29.3
Tout à coup, elle fut tirée de ses méditations. La porte de sa loge céda sous une main violente et Theresia, se retournant, vit Bertrand Moncrif, défait, les vêtements en désordre, et elle n’eut que le temps d’arrêter d’un geste le cri qui allait sortir de ses lèvres :
— Chut, chut ! protesta-t-on dans le public.
Tallien se leva :
— Qu’y a-t-il ?
— Une perquisition, une perquisition chez elle ! répliqua Moncrif.
— C’est impossible !
— Chut ! disait-on. Silence !
— Je viens de là-bas, murmura Moncrif. J’ai vu… j’ai entendu…
— Sortons, dit Theresia. On ne peut pas parler ici.
Elle prit les devants, suivie par Tallien et Moncrif. Heureusement le couloir était désert. Il n’y avait que deux ouvreuses qui bavardaient dans un coin. Theresia, les lèvres décolorées plus de colère que de peur, entraîna Moncrif jusqu’au foyer. Là il n’y avait personne.
— Alors ?
Bertrand, tout mouillé, tremblait d’agitation et de fatigue tant il avait couru. Tallien restait coi, terrifié, regardant leur jeune compagnon avec des yeux élargis par la peur.
— J’étais rue Villedo, bégaya enfin Moncrif, lorsque la tempête a commencé. J’ai cherché un abri sous le porche d’une maison située en face de l’appartement de Theresia. J’y suis resté longtemps. Puis la tempête s’apaisa. Des soldats arrivèrent… des gardes nationaux… Je les ai reconnus malgré l’obscurité. Ils ont passé devant moi… ils parlaient de vous… Puis ils sont entrés dans la maison ; j’ai vu Chauvelin sur le pas de la porte, il les querellait, disait qu’ils étaient en retard. Il y avait là un capitaine, six soldats et ce charbonnier asthmatique…
— Rateau ?
— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria Tallien.
Et il ajouta un affreux juron.
— Ils sont entrés, continua Moncrif, la voix blanche. Je les ai suivis pour être tout à fait sûr avant de vous prévenir. Heureusement, je savais où vous étiez. Je le sais toujours…
— Vous êtes sûr qu’ils étaient bien chez moi ? coupa vite Theresia.
— Oui. Deux minutes plus tard il y avait une lumière dans l’appartement.
Elle se tourna brusquement vers Tallien.
— Mon manteau ! Je l’ai laissé dans la loge !
Il voulut protester.
— J’y vais, reprit-elle fermement. Cela doit être quelque méprise odieuse que je ferai payer cher à Chauvelin. Mon manteau !
Bertrand alla chercher le manteau et l’en enveloppa. Il savait que nul ne pourrait empêcher Theresia d’en faire à sa tête. Elle n’avait pas l’air effrayée le moins du monde, mais sa colère faisait peur, elle faisait mal augurer pour ceux qui l’avaient provoquée.
Theresia, transportée par son récent succès et par les compliments maladroits, mais précieux, de Robespierre, se sentait prête à braver le monde entier et Chauvelin lui-même avec ses menaces. Elle réussit à rassurer Tallien, lui ordonna de rester au théâtre et de se montrer comme s’il n’avait aucune préoccupation : « Si la nouvelle de cette offense venait jusqu’au public, vous devez être là pour mettre les choses au point… Vous devez annoncer des représailles contre ceux qui s’en sont rendus coupable. »
Puis elle serra contre elle son manteau et, prenant le bras de Bertrand, elle se hâta de quitter le théâtre.
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