30.2
Il pleuvait toujours très fort. Le capitaine qui avait Theresia en charge lui dit qu’il avait là une voiture. Elle attendait dans la rue. Theresia lui ordonna de la faire avancer, car elle n’avait pas envie de se donner en spectacle à la canaille. Le capitaine avait dû recevoir l’ordre de ménager sa prisonnière autant que possible, car il envoya un de ses hommes chercher la voiture et dire au concierge d’ouvrir la porte cochère.
Theresia resta dans le petit vestibule au pied de l’escalier. Deux soldats encadraient Pepita et un troisième se tenait à côté de Theresia. Le capitaine, grommelant d’impatience, allait et venait. Rateau était dans l’escalier deux marches au-dessus de l’endroit où Theresia se tenait. Une lampe fumeuse au bout d’une applique de fer jetait sur la scène sa faible clarté jaunâtre. Quelques minutes passèrent, puis un fracas retentissant éveilla les échos de la vieille demeure et une voiture, traînée par deux vieilles rosses à moitié mortes de faim, pénétra dans la cour et vint se ranger devant la porte ouverte. Le capitaine, avec un soupir de soulagement, appela Theresia : « Maintenant, citoyenne ! » tandis que le soldat qui était allé chercher la voiture sautait du siège où il était assis à côté du cocher et rejoignait ses camarades. Pepita fut poussée dans la voiture et Theresia se préparait à la suivre lorsque le courant d’air fît voler son manteau de velours jusque sur les haillons crasseux du charbonnier qui était encore derrière elle. Une inexplicable impulsion l’obligea à lever les yeux et elle rencontra le regard qu’il attachait sur elle. Un cri monta aux lèvres de Theresia et elle essaya de l’étouffer en portant sa main à sa bouche. Les yeux pleins d’horreur, elle murmura :
— Vous !
Il mit son doigt sale sur ses lèvres. Cependant elle s’était maîtrisée. Tout d’un coup, elle avait l’explication du mystère : le beau seigneur anglais l’avait dénoncée pour venger sa femme.
— Capitaine, hurla-t-elle. Prenez garde ! L’espion anglais est sur nos talons !
Vraisemblablement, la complaisance du capitaine n’allait pas jusqu’à prêter l’oreille aux divagations de sa belle prisonnière. Il avait hâte d’en finir avec cette tâche déplaisante.
— Allons, citoyenne. En voiture ! fut la seule réponse.
— Imbécile, cria-t-elle en se débattant contre les soldats qui voulaient se saisir d’elle.
— C’est le Mouron Rouge ! Si vous le laissez s’enfuir…
— Le Mouron Rouge ? demanda le capitaine en riant. Où ?
— Le charbonnier… Rateau ! C’est lui, je vous le jure !
Les cris de Theresia devenaient de plus en plus frénétiques à mesure qu’elle se sentait emportée sans cérémonie.
— Imbécile ! Imbécile ! vous le laissez s’enfuir !
— Le charbonnier Rateau ? Nous avons déjà entendu cette belle histoire. Allons, citoyen Rateau, cria-t-il le plus fort qu’il put. Allez dire vous-même au citoyen Chauvelin que vous êtes le Mouron Rouge. Quant à vous, citoyenne, assez crié comme cela. Mes ordres sont de vous conduire à la Conciergerie et non de courir après les espions anglais, allemands, hollandais, que sais-je ? Allons, soldats !…
Theresia, envoyant sa dignité au diable, poussa un cri qui attira tous les locataires aux fenêtres. Cependant, ses clameurs devenaient inarticulées parce que les soldats, sur l’ordre du capitaine, lui avaient jeté son manteau sur la tête. Et les habitants de la maison de la rue Villedo purent seulement assurer que la citoyenne Cabarrus, locataire du troisième étage, avait été emmenée en prison hurlant et se débattant comme aucun aristocrate qui se respecte n’aurait dû le faire.
Theresia, hissée dans la voiture, y retrouva la non moins bruyante Pepita. À travers les plis du manteau ses cris continuaient :
— Imbécile ! Traître ! Maudit imbécile !
Une des locataires du deuxième étage, une jeune femme qui s’intéressait à tous les porteurs d’uniforme, se pencha sur son balcon et cria gaiement :
— Hé, capitaine ! Qu’a-t-elle à crier ainsi ?
Un des soldats lui répondit :
— Elle raconte que le citoyen Rateau est un seigneur anglais déguisé et elle veut le poursuivre !
Des rires éclatèrent un peu partout, tandis que la voiture s’ébranlait difficilement et sortait de la cour.
Un moment plus tard, Chauvelin, suivi de deux soldats, descendait rapidement les escaliers. Le bruit avait fini par l’alerter. D’abord, il avait seulement pensé que l’orgueilleuse Espagnole avait perdu toute dignité, puis quelques mots lui étaient parvenus plus clairement :
— Le Mouron Rouge ! L’espion anglais !
Ces mots agirent comme un charme, un appel de l’abîme. Le reste du monde cessa de l’intéresser ; une seule chose comptait : son ennemi.
Chauvelin atteignit le rez-de-chaussée au moment où la voiture franchissait la porte cochère. La cour était pleine de bavardages et de rires qui fusaient d’un balcon à l’autre. Il pleuvait toujours et l’eau ruisselait des balcons. Chauvelin envoya un soldat pour demander la cause de tout ce bruit. L’homme lui rapporta que l’aristocrate avait hurlé et divagué comme une folle et, pour s’échapper, avait tenté de lancer le capitaine sur une fausse piste, jurant que ce pauvre vieux Rateau était un espion anglais.
Chauvelin soupira de soulagement ; il n’avait pas besoin de se casser la tête à propos de ces folies. Il avait de bonnes raisons pour savoir que Rateau, avec son bras marqué, n’était pas le Mouron Rouge !
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