‹ Le trois-mâts fantômeChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

GEORGETTE AU PLACER

A Paris, dans une pieuse pensée, Georgette avait résolu de ne pas quitter l’hôtel où, de son vivant, l’oncle Labru s’était plu à accumuler et à classer sa merveilleuse collection de tableaux, de meubles et d’objets d’art qui faisait l’admiration des connaisseurs.

Ayant toujours vécu en famille, principalement, elle n’avait guère d’amis à voir et, fidèle à son deuil, s’ennuyait, seule au fond de la maison devenue bien trop grande pour elle.

A présent qu’elle n’avait plus un oncle bien-aimé à choyer, l’orpheline semblait consacrer toute sa pensée à son frère aîné, auquel elle avait toujours voué une tendre affection que l’absence n’avait fait qu’accentuer encore.

Songeait-elle toujours à René Duroc, à son ancien fiancé? Personne n’eût pu discerner la nature de ses sentiments à cet égard. S’il arrivait qu’on parlât devant elle du médecin de marine devenu forçat, l’expression que revêtait aussitôt son visage avertissait l’indiscret qu’il se fourvoyait, et l’on changeait bien vite de conversation.

Les dernières nouvelles de Georges Kerbrat, toutes débordantes d’amour fraternel, inquiétaient la jeune fille par leur ton mélancolique. L’ex-administrateur colonial n’y faisait qu’à peine allusion aux accès de fièvre qui l’avaient saisi dès Cayenne sans plus cesser de le poursuivre tout du long de la montée par la rivière et à travers la forêt. Mais il ne parlait de cet humide chaos de verdure surchauffée qu’avec une sorte d’horreur superstitieuse... et, lisant entre les lignes avec l’étonnante pénétration des femmes, Georgette sentait bien que Georges était plus préoccupé de l’état de sa santé qu’il ne voulait le laisser entendre.

Elle se demandait si elle n’avait pas eu tort de pousser son frère à partir, bien que, jusqu’à l’époque de son embarquement pour le pays de l’or, il se fût toujours montré robuste. On sait la terrible influence de ces climats sur certaines natures. N’eût-elle pas mieux fait de se remettre à Diény du soin de leurs intérêts? De mauvais pressentiments l’habitaient à demeure, à présent. Des avertissements, venus elle ne savait d’où, lui disaient qu’elle ne reverrait plus son cher Georges...

Aussi, le jour qu’elle reçut de Cayenne un câblogramme à son adresse, la femme de chambre qui le lui avait apporté la vit pâlir, chanceler et chercher d’instinct le soutien de la cheminée, avant même qu’elle ne l’eût ouvert. La sinistre nouvelle, Georgette la lisait à travers le papier. Dès cet instant, elle sut que, désormais, elle restait seule au monde.

Ce qu’elle lut lui fit l’effet d’une répétition:

Mademoiselle, j’ai le chagrin de vous apprendre la mort de votre cher frère et de mon grand ami Georges Kerbrat, tué par un soi-disant Sorcier Blanc, forçat évadé qu’il avait été consulter au fond de la forêt, dans le pays des Oyampis, sur le versant sud des monts Tumuc-Humac. De tout mon cœur avec vous dans votre grande peine. Lettre suit.

Annibal Diény.

· · ·

Après quelques jours de prostration, le tempérament énergique de Georgette reprit le dessus. En attendant la lettre de l’ami qui lui devait donner des détails sur la fin de son frère, elle prit courageusement toutes ses dispositions pour se rendre en Guyane au plus vite.

Libre de tout lien, elle entendait ne rien négliger pour retrouver, atteindre et punir l’assassin de Georges Kerbrat...

Un peu plus de trois semaines après le câblogramme, elle recevait une lettre où Diény lui contait les abominables circonstances dans lesquelles l’ancien administrateur avait trouvé la mort. Moins affirmatif que dans sa dépêche, il se demandait s’il fallait attribuer cet assassinat au fameux sorcier blanc ou au boy chinois Chang, disparu lui aussi, ou encore à une collusion criminelle entre l’infidèle serviteur et l’ancien forçat?

Elle sut bientôt cette lettre par cœur et, à longueur de jour, elle en étudiait les appréciations, qu’elle discutait en soi-même, pour tâcher d’arriver à une opinion raisonnée et probable.

· · ·

Pour elle, toute la traversée entre Saint-Nazaire et la Guyane se passa en conjectures.

En débarquant à Cayenne, elle ne s’étonna nullement de n’y point trouver Diény... qu’elle n’avait pas prévenu de son arrivée et qui, d’ailleurs, privé de son collaborateur, ne pouvait sans doute plus guère quitter la surveillance du «placer», désormais en pleine activité.

A peine reposée, elle s’occupa activement, avec l’aide des autorités locales, d’organiser une expédition qui la conduisit aux Tumuc-Humac, nullement effrayée de se trouver seule avec des hommes qu’elle s’entendrait à commander, elle n’en doutait point.

Le personnel de pagayeurs et de porteurs fut d’autant plus aisément recruté qu’elle se montrait large sur la question des salaires.

Puis il fallut fréter une tapouille pour gagner Saint-Laurent du Maroni où l’on se procurerait les pirogues nécessaires.

La perspective de ce voyage de plus de quatre cent cinquante kilomètres sur un fleuve encombré de récifs et bouleversé de rapides, puis à travers la forêt vierge ne l’arrêta point, car elle était vigoureuse, énergique et rompue aux sports utiles:

--Femme béqué-là, disaient les nègres avec admiration, l’a peu’ de ’ien, missié. Pas peu’ l’eau, pas peu’ fièv’, pas peu’ caïmans, ni se’pents, ni ma’inguouins... Peu’ de ’ien, moi vous dis, missié, pas même peu’ z’hommes!... Ça joliment bouave, pou’ tit’ moune tcha-tcha!

Et elle fit comme elle avait dit.

Le voyage en tapouille jusqu’à quatre-vingts kilomètres de l’embouchure du fleuve, s’il manque beaucoup de confortable, ne présente point de difficultés. L’épreuve véritable commence avec la pirogue instable, creusée à coups de hache dans le tronc d’un banda.

Au lever,--avec le soleil, à cinq heures--la température, grâce à l’abondante rosée, restait assez fraîche pendant environ une heure. Mais à partir de ce moment jusqu’à six heures, où le soleil se couchait, dans quelle effroyable touffeur il fallait se frayer un chemin!

Georgette ne se plaignait pas; relativement à l’abri sous le toit de feuillage qui, au maître bau, forme comme le felze de cette gondole équatoriale, elle voyait la sueur fumer en s’évaporant sur le torse des nègres athlétiques, bien qu’autant que possible, leur chef et timonier cherchât l’ombre des rives.

A peine pouvait-on s’allonger un peu dans le canot tout encombré de colis...

Soudain, les chants puérils s’éteignaient et les bonnes faces noires se faisaient attentives. Georgette savait alors qu’un danger approchait. Mais les coups de pagaies continuaient, merveilleusement réguliers jusqu’au moment où les soubresauts de l’esquif annonçaient un banc de rochers et des rapides.

Alors, elle s’extasiait sur la décision, l’agilité, la force, la résistance et la merveilleuse adresse de ces hommes qui, sans guère secouer l’embarcation, bondissaient tout à coup sur un rocher, paraient le «battage», faisaient évoluer la pirogue et, tout aussi prestement, y reprenaient leur place et leur infatigable pagaie.

Parfois, pour l’alléger sur un bas-fond, ils laissaient filer la pirogue et, plongeant comme des cormorans dont ils avaient la couleur et la ligne fuyante, ils la regagnaient à la nage.

Un puissant rétablissement et, de nouveau, ils pelletaient à leurs places l’onde bouillonnante.

Pour la nuit, on débarquait au dégrad[6] de quelque village indien et, le feu allumé, le repas rapidement avalé, c’était la nuit émouvante et trouble... et le sommeil entrecoupé de sursauts fatigants, le sommeil qui repose mal.

[6] Appontement.

Des chiens rusés aboyaient au bord de l’eau avec obstination pour attirer les caïmans et puis, filant ventre à terre, s’en allaient passer la rivière un peu plus haut, en quelque coin ainsi purgé de leurs ennemis voraces.

Toute la journée du lendemain on revoyait défiler pandanus, banyans, palétuviers, gaïacs, ouacapous, angéliques, toutes les essences innombrables de la forêt, illustrée du vol polychrome des aras, jaunes, verts, rouges et bleus, tous pareillement criards..., aux chants tour à tour joyeux, grotesques ou mélancoliques des pagayeurs noirs...

... Ce jour-là, Diény allait et venait tout le long des sluices, surveillant la marche du travail. Il ne cherchait pas à dissimuler sa satisfaction. Ce placer était une fortune extraordinaire. Plus on en extrayait d’or et plus il en venait. Mais aussi, plus cet homme en gagnait et plus s’exacerbait son avarice.

Depuis la mort du malheureux Kerbrat, la condition des travailleurs, à «Labru», ne s’était pas améliorée, loin de là!

La surveillance, nécessaire certes, et admise par tous, y devenait vexatoire. Au moindre geste suspect, les hommes se voyaient fouillés, injuriés, parfois même maltraités et un vif mécontentement se manifestait parmi eux, presque ouvertement. Diégo ne se résolvait que malaisément à exécuter des consignes rigoureuses jusqu’à l’inhumanité et Carila avait perdu son humeur joyeuse, en dépit des beaux bénéfices réalisés à tant pour cent.

Vingt fois par jour, le contremaître noir, superbe statue d’ébène, considérait celui qui était resté seul maître du riche placer et qu’il voyait courir à quelque travailleur pour l’accabler de menaces; il secouait d’un air pensif sa grosse tête laineuse en murmurant:

--Moune-là, missié, pas bon di toute! I’ pas connaît’e droits de l’homme et di citoyen!

Ces droits, en effet, semblaient bien être devenus le cadet des soucis du nouveau satrape des Tumuc-Humac.

Ses propres droits, il les improvisait à sa fantaisie et quant à ceux des autres, c’était pour lui lettre morte. Déjà à plusieurs reprises, en réponse à qui lui présentait une observation à propos d’un déni de justice, il avait porté la main, d’un air qui ne disait rien de bon, au pistolet suspendu en permanence à sa ceinture.

A présent qu’il se sentait en possession d’un pouvoir absolu de fait, il s’abandonnait à la griserie de la richesse et de la puissance. Comme il arrive à beaucoup d’hommes, il ne s’était pas plutôt senti en possession d’une réelle autorité qu’il s’était mis à en abuser.

Tous ceux qui l’avaient connu auparavant l’eussent trouvé bien changé; mais où donc étaient-ils, désormais, ceux-là? Labru? Mort! Georges Kerbrat? Mort! René Duroc? Bagnard!...

... Or, depuis un instant, les noirs au travail semblaient dresser l’oreille. Leurs sens affinés par l’habitude de la forêt leur apportaient des perceptions inexistantes pour les blancs... Et, cette fois encore, ce fut la voix imposante de Carila qui annonça:

--Beaucoup mounes, là, missié, qui z’approchent!

Comme on n’avait qu’une confiance réduite dans la bienveillance de certaines tribus indiennes, qui commençaient à trop bien connaître la valeur de l’or et les avantages qu’on en pouvait tirer dans le trafic avec les blancs, ce fut une alerte.

Sur l’ordre de Diény, répété par Diégo et Carila, les noirs coururent au village tout proche pour s’y armer de fusils et revenir défendre leurs sluices ainsi que la respectable «récolte» du jour.

Des formes s’agitèrent derrière les broussailles et les lianes pendantes, en même temps que des craquements multiples s’approchaient et, au moment que les chefs allaient lancer une sommation d’arrêt, on distingua plus nettement les arrivants.

C’était une troupe de noirs qui s’avançaient en file indienne, en se frayant un chemin à coups de coupe-coupe, car les chercheurs d’or avaient beau tracer des sentiers autour de leur village, ils se refermaient toujours par la poussée de la végétation exubérante.

Au centre de la petite colonne, un jeune homme était porté dans une sorte de palanquin grossièrement fait de branches. Et ce n’est que lorsqu’il fut ainsi parvenu à quelques pas, que Diény reconnut Georgette Kerbrat en costume masculin.

Et cette apparition était tellement inattendue en pareil lieu que l’ex-clubman, devenu aventurier, en eut un violent tressaillement.

Ce sursaut n’échappa pas à Georgette.

Elle sauta à bas de sa litière de fortune, tandis que les deux troupes de noirs fraternisaient et échangeaient déjà des questions précipitées et des réponses qu’on n’écoutait point.

Elle marcha à l’ami retrouvé, la main tendue:

--Eh bien, monsieur Diény, s’écria-t-elle, de sa voix franche et sonore, on dirait que vous n’êtes pas enchanté de me revoir?

Revenu de sa surprise, il protesta avec chaleur:

--Comment pouvez-vous croire, mademoiselle?... Bien au contraire, c’est l’inattendu, l’émotion d’une joie pareille. Je m’attendais si peu... Pourquoi ne pas m’avoir prévenu? Je vous aurais envoyé chercher à Saint-Laurent... Comment avez-vous eu l’imprudence d’entreprendre toute seule un pareil voyage?

--Je savais, hélas! que vous étiez seul à surveiller le travail et je n’eusse voulu à aucun prix aggraver vos tracas... Et puis, une femme vaut un homme chaque fois qu’elle le veut. Je n’ai plus à compter au monde que sur moi-même!

Il protesta affectueusement, d’un air peiné:

--Et moi, votre ami, ne suis-je donc rien à vos yeux? Ne suis-je donc pas prêt à remplacer auprès de vous, dans toute la mesure du possible, celui dont nous pleurerons toujours la perte, celui que je considérais un peu, moi aussi, comme un frère?...

Très ému, il essuya une larme, et tout en lui disait quel effort il devait faire pour ne pas s’abandonner aux sentiments qui l’agitaient.

L’impression de malaise éprouvée par Georgette se dissipa aussitôt. Avec un sincère élan vers cet unique témoin d’une vie bercée d’affections et à jamais révolue, elle répondit:

--Pardonnez-moi, Diény. Tant d’épreuves accumulées m’ont rendue un peu méfiante et dure. Mais, tenez, je suis bien heureuse d’avoir retrouvé un cœur fraternel en qui me confier. L’existence me sera plus douce, au fond de cette forêt terrible, qu’en ce Paris où je me sentais tellement solitaire.

Au camp, amusée de rencontrer là un véritable petit hameau, Georgette retrouva, pour un instant, son gai babillage d’autrefois.

Diény lui fit les honneurs du carbet qu’il avait habité en compagnie de Georges.

--Tant que vous serez ici, lui dit-il, cette petite demeure sera la vôtre. Je vais me faire construire un abri provisoire à quelques pas.

Elle protesta. Elle n’entendait pas le priver de la maison à laquelle il était accoutumé, mais il fut irréductible et elle dut bien accepter pour ne pas le désobliger, toute ravie au fond du confort relatif de l’habitation forestière.

Le soir, à la nuit tombée, sous la lampe un peu fumeuse, elle éprouva une impression de chaude intimité qu’elle n’avait plus connue depuis de longs jours.

En examinant son compagnon à la dérobée, elle en vint à se dire que cet homme, qui ne lui avait jamais été fort sympathique, était décidément fort supérieur à une opinion trop vite conçue.

Il l’entourait d’attentions, de mille soins gentils et qui allaient droit au cœur solitaire, si privé, si avide d’affection!

Tandis qu’il parlait de sa voix chaude, presque caressante, elle se prenait à le trouver «beaucoup mieux» qu’à Paris et même vraiment «très bien» dans le veston de toile blanche qui l’habillait avec une simple élégance.

L’heure du repos venue, elle se coucha tout attendrie et dormit la meilleure nuit qu’elle eût encore passée depuis la disparition de son oncle.

Le lendemain, Annibal faisait visiter le placer à Georgette.

Il lui expliquait l’œuvre pénible, mais heureuse, accomplie par Kerbrat et lui-même. En termes émouvants, il lui contait toute l’histoire de cette féerie d’or. A quel prix douloureux avait été conquis le succès! Quel labeur exténuant, sous ce climat hostile! Mais tous les alentours avaient été soigneusement «prospectés»; chaque filon qui en valait la peine avait été découvert et mis en exploitation intensive.

--Voyez: à présent, nous employons trente-cinq noirs, sous la direction de notre dévoué Diégo et de ce bon Carila...

Il se retrouvait amène, bienveillant pour tous, reconnaissant des services rendus; il paraissait au moins momentanément, guéri de sa crise d’«impérialisme».

Il s’intéressait à la situation et à l’avenir de Georgette:

--Vous voilà très riche, mademoiselle. Non seulement vous avez l’héritage entier de votre oncle, mais, de par le rendement extraordinaire de cette mine, votre fortune ne fera que croître constamment. Hélas! pourquoi le pauvre Kerbrat ne jouit-il pas avec nous de toute cette richesse?

«Pensez donc que, dans les trois derniers mois, nous avons transporté à la côte plus de cinq cents kilogrammes d’or, soit une production presque égale à celle de tout le reste de la Guyane!...

--En tout autre cas, interrompit Georgette d’une voix sombre et tandis que son regard semblait fouiller dans l’avenir, je me serais moquée d’une pareille opulence. Qu’ai-je donc besoin de tant d’argent, sinon pour de bonnes œuvres? Mais, désormais, sans négliger le bien des pauvres, je veux consacrer une bonne part de cette fortune à la découverte, à la recherche et à la punition du lâche assassin de mon pauvre frère...

Grave, l’ex-clubman répondait:

--Je vous comprends et je vous approuve, mademoiselle. Je vous aiderai même, et n’aurai pas de repos que mon pauvre Kerbrat ne soit vengé.

Et quand Georgette demanda à être conduite sur la tombe de son frère, Diény s’écria avec ferveur:

--J’allais justement vous le proposer.

A quelque cinquante pas du village, une clairière artificielle avait été débroussaillée. Au milieu d’un petit cirque, soigneusement entretenu, entouré d’arbres géants dont les moindres balançaient leurs panaches à plus de cent pieds en l’air, Georges Kerbrat reposait sous un tumulus de vastes dimensions, dans une sorte de jardinet funéraire.

Cette tombe était profondément émouvante, comme toutes celles des Européens qui tombèrent loin de leur terre natale et se dissolvent et s’incorporent lentement à une terre étrangère, pour y donner naissance à des fleurs, à des végétations qui semblent n’avoir plus rien de commun avec celles de la patrie.

Longtemps, Georgette resta agenouillée devant cet amas de pierres brutes, s’abandonnant à ses pensées d’abord tumultueuses, puis à une méditation profonde.

Quand elle se releva, elle étendit la main sur la tombe qu’elle était venue chercher de si loin et, simplement, elle dit, d’un ton pénétré, sous lequel vibraient des accents presque sauvages:

--Compte sur moi, Georges!...

La sœur de la victime et son associé revinrent à petits pas, l’un près de l’autre, tandis que Diény faisait à Georgette une relation détaillée du crime, entièrement fondée sur le récit de Diégo et sur les suppositions de l’honnête Portugais, dont on n’avait aucune raison de douter. Au surplus, on n’en avait point d’autres.

Réflexions faites, ce ne pouvait être que le Sorcier blanc qui avait commis le forfait. Peut-être, probablement même, avec la complicité du boy Chang, désormais disparu.

Le forçat évadé avait dû s’emparer des papiers du défunt, dont on avait retrouvé les poches vides. Puis, bien armé, chargé des provisions enlevées aux malheureux Indiens, il avait dû regagner les bords de la rivière ou se creuser un canot dans un tronc de banda, selon les procédés indigènes, pour redescendre jusqu’à la côte. Alors, rien n’avait dû lui être plus facile que de s’embarquer sous le nom de Kerbrat et de gagner un autre pays.

Quand ils rentrèrent à «Labru», Georgette s’était laissée convaincre: c’était à la côte qu’il fallait aller pour avoir chance de retrouver les traces de l’assassin.

--Puisque vous avez vu cet homme, Diény, disait-elle, vous pourrez donner partout son signalement, ce qui facilitera grandement les recherches de la police.

«D’autre part, il y aura lieu de voir, à la succursale de la Banque Sud-Américaine, où mon frère déposait ses fonds, si l’assassin ne les a pas retirés, ce qui lui aurait singulièrement facilité la fuite...

Quoi qu’il en fût, Georgette ne pouvait songer à reprendre tout de suite le chemin de la côte. La saison des pluies était proche. Les pistes de la forêt, aussi bien que le fleuve lui-même, allaient devenir impraticables.

Diény lui faisait prendre patience: et elle ne restait pas insensible aux accents pénétrants de cette voix chaude, affectueuse:

--Il vous faudra donc attendre en ma compagnie. Votre pénitence durera quelques semaines seulement et je ferai de mon mieux pour que vous ne vous ennuyiez que le moins possible.

· · ·

... La pénitence ne parut point trop dure à Georgette. Diény était un compagnon agréable et prévenant.

Tout en continuant à surveiller de près son exploitation, il trouvait moyen de faire à la jeune fille les honneurs de la forêt, de la mener voir les Indiens des environs, auxquels elle s’intéressa tout de suite... soignant ceux de ces indigènes qui étaient malades, leur apprenant à mieux élever leurs enfants, et s’en faisant adorer dès l’abord...

Le soir, après dîner, c’étaient de longues conversations; Georgette ne se lassait pas d’interroger Diény sur les dernières semaines de la vie de son frère.

Peu à peu s’établissait entre eux deux une intimité toute naturelle, au demeurant. N’étaient-il pas, avec Diégo--homme assez taciturne--les seuls Européens, au milieu des noirs qui travaillaient à la mine au fond de cette étouffante forêt de mystère?...

· · ·

... Les beau jours revinrent. Diény commença de préparer avec soin le voyage à la côte.

Un soir, il se décida:

--Si vous voulez bien me le permettre, ma chère amie je vous accompagnerai moi-même. Je ne me résoudrais pas à vous savoir seule au milieu de tous ces dangers...

--Je suis bien venue seule, Diény!

--Il n’y a pas lieu de vous en vanter. Ce n’était guère prudent et, s’il vous arrivait malheur, ma conscience me le reprocherait durement.

Il prit un temps, le regard lointain, et dans les profondeurs de la forêt, où les oiseaux s’étaient tus, on entendit japper les coyotes...

--Au surplus, je ne saurais rester isolé ici désormais. Ces pénibles souvenirs me font mal. Je pense sans cesse à l’ami qui n’est plus et que j’aurais tant voulu voir heureux de sa fortune... J’ai bien réfléchi: Diégo est un homme très sûr, un homme de confiance. Je vais l’intéresser plus largement à l’entreprise et, riche désormais, puisque la moitié de ce placer m’appartient, j’aurai tout loisir de me consacrer à la mémoire de votre frère.

La jeune fille ne pouvait résister plus longtemps. D’ailleurs, elle n’y inclinait guère. Désespérément seule avec des pensées terribles, moroses, elle n’envisageait pas sans une secrète terreur le retour solitaire à la côte. Non qu’elle craignît les dangers, mais c’était l’isolement qui l’épouvantait.

Avant le départ, cependant, elle souhaitait impérieusement de voir le théâtre du crime. Elle s’en ouvrit à son compagnon.

Un pareil projet ne trouva pas celui-ci fort enthousiaste:

--Je sais bien quel sentiment vous fait agir, mademoiselle; je le comprends et je le respecte profondément, mais j’hésite à vous conduire à une pareille épreuve... A quoi bon? Le souvenir de votre cher frère ne restera-t-il pas éternellement vivant dans votre cœur? Alors, qu’apprendrez-vous de plus? Cela ne servira qu’à renouveler votre chagrin... Et n’oubliez pas à quel point ce climat est traître. La moindre dépression d’esprit ouvre une porte à la maladie... Vraiment, c’est une grave responsabilité que vous me demandez d’assumer là!

En dépit de toute la répugnance de Diény, Georgette s’excusa de le contrarier et tint obstinément à son projet.

--Vous savez bien, mon ami, que je ne suis pas une femmelette. J’ai du courage et de l’énergie. Dites-moi quel jour nous nous mettons en route... Que si vous ne pouvez m’accompagner à cause de vos occupations, j’irai seule, avec deux ou trois hommes...

· · ·

Cette fois, Georgette n’avait pas voulu de chaise à porteurs. En costume masculin, bottée, casquée de liège, elle allait crânement, la carabine en bandoulière et le sabre d’abatis à la main, sans plaindre sa peine.

Déjà aguerrie, elle ne frémissait point à la proximité des reptiles qui se levaient sous ses pas, non plus qu’à la fuite des hideuses araignées-crabes.

Elle ne marquait même pas un mouvement de dégoût à la vue des énormes et flasques crapauds-bœufs qui sautelaient à ses côtés, en mugissant parfois comme des taureaux, ou qui, le soir, attirés par la lumière du feu, s’approchaient jusqu’au bord du cercle débroussaillé et fixaient sur les voyageurs leurs regards horribles de Gorgone.

En dépit de l’accablante chaleur humide, malgré la menace diurne des pumas, des serpents et des mouches-tigres, malgré la menace nocturne des vampires effrayants, qui endorment du battement de leurs ailes les victimes qu’ils saignent à loisir, malgré les moustiques dévorants, les scorpions, elle marchait aussi vite qu’un coureur des bois.

Vers le soir du troisième jour, la petite troupe parvint à l’ancienne clairière du sorcier blanc, maintenant envahie par la végétation luxuriante de la forêt, qui avait déjà à moitié ruiné la cabane.

--Voici le carbet! fit Diény d’une voix émue.

Elle s’arrêta, le cœur battant, et essuya une larme, mais, ferme, elle sut se dompter et demanda seulement à son compagnon de lui raconter de nouveau la scène du meurtre--telle que l’avait rapportée Diégo.

En dépit d’une répugnance évidente à renouveler la douleur de sa compagne, il fallut bien que Diény s’exécutât.

· · ·

Sans un mot, observant de toute son attention, Georgette s’emplissait les yeux de ce paysage pour elle sinistre.

Les lianes qui pendaient aux grands arbres sombres lui apparaissaient comme les tentacules d’elle ne savait quels monstres. Les formes étranges des délicates orchidées elles-mêmes en faisaient pour elle comme des fleurs funèbres de l’Adès. Les singes rouges et jusqu’aux petits quadrumanes gris qui se poursuivaient d’une branche à l’autre, braillant ou craquetant, lui semblaient, eux aussi, diaboliques, mortuaires, infernaux.

Pourtant, quand elle eut bien tout regardé, elle pénétra carrément dans la hutte, décidée à la fouiller dans ses moindres recoins, avec cette pensée que, peut-être, l’assassin y avait laissé quelque indice qui pourrait mettre sur sa trace.

Elle avait à peine commencé à débarrasser la place à coups de sabre d’abatis que les deux Indiens accouraient pour l’aider en assumant le plus gros de la besogne. Quant à Diény, qui se plaignait d’un violent mal de tête, l’air souffreteux, il s’employait à préparer le campement pour le soir.

Une fois enlevées toutes les végétations parasites Georgette renvoya les Indiens. Puis elle se mit à fouiller la case avec une extraordinaire minutie, ne laissant pas inexploré seulement un centimètre carré du sol, grattant la terre, examinant chaque caillou...

Il y avait bien plus d’une heure qu’elle cherchait sans résultat et une grande fatigue commençait à la pénétrer, quand elle crut voir briller une paillette d’or dans un coin sombre, presque sous la paroi de la cabane.

Des yeux moins perçants que les siens n’eussent certainement rien aperçu.

Elle se demandait si l’ironie du sort ne lui faisait pas découvrir là quelque nouveau placer, chose fort possible en ce terrible Eldorado de Guyane.

Du bout de son sabre d’abatis, elle cueillit le point brillant et l’amena à sa portée.

Or, ce qu’elle avait pris pour une pépite était tout simplement un petit médaillon grand comme une pièce de dix francs.

Ce médaillon lui rappelait quelque chose; elle ne savait trop quoi.

En le tournant et le retournant dans ses doigts, elle vit que cela s’ouvrait. Glissant l’ongle du pouce dans une rainure à cette fin, elle ouvrit l’une des faces et faillit pousser un cri.

Le médaillon renfermait une photographie minuscule... et cette photographie, c’était la sienne!

--Mais, alors, ce médaillon serait... fit-elle parlant à haute voix.

Sans achever, elle retourna le bijou et en ouvrit l’autre face, qui cachait un second portrait, celui de la mère de Duroc!

Elle en resta stupide, comme éblouie!

Ainsi le Sorcier Blanc, celui qui avait construit et habité cette case, c’était son ancien fiancé, évadé, par conséquent.

Lui seul avait pu perdre ce bijou qu’à présent, elle se rappelait avoir vu maintes fois à la chaîne de sa montre. Malgré les fouilles odieuses du bagne, il avait pu le conserver, tant il tenait aux deux images.

Tout autre qu’elle eût pu conclure que Duroc était l’assassin, l’infâme assassin de Kerbrat!

Elle le sentit, mais s’insurgea contre cette hypothèse odieuse. Non! le René de son enfance, le René dont elle connaissait le grand cœur n’avait pas tué, pas plus en Guyane qu’à Dinard. Les apparences l’accablaient simplement, une fois de plus. La malchance s’acharnait sur lui, s’obstinait à le compromettre...

Mais il reparaîtrait un jour, elle en avait la certitude, il reparaîtrait le front haut, lavé de toute flétrissure et c’est lui qui vengerait leur oncle, c’est lui qui vengerait son frère!

Peut-être se trouvait-il déjà, à présent, sur la route d’Europe.

Aussi fut-ce calme, presque joyeuse qu’elle revint à son compagnon.

D’un ton froid qui surprit Diény et qui lui fit lever la tête, elle dit, tendant le médaillon:

--Tenez, regardez un peu la trouvaille que je viens de faire à l’instant même dans le carbet.

A la vue des petits portraits, l’ex-clubman fut comme médusé. En proie à une stupéfaction extraordinaire, il balbutia:

--Mais je ne comprends pas. Voyons. Le Sorcier eût été Duroc!

Et puis, il se reprit:

--Mais non, ce n’est pas possible... Allons donc!... Je suis demeuré près d’une heure avec ce prétendu sorcier... Rien dans ses gestes, dans ses allures, ne m’a rappelé votre cousin! J’aurais bien su voir sa balafre!

--Qui donc eût apporté, alors, ici ce petit médaillon?

--On a pu le lui dérober, au bagne, c’est assez vraisemblable. Mais ce n’est sûrement pas Duroc que j’ai vu ici, j’en suis sûr.

La conviction de Georgette se trouvait faite quoi qu’il pût dire. Les objections de Diény pouvaient se soutenir, peut-être, mais chez une femme l’intuition passe toujours avant la logique.

--Je vous dis que c’était Duroc, que ce ne pouvait être que lui...

Annibal réfléchit un temps.

Des visions de son entrevue avec le curieux personnage lui revenaient maintenant à l’esprit, certains détails auxquels, peut-être, il n’avait pas prêté alors une suffisante attention.

Il eut une sorte de frisson, puis il reprit soudain, très grave:

--Mais alors, si c’était Duroc, comme l’assassin de votre frère est certainement le Sorcier Blanc, c’est lui qui a tué Kerbrat et, dans ce cas, probablement, votre oncle aussi! Quelle chose affreuse!

La jeune fille eut un haut-le-corps.

--Non, René ne peut pas avoir et n’a pas de sang sur les mains. Il est incapable d’un forfait.

Diény expliqua sur un ton de grande tendresse apitoyée:

--Celui que vous avez connu avant vos fiançailles, peut-être. Mais celui qui fut homicide, c’est un autre René, voyez-vous. Les blessures reçues à la tête ont souvent, hélas, pour effet de modifier profondément le caractère de certains hommes. Or, celle de Duroc fut très grave et c’est là qu’est l’explication, la seule plausible, de ses deux crimes!

Le prospecteur ne voulut pas pousser plus loin la discussion... Il sentait qu’il venait, ainsi, d’ébranler la foi de Georgette. A quoi bon la pousser encore dans ses derniers retranchements par de brutales évidences. Bien mieux valait l’amener plus tard peu à peu, doucement, très doucement à la conviction nécessaire..., nécessaire aux projets très nets qu’il formait depuis plus d’un mois.

Elle était libre, elle était riche. Une fois qu’il aurait réussi à tuer en elle jusqu’au souvenir de son affection pour Duroc, rien n’empêchait qu’elle écoutât ses plans d’avenir, de vie nouvelle!

Et il comptait bien mettre en œuvre toutes les séductions qu’il avait,--il se savait fort éloquent, beau, intelligent, spirituel, doué d’un charme qui «prenait»,--pour faire d’elle, prochainement, sa femme.

--Enfin, nous verrons, conclut-il, et nous saurons bien, à Cayenne, recueillir de nouveaux indices!

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