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CHAPITRE XV

CE QUI TOMBE QUELQUEFOIS D’UN MAT

Plus des trois quarts de la journée s’étaient passés en vaines recherches entreprises par tous les forçats, sur les ordres de Poil de Brique, afin de découvrir le chat, recherches manquant d’enthousiasme, effectuées peureusement.

A mesure que le soir venait, une terreur réelle s’insinuait dans l’âme trouble de l’homme-gorille.

Ivre à moitié--ayant trop bu pour se redonner du courage--il s’en était venu trouver Duroc qui, le vent fraîchissant, avait dû reprendre la barre des mains inhabiles de Surain.

--C’te chat, j’te dis que je l’ai vu, mon vieux, vu se changer en diable.

--En diable? fit René complaisant, enchanté au fond qu’il était des ravages produits par les actes de son mystérieux allié dans l’esprit obtus du forçat.

--En diable, tu sais comment qu’ c’est fait. J’ai pas dit en locomotive. Faut-il que tu sois bête, cousin, si t’as pas compris, en diable quoi!... Un chat qui devient diable, tu piges... Tout le monde voit ce que ça fait. Et puis oui... oui... ce client-là je l’ai vu... vu... que je te dis... et j’ai pas les yeux dans ma poche... je l’ai vu redevenir un chat. Un chat-diable, je crois que c’est clair. Faut bien qu’il ait été un diable puisqu’il a empêché mon coup de... de revolver de partir.

Ayant terminé cette histoire qui l’épouvantait, il s’en fut la ressasser avec les autres qui, la nuit à peine tombée, s’étaient enfermés craintivement, claquemurés dans le poste avant...

... Tandis que le trois-mâts penché, donnant parfois une bande sérieuse, fendait les flots plus agités, que les craquements s’accentuaient, que les vagues claquaient plus sec, Duroc entendait les voix fausses, discordantes des hommes d’évasion monter en une chanson brutale.

Sans doute chantaient-ils pour tâcher de se donner du cœur au ventre et pour essayer d’oublier la menace qu’ils sentaient planer superstitieusement sur eux...

Ils cognaient du poing et du pied quelquefois pour marquer le rythme, recommençaient certain couplet qui leur plaisait, plus que tel autre, acclamaient la fin d’un ensemble par des vociférations...

Puis pour un temps, les chants cessèrent. Rien ne parvenait à Duroc depuis un quart d’heure environ, quand il entendit, de nouveau, s’élever des voix tumultueuses. Une discussion avait dû naître, passionnante, certes, car toutes ces voix montaient violentes et coléreuses.

Et ce furent les accents plus hauts d’une dispute furieuse, acharnée.

Trois voix dominaient le débat: le rugissement de Poil de Brique, le fausset aigu de Bougras qui répétait à l’ordinaire «faut le crever, faut le crever!» et un autre organe, sombre basse que René crut bien reconnaître, mais qu’il ne put identifier.

Sur quoi tous les membres de la horde se mirent à attraper Jarbé en l’accablant d’injures boueuses.

Au clair de lune, Duroc le vit sortir du poste clopin clopant, aller en hâte à la cambuse et en ressortir, trébuchant, sous le poids d’une tourie de rhum avec laquelle il disparut à nouveau dans l’antre fétide.

Des hourras saluèrent son entrée et des rires et des railleries.

René eut l’intuition nette que quelque chose avait changé l’humeur versatile des forçats. Quelque chose s’était produit sûrement à son désavantage.

Il eut le pressentiment ferme d’un nouveau danger immédiat.

Le temps passait.

Fort inquiet de ne rien savoir de précis, l’ancien médecin de marine se rassurait en caressant dans sa poche la crosse quadrillée du pistolet automatique!

N’importe quelle réalité lui eût parut bien préférable à cette attente d’événements pour ainsi dire imprévisibles.

Puis, il y eut encore dans le poste un cri, un tumulte de bataille, des injures, des malédictions...

Peu après, la porte s’ouvrait, donnant passage à un cortège de bandits ivres qui marchaient, faisant des gestes mal assurés et braillant on ne savait trop quelle atroce Marseillaise de bagne.

Derrière les quatre ou cinq premiers, Gourioux et Gaconnet portaient un corps inerte que Duroc reconnut, malgré la distance, pour celui de Carrucho.

Puis vinrent Épaulard et Buteau portant un autre corps et cette fois il parut à l’ex-médecin qu’il voyait ballotter la tête monstrueuse de Poil de Brique.

Les forçats étaient parvenus à la muraille du navire.

Leleux et Trucy se joignirent à ceux qui portaient l’égorgé, Surain et Mirlitaux à ceux qui portaient le grand homme-gorille. Les deux groupes sinistres de quatre hommes balancèrent chacun son cadavre, tandis que Leparvein chantait, imitant les sauteuses de corde.

--A une... A la deu...sse. A la troi...sse!

Simultanément, les deux corps franchirent le rebord de la lisse, parurent, pendant quelques instants, s’immobiliser dans l’espace, puis retombèrent du même coup dans l’eau noire qui les engloutit...

Là-dessus l’affreux Mirlitaux dessina une caricature de bénédiction solennelle, puis tous s’en retournèrent au poste, du même pas mal assuré, en bramant une parodie--odieuse--du de profundis!

Duroc sentit s’accroître en lui son inquiétude de tout à l’heure...

La présence de Poil de Brique, chef redoutable et obéi--bien qu’il fût une canaille finie,--présentait une garantie de discipline, d’ordre relatif...

On pouvait se fier à lui, du moins dans une certaine mesure.

Tandis que sa mort annonçait l’avènement de l’anarchie, d’une ère de folie déchaînée!

Une bordée de hurlements suivis d’injures et de railleries fit à nouveau jaillir Jarbé de l’antre de la horde forcenée. Il recommença sa navette, entre le poste et la cambuse.

Ainsi cette bande d’anthropoïdes n’avait pas encore assez bu?

Et qu’attendre d’êtres pareils à ce point saturés d’alcool, de cet alcool qui fait voir rouge, qui réveille dans l’âme des brutes les plus effroyables instincts?

Dès cet instant, l’âme en alerte, Duroc se tint sur le qui-vive, attendant les événements, pleinement décidé à tirer à la moindre esquisse de menace...

Mais le vacarme s’apaisa, peu à peu, dans le poste avant. Sans doute les ivrognes meurtriers, abrutis par leur beuverie, s’étaient-ils enfin endormis.

Une heure passa, une autre encore, sans apporter le moindre bruit.

Et puis soudain, au clair de lune, Duroc vit une forme sortir prompte et furtive du poste avant, se couler vers l’ombre des pavois.

Des mouvements vaguement aperçus lui permirent de suivre, à l’estime, la progression de l’être qui devait ramper vers la dunette avec de grandes précautions.

Il fit craquer son pistolet et se tint tout prêt à tirer.

Mais pourtant, avant de faire feu, il jugea utile d’adresser une sommation sans équivoque:

--N’avance pas, ou je te brûle.

La forme eut un brusque mouvement de retraite, puis une voix rauque et qui sifflait d’être contenue, lui lança:

--Tire pas, N... de D... C’est en ami que je m’amène.

--Qui es-tu?

--Jarbé. En ami que je viens comme je te l’ai dit. J’ai du pas banal à t’apprendre!

--Avance, mais je t’avertis qu’au premier soupçon de traîtrise, ton compte serait bon, mon bonhomme.

L’estropié escalada l’échelle qui menait au gaillard.

--Crains rien, fit-il, je suis venu parc’ que les choses vont mal pour toi... L’ frère que t’avais fait mettre aux fers est dans le poste avec les autres depuis que la nuit est tombée. C’est Mirlitaux, qui lui portait à bouffer, qui l’a fait monter et sais-tu ce qu’il leur a dit?

--Non, fit Duroc qui s’en doutait.

--Eh bien, Toubib... que t’as jamais buté personne, comme tu prétends, pas plus Landru, c’est t’y comme ça? que le frère de la demoiselle, puisque c’est lui qui les a tués. Et il en racontait, mon vieux, que les autres en étaient babas.

«--Si vous croyez, qu’il dégoisait, qu’il vous conduira à bon port, c’est qu’ vous êtes joliment gourdes! Il ne cherche qu’à vous endormir, pour vous coller entre les pattes de la police américaine. Faut lui faire son affaire sur l’heure.»

«Alors Poil de Brique lui a dit: «On voit bien que tu lui en veux, mais qu’est-ce qui prouve que tu jactes vrai. Et puis même si t’avais raison, une fois qu’il ne sera plus là, qui qui conduira le baquet?»

«Ça a fait réfléchir les ceusses qui voulaient t’suriner tout d’suite.

«Ils ont convenu qu’il serait bien temps de t’expédier ad patres quand on n’aurait plus besoin d’toi.

«Seulement on te tiendrait à l’œil, on t’aurait toujours en méfiance, sans te laisser voir cependant qu’on avait d’la doutance sur toi.

--Et puis ensuite? pressa Duroc, dont l’inquiétude s’augmentait, car Diény menant les forçats serait un adversaire redoutable...

--Ensuite, pt’ête qu’il n’y aurait rien eu, si Poil de Brique préoccupé n’avait pas passé par mégarde le dos tourné à la couchette où qu’était pieuté Carrucho.

«Avant qu’on ait même pu crier, le Corse lui plantait son couteau jusqu’au manche entre les deux épaules.

«Le rouquin a juste eu la force de jeter l’autre sur le plancher et de lui défoncer la tête d’un grand coup de talon ferré et puis il est tombé dessus...

«... T’as dû voir comment qu’ils ont fait pour les balancer dans la flotte, poursuivit Jarbé reniflant, et entendre leur raffût après...

«... Ils étaient toujours pas d’accord à ton sujet, mais à présent, ils sont toute la bande ivres morts, y compris ton fameux Diény.

«Tu peux compter qu’ils en ont tous pour le moins jusqu’à d’main matin à cuver leur schnick et leur rhum. Ce qui fait qu’ j’en ai profité pour m’amener avec toutes les armes que j’ai pu mettre la main dessus.

--Mais, fit l’ex-médecin de marine, je comprends mal quel intérêt tu as à te mettre de mon bord et à trahir tes camarades.

Le bancroche renifla encore.

--Mes camarades? D’abord et d’une, depuis que je suis avec eux, ces sagouins-là n’ont pas cessé de me traiter pire que la crotte... Je ne suis qu’un faux-monnayeur et j’ai jamais tué personne. Alors tu penses qu’ils me méprisent et comme j’ai pas beaucoup de force, ils me martyrisent tout le temps. Les coups que j’ai pu recevoir sans oser jamais me défendre!...

«Et de deux, tu me bottes «Toubib»; je sais pas si t’es innocent, mais t’es un gars à la redresse. Je suis sûr que tu es capable de tenir tête victorieusement à cette bande de malvats... surtout toi armé et eux point.

«Et puis de trois... Il y a la môme... J’ai eu une sœur que j’ai aimée. J’aurais préféré la tuer que de la voir tomber aux griffes d’une bande de fauves comme ces gars-là. Qu’est-ce qui lui arriverait, Toubib, à la petite demoiselle si des fois t’étais descendu?

«Tu les aurais entendu dire et dire ton Diény, tiens, sur elle, ce qu’ils en feraient quand ils t’auraient expédié chez les requins, que t’en aurais le poil debout...

--C’est bien ça, Jarbé, fit Duroc, en tendant sa main à l’infirme. Écoute, si nous en réchappons, tu n’auras plus à te soucier des moyens de gagner ta vie. Va vite chercher les armes, maintenant, que nous nous mettions en défense.

L’instant d’après, le cuisiner revenait porteur d’un fusil, d’une excellente carabine à répétition, toute chargée ainsi que d’un autre pistolet.

Posséder un tel arsenal rassurait sérieusement Duroc.

De l’espèce de forteresse que constituerait la dunette, les échelles une fois enlevées, lui, Jarbé, au besoin Georgette, sans compter l’allié mystérieux, pourraient certainement «tenir» et repousser bien des assauts.

Sans surseoir, l’ancien médecin sautait au bas de la dunette, courait à la porte du poste qu’il condamnait solidement au moyen de la barre de fer servant à la clore par gros temps et qu’on maniait de l’extérieur.

Puis, ayant hissé les échelles à l’aide d’un palan frappé sur le collier d’artimon, il installait avec Jarbé des espèces de «mantelets» constitués de portes, de matelas, de caisses vides enchevêtrées tout le long de la balustrade... mantelets à peu près à l’épreuve de projectiles venus du pont et derrière lesquels, à genoux, on pourrait tirer à coup sûr!

... La nuit se passa sans alerte et le petit jour se leva sans qu’ils eussent été attaqués.

Par malheur, la brise faiblissait, les voiles faseyaient ou pendaient, lamentables, le long des vergues; le trois-mâts n’avançait qu’à peine.

Enfin, le soleil poudroya dans la légère brume matinale et la mer s’aplatit encore sous l’influence du calme mouche. Duroc alla prévenir Georgette qui, vaillante à son habitude se comporta presque gaiement dans cette atmosphère de bataille. Et ce fut d’un air assuré qu’elle prit le fusil à deux coups, plus léger que la carabine, et dont son cousin savait bien qu’elle ferait excellent usage.

Du temps passa, mis à profit par le trio des «défenseurs» de la dunette pour s’abriter de plus en plus efficacement contre le feu d’agresseurs possibles...

La situation était bonne, stratégiquement parlant du moins, mais elle présentait, d’autre part, un inconvénient capital: les assiégés étaient sans vivres...

Et si le calme persistait, ne devraient-ils pas succomber à la famine avant d’avoir gagné les parages où croisaient les destroyers américains qui surveillaient la contrebande!

Duroc gouvernait de son mieux, en profitant des rares risées intermittentes qui ridaient légèrement la surface de l’eau, quand, très tard dans la matinée, des cris de colère éclatèrent subitement dans le poste avant.

Il y eut un remue-ménage confus, suivi d’un grand tapage. Les hommes d’évasion attaquaient la porte fermée à coups de hache.

Amarrant hâtivement sa barre, René fut à la barricade improvisée au moment même où, les vanteaux tombant en pièce, une dizaine de forçats se ruaient en vociférant au dehors!

--Feu! tous ensemble! commanda-t-il en épaulant la carabine.

Et la salve surprit à tel point les assaillants, qu’éblouissait d’autre part le soleil très vif, qu’ils se rengouffrèrent aussitôt en désordre dans leur abri.

Deux d’entre eux devaient être touchés car, pendant les heures qui suivirent, on entendit monter les plaintes alternées de deux voix geignardes.

Ce fut d’ailleurs la seule alerte à se produire dans la journée.

A midi, Duroc avait fait--des plus minutieusement--le point, par manière de déjeuner, et constaté, non sans ennui, que le bâtiment se trouvait à cent vingt milles de Charleston...

L’après-midi parut maussade, toute chargée d’appréhension. La faim et la soif éprouvaient sérieusement les assiégés.

Vers les quatre heures, le temps changea. Bien que la brise fut restée faible, très faible au niveau de la mer, le ciel se couvrait de nuages. Et cependant le baromètre n’avait baissé que légèrement.

A moins d’une chute brusque, il semblait que l’on n’eût rien à redouter pour le moment des éléments. On n’en eût pu dire autant des hommes.

Malgré la sévère leçon que leur avait value, d’emblée, leur tentative du matin, les bagnards, menés par Diény, n’étaient pas gens à digérer aussi facilement leur échec. Et l’esprit de l’ex-clubman contenait assez de ressources pour qu’on fût contraint de rester perpétuellement sur le qui-vive.

Sous quelle forme, dans quel instant reprendraient les hostilités?

Quelle traîtrise méditaient les fauves, écumant là-bas dans leur fosse!

Pour comble, à un bref crépuscule succéda soudain une nuit noire. Les nuages amoncelés au ciel masquaient la lune et les étoiles. Le navire semblait avancer à travers de grands voiles funèbres. Et l’obscurité trop opaque se faisait méchamment complice des bagnards en rupture de ban.

Les trois compagnons réfugiés sur le rouff du gaillard d’arrière veillaient attentifs, sans parler, afin d’écouter mieux la nuit, les yeux déjà las de vouloir en percer les ténèbres denses.

Et cette soif qui lancinait... Et cette faim qui commençait à les faire presque défaillir?

Au moindre craquement, au cri aigre d’une poulie, leur corps se bandait et ils serraient fébrilement la crosse ou le fût de leurs armes, cherchant quelque but à leurs coups.

Mais tout retombait aussitôt dans un silence plus épais.

--Écoutez! fit soudain Georgette.

Tous trois crurent alors percevoir comme un lent frôlement de pieds nus, mais qui s’effaça aussitôt et plus rien ne fut perceptible.

--Georgette, fit doucement Duroc, vous êtes bien nerveuse, mon amie; mieux vaudrait, si vous m’en croyez, que vous alliez vous reposer quelques instants sur des coussins que nous vous aménagerons. Nous n’en veillerons, tous deux, que mieux, sans risque de nous gagner cette nervosité contagieuse... Je vous promets qu’en cas d’alerte, je vous appellerai aussitôt.

La jeune fille s’était levée et, sans répondre, elle avait fait irrésolument quelques pas dans la direction de l’arrière quand, tout à coup, elle tressaillit.

Quelque chose l’avertissait qu’il y avait quelqu’un derrière elle.

Oui, quelqu’un!

Elle se retournait hâtivement quand elle se sentit étreindre par deux bras vigoureux.

Au même instant, deux bruits de chutes retentissaient à côté d’elle, bruits de corps tombant sur le pont.

Sa surprise fut telle que son doigt pressa, de façon instinctive, la gâchette de son pistolet, arme qu’elle avait, de préférence au fusil, adopté cette nuit.

A la lueur qui raya l’ombre, elle eut le temps de voir Duroc et Jarbé tombés sur les planches où se dressaient deux autres silhouettes.

--René! appela-t-elle éperdue, dans une indicible épouvante.

--Oui, tu peux l’appeler, ton Duroc, gouailla la voix grasse de Diény. Il a son compte, ton terre-neuve! A présent, je te tiens, ma fille! Si tu crois que l’on m’a comme ça!

Horreur, c’était Diény, Diény qui la maîtrisait de la sorte, paralysant sa résistance, ce Diény qui l’épouvantait désormais plus, à lui tout seul, que la horde des hommes d’évasion!

Elle se jugea vraiment perdue, mais se débattit, néanmoins de toutes ses forces appréciables.

--Diablesse! s’écria l’assassin. Je n’en viendrai jamais à bout. Un coup de main ici, Bougras.

Celui des forçats qui avait abattu Duroc et Jarbé accourut à la rescousse.

Et vers l’avant on entendait les cris des autres hommes d’évasion qui se ruaient pour la seconde fois à l’attaque de la dunette.

René, blessé ou mort peut-être, les bandits ne rencontreraient aucun obstacle désormais au déchaînement de leurs instincts.

Qu’adviendrait-il de la jeune fille entre les griffes de ces monstres?

Plutôt la mort immédiate.

Et, farouche, elle mordit au cou le bagnard qui la ceinturait, comptant qu’aveugle de colère il la frapperait du couteau qui avait dépêché Duroc.

Et, de fait, rugissant de rage, l’homme d’évasion levait sa lame, mais avant qu’il eût pu l’abattre, une masse noire dégringolait d’une basse vergue sur ses épaules.

Deux coups de feu claquaient tout proches.

Et les oreilles assourdies, légèrement brûlées par la flamme, à la faible lueur qui filtrait à présent d’entre les nuages, Georgette voyait ses assaillants s’écrouler l’un par-dessus l’autre.

Une sorte de démon bondissant avait saisi la carabine à répétition tout armée, tombée à côté du médecin, et déclanchait un tir fauchant sur la horde qui accourait.

La lumière s’accentuant toujours, la jeune fille put voir trois hommes pirouetter et choir sur le pont, tandis que les autres faisaient une volte-face instantanée et fuyaient vers le poste avant.

--Cette fois, ils ne leviendlont plus, mamoizelle! faisait une voix un peu nasillarde que Georgette, stupéfaite, reconnaissait immédiatement pour celle de Chang, le boy chinois de son pauvre frère.

--Chang! fit-elle. Tu tombes du ciel?

--Pas tout à fait. Du mât seulement, répondait le Céleste, d’en haut, du grand cacatois, mamoizelle.

Et comme sanglotant maintenant sous l’effroyable secousse nerveuse, elle se lamentait:

--Mon bon Chang, ils ont tué M. René.

Il la rassurait rapidement après s’être penché sur Duroc qui gisait toujours sans mouvement:

--Non, le cœur bat bien, mamoizelle.

Et puis, découvrant la blessure, il ajoutait:

--Pas glave du tout, monsieur Lené avoil eu chance...

Le couteau s’était arrêté, hasard heureux, sur l’omoplate et l’ex-médecin n’était qu’évanoui sous la force du choc, le lancinement de la douleur...

· · ·

Une heure plus tard, convenablement pansé par les soins du Chinois qui décidément paraissait fort habile à cette besogne, Duroc, étendu sur le flanc au creux d’une couche improvisée, écoutait l’ancien boy conter ses aventures les plus récentes...

Tout nouvellement embauché en qualité de cuisinier à bord du trois-mâts hollandais, il avait pu échapper, seul, au massacre de l’équipage en se réfugiant dans les mâts.

Caché au creux d’une voile ferlée à demi du grand cacatois, hauteur où les hommes d’évasion ne s’étaient point aventurés, à l’exception d’un seul pourtant, il avait pu s’en faire une sorte d’habitacle assez confortable.

Il avait bien été contraint de tuer celui--Beaucanson--qui l’avait découvert là-haut.

--Fallait qu’un de nous deux soit molt, alols Chang amait mieux c’êtle lui...

Il n’en avait point de remords.

--Tous méchants ces vilains hommes-là. L’en voulaient tous à la pauvle chatte qui m’avait suivi dans les velgues palce que j’avais plis l’habitude de la noullil à ma cuisine... Mais bêtes aussi, supelstitieux. Avoil jamais pu me pincer quand la nuit je plenais leul vivles et avoil plis Chang poul un diable!...

Il avait reconnu Duroc et Georgette et aussi Diény, au matin qui avait suivi la nuit de leur embarquement, mais il avait vainement cherché à entrer en relations avec l’ex-médecin de marine.

Chaque fois qu’il l’avait essayé, quelque incident s’était produit qui l’avait empêché de mettre son projet à exécution.

Mais il n’avait jamais cessé de veiller sur les deux cousins et notamment cette nuit même, comprenant que les circonstances étaient graves, il s’était tenu, préparé à intervenir immédiatement, dans les basses vergues, jugeant que son intervention pourrait être bien plus efficace d’être complètement imprévue.

Jarbé et Bougras étaient morts et Diény sérieusement blessé.

Chang l’eût envoyé froidement rejoindre à la mer les cadavres des deux forçats dont il s’était débarrassé sitôt après avoir achevé son récit, si Georgette n’avait insisté--oh nature pitoyable des femmes!--pour qu’il transportât l’assassin, par l’échelle du rouff, dans la «chambre» et l’y couchât sur l’un des cadres.

Aux vêtements trempés de l’ancien prospecteur, à ceux de Bougras, Duroc et Chang avaient compris que ceux-ci avaient dû se mettre à la nage, sous le gaillard, afin de gagner la dunette et y pouvoir prendre à revers les défenseurs insoupçonneux d’une «ruse de guerre» aussi hardie.

· · ·

Entre temps, l’aube était venue.

Sans chef, découragés sans doute par leurs deux échecs successifs et les pertes qu’ils avaient subies, les forçats, dans le poste avant, se tenaient littéralement cois. D’ailleurs, Chang leur avait crié de sa bizarre voix nasillarde que quiconque d’entre eux montrerait seulement le nez à l’ouverture serait salué d’une balle.

Et cette voix qu’ils n’avaient jamais entendue avait dû, sûrement, les frapper d’une nouvelle terreur!

Vers cinq heures, la brise se levait, la mer devenait clapotante, le trois-mâts, barré par Georgette, qui avait fréquemment, jadis, gouverné le yacht de son oncle, labourait à bonne vitesse la houle courte que frangeaient parfois de légers moutonnements d’écume.

Et quand le soleil apparut, on vit monter une fumée, puis une longue traînée s’étaler dans la direction du nord-est.

Bientôt, un contre-torpilleur laissait voir sa coque élancée, sous le noir tourbillon sorti de ses quatre cheminées obliques.

L’instant d’après, Chang hissait à bloc de la vergue d’artimon, sur les instructions de Duroc, les deux pavillons N. et C. pris dans le coffre de timonerie et qui constituent le signal de détresse international...

ÉPILOGUE

Six mois plus tard, René Duroc, réhabilité, épousait Georgette Kerbrat à Saint-Malo.

Leur vie s’écoule principalement dans un vieux manoir de Bretagne. Chang y fait figure d’intendant. La chatte noire paisible y engraisse sous le sobriquet de «Fantôme» élevant des portées de chatons.

Quant à Diény il peut, au bagne, cultiver--autant qu’il lui plaît--les connaissances commencées sur le Fliegende Holländer.

FIN

IMPRIMERIE FRANÇAISE DE L’ÉDITION, 12, RUE DE L’ABBÉ-DE-L’ÉPÉE--PARIS Ve.

RELIURE: MODÈLE DÉPOSÉ.

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