‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 7 sur 87 · 2.4

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Il semblait s’être traîné là pour se mettre à l’abri, et il était effondré sur le banc dans l’angle le plus retiré du porche. De Bertrand il n’y avait pas trace.

Régine fut bientôt au chevet du malheureux. Elle leva le pichet jusqu’à ses lèvres tremblantes et il but avidement. Après quoi il se sentit mieux et murmura quelques remerciements. Il avait l’air si faible, en dépit de sa haute stature, qui paraissait immense dans un espace si étroit, qu’elle ne voulut pas le quitter. Elle s’assit près de lui et brusquement sentit sa fatigue. L’homme paraissait inoffensif et, au bout de quelque temps, lui raconta sa maladie. Cette toux affreuse avait été contractée pendant la campagne de Hollande contre les Anglais où lui et ses camarades devaient marcher sur la neige et la glace, souvent sans chaussures et n’ayant pour se protéger que des nattes de paille sur les épaules. Il avait été depuis peu licencié de l’armée en tant qu’invalide, et comme il n’avait pas d’argent pour payer le docteur il serait mort à l’heure actuelle si un camarade n’avait pas parlé de lui à la mère de Théot, une merveilleuse sorcière qui connaissait l’art de guérir par les simples et pouvait soigner toutes les maladies par la simple imposition des mains.

— Ah ! oui ! soupira involontairement la jeune fille, toutes les maladies du corps !

Le fait d’être assise et tranquille la remplissait d’une lassitude mortelle. Elle était heureuse de ne pas avoir à bouger, de parler peu et d’écouter d’une oreille seulement les jérémiades du vagabond. D’ailleurs, elle était sûre que Bertrand n’avait pas attendu. Il était toujours impatient dès qu’il pensait qu’elle ne lui avait pas tenu parole en quelque chose que ce fût, et c’était elle-même qui avait fixé à cinq heures leur rendez-vous. Maintenant, la demie de six heures sonnait au clocher de l’église. Le géant continuait à bavarder :

— Oui, répondait-il en réponse à la plainte de la jeune fille ; et les maladies de l’esprit aussi. J’avais un camarade qui avait été trompé par sa bien-aimée pendant qu’il guerroyait pour son pays. La mère Théot lui a donné une potion qu’il a fait boire à l’infidèle qui lui est revenue plus ardente qu’autrefois.

— Je ne crois pas aux potions, dit la jeune fille en secouant tristement la tête tandis que les larmes recommençaient à lui venir aux yeux.

— Moi non plus, approuva négligemment le géant. Si ma bien-aimée devenait infidèle, je sais ce que je ferais.

Il avait dit cela d’une façon si drôle et la seule idée d’une créature si laide affublée d’une bien-aimée était si comique, qu’un fantôme de sourire vint animer la bouche tendre de la jeune fille.

— Que feriez-vous, citoyen ? demanda-t-elle gentiment.

— Je l’emmènerais loin de la tentation ! répliqua-t-il gravement. Je lui dirais : « Cela doit finir ! » et « Allons-nous-en, ma mie ! »

— Ah ! dit Régine vivement, c’est facile à dire ! Un homme peut beaucoup. Mais que peut faire une femme ?

Elle se tut subitement, honteuse d’en avoir tant dit. Que lui était ce misérable pour qu’elle lui confie ses peines ? À cette époque où des espions sans nombre cherchaient à surprendre la confiance des étourdis, il était plus qu’inconsidéré de raconter ses affaires privées à un étranger, surtout à un vagabond aux coudes percés qui était juste le rebut d’humanité dont la vie pouvait être assurée par le trafic de renseignements vrais ou faux soutirés à une créature innocente. À peine les mots étaient-ils sortis de sa bouche que la jeune fille se repentait de sa folie et tournait des yeux effrayés vers l’abjecte créature assise près d’elle.

Il ne semblait pas avoir entendu. Une toux sifflante sortait de sa poitrine décharnée. Et ses yeux ne rencontrèrent pas le regard terrifié de Régine.

— Que dites-vous, citoyenne ? murmura-t-il. Rêviez-vous ? ou…

— Oui, oui, murmura-t-elle vaguement, tandis que son cœur battait encore sous le coup de sa frayeur. Je devais rêver… Mais vous, êtes-vous mieux !

— Mieux ? Peut-être, répliqua-t-il avec un rire enroué. Je suis même capable de me traîner jusque chez moi.

— Habitez-vous loin ?

— Non. À côté de la rue de l’Ânier.

Il ne chercha pas à la remercier de son aimable assistance, et elle vit combien il était laid et même répugnant, tandis qu’il gisait à travers le porche, ses longues jambes étendues devant lui et ses mains enfoncées dans les poches de sa culotte. Néanmoins il était si abandonné et si pitoyable que le cœur tendre de Régine s’émut encore de compassion, et quand il essaya de se remettre debout, elle lui dit impulsivement :

— La rue de l’Ânier est sur mon chemin. Si vous voulez attendre, je vais rapporter son pichet à l’aimable concierge qui me l’a prêté et j’irai avec vous. Vous ne pouvez vraiment rester seul dans la rue.

— Oh ! cela va mieux maintenant, murmura-t-il de la même manière désagréable. Il vaut mieux que vous me laissiez seul. Je ne suis pas un galant convenable pour une jolie fille comme vous.

Déjà, la jeune fille s’était éloignée avec le pichet et deux minutes plus tard elle revenait pour voir que son bizarre compagnon s’était déjà éloigné et qu’il était au moins à cinquante mètres. Elle haussa les épaules, mortifiée par son ingratitude et un peu honteuse d’avoir imposé sa pitié alors qu’elle était visiblement mal accueillie.

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