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CHAPITRE X

LE FEU A BORD

Le second repartait du même pas tranquille et, peu à peu, sans cris, sans gestes alarmants, mettait en alerte l’équipage qui prenait aussitôt ses postes d’incendie et commençait à combattre méthodiquement le fléau.

Quelques minutes plus tard, Van Noppen voyait revenir le calme Van Gogh. Celui-ci montra des tourbillons de fumée qui s’échappaient de la «descente» des secondes:

--C’est grave, capitaine, très grave! Le feu s’est communiqué aux fûts vides et encore imbibés d’alcool qui remplissent la cale-milieu. A présent, les pompes sont en batterie, mais l’eau de mer n’éteint pas le feu comme l’eau douce. Or, de l’eau douce, nous n’en avons pas assez pour obtenir seulement un effet appréciable. Ce serait un gaspillage bien inutile!

On ne garde pas longtemps un pareil secret. Déjà prévenus, les passagers perdaient la tête, couraient çà et là sur le pont, sans savoir ce qu’ils faisaient. Un homme cherchait sa femme; une mère son enfant:

--Ma petite fille! oh! ma petite fille!...

Les cris recommençaient et l’énervement s’accentuait, après deux alertes successives. La situation empirait d’instant en instant.

Dans la cale et dans les entreponts, les matelots ne reculaient que pied à pied devant le feu envahisseur... Mais, incapables de tenir contre la suffocation qui les menaçait et la chaleur insupportable, ils refluèrent, enfin, par les écoutilles en secouant la tête d’un air découragé:

--C’est le feu qui est le plus fort! avouèrent-ils.

Il y eut un grand cri. Tout le monde avait compris.

Alors, ce fut la panique éperdue, hideuse.

Avec des clameurs folles, bramant, beuglant, les passagers d’entrepont se ruèrent à travers le navire, se jetèrent sur les embarcations qu’ils voulurent mettre à la mer. Oublieux de tout, ils refoulaient brutalement les femmes et les enfants, les piétinaient, se menaçaient entre eux...

Quelques-uns avaient tiré des couteaux qu’ils brandissaient, les yeux fous, pour s’ouvrir un passage jusqu’aux bateaux sauveurs. Devant le danger, les hommes en foule redeviennent animaux. On se battait cruellement. Femmes et enfants criaient, leurs cris étaient aigus. La colonne de fumée s’épaississait d’instant en instant au-dessus du capot des secondes.

L’instinct déchaîné, le tohu-bohu, la bagarre abominable! Un terrible danger ajouté à tous ceux qui menaçaient les infortunés passagers du Texel, et contre lequel il fallait lutter avant tout!

Van Gogh et les officiers subalternes l’avaient aussitôt compris et le pistolet au poing, ils s’étaient jetés dans la foule en furie, pour s’opposer au sabotage des chaloupes par ces gens épouvantés, ignorants des choses maritimes et qui empêchaient tout travail sensé et méthodique.

Sans arme aucune et en n’usant que le plus doucement possible d’une force peu commune, Versy s’était joint à eux et, agissant comme un coin, dissociait les groupes. Puis, s’adossant à une chaloupe, il repoussait les assaillants en les adjurant de laisser faire les matelots pour leur salut!

Son ton froid, son attitude calme et résolue imposaient à tous ces affolés qui, pour un moment au moins, retrouvaient quelque maîtrise d’eux-mêmes. Malheureusement, le délire gagnait à leur tour les gens d’équipage, dont une moitié, au moins, n’obéissait déjà plus au capitaine.

Tous les efforts avaient été vains. L’incendie était le maître, et à présent, le Texel flambait comme une torche. Les flammes avaient crevé le pont et montaient dans la nuit en effrayantes langues de feu.

Pour un instant, Versy rejoignit le capitaine sur la passerelle, hors de la foule tourbillonnante:

--Eh bien, capitaine, fit-il. Est-ce qu’on vient à notre cours? Nos S.O.S. ont-ils été reçus à temps par d’autres navires? Il est évident, maintenant, que nous n’en sortirons pas seuls!

Navré, laissant tomber ses bras, le pauvre Van Noppen répondit:

--Vous ne saviez donc pas encore que, par l’abordage du voilier, l’antenne est venue sur le pont? Nous ne pouvons communiquer par T.S.F. avec personne!

· · ·

A cette heure, toute la partie centrale du navire brûlait, en sorte que l’avant se trouvait maintenant complètement séparé de l’arrière et que les passagers de pont, accumulés, grouillant comme une fourmilière en émoi, gesticulant et se bousculant, y faisaient tout ce qu’ils voulaient. Déjà, entourées par le feu, plusieurs embarcations se trouvaient perdues, isolées, hors de portée, vouées au brasier.

Mises à la mer sans ordre ni méthode par des maladroits qui laissent filer avec trop de précipitation les garants des bossoirs; d’autres, chaviraient et se fracassaient au milieu des cris de désespoir. Des gens étaient tombés à la mer et nageaient en appelant à l’aide, sans que personne prît garde à eux.

Hommes et femmes luttaient sauvagement pour prendre place dans les canots qui flottaient... et les femmes n’étaient pas les plus fortes.

Certains, comptant sur une connaissance rudimentaire de natation, se jetaient à l’eau, dans l’espoir d’envahir les embarcations en les prenant à revers. Mais, entassés, les premiers occupants se défendaient, une fois la barque chargée bien au delà de sa contenance réglementaire. Ils les rejetaient impitoyablement, sourds à des supplications qui eussent dû fendre le cœur. Par bonheur, l’incendie, de sa lueur et de sa chaleur, éloignait les requins, sans quoi!...

Mais, bientôt las, les malheureux nageurs barbotaient, se débattaient et, tout à coup, disparaissaient dans le gouffre, la bouche ouverte pour un dernier cri d’horreur qui ne sortait pas, les bras en l’air pour un appel désespéré.

Pleines à couler de passagers de pont et de cabines, d’hommes d’équipage, quatre embarcations poussèrent et s’éloignèrent.

Bientôt, il ne resta plus sur le Texel, flamboyant dans les ténèbres grisâtres, que le capitaine Van Noppen et deux officiers subalternes, plus une dizaine de matelots et de passagers, parmi lesquels, Georgette et Versy.

Van Noppen appela tout à coup:

--Van Gogh!... Van Gogh!...

Aucune voix ne répondit.

Le second avait-il trouvé la mort dans le feu? Ou dans la mer?...

Douloureusement, le brave Hollandais, qu’on avait toujours vu si gai, essuya une grosse larme qui lui coulait sur la joue et fit à mi-voix:

--Je vous demande pardon, mais c’était mon ami, un bon, un vrai marin, un frère!...

Le brave homme jeta un regard aux canots qui s’éloignaient dans le brouillard à la lueur gigantesque de l’incendie et s’y perdaient et, avec un sourire navré:

--J’avais bien dit que ce serait mon dernier voyage, mais je ne l’entendais pas tout à fait comme cela. Bah! c’est la fin naturelle d’un marin. Quand la mer nous a assez nourris, elle nous mange à son tour. Fameuse ogresse!

Versy poussa du coude le Hollandais, en lui montrant Georgette, qui les écoutait:

--Ce n’en est encore fini pour personne d’entre nous. Nous avons toujours le souffle et l’énergie.

Quel que fût son péril à elle, Georgette s’inquiétait de Diény. Dès le début même du sinistre, il était parti vers l’avant. Et sans doute s’était-il trouvé vite empêché de la rejoindre par l’infranchissable barrière qu’avait mis entre eux l’incendie.

Pourvu qu’il eût pu réussir à s’embarquer sur un canot!

Le souci qu’elle avait du sort de son compagnon de voyage l’empêchait de songer à elle.

Elle se rendait compte cependant de la situation très grave, désespérée du bâtiment.

Impossible d’appeler au secours, impossible aussi de combattre efficacement le feu vainqueur.

Or, ils étaient, elle le savait, à des centaines de milles d’une côte sur une route peu fréquentée.

· · ·

Le Texel n’était plus maintenant qu’un magnifique et effroyable chrysanthème de flammes au milieu de l’océan désert.

De l’avant à l’arrière, à l’exception de la dunette, le navire brûlait à grand feu avec un immense grésillement.

Le pont achevait de se consumer et le centre du bâtiment apparaissait comme un immense foyer. Dès qu’une brise légère rabattait les flammes vers l’intérieur, on pouvait apercevoir les tôles des flancs au-dessus du niveau de l’eau; elles se montraient rouges ou même chauffées à blanc! Le long du Texel, la mer fumait!

On entendit tout à coup un formidable craquement.

C’était le mât d’artimon qui, rongé à sa base, cédait sous son propre poids.

La haute sapine et les agrès goudronnés qu’elle portait flambaient du haut en bas.

Tout le système, décrivant un grand demi-cercle, commença lentement de s’abattre vers l’arrière sur le groupe même des derniers survivants du navire.

Georgette avait vu. Elle poussa un grand cri:

--Le mât!... Le mât... Capitaine! Monsieur Versy, prenez garde!

Elle fit un bond de côté, essayant d’entraîner les deux hommes qui se trouvaient auprès d’elle.

Versy avait les réflexes prompts, il obéit aussitôt.

Mais il n’en fut pas de même du capitaine Van Noppen.

Le mât s’abattait sur la dunette, précédé d’une pluie de tisons.

Le Hollandais avait-il vu trop tard le coup qui le menaçait? S’était-il dit qu’à présent, il avait fait tout son devoir et ne servirait plus à grand’chose? Avait-il jugé que l’heure était venue de s’épargner bien des cruelles souffrances?

Toujours est-il que, frémissants d’horreur, Georgette et Versy le virent qui croisait tranquillement les bras, attendant stoïquement sa fin.

Jusqu’à la dernière seconde, Von Noppen regarda tomber la masse du mât incandescent qui l’atteignit juste à la tête, le broyant et l’ensevelissant sous l’avalanche de bois flambant.

Brisé comme un fétu, le capitaine resta pris sous l’énorme bûche, elle-même.

Échappés au danger mortel, la jeune fille et son compagnon comprirent aussitôt qu’il n’y avait plus rien du tout à faire pour lui.

Il avait achevé sa vaillante vie de marin et fait, comme le vieux navire, son dernier voyage!

Quand Georgette et Versy jetèrent un coup d’œil autour d’eux, ils s’aperçurent que cette catastrophe au milieu d’une catastrophe avait fait sur la dunette le vide complet.

De la demi-douzaine d’hommes qui les avaient entourés un moment plus tôt, aucun ne subsistait! Deux d’entre eux gisaient sans mouvement, tués net. Un autre tombé en avant, dans le brasier, s’y volatilisait déjà. Le reste avait été jeté ou s’était jeté à la mer!

L’instant d’après, Versy se précipitait traînant avec lui une petite aussière pour la lancer vers ceux de leurs derniers compagnons qu’il verrait surnager. Mais il eut beau fouiller les régions qu’éclairait l’incendie! S’il restait d’autres survivants à bord du Texel, ils étaient bloqués à l’avant de l’autre côté de la mer de feu.

Versy, tout seul avec Georgette, n’eut pas de mal à reconnaître qu’en dépit de son énergie, elle se trouvait à bout de nerfs.

Elle ne cessait de murmurer:

--Mais où est donc M. Diény?

Il lui prit doucement les mains pour la rassurer par l’influx magnétique de son énergie:

--Courage, mademoiselle, fit-il. Rien n’est perdu. Ne bougez pas! Attendez-moi un peu ici. Dans dix minutes, je suis à vous. Nous allons quitter le navire.

Il s’élançait, s’armait d’une hache découverte dans la timonerie, y prenait une boîte à clous.

En dépit de ses mains blessées, il amassait quelques espars, des dromes, des barils vides, des portes, des caillebotis, sur l’espace respecté par la chute du mât et qu’il avait débarrassé des tisons rouges qui l’attaquaient.

Prompt, précis, adroit, il eut vite fait de confectionner une sorte de radeau assemblé de pointes et de surliures de filin.

Mais ce n’était rien d’avoir fait ce robuste engin de sauvetage.

Il fallait le mettre à la mer, difficulté beaucoup plus grave!

La masse était lourde, en effet. Et en s’aidant comme d’un levier de la lourde barre de fer qui, sur ce bateau démodé, se trouvait rangée à portée du gouvernail pour remplacer la roue, dans le cas d’avarie, c’est à peine si l’homme du côtre, au prix d’un effort épuisant, pouvait déplacer l’appareil!

Il eût fallu un mât de charge ou au moins deux palans solides pour faire passer tout le système d’abord par-dessus la rambarde, puis pour le descendre jusqu’à l’eau!

Pratiquer une brèche dans la «lisse» il ne fallait pas y songer! Même avec une scie à métaux, le travail eût été trop long. Femme, homme, radeau, eussent été dévorés par le feu tout proche, bien avant que cette besogne fût à demi menée à bien!

Et Versy presque sur le point de désespérer s’exclama tout à coup dans un cri de joie!

--Des palans, mais bougre d’idiot. Il y en a deux, là, sous tes yeux!

De fait, deux robustes palans se trouvaient disposés à droite et à gauche du gouvernail, mais dessous les caillebotis afin d’aider le timonier au cas où, la roue défaillant, il lui eût fallu recourir à la barre à l’ancienne mode.

S’emparer des palans, fixer l’une des poulies de chacun d’eux à l’extérieur de la rambarde, l’autre à l’arrière du radeau ne prit à Versy qu’un instant.

Alors, pesant sur les garants, utilisant son levier et se démenant comme un diable, il finit par faire basculer l’appareil par-dessus la lisse et à le descendre à la mer sous la poupe même du Texel.

Ce qu’il venait d’accomplir là, c’était positivement, en fait, un treizième travail d’Hercule! La sueur ruisselait sur son corps et sur ce que l’on pouvait voir de son visage emmailloté.

Sur quoi, sourd à toute fatigue, il descendit sur le radeau des avirons, une gaffe, du bois, un paquet de cordages, sa hache, quelques outils, des couvertures et quelques coussins de kapock.

Il songea aux vivres également. Une sorte d’office se trouvait auprès de la salle à manger sur l’arrière encore presque intact. Tout y craquait pourtant déjà, la peinture s’y boursouflait. Il s’y munit à la volée d’une petite caisse de biscuits, de quelques boîtes de corned-beef, d’un jambon demi-entamé, de quelques conserves de légumes, de bouteilles d’eau minérale et d’une dame-jeanne de rhum. A tout cela, il ajouta une boussole, une montre et des cartes prises dans la chambre de Van Noppen!

Une fois tout cela embarqué, il revint alors à Georgette qui l’attendait patiente et ferme, en dépit des progrès du feu et de la chaleur étouffante!

Pour lui parler, il employa ses inflexions les plus douces, comme il l’avait fait, le matin, pour les blessés de la chaufferie.

Mais, malgré le changement de ton, elle continua d’éprouver que, même dans cet instant terrible, l’homme du côtre dissimulait, cherchait à modifier sa voix!

Quels que pussent être les motifs de ce «déguisement» obstiné, cela aussi était une preuve extraordinaire de sang-froid, d’impassibilité peu commune.

--Mademoiselle, dit-il, le Texel coulera sans nul doute avant qu’il se passe beaucoup de temps. Il va falloir vous embarquer sur ce radeau, que j’ai construit. Si périlleux que ce puisse être, c’est notre unique chance de salut.

Devant l’imminence du danger, la jeune fille n’hésita pas. Elle éprouvait instinctivement que personne au monde n’eût mieux su la protéger contre les risques de l’océan que ce Versy, cela en dépit du mystère qui émanait de sa personne.

Et puis, elle n’avait point le choix, puisque Diény n’était plus là; qu’il avait sans doute disparu!

--C’est bien, monsieur, je vais descendre, ainsi que vous le conseillez... Je me confie pleinement à vous... dès maintenant... qui que vous soyez...

Elle crut voir les yeux de Versy s’embrumer et devenir vagues, comme s’il eût été sur le point de chanceler ou de défaillir.

Mais ce fut l’espace d’une seconde et c’est de sa voix la plus sèche qu’il répondit:

--Merci beaucoup de votre confiance, mademoiselle.

Le mur de flammes gagnait toujours. La chaleur devenait effroyable, à vous faire éclater la peau. Versy ordonna rapidement:

--Je m’en vais descendre le premier, afin de vous raidir la corde. Mais, avant, je vais vous aider à franchir la lisse. Vous resterez à m’attendre sur le couronnement.

La rambarde enjambée, tandis que l’immense brasier faisait rage, que s’y reproduisaient--analogues à ceux qu’on voit dans un foyer--de gigantesques écroulements..., que des colonnes d’étincelles s’élançaient soudain vers le ciel, Georgette demeura la dernière, cramponnée au vaste brûlot.

Versy avait déjà pris pied sur le radeau et l’«apiquait» sous la voussure de l’étambot, au moyen de l’amarre raidie. Il paraissait si sûr de soi que la jeune fille conserva son calme jusqu’au dernier moment.

Ce fut froidement qu’elle saisit le filin passé en double et qu’elle s’«affala», vigoureuse et adroite comme un vrai marin.

Il était temps qu’elle embarquât! Mains et visage lui faisaient mal, grillés par le rayonnement du foyer auquel, si longtemps, ils étaient restés exposés!

Il continuait à flamber, mais les râles et les crépitements étaient dominés maintenant par un sifflement de vapeur.

Et ses vêtements étaient si secs, si brûlants que peu s’en fallait qu’ils ne s’enflammassent à distance, à la manière de l’amadou!

· · ·

Sitôt Georgette auprès de lui, Versy l’invita à s’asseoir sur une caisse de biscuits, ramena à lui le cordage et le radeau se trouva libre.

Industrieux et prévoyant, il avait gréé une «estrope» qui permettait de godiller et de diriger son esquif...

Il importait de s’éloigner à la hâte du navire en flammes, car la chaleur ayant disjoint les têtes de la coque çà et là, l’eau commençait de pénétrer à l’intérieur du bâtiment.

Au début, volatilisée avec un bruissement énervant... elle aurait certes le dernier mot et le Texel sombrerait!

· · ·

A cent mètres du grand paquebot en perdition, les naufragés attendaient qu’il agonisât.

Peu à peu, les flammes baissaient, tandis que l’eau gagnait toujours, que la coque s’enfonçait. Les cloisons étanches ayant été détruites par la violence de l’incendie, la mer se répandait partout uniformément, en sorte que le Texel descendait d’aplomb.

Seules, les parties supérieures brûlaient encore: puis le mouvement d’enfoncement s’accentua soudain et, avec une sorte de bramement, un violent sursaut douloureux, le paquebot disparut, d’un bloc, dans un formidable remous.

Une vague énorme fit ballotter le radeau ainsi qu’un bouchon... Dans le silence qui succédait au ronflement de l’incendie, Versy distingua des appels.

D’autres gens avaient pu survivre à la mort du pauvre Texel. Il fallait leur porter secours!

Des voix lugubres, suppliantes, éplorées, montaient des ténèbres, difficiles à localiser dans cette brume encore épaisse qui déformait beaucoup les sons et trompait sur leur origine.

Comment faire dans ce champ d’épaves où flottaient des débris sans nombre, calcinés et méconnaissables, par cette faible clarté lunaire filtrant à travers les nuages, pour distinguer sur les flots noirs les têtes de ceux-là qui usaient leurs dernières forces à se soutenir?...

L’homme du côtre, de toute sa vitesse, godillait dans la direction d’où semblaient partir les appels. Il criait parfois en réponse:

--Courage, garçons. Nous arrivons.

Mais soudain, comme une note d’espoir se distinguait dans les clameurs qui s’étaient faites plus vigoureuses, émanant de trois voix distinctes, d’atroces hurlements annoncèrent à Versy un drame effroyable qu’il ne comprenait que trop bien.

Les requins étaient revenus et avaient happé les nageurs...

Tout s’était tu! Les vaguelettes clapotaient seules de leur rire froid... Hors des passagers du radeau et les gens chargeant les chaloupes qui avaient fait force de rames au début de la catastrophe, tout le monde devait être mort!...

... Dans le brouillard froid, à présent Georgette grelottait en dépit des couvertures dont Versy l’avait soigneusement enveloppée. Il l’entendit claquer des dents et il l’invita aussitôt à prendre, à sa place, l’aviron, qu’il n’avait cessé de manier pour éviter de se transir!

Ainsi, godillant tour à tour, mettant une sorte de point d’honneur à ne point montrer le malaise que l’atroce nuit mettait entre eux, ils attendirent que parût l’aube.

Or, le jour fut soudain sans qu’ils eussent eu l’impression d’une aurore!

Le soleil bondit hors des flots que recouvrit, depuis son orbe, une traînée d’or éclatant.

Les bancs de brume s’effilochèrent.

--On renaît! s’écria Versy, lâchant un instant sa godille, qu’il maniait énergiquement malgré les blessures de ses mains, sans que Georgette eût entendu seulement un soupir s’exhaler de ses lèvres talées par le feu.

--Allons, mademoiselle Kerbrat, remplacez-moi, reprenait-il, afin que j’améliore un peu le confort de notre radeau.

Georgette n’était point maladroite et elle avait vite «attrapé» le fonctionnement de l’aviron.

Cependant qu’ayant arrimé convenablement le chargement de son esquif de fortune, l’homme du côtre gréait un mât à l’aide de la gaffe et taillait une voile dans une couverture, il expliquait en travaillant:

--Au dernier point qu’avait pu faire ce pauvre Van Noppen, nous étions à 600 milles de toute côte. Si le temps se maintient au beau et si aucun courant ne nous gêne, en admettant que ma voilure me permette de parcourir un bon mille à l’heure environ, c’est une affaire de vingt-cinq jours! Nous avons des vivres suffisants, mais notre provision liquide est malheureusement assez courte et il faudra nous rationner. Bien sûr, il nous reste la chance d’être aperçus par un navire, mais il ne faut pas y compter...

La «voile» hissée, Versy reprit la godille des mains de Georgette et ne s’en servit plus, dès lors, qu’à la manière d’un gouvernail, le cap mis dans la direction qu’il estimait être la bonne.

Étendue sur quelques coussins au pied du «mât», face à l’«avant» Georgette regardait l’étendue immense de flots qui l’entourait de toutes parts jusqu’à d’horizon. Un frisson lui courut le long des épaules et ses yeux s’embuèrent. N’eût-il pas mieux valu périr? Et puis, brave, elle se secoua.

Elle vivait. Ce petit radeau constituait un asile robuste.

Son compagnon était un «homme»!... Et insensiblement l’appel de l’aventure la conquérait! Quel exploit sportif ce serait que de réussir l’entreprise! Et des souvenirs d’Alain Gerbault, de Marthe Oulié lui revenaient!... Elle aussi elle vaincrait la mer!

· · ·

La bordée, courue à présent par le radeau, la ramenait à la lisière du champ d’épaves.

Versy observait les objets qui surnageaient à la surface et manœuvrait pour recueillir ce qui lui paraissait utile.

Or, tout à coup, son attention fut attirée par une espèce de bouillonnement assez intense qui se produisait à l’entour d’une embarcation renversée.

En approchant, il reconnut que ce grouillement était le fait d’une vingtaine de requins, bondissant sans cesse hors de l’eau, en quête d’un sinistre repas!

Et Georgette se mit à gémir!

--Oh! quelle horreur! Il y a un homme sur la quille de l’embarcation, et c’est lui que guettent les monstres.

L’épave dérivait lentement et, par instant, les bonds d’un squale, plus audacieux ou plus puissant, lui imprimaient des balancements périlleux pour l’homme allongé inerte sur le bois goudronné, la face à plat contre la quille.

Museaux pointus et ailerons en faucille s’enhardissaient devant cette immobilité.

Versy se hâtait, ajoutant l’impulsion de sa godille à l’erre que fournissait la voile.

A la vue de la chevelure blonde en désordre qu’agitait la brise, une sorte d’angoisse plus positive s’était emparée de Georgette.

--Qu’allez-vous faire, monsieur Versy? questionna-t-elle, la voix brisée.

--Si le malheureux vit, ma foi, l’impossible pour le sauver. Autrement, c’est fort inutile... Mais, l’armement de la chaloupe comporte certainement un baril de cette eau douce qui nous manque et j’ai besoin de ce baril.

Ils allaient atteindre la chaloupe. Sans doute, au moment du naufrage, trop chargée, elle avait chaviré et celui qui se trouvait là, étendu, s’y était hissé quand elle avait refait surface, vide de passagers, quille en l’air!

Bonne idée, certes, qu’il avait eu de s’amarrer solidement au moyen d’une ceinture de cuir passée dans un trou de cette quille!...

A grands coups furieux d’aviron, Versy dispersa les requins, puis sauta fort habilement sur le fond glissant du canot où il entreprit, à la hâte, de détacher le rescapé.

Un faux mouvement, une maladresse et il dégringolait à l’eau où les squales, déjà revenus, eussent vite fait de le happer.

C’est alors qu’ayant retourné l’homme évanoui pour le soulever et le porter sur le radeau--que la jeune fille maintenait énergiquement bord à bord--il poussa un cri de surprise et faillit lâcher son fardeau.

C’était Diény qu’il tenait là, livide sous ses cheveux épars.

Georgette aussi avait crié!

Mais déjà, méthodique, adroit, Versy, toute émotion passée, (Ah! si Georgette avait surpris l’éclair de haine dans ses prunelles!) déshabillait partiellement l’ancien clubman, le frictionnait d’un lambeau d’étoffe bien sèche et lui glissait entre les dents, desserrées à l’aide d’une pointe de couteau, une gorgée de rhum empruntée à la dame-jeanne.

Les lèvres décolorées rosirent, les yeux verts s’ouvrirent légèrement et Diény reprit ses sens.

Apercevant d’abord Georgette qui se penchait, anxieuse, sur lui, il eut un pénible sourire qui se changea en une grimace de terreur, quand il eut reconnu Versy.

Surprise, intriguée, inquiète même de cette sorte de répulsion que manifestait son ami à l’égard de l’homme du côtre, de cette crainte plutôt, dont à bord du Texel elle avait déjà vu certaines manifestations, la jeune fille remit à plus tard de s’en faire donner les raisons.

Elle aida Versy, demeuré impassible devant la grimace que lui avait vouée Diény, à envelopper le naufragé d’une couverture chaude et sèche.

L’ex-clubman reprenait des forces. Ayant bu avidement le rhum, coupé d’eau cette fois, que Georgette venait de porter à ses lèvres, il regarda autour de lui, comprit où il était couché et prononça d’une voix faible:

--Ça fait quand même plaisir de vivre! C’eût été dommage de mourir avec une fortune comme la mienne, sans avoir pu en profiter.

Sans répondre, Versy se borna à le considérer d’un œil où dansait une flamme d’ironie.

Cependant, sous la bonne chaleur pénétrant ses membres transis, l’ancien prospecteur s’endormait, oublieux des squales qui se jouaient, vigilants, autour du radeau, car ils n’avaient pas renoncé encore à manger de l’homme riche!

Assise sur une caisse, Georgette le contemplait d’un air pensif, rêvant à leur commun destin!

Qu’allait-il advenir d’eux deux? Où eussent-ils été sans Versy?

L’homme du côtre, accroupi auprès de sa godille délaissée, jetait des regards impatients au dormeur, puis les reportait sur la chaloupe renversée à quoi ils étaient amarrés.

--Qu’avez-vous donc, monsieur Versy? fit Georgette, remarquant enfin cette espèce de nervosité. L’on dirait que ça vous agace de le voir reposer ainsi!

--C’est que je vois, mademoiselle, des choses très importantes à faire pour notre salut à tous trois, que je ne puis mener à bien sans l’aide efficace d’un autre homme!

--Je pourrais peut-être vous aider.

--Votre aide ne sera point négligeable lorsque nous serons déjà deux. Jusque-là, je ne puis qu’attendre. Or, chaque heure qui passe est précieuse!

Vers midi, Diény s’éveilla! Il semblait tout à fait remis. D’un bond très souple, il se leva, vint à Versy, la main tendue, en le remerciant chaudement.

Or, l’homme du côtre, très affairé par un cordage qu’il détachait de l’embarcation retournée, ne parut point voir cette main et ce fut de son même ton sec qu’il répondit en travaillant:

--J’ai fait ce que je devais faire, ce que vous eussiez fait sans doute pour moi en pareille circonstance. Tout au moins, je veux l’espérer.

... Quoi qu’il en soit, n’en parlons plus! poursuivit-il, autoritaire. Je préfère des actes aux paroles. Aidez-moi à mettre d’aplomb cette chaloupe chavirée. Si nous pouvions la redresser, nous nous y trouverions bien plus en sûreté que sur le radeau, au cas où la mer grossirait, et nous ferons plus de sillage!

Diény faillit regimber sous ces paroles presque agressives, mais il se borna à répondre avec une moue assez maussade.

--Je doute que nous y parvenions.

--Moi, je sais qu’il faut réussir!

Sans riposter, le prospecteur enrichi se mit donc à l’œuvre, selon les conseils de Versy et il s’employa de son mieux, quelque peu de confiance qu’il eût dans le résultat des travaux!

Ingénieux, expérimenté, le «capitaine», selon le titre que lui avait donné Georgette, faisait établir deux aussières aux endroits où elles donneraient le maximum d’effet possible et, quoiqu’ils n’eussent pour point d’appui que le radeau plutôt instable, il sut tellement bien employer les trois forces dont il disposait qu’il parvint à ses fins au bout d’une grande heure d’effort continu.

La chaloupe finit, ainsi, par se retrouver sur sa quille et ce ne fut plus alors qu’une simple question de patience d’en épuiser l’eau, au moyen d’une écope sauvée du naufrage.

Avant le coucher du soleil, ils étaient tous trois installés dans une solide embarcation, beaucoup plus facile à mener que le radeau improvisé dont ils avaient déménagé, puis réparti le chargement.

Dès lors, en ce qui concernait la navigation, à vrai dire la situation se trouvait sensiblement améliorée. Pourtant, si l’on considérait que l’on n’avait trouvé à bord de la chaloupe ni eau ni vivres, cette situation s’aggravait désormais, car au lieu de deux, ils étaient trois à compter sur un approvisionnement qui ne s’était point accru.

Quoi qu’il en fût, Versy ne se laissait point aller au découragement. Il contemplait froidement cette mer infinie au milieu de laquelle la chaloupe n’était qu’un point.

--Voyez, dit-il, la brise soufflait de l’est au moment de l’incendie et du naufrage. La voici qui tourne progressivement à l’ouest.

«Elle ne saurait nous être plus favorable. Qu’elle se maintienne et dans huit jours nous aurons retrouvé la route fréquentée par les paquebots. Ayons confiance, la fortune sourit à ceux qui l’aident.

Diény refit une petite moue dégoûtée.

--Elle n’éteindrait pas une chandelle, votre brise!

--Si faible qu’elle soit, c’est encore mieux que rien. Souhaitons, si vous voulez, qu’elle prenne un peu plus de force, mais disons-nous que, pour notre pauvre coque de noix, une mer trop agitée ne vaudrait rien.

· · ·

La vie devint vite monotone dans ce canot. Cependant, dispensée de tout travail, Georgette observait, conformément aux instincts de son sexe.

A n’en pas douter, une réelle antipathie régnait entre ses compagnons, antipathie qui se manifestait chez Versy par une sorte de raideur dans les paroles, chez Diény, par un besoin continuel de contrarier le «capitaine».

Au surplus, la conversation ne tardait guère à chômer, l’homme du côtre étant devenu moins communicatif que jamais et l’ex-clubman s’étant absorbé en de profondes réflexions, on ne savait à quel sujet.

De son côté, la jeune fille éprouvait quelque gêne à rompre le silence qu’elle sentait chargé d’arrière-pensées.

La journée se passa et la nuit vint. Il fut entendu que les deux hommes veilleraient à tour de rôle, mais que Georgette, mieux entendue aux choses de la navigation, partagerait les quarts de Diény, enroulée dans ses couvertures et couchée sur son matelas.

Or, au cours de cette même nuit, Mlle Kerbrat, somnolente, sentit une légère embardée et jeta un regard rapide sur le timonier d’occasion.

Elle s’aperçut qu’il contemplait Versy endormi, d’un air sombre, avec une fixité farouche qu’elle ne lui avait jamais vue. Il faisait alors pleine lune.

S’apercevant qu’elle l’observait, il sourit, sembla s’excuser, d’un geste, de sa distraction et se reprit à gouverner, l’œil fixé ainsi qu’il convient sur la «corne» de sa voilure...

... De tout le jour qui se passa, coupé de repas sans saveur et de rares paroles, presque hargneuses, Georgette ne cessa de songer à l’expression de Diény!

Qu’y avait-il? Qu’y avait-il eu entre ses compagnons d’aventure? Que s’était-il passé entre eux?...

· · ·

Il était environ cinq heures, le soir de la deuxième journée, lorsque Versy qui, méthodique, faisait, de quart d’heure en quart d’heure, un rapide tour d’horizon, s’écria tout à coup:

--Navire tout là-bas, par tribord devant!

Ses co-passagers tressaillirent et fixèrent des regards avides dans la direction indiquée.

Des voiles et presque toute une coque s’élevaient sur l’horizon laiteux.

L’homme aux bandages «laissa porter», pour couper la route prévue du bâtiment providentiel, qu’on put bientôt mieux distinguer.

Gréé en trois-mâts, peint en noir, avec une ceinture blanche trouée de faux sabords en damier, il naviguait sous ses basses voiles, ses focs et ses huniers seulement, toute la toile supérieure restant bizarrement carguée.

--Drôle de rafiau! grogna Versy. C’est une voilure bien illogique par aussi faible brise surtout. Il devrait avoir tout dehors! M’est avis qu’il ne doit pas être plus pressé que ne l’était l’autre... auquel il ressemble d’ailleurs.

Dans le crépuscule commençant, le trois-mâts approchant avait, en effet, un aspect étrange, singulier, vraiment anormal.

--Comment? fit Georgette frissonnante. Vous croyez que ce serait le même qui causa la perte du Texel?

--Je ne voudrais pas l’affirmer, répondit Versy, la voix grave, mais autant que j’ai pu le voir dans la nuit brumeuse, près de vous, l’autre portait cette même voilure!

«Au surplus, reprit-il, qu’importe que ce soit celui-là ou non; il représente dans nos épreuves une chance de salut unique, et il faut que nous l’abordions.

Sur quoi, la brise ayant faibli, et rendu la misaine inerte, il borda les deux avirons et pria Diény de l’aider...

Tandis qu’ils souquaient à pleins bras, à la rencontre du voilier, celui-ci continuait sa course tout droit, à vitesse très réduite.

Autant qu’on pouvait s’en rendre compte, dans la demi-obscurité, il ne semblait pas manœuvrer!

Personne ne se montrait à bord.

--Il marche tout seul, ce bateau-là! murmura Diény mal à l’aise.

Sans répondre, mais persuadé qu’il faudrait accoster, sans aide, puisque nul ne semblait, à bord, s’apercevoir de leur présence, l’homme du côtre agissait en sorte d’atteindre le trois-mâts par l’étrave, sous la sous-barbe du beaupré.

La coque noire grandit à leurs yeux dans le mystère du soir tombé, muette, impassible, sans vie!

Elle les dominait, maintenant. Ils n’en étaient plus qu’à dix mètres.

--Crions! fit Georgette.

Et tous trois, ils hurlèrent de toute leur force. Mais pas une tête ne se montra curieusement penchée sur la lisse.

D’un sursaut farouche, les deux hommes pesèrent davantage sur leurs rames, désespérément convaincus que, s’ils manquaient leur accostage, ce serait pour eux la fin de tout.

Or, malgré leurs efforts immenses, une risée brusque ayant donné, soudain, un surcroît momentané de vitesse au bâtiment, ils ne purent saisir la sous-barbe et n’atteignirent la coque sombre qu’à mi-chemin de l’arrière.

A présent, le bordage filait devant leurs yeux, haute muraille lisse, sans une saillie où s’accrocher. Allait-elle donc passer ainsi, narguant la chaloupe qu’elle frôlait? Allaient-ils devoir retomber dans leur solitude marine pour périr dans le désert d’eau?

D’un bond, Versy s’était rué à l’avant de l’embarcation. Il sentait son espoir s’enfuir sous ses mains blessées, douloureuses. C’était en lui un désarroi qu’il n’avait jamais ressenti.

--Oh! du trois-mâts! Oh! du trois-mâts! A nous! Au secours, bande de lâches!

Toujours pas la moindre réponse.

L’arrière approchait. Il comprit que tout à l’heure il n’y aurait plus rien, là, plus rien... que la coque allait s’évanouir dans la nuit et que, cette fois, c’en serait fait d’eux!...

Une espèce de frénésie délirante s’empara de lui.

Il vociférait il ne savait quoi, des supplications, des injures, lorsque son poignet rencontra un bout de cordage qui pendait.

Il saisit ce bout de filin qui était peut-être le salut, s’y cramponna à pleines mains malgré la cuisson des brûlures. Et, tous muscles bandés, il parvint enfin à l’amarrer au pied de la misaine dans le canot.

--On l’a! On le tient! s’écriaient Diény et Georgette. On le tient!

Versy se laissa choir près d’eux et ils demeurèrent accablés en quelque sorte par la joie.

· · ·

A présent, le canot suivait en remorque l’étrange voilier sur lequel aucune existence ne s’était encore révélée.

Et chose plus singulière encore, le gouvernail ne bougeait pas, comme s’il eût été amarré...

Angoissés, dans la nuit complète, les naufragés prêtaient l’oreille, sans pouvoir surprendre aucun bruit autre que ceux de l’eau clapotant, des poulies chantant, de la membrure craquante... Rien qui annonçât un souffle de vie à bord de l’incompréhensible nef.

Avec un frisson secret, chacun des trois compagnons se demandait s’il n’était pas la proie d’un cauchemar, si c’était bien là un navire et non pas un fantôme de navire!

Mais non, ils étaient éveillés. C’était bien du bois qu’ils tâtaient quand, se halant au moyen du cordage, ils se rapprochaient de la poupe pour s’assurer de sa réalité!

Le plus impressionné des trois était sans conteste Diény. Georgette l’entendit murmurer d’une voix mal affermie dans les ténèbres:

--Mon Dieu, où nous entraîne-t-il?...

Et, tout à coup, un faible cri s’étrangla dans la gorge de la jeune fille.

Dans un faisceau de lumière lunaire filtrant entre deux nuages et qu’on eût dit émané de quelque céleste projecteur, un nom venait d’apparaître sur le tableau d’arrière: Fliegende Holländer.

--Oh! fit-elle, le Hollandais Volant!

Et sa voix s’éteignit dans un soupir de crainte. Debout dans l’embarcation, elle considérait l’inscription, les yeux agrandis.

Le récit du pauvre Van Noppen lui revenait à la mémoire.

Elle se demanda un instant si le Vaisseau Fantôme n’avait pas puni le bon capitaine de l’avoir évoqué devant des profanes... Et elle se laissa retomber sur le banc de nage, frémissante, regardant à la lueur pâle de Séléné le visage effaré de Diény et ses mains qui tremblotaient...

Plus ému aussi qu’il n’eût voulu l’avouer, Versy se décida cependant à agir.

Une fois de plus, il ramena le canot en contact avec la poupe du trois-mâts, puis, se hissant à bord par la force des poignets au moyen de la remorque, il escalada la lisse et disparut.

L’instant d’après, il reparaissait, penché sur le couronnement.

--Venez, disait-il. Je vais vous aider. Vous n’aurez aucune peine!

Il leur jetait en même temps un autre cordage, passant par un triple palan et qui était l’écoute du gui.

Diény et Georgette hésitaient à quitter l’asile du canot mais la jeune fille se domina, domina sa peur la première et s’assit dans le nœud de chaise que l’homme du côtre, toujours habile, malgré les brûlures de ses mains, avait fait au bout du filin.

En un clin d’œil, il eut halé sa compagne jusqu’au couronnement.

Elle fit effort pour être ferme, et malgré son appréhension, prit pied sur le pont mystérieux.

A cette vue, Diény comprit qu’il commençait d’être ridicule et il embarqua par la voie que lui avait tracée Versy.

Alors, du gaillard d’arrière vide, rassemblés autour de la barre, où ne veillait nul timonier, ils inspectèrent le pont désert.

Sous la lueur de la lune, un peu moins parcimonieuse, il leur parut que tout semblait relativement en ordre à bord, quoique, en fait assez mal tenu..., à l’exception du beaupré fracassé et tout en «pagaille».

Ce dernier point corroborait la supposition de Versy que le Fliegende Holländer était l’abordeur du Texel.

Fait manifeste, ce beaupré était resté exactement tel qu’après la collision. Nul n’y avait certainement tenté la moindre réparation.

C’était donc que le bâtiment était veuf de tout son équipage, qu’il se trouvait abandonné. Cependant, la barre en était attachée et soigneusement!

Nerveux, se retournant souvent, comme au sentiment d’une présence mauvaise, invisible derrière eux, ils descendirent sur le pont.

Mais ils ne voyaient en tous sens qu’un espace de planches mal «briquées», des agrès lovés en dépit de tous les usages maritimes, des voiles qui faseyaient parfois, comme il arrive fatalement lorsque la barre n’est point tenue.

Un capot s’offrait découvert. Ils se penchèrent sur la descente. On n’y entendait aucun bruit, mais ils ne se hasardèrent pas à s’enfoncer dans cette gueule noire, cette obscurité inconnue.

La solitude leur pesait. Mal à l’aise, ils finissaient par se croire entourés, cernés des spectres d’un équipage défunt.

Ils allèrent ainsi vers l’avant, virent un second capot fermé, ne se risquèrent pas à l’ouvrir et revinrent à la dunette les nerfs littéralement malades.

Alors, épuisés de fatigue, ils s’assirent sur une écoutille aux panneaux pleins surélevés.

Un temps, ils restèrent silencieux et puis Versy prit la parole à mi-voix, en chuchotant presque:

--Il fera jour demain, dit-il, et le mystère s’éclaircira. Les ombres ne sont pas à craindre. Seuls les hommes sont redoutables. Il nous faut réagir tous trois contre notre commune tendance à trouver ce trois-mâts bizarre.

«Quelle que soit son étrangeté, c’est un solide bâtiment que nous avons sous nos semelles.

«Nous n’allons pas stupidement renoncer à pareil abri pour regagner notre chaloupe et nous livrer, de cœur léger, à tous les hasards de la mer!

«Demain, notre situation nous paraîtra sûrement plus claire et nous pourrons l’envisager de sang-froid afin d’en tirer autant d’avantages que possible. Comptez sur moi. De mon côté, je voudrais bien pouvoir faire fonds en tout cas sur M. Diény. Il me paraît trop facile à abattre ou à effrayer!

Le prospecteur se redressa, apparemment piqué au vif et c’est d’un ton presque agressif qu’il répondit:

--Sachez, monsieur, que si j’ai pu être affecté par nos diverses vicissitudes, plus peut-être que vous, il est vrai,--parce que j’en ai plus souffert--je n’ai, du moins, peur d’aucun homme! Tous ceux qui eurent affaire à moi ont pu s’en convaincre aisément.

--Tant mieux alors, reprit Versy non sans une ironie légère.

Et Georgette sentit s’attiser l’animosité qui couvait entre ses compagnons d’aventure.

La nuit se prolongea longue, longue...

Sans redouter rien de précis, l’homme du côtre ne voulait pas se laisser aller au sommeil. Diény, lui, demeurait nerveux et la jeune fille, quoique accablée, ne parvenait pas à dormir sur le mince matelas retiré de la chaloupe à son usage, en même temps que les provisions et les instruments, par Versy.

Vers l’aube, pourtant, leur lassitude était telle, qu’insensiblement ils furent saisis d’une somnolence qui finit par les terrasser.

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