CHAPITRE V
LE MYSTÈRE DE L’AJOUPA
Plusieurs jours se passèrent. Tout en surveillant les travailleurs, Diégo commençait à s’étonner.
--C’est long! murmurait-il en secouant la tête. Que diable fabriquent donc les patrons?
Et prenant une pose sculpturale, Carila lui répondait:
--L’ont bien tort de cou’i’ pa’eil la fo’êt. L’ont peut-êt’e ’encont’é les maskilis!...
Diégo haussait l’épaule, mais, plusieurs fois par jour, il quittait le sluice pour retourner voir au hameau si les maîtres n’étaient pas arrivés.
Enfin, un après midi, il vit revenir Diény, qui semblait à bout de forces et boitait très bas. Il s’appuyait sur son fusil, pâle et hâve, et ne portait nul gibier.
Fallait-il donc croire que cet excellent tireur avait perdu son adresse, ou qu’en plusieurs jours il n’avait pas trouvé à placer un coup de fusil dans cette forêt pleine de vie?
Le Portugais courut au-devant de son chef:
--Qu’avez-vous donc, monsieur Diény? Vous êtes blessé?
Avec un sourire douloureux, Diény répondit qu’il n’avait pas eu de chance dans son expédition cynégétique:
--Je me suis perdu dans la forêt. Pendant plusieurs jours, j’ai erré au hasard et j’ai bien cru n’en plus sortir, mon pauvre Diégo. Pour comble de déveine, je me suis foulé un pied en glissant sur une racine. Me voilà dans un bel état!
--Quelle idée, aussi, de vous aventurer tout seul!... fit Diégo, mais puisque vous voilà, patron, il n’y a que demi-mal. Déchaussez-vous. Vous savez que je suis bon masseur. Laissez-moi vous soigner à ma manière; vous serez vite soulagé et, dans trois ou quatre jours, il n’y paraîtra plus.
Diény ne voulut rien entendre:
--Oh! mais non, s’écria-t-il précipitamment. C’est atrocement douloureux et je le connais, ton fameux massage. Tu vas me torturer. Laisse-moi tranquille, mon cher. Je me ferai des compresses; c’est tout ce qu’il me faut.
--Ma foi! reprit le Portugais, étonné, je ne vous aurais jamais cru si douillet. Enfin, à votre disposition, si vous changez d’idée...
--Merci... merci!
Diény semblait avoir hâte d’en finir avec cette conversation. Il détourna les yeux et, le regard au loin, atteignit une cigarette, qu’il alluma lentement, à mouvements comptés. Puis il s’informa légèrement:
--M. Kerbrat est sans doute de retour?... Que lui a dit le sorcier?...
Diégo apprit à l’ancien clubman que son associé n’avait pas reparu au camp!
--Je me demande même ce que cela signifie, vous savez...
--Oh! fit Diény avec un petit mouvement d’insouciance, je crois qu’on peut encore lui faire crédit. Le sorcier a peut-être voulu le garder auprès de lui pour quelques jours, afin de le mieux soigner?...
Puis, changeant de conversation:
--L’exploitation continue d’être bonne?
--Ça marche toujours admirablement.
Malgré les souffrances qu’il éprouvait à chaque pas et qui lui crispaient les traits, s’étant débarrassé de son fusil et de son équipement de chasseur, Diény voulut aller tout de suite au sluice.
Le contremaître se disait vaguement, en le suivant de l’œil--car le blessé refusait d’être soutenu--que cet homme-là n’avait pas la marche de quelqu’un qui s’est foulé un pied...
... Or, ce même soir, quand chacun se fut retiré dans son carbet, le Portugais, employé fort ponctuel et méticuleux, se souvint de n’avoir pas communiqué au maître les résultats de l’exploitation en son absence.
Atteignant la main-courante, il se rendit chez Diény où il entra sans façon, ainsi qu’il en était coutume entre tous les habitants du camp Labru.
Surpris par cette arrivée, car le sol un peu mou avait amorti les pas de t’arrivant, Diény eut un mouvement précipité pour dissimuler sa jambe ainsi que les linges ensanglantés dont il venait de la démaillotter. Le contremaître avait cependant eu le temps de voir une blessure ressemblant beaucoup à celle d’une balle.
--Mais qu’avez-vous, patron? Vous ne m’aviez pas dit...
--Ce n’est rien... ce n’est rien... balbutia Diény. En tombant, lors de ma foulure, je me suis fortement écorché sur une souche...
Il paraissait bien au Portugais que la cheville ne portait pas l’enflure caractéristique de la foulure, mais, devant la hâte de son chef à lui demander le motif de sa visite, il comprit qu’il eût été malséant d’insister.
Les explications données et les comptes rendus, Diény ajoutait:
--Je ne te dissimulerai pas, Diégo, que l’absence prolongée de mon ami Kerbrat commence à m’inquiéter... à m’inquiéter beaucoup... Si ma jambe ne me retenait ici, je m’en irais dès demain à sa recherche. J’ai bien envie de te charger d’une petite expédition. Il faut en avoir le cœur net. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur!...
Diégo se déclara tout prêt à partir.
Diény conclut:
--En ce cas, mon cher, c’est entendu. Tu prendras deux noirs avec toi. Je te donnerai toutes les indications nécessaires pour gagner directement l’ajoupa du Sorcier blanc sans t’égarer...
· · ·
... Rempli de sombres pressentiments, le Portugais quitta le camp Labru dès l’aurore qui suivit.
Chemin faisant, il se demandait pourquoi le patron lui avait menti:
--Ce n’est pas une écorchure; c’est un trou fait par une balle qu’il a à la jambe! Il est impossible de s’y méprendre!
· · ·
... En Guyane brésilienne, Diégo et ses compagnons approchaient du lieu de résidence du «Sorcier blanc», quand un des noirs poussa un cri. A peu de distance, au milieu d’une clairière, un cadavre d’Indien gisait, la face contre terre, déjà à moitié dévoré par les fourmis rouges.
Ne pouvant s’approcher, par crainte de s’exposer aux attaques des maudites bestioles, le contremaître examina le cadavre à la lorgnette. Le malheureux Peau-Rouge, un des Oyampis partis avec Kerbrat, avait eu la tête fracassée d’une balle... et, à quelques pas plus loin, sous un épais bouquet de feuillage, son congénère gisait, également tué!
Affolés, les trois hommes se hâtèrent jusqu’à la cabane du «Sorcier blanc».
Personne n’en sortit à leur approche et un triste spectacle les y attendait.
Étendu sur une couchette, Georges Kerbrat était mort, lui aussi.
Chose étrange, des bandages recouvraient sa poitrine: il avait été pansé!
--C’est tou’ à Jonao! murmuraient les nègres, tremblant d’une terreur superstitieuse.
--Imbéciles! fit Diégo en levant les épaules, Jonao n’aurait pas besoin de fusil, et notre pauvre patron a reçu deux balles dans la poitrine. C’est un homme qui l’a tué... Quelque bandit... ce sorcier blanc, peut-être... Mais, alors, qui donc aurait pansé M. Kerbrat?... L’assassin aurait eu des remords?... Et le Chinois, qu’est-ce qu’il est devenu?
En tous les cas, l’auteur du mauvais coup, quel qu’il fût, avait enlevé toutes les armes et les provisions.
--Ce ne peut être que ce Sorcier blanc, s’affirmait Diégo, quel vilain chenapan! Mais va-t-en donc le chercher, maintenant! Il doit être en relations d’amitié avec toutes les tribus indiennes des environs! Est-il en Guyane brésilienne? Est-il en hollandaise?... Une aiguille dans une botte de foin! Ce qui est clair, c’est que le pauvre monsieur est mort et bien mort...
Il ne restait plus qu’à donner une sépulture aux cadavres et à retourner au camp Labru.
Gagné par les appréhensions mystérieuses des noirs, Diégo, à présent, avait hâte de s’en aller. Par crainte des fourmis rouges, il versa sur les corps des Indiens le pétrole contenu dans un bidon, resta dans un coin de la case et il y mit le feu, ce qui éloigna les insectes.
Des fosses furent creusées hâtivement et l’inhumation terminée, les hommes retournèrent sur leurs pas...
C’est avec une grande douleur que Diény apprit la mort misérable de son ami et associé:
--Pauvre vieux! gémissait-il tristement. Lui, si heureux de cette fortune qui nous arrivait!... Ah! c’est à tout abandonner là! Que me fait tout cet or, à présent que mon cher ami n’en profitera plus?... Dire que c’est moi qui lui ai donné le mauvais conseil d’aller vers ce «Sorcier blanc!»... J’ai sa mort sur la conscience... Que pensera sa petite Georgette, qui me l’avait confié!... Ce sorcier-là, qu’il ne me tombe jamais sous la main!... Son compte serait vite réglé; j’en réponds!... Canaille, va!... Canaille et lâche qui a dû attendre ces pauvres gens comme à l’affût!... Et ce Chang, ce Chinois à la figure de fouine, qu’est-il devenu?... Je parierais qu’il a trouvé moyen de vendre son maître au bandit...
Il réfléchissait un instant, puis questionnait encore Diégo:
--Et tu dis que les blessures de Kerbrat étaient pansées?...
--Indiscutablement!
--Voilà vraiment qui est extraordinaire!
Cette particularité semblait l’intriguer plus que toute autre et le plonger dans un grand étonnement.