‹ Le trois-mâts fantômeChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE XI

CHAPITRE XI

LE TOUBIB

Le soleil était déjà haut quand ils s’éveillèrent en sursaut.

D’un même mouvement, ils se dressèrent sur leur séant, effarés, ne comprenant pas tout d’abord.

Le navire s’était empli d’un tumulte étouffé de bataille. C’étaient des cris, des injures grossières, des chocs retentissants, des coups plus sourds.

Le tapage monta. Les vociférations, les gros mots, les coups parurent se rapprocher. Et soudain du capot d’avant deux hommes jaillirent, deux hommes aux faces patibulaires qui se battaient farouchement, tels des molosses enragés.

L’un d’eux reculait, sans cesser de cogner vigoureusement; l’autre poussait en attaquant. Tous deux frappaient de toutes leurs forces, vomissant des imprécations et des malédictions ignobles. Une fois sur le pont, l’assaillant, qui paraissait très supérieur en puissance à son adversaire, se rua d’un élan brutal et l’empoigna à bras-le-corps.

Alors ils se mirent à lutter, essayant de se renverser, de se jeter bas mutuellement, en continuant de s’injurier.

L’un était de taille moyenne, trapu et très noir de cheveu. Il avait le teint basané. L’autre, espèce de colosse roux, velu, au mufle de gorille, était hideusement bestial avec son coffre formidable et ses épaules de Titan.

Sa supériorité physique ne tarda pas à s’affirmer. L’antagoniste se trouva vite réduit à une défensive de plus en plus désordonnée.

Et tandis que se déroulait ce duel sauvage, d’autres figures grimaçantes et forcenées parurent en haut de l’escalier. D’autres êtres d’aspect maléfique se répandirent sur le pont, faisant cercle autour des champions.

Cependant, on n’aurait pu dire à qui allaient leurs préférences. Ils n’en encourageaient aucun.

Muets, les yeux écarquillés, ils suivaient avec passion les péripéties de la lutte, si captivés qu’ils ne voyaient apparemment pas les nouveaux venus debout sur la dunette.

Trébuchant sur un bout d’amarre, le noiraud s’abattit soudain assez durement en arrière.

Alors écrasant du genou la poitrine de son adversaire sans doute étourdi par la chute, le gorille humain atteignit un couteau ouvert dans sa poche et le plongea à deux reprises dans la gorge offerte à ses coups.

Puis, relevé, d’un tour de rein, jetant un regard de mépris à sa victime qui râlait, le colosse haussa les épaules, essuya à son pantalon la lame aiguë ensanglantée et dit d’une voix éraillée:

--Là! Voilà de l’ouvrage faite. Regardez un peu voir vous autres. C’est ce qui attend le premier d’entre vous qui voudrait broncher. Ici, il y a qu’un seul patron et c’est moi. Vous entendez-t-il? Quelqu’un a-t-il à réclamer?

Les spectateurs, pourtant nombreux, mais certainement peu soucieux de s’attirer des représailles, ne prononcèrent pas une parole.

Or, malgré sa grande énergie, Georgette n’avait pu supporter la bestialité du spectacle. Au moment des coups de couteau, poussant une faible exclamation, elle s’était soudain trouvée mal.

Diény, tout aux suites du combat, ne s’en était pas aperçu, mais Versy, lui, s’était porté au secours de la jeune fille.

Voulant lui bassiner les tempes, il chercha des yeux la bouteille emplie d’eau par lui dans la nuit au tonnelet tiré du canot et déposée sur la dunette tout près d’où ils avaient dormi.

Or, il demeura stupéfait... La bouteille avait disparu! et il savait pertinemment qu’aucun de ses deux compagnons n’avait eu le temps d’y toucher!

Singulier problème que Versy n’eut pas le temps d’élucider. Une autre affaire plus immédiate sollicitait son attention.

En se dirigeant vers l’arrière, le colosse roux venait de voir le petit groupe des naufragés.

Sa stupeur parut être telle, à cette vue, qu’il s’arrêta net.

Il mit en auvent sur ses yeux une de ses mains poissées de sang et, du fond de ses orbites creuses, darda un regard questionneur.

Puis un ricanement hideux découvrit ses dents carnassières. Son front bas, obtus, se plissa sous les cheveux envahisseurs. Les sourcils velus remontèrent et s’abaissèrent plusieurs fois comme ceux des grands singes en colère.

--D’où sortent-ils ceux-là? gronda-t-il. On avait pourtant balancé tout l’équipage dans le jus!

«Paraît que ces vermines-là, c’est comme les tifs d’Éléonore, quand y en a pus, y en a encore! Va falloir terminer l’ouvrage.

Et il marcha vers la dunette en balançant ses bras trop longs.

Derrière lui, la bande aux visages épouvantables, aux yeux mauvais, s’avança, grondante, ricaneuse.

Versy, ayant couché Georgette, toujours évanouie, sur le mince matelas où elle avait dormi, les regardait venir avec une tranquillité parfaite. Quant à Diény, il avait eu un geste instinctif de défense et il s’était précipité sur l’un des cabillauds de fer plantés dans le râtelier à la base du mât d’artimon.

Alors qu’il allait le brandir, l’homme du côtre le lui arracha des mains aussi facilement qu’il eût pu le faire d’un enfant.

--Pas de bêtises! ordonna-t-il.

Et seul, les deux poings dans les poches, il s’avança à la rencontre du gorille roux et de sa horde.

Pour la seconde fois, celui-ci parut nettement stupéfait.

--Eh ben, fit-il, pour du toupet, il en a du toupet le frère!...

Versy se rapprochait toujours, de la même allure indolente.

--Dis donc, toi, la poupée de linge, gronda l’autre, tu ne trouves donc pas pas ta bobine assez démolie. Va-t-il falloir la transformer en bouillie pour les p’tits requins?

--T’as pas fini de faire ta vie, Poil de Brique? riposta alors le brûlé d’une voix traînarde. Assez maronné, mon gros père! Tu reconnais plus les amis!

Le gorille, cette fois médusé, laissa retomber ses bras nus.

--Ça, alors, fit-il, par exemple. Tu sais qui je suis, toi, l’Enflé?

Versy eut un grand rire canaille:

--Tu peux dire qu’ t’as la mémoire courte. C’est-y que tu te rappelles plus ton vieux camarade de cabine sur la Loire, de Ré à Cayenne?

--Elle est bonne! Le Toubib que t’es! Tu comprends, avec tout ce linge sur ta fiole t’as tellement changé que je pouvais plus te remettre... Alors, tu leur z’y a aussi tiré ta casquette poliment à ces messieurs du Maroni?

Sur quoi, retourné vers ses hommes, avec une civilité solennelle, très particulière, il présenta:

--Duroc, les gars, condamné à perpète comme moi, venu au bagne avec bibi. Y a pas moisi, vous voyez. Un pur des purs! Un bon des bons!

--Tu n’es pas trop mauvais non plus, d’après la façon dont tu as trempé la soupe au frère là-bas!...

Et Duroc, puisque c’était lui, montrait l’homme qui râlait toujours sur le pont dans une mare de sang.

--Dis donc, t’as pas traîné non plus au Grand Collège! poursuivait-il.

Poil de Brique se rengorgea:

--Oui, j’suis parti en promenade, pas même au bout d’un quart de pige! Ç’a été dur dans les débuts. Mais j’ai rencontré, dans les bois, une petite bande d’hommes d’évasion, ces gentils garçons qu’ont maintenant l’avantage de nous entourer. On s’est débrouillé pour gagner Paramaribo à la fin et c’est là qu’on a réussi à enlever, par une belle nuit, c’te bateau d’Hollande tout paré pour la contrebande de l’alcool avec ces braves zigs d’Amérique. En trois coups de cuiller à pot l’équipage a été fadé, envoyé au fond de la «tasse». On n’en entendra plus parler.

«Jusque-là, je peux me vanter que tout avait marché sans «pet».

«Seulement voilà, je vas te dire. C’est pas l’tout d’avoir un bateau, faut encore savoir le manier. On n’aurait pas trop su qu’en faire si y avait pas eu avec nous un mec appelé Carrucho qu’avait navigué dans le temps et qui nous expliquait comment manœuvrer ce sacré baquet.

«A fallu que cet imbécile se mette à vouloir faire le zouave. Et j’ai été bien obligé de lui z’y régler sa quinzaine qu’est une chose où je n’ai besoin de personne comme tu as pu voir de tes yeux... Y a pas à dire, quand on commande, il faut bien qu’on soit obéi, autrement plus rien ne va plus! Le Carrucho avait besoin d’une leçon. J’la lui ai donnée. Mais le v’là mal hypothéqué, et nous nous trouvons sans marin.

Il se rapprocha de Duroc et lui dit d’une voix plus basse:

--A toi qu’as de la connaissance, j’peux t’l’confier, je suis embêté, vu que je m’entends à mener un trois-mâts comme feu mon grand-père à conduire un aéroplane. C’est un sale coup pour la fanfare. Plus mèche de faire aller la caisse à savon. Qué sacrée mélasse!

Si les autres évadés n’avaient pu entendre ces dernières paroles, ils en avaient saisi le sens.

Ils interrompirent l’entretien:

--C’est pas ce que t’as fait de mieux d’arranger comme ça Carrucho, Poil de Brique, de sûr et certain.

--Qu’est-ce qu’on va devenir maintenant?

--On est comme qui dirait des poules qu’auraient trouvé une godasse. On n’y connaît que pouic, tertous, à cette manigance de bateau!

--T’es bon pour cogner, on peut l’dire, mais c’est t’y avec des marrons que tu nous conduiras au port?

--On est dans de sales draps, de fait, et pour revoir l’ plancher des vaches, faudra qu’on se mette la ceinture!

L’expression de basse vanité qui parut alors sur les traits de l’ancien médecin de marine eût confirmé les pires soupçons que son attitude cynique eût pu faire renaître chez Georgette, si le sort miséricordieux n’avait prolongé sa syncope.

--Ne vous en faites pas, les aminches, je sais naviguer, moi, à fond, trancha-t-il, relevant la tête d’un air de supériorité désobligeante. Soyez tranquilles. Pour peu que le temps se maintienne, nous aurons vite fait de gagner le large des côtes de Floride où vous pourrez à bon profit disposer de votre cargaison.

Ce fut une explosion de joie parmi les groupes des évadés.

--Une basane pour le Toubib! C’est un fameux, à lui la palme!

Quant à Poil de Brique, il semblait fort hésitant et paraissait se consulter sans parvenir à prendre un parti défini.

Puis, d’un coup, il se décida:

--Je vois bien qu’il n’y a pas le choix. Y a qu’une chose à faire, allons-y.

«C’est toi qui seras le capitaine, désormais, pour ce qui concerne le truc de la navigation. Tu commanderas toutes les manœuvres qui te paraîtront nécessaires et je veillerai personnellement à ce qu’on t’obéisse au poil. Si ces messieurs voulaient des fois échapper à ta discipline, je leur z’y apprendrais à vivre.

«Méfie-toi seulement de ne pas envoyer ces matelots-là un peu trop haut dans la mâture, parce qu’ils n’en ont pas l’habitude et que la tête leur z’y tournerait. Mais pour tirer sur les ficelles, je te garantis qu’ils sont là!

«Quant à tout le reste, t’entends bien, je veux rester le chef tout seul, et je te le dis en ami, n’essaie pas de m’déboulonner parce que j’aurais vite fait de t’mettre à la même sauce que Carrucho.

--Pas besoin de te démancher, répondit Duroc placidement. Ça va, j’accepte tes conditions, seulement à ton tour tu laisseras ceux qui sont avec moi tranquilles et je garderai la liberté d’en faire tout ce qui me plaira...

--Tope là, mais dis-moi un peu voir comment vous êtes venus ici et qui c’est que ces cocos-là.

En quelques mots l’ex-médecin raconta son embarquement à bord du Texel, l’incendie qui avait suivi l’abordage par le Fliegende Holländer...

--Probable qu’on était brindezingue, fit Poil de Brique en ricanant. On s’en est même pas aperçus... sauf qu’on a trouvé le lendemain le bout-dehors tout fracassé...

«Tu m’excuseras d’t’avoir causé des tas d’embêtements malgré moi. Enfin puisque t’as pu sauver ta couenne et celle de tes copains!...

--Mes copains! répliqua Duroc à voix basse avec un accent qui eût fait frémir Diény s’il avait pu en entendre les intonations. Le type, mon vieux, est le sagouin à qui je dois d’avoir été expédié au grand collège. Il croit que je ne le sais pas, mais j’attendais le bon moment pour le pincer au demi-cercle! Tu commenceras tout à l’heure par me le faire coller à l’ombre et puis je verrai avec toi un peu plus tard de quelle façon lui rédiger son ordonnance.

«Quant à la femme, tu peux bénir l’heure où elle a foulé ton pont. C’est, écoute--il parla plus haut,--la plus riche héritière de France! On en tirera une rançon, de quoi nous faire tous pleins aux as! Aussi, tâchez d’être gentils avec elle et de la soigner. Je me charge de la faire cracher en temps voulu au bassinet!

Poil de Brique considéra avec une admiration vraie son camarade de chiourme et il finit par s’écrier en lui déchargeant sur l’épaule une tape à assommer un bœuf:

--T’es tout de même un type épatant et tu sais, toi, je te retiens! Tu te sauves de la noyade en emportant comme qui dirait dessous ton bras une héritière et le «frère» qui t’a vendu. On n’avait pas encore vu ça depuis Robert Houdin! Parole!

«T’as bien gagné de boire un coup, et un fameux. Viens t’en siffler quelques verres du vieux schiedam de ces bons ballots d’Hollandais qui ne pompent plus que de la flotte...

Et passant un bras sous celui de son ex-compagnon de bagne, il l’emmena vers l’arrière, tandis que sur ses instructions, ses séïdes entraînaient Diény, trop étonné pour résister, vers les fonds où le mettre aux fers, puis venaient soulever Georgette, avec toutes sortes de précautions, pour la transporter dans la «chambre» du défunt second du navire, où ils la laissaient, sur le cadre, reprendre conscience comme elle pourrait...

Page 1