettre de rester à l’écart. Ceux qui le méprisaient le plus en ce moment seraient ses zélateurs les plus rampants un peu plus tard. Il savait que l’atmosphère politique des comités et des clubs traversait une période d’agitation. On sentait qu’une catastrophe était dans l’air, que la mort plus sûrement qu’autrefois rôdait autour de chaque homme, guettait à chaque coin de rue.
Robespierre restait silencieux, impénétrable, évitait toute réunion. Il ne faisait que de brèves apparitions à la Convention où il siégeait, absorbé dans ses réflexions. Tout le monde savait qu’il allait tenter une gigantesque offensive contre ses ennemis. Ses menaces voilées lorsqu’il montait à la tribune visaient jusqu’aux membres les plus populaires de l’Assemblée. En fait, elles visaient toute personne qui pourrait se mettre en travers de son chemin lorsqu’il voudrait instaurer une dictature. Ses intimes : Couthon, Saint-Just, qu’on accusait ouvertement de préparer cette mainmise complète sur le pouvoir, ne prenaient presque pas la peine de se disculper, tandis que Tallien et ses amis, qui sentaient que leur condamnation était décidée, erraient là comme des spectres sans oser élever la voix de peur que le premier mot prononcé ne fasse tomber sur leurs têtes le glaive qui les menaçait.
Le Comité de salut public, qu’on avait rebaptisé Comité révolutionnaire, s’efforçait de redoubler de cruauté pour se faire bien voir par Robespierre et pour se poser devant le peuple comme le seul organe de gouvernement pur et incorruptible, aveuglément équitable et inexorable lorsque la sûreté de la République était en jeu. Aussi, une abominable émulation dans la cruauté commença entre le Comité et le parti de Robespierre dont aucun d’eux ne pouvait se relâcher de peur d’être accusé de modérantisme.
Chauvelin, la plupart du temps, s’était tenu en dehors de cette surenchère. Il pensait que le sort des deux partis était dans ses mains. Il ne pensait qu’au Mouron Rouge, à son imminente capture, sachant que lorsqu’il aurait en son pouvoir le plus redoutable adversaire des excès de la Révolution, il pourrait lier à son triomphe l’un ou l’autre des partis : Robespierre et ses bourreaux ou Tallien et les modérés. Il est si facile de dominer la foule que ce seul exploit suffirait à faire de lui l’homme le plus populaire de France. Lui, Chauvelin, dont le nom était devenu synonyme d’échec, pourrait d’un mot balayer ceux qui s’étaient moqués de lui, précipiter ses ennemis de leur piédestal et nommer ceux qui gouverneraient la France. Et cela devait se décider en quatre jours ! Deux jours avaient déjà passé.