‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 72 sur 87 · 29.2

29.2

Dans une des loges d’avant-scène, Theresia Cabarrus attirait les regards. Sa beauté, de l’avis de tous, était ce soir-là absolument éclatante. Habillée avec une simplicité ostentatoire, elle ne cessait de retenir l’attention des spectateurs par son rire joyeux, son incessant bavardage et les gestes gracieux de ses mains et de ses bras nus qui jouaient avec un minuscule éventail. C’est que Theresia, ce soir, avait le cœur léger. Pendant les deux premiers actes, assise aux côtés de Tallien, elle fut le point de mire de toute la salle et elle se sentit pleine de satisfaction et d’orgueil quand Robespierre, à l’entracte, vint la saluer.

Il ne resta qu’un moment et demeura caché au fond de la loge, mais on l’avait vu entrer et tout le monde avait entendu les exclamations de Theresia :

— Citoyen Robespierre, quelle bonne surprise ! Ce n’est pas souvent qu’on a la joie de vous voir au théâtre !

En fait, à l’exception d’Eléonore Duplay dont il acceptait plutôt qu’il ne partageait les sentiments, l’Incorruptible n’avait jamais fait attention à une femme. Le triomphe de Theresia n’en était que plus grand. Et la vision des grandeurs qui se préparaient pour elle, qu’elle avait toujours convoitées et auxquelles elle s’était toujours crue destinée, dansait devant ses yeux. Se rappelant les prophéties de la mère Théot, les prévisions de Chauvelin, elle laissait glisser loin d’elle le rêve du beau seigneur anglais et lui disait adieu sans regrets.

Au fond de son cœur, elle continuait à souhaiter son succès et, à le souhaiter passionnément, mais un odieux démon continuait à murmurer à son oreille les paroles de Chauvelin : « Livrez le Mouron Rouge et il vous suffira de demander la couronne des Bourbons pour l’obtenir. » Et tout en frémissant d’horreur à l’idée de faire tomber la belle tête du héros anglais sous la guillotine, elle se tournait avec un sourire irrésistible vers l’homme qui avait le pouvoir de lui offrir une couronne. La popularité de cet homme était immense ; lorsque les spectateurs l’avaient aperçu dans la loge de Theresia, une acclamation vibrante était montée du parterre au poulailler et Theresia, se penchant vers Robespierre, avait murmuré :

— Vous pouvez tout ce que vous voulez sur la foule, citoyen. Vous la fascinez rien que par votre présence, il n’est aucun sommet que vous ne puissiez gravir.

— Plus la hauteur est grande, plus la chute est profonde, répondit-il, maussade.

— C’est le sommet que vous devez regarder et non l’abîme au-dessous de vous.

— Je préfère regarder dans les plus beaux yeux de Paris, répliqua-t-il dans un essai maladroit de galanterie, et rester aveugle aux sommets et aux abîmes.

Elle frappa le sol de son pied délicieusement chaussé et soupira. On eût dit que partout elle ne devait rencontrer que pusillanimité, indécision. Tallien avait peur de Robespierre, Robespierre de Tallien, Chauvelin de ses propres nerfs. Quelle différence avec cet Anglais plein de sang-froid et de bonne humeur !

— Je ferai de vous une reine de France, sauf le nom.

Il disait cela aussi légèrement qu’il aurait lancé une invitation à dîner. Aussi, lorsque Robespierre eut pris congé et qu’elle resta seule un moment avec ses pensées, elle revint au rêve qu’elle aimait : une haute silhouette, des yeux souriants, une main fine qui paraissait si forte au milieu des flots de dentelle précieuse. Ah ! le rêve était fini, il ne reviendrait plus ! Le Mouron Rouge avait cherché lui-même le sort qui allait être le sien au moment où l’amour et la chance lui souriaient dans les yeux et sur les lèvres de Theresia. Le seul homme qu’elle eût aimé poussait la belle Espagnole dans les bras de Robespierre.

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