‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 6 sur 87 · 2.3

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Pendant ce temps, la jeune fille qui était sortie, les yeux pleins de larmes, de la pièce la plus retirée des appartements de la mère Théot, après avoir lentement descendu l’interminable escalier de pierre, retrouvait enfin le grand air.

La rue de la Planchette n’a d’une rue que le nom, car elle ne compte que peu de maisons et elles sont éloignées les unes des autres. D’un côté, sur la plus grande partie de sa longueur, elle longe les douves sèches qui limitent là le terrain militaire qui entourait la Bastille et l’Arsenal. La maison habitée par la mère Théot était une des petites bâtisses sises derrière la Bastille, dont on apercevait les ruines en se mettant aux fenêtres les plus hautes. Juste en face de ces maisons, la porte Saint-Antoine par où les piétons devaient passer pour rejoindre les quartiers les plus populeux de la grande ville. Un bras de rivière sale et délaissé baigne des chantiers et des terrains incultes. À une extrémité, la rue aboutit à la rivière, et à l’autre elle va se perdre dans le quartier non moins désolé de Popincourt.

Cependant, à la jeune fille qui échappait à l’atmosphère lourde et fétide de l’appartement de la mère Théot, l’air qu’elle respirait au sortir de la porte à guichet parut la plus suave des brises. Elle resta un moment immobile, buvant comme un baume l’air printanier ; presque étourdie par la sensation de pureté, de liberté qu’elle ressentait devant la vaste étendue de terrain de l’Arsenal. Cela dura une ou deux minutes, puis elle se dirigea délibérément vers la porte Saint-Antoine.

Elle était très fatiguée, car elle avait fait à pied tout le chemin entre la rue de la Planchette et le petit appartement où elle logeait avec sa mère, sa sœur et son jeune frère dans le quartier Saint-Germain, et la station sur les bancs de bois pendant des heures en attendant son tour, l’éternité qu’il lui semblait avoir passée à écouter les prophéties et les incantations de la voyante, avaient achevé de la mettre à bout de nerfs. Cependant elle oubliait sa fatigue. Régine de Serval allait à la rencontre de l’homme qu’elle aimait, au rendez-vous qui leur était devenu habituel : le porche de l’église du Petit Saint-Antoine, un endroit retiré où nul œil ne pouvait les voir et nulle oreille les entendre. Un endroit qui, pour la pauvre petite Régine, était le seuil du paradis, car elle y avait là Bertrand pour elle seule, sans être troublée par le babillage de Jacques ou de Joséphine ou les plaintes de sa mère, claquemurés dans leur misérable logement du vieux quartier Saint-Germain.

Aussi marchait-elle d’un pas rapide et résolu. Bertrand et elle étaient convenus de se rencontrer à cinq heures. Il était bientôt six heures et demie. Il faisait encore jour et un brillant soleil d’avril dorait Sainte-Marie, jetant de longues ombres fantastiques à travers la large rue Saint-Antoine.

Régine avait traversé la rue des Balais et n’était plus qu’à quelques pas du porche du Petit Saint-Antoine lorsqu’elle prit conscience de pas lourds, traînants, non loin d’elle. Presque tout de suite après, le bruit angoissant d’une toux rauque atteignit ses oreilles, suivi de gémissements à fendre le cœur, gémissements qui semblaient arrachés à une créature en proie à de vives souffrances. La jeune fille, nullement effrayée, se retourna instinctivement et fut saisie de pitié à la vue d’un homme appuyé au mur d’une maison, dans un état voisin de la syncope, les mains agrippées à sa poitrine que paraissait littéralement déchirer une violente quinte de toux. Oubliant ses propres ennuis, aussi bien que la joie qu’elle était si près d’atteindre, Régine revint sans hésiter sur ses pas, s’approcha du malade, et lui demanda d’une voix douce si elle pouvait lui être de quelque secours.

— Un peu d’eau, souffla-t-il, par pitié !

Une seconde, elle regarda autour d’elle, se demandant que faire et espérant, peut-être, apercevoir Bertrand dans le cas où il n’aurait pas renoncé à l’espoir de la rencontrer. Aussitôt elle marcha vivement vers la première porte cochère et chercha le chemin de la loge du concierge à qui elle demanda un peu d’eau pour un passant malade. Le concierge compatissant lui tendit immédiatement un pichet d’eau et elle revint sur ses pas pour accomplir son charitable dessein.

Elle resta un moment surprise de ne plus voir le pauvre vagabond là où elle l’avait laissé à demi évanoui contre le mur, mais elle le vit bientôt qui pénétrait sous le porche du Petit Saint-Antoine, le lieu sacré de ses rencontres avec Bertrand.

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