31.1
Dix minutes plus tard, l’immeuble et la cour étaient de nouveau plongés dans le silence et le noir. Chauvelin, de ses propres mains, avait fixé les scellés sur les portes qui ouvraient sur l’appartement de Theresia Cabarrus. Dans le salon, le corps de l’infortuné Moncrif découvert et abandonné attendrait que le commissaire de la Section voulût bien le faire enterrer à la sauvette. Chauvelin renvoya les soldats et partit.
La tempête se calmait peu à peu. Lorsque les spectateurs quittèrent le théâtre, il ne pleuvait presque plus. De très loin venaient encore quelques faibles roulements de tonnerre. Tallien se hâtait à pied vers la rue Villedo.
L’heure qu’il venait de passer avait été pour lui une épouvantable torture. Sa raison lui disait que nul homme ne serait assez fou pour oser porter une accusation contre Theresia, qui était bien connue de tous les membres de la Convention et des clubs, et qui avait toujours été assez prudente pour ne pas se compromettre, mais son imagination évoquait des images qui le rendaient malade de peur : Theresia aux mains des soldats, traînée en prison, et lui incapable de la retrouver jusqu’à ce qu’elle apparaisse à la barre de ce tribunal d’où on ne sortait que condamné. Et avec cette peur venait un insupportable, un torturant remords. Il était un de ceux qui avaient monté cette machine d’accusations, de tribunaux, de condamnations en masse et maintenant, le système avait été mis en mouvement contre la femme qu’il aimait. Lui, Tallien, l’amoureux transi, le futur époux de Theresia, avait coopéré à la formation de cet abominable Comité révolutionnaire qui pouvait frapper aussi durement l’innocent que le coupable.
À ce moment, l’homme qui depuis si longtemps avait oublié de prier entendit l’horloge d’une église voisine et tourna ses yeux brouillés de larmes vers l’édifice sacré qu’il avait fait profaner et trouva au fond de son cœur une prière à moitié oubliée qu’il adressa à la source de toute miséricorde.