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CHAPITRE VIII - L’OUVERTURE DU VAISSEAU-FANTOME

La cabine de Versy était contiguë à celle de Georgette, en sorte qu’elle se rencontrait très fréquemment avec le nouveau passager. Il leur arrivait assez souvent d’échanger quelques mots de politesse, mais elle n’attachait pas autrement d’importance à ce personnage qui l’eût sans doute fort intriguée si elle n’eût été tout entière prise par des préoccupations, pour elle, d’un ordre bien plus grave.

Il était pourtant singulier. On ne voyait jamais ses yeux qu’il cachait par des lunettes noires, et la mèche qui lui descendait assez bas, lui cachant le front, avait des airs de faux toupet.

Dans ses manières, ses attitudes, dans le son même de sa voix, il y avait quelque chose d’indéfinissablement artificiel qui causait une sorte de gêne. Une fois pour toutes, il avait dit venir des Iles-sous-le-Vent et, bien qu’on eût, de tous côtés, essayé de l’amener aux confidences, personne n’avait plus obtenu d’autres explications.

Il résistait avec une merveilleuse aisance à la curiosité, pourtant infatigable, des quelques passagers de première et, au surplus, savait se rendre agréable à la plupart de leurs compagnons de bord par son instruction, sa conversation intéressante et son obligeance toujours prête.

Van Noppen, qui avait trouvé en lui un interlocuteur fort compétent en fait de choses maritimes, éprouvait désormais pour lui autant de sympathie qu’il avait ressenti d’hostilité lors de l’abordage singulier.

· · ·

Après la Trinité et la Guayra, le Texel voguait à présent en direction d’Europe.

Comme toujours, au retour des régions tropicales, des passagers avaient été pris de crises de paludisme et le capitaine Van Noppen se sentait fort humilié de n’avoir point de médecin à bord.

Il s’en était ouvert à Versy qui, aussitôt, s’était offert:

--Menez-moi auprès d’eux, mon cher capitaine. Les hasards de ma vie aventureuse m’ont fait un peu médicastre. Je peux leur rendre service sans commettre aucune imprudence.

Et les passagers malades s’en étaient fort bien trouvés. Tous chantaient les louanges de ce curieux Versy.

· · ·

Georgette devait être amenée à lui accorder, malgré elle, l’attention qu’elle lui refusait.

Une circonstance assez étrange se produisit, certain matin, qui l’intrigua au plus haut point. Elle descendait dans le couloir des cabines, peu après Diény sans qu’il soupçonnât sa présence. Ce couloir faisait un coude brusque, à quelques mètres de la «descente».

Or, au moment que l’ex-clubman allait franchir ce coude-là, elle le vit s’arrêter soudain et se rejeter en arrière avec précipitation. Il ouvrit la première porte de cabine qu’il rencontra et y pénétra vivement, le temps de laisser le passage à un homme qui survenait.

Or, cet homme-là était Versy.

Aussitôt que le personnage au toupet et aux lunettes noires, après un «pardon!» à Georgette, se fut engagé rapidement dans l’escalier menant au pont, Diény sortit de sa cachette. En regardant autour de lui, il aperçut la jeune fille et il eut un sursaut violent.

--Tiens! fit-il, vous étiez donc là?

Mal à l’aise, elle mentit, tout net, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs:

--Cela n’a rien de surprenant, je descendais à la seconde.

--Ah! bien... fit-il, avec une sorte de soulagement mal déguisé.

C’était un fait indéniable: Diény s’efforçait d’éviter cet inconnu. Bizarre conduite!

· · ·

La vie, sur ce cargo «mixte» était bien plus monotone encore que sur les paquebots ordinaires. Au lieu de rapprocher les passagers, l’inconfort dont ils souffraient tous les inclinait à la sauvagerie. Ils n’avaient guère de place pour organiser des jeux, en sorte que peu à peu chacun s’était fait sur le pont ou sur la dunette un petit coin à soi et l’on respectait cette «fiction diplomatique».

Des groupes s’étaient formés cependant, très fermés, entre les gens de même sorte: les commerçants ensemble, les colons, les touristes, les magistrats, les officiers et les fonctionnaires pareillement. On ne cherchait pas à s’éblouir et personne ne faisait toilette pour les repas, même pour le dîner, à la grande satisfaction, d’ailleurs, du capitaine Van Noppen, qu’une telle pratique eût intimidé et mis au supplice.

Dans chaque groupe, on déchirait férocement les membres des autres «coins». Quant à Georgette, elle ne frayait guère qu’avec Diény, mais y prenait moins de plaisir depuis qu’elle avait découvert en lui un mystère.

Un seul personnage sur le bateau était l’ami de tous, causait avec tout le monde, passait avec aisance du coin des magistrats à celui des fonctionnaires ou des officiers et jouissait de la sympathie générale. Et cet homme-là c’était précisément celui qui ne montrait jamais ses yeux, dont on ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants, qui donnait cette singulière impression du déguisement. Versy était le bienvenu partout.

Cela tenait sans doute beaucoup à son savoir médical, aux bons conseils pratiques qu’il savait donner pour l’amélioration d’un confort de fortune, à l’universalité de ses connaissances qui lui permettait de répondre à toutes les questions des femmes, fussent-elles parfois assez saugrenues, de satisfaire toutes les curiosités et de donner la solution de tous les petits problèmes du bord.

Pendant les longues journées d’inaction, Georgette le voyait causer un instant avec Van Noppen ou le lieutenant de quart, discuter parfois, sans animation. Mais il semblait y apporter une singulière ténacité, une force d’obstination qui lui rappelait, elle ne savait trop qui ni quoi. Puis il redescendait, allait de l’un à l’autre et continuait de donner ses consultations à droite et à gauche, avec une bonne volonté infatigable.

L’Atlantique paraissait interminable, qui étendait constamment sa cuvette toujours pareille jusqu’aux bords de l’horizon. Les beaux jours se déroulaient, identiques, au point qu’on se prenait à souhaiter du mauvais temps, pour voir l’Océan s’agiter, la nappe bleue devenir verte et se moucheter de blanc, des nuages enfin au ciel.

Un matin, quelques passagers poussèrent des cris de joie. L’eau se tachait d’étranges arabesques d’un brun jaunâtre qui se poursuivaient à perte de vue: la Mer des Sargasses!

C’était comme un immense tapis illustré par les algues, les varechs et les fucus que leurs vésicules aérocystes maintenaient à la surface, caprice de quelque fantaisiste décorateur persan.

Quel singulier spectacle! La mer Atlantique semblait un vivier d’étranges poissons aux peaux huileuses qui se tordaient, s’allongeaient, se couchaient le long des bordages sous l’effort du navire dont leur sournoise résistance ralentissait beaucoup la course. L’effet de cette distraction fut immédiat. Les groupes de passagers se fondaient momentanément. Des femmes d’officiers parlèrent à des femmes de commerçants!

Une dame revenant d’une promenade à l’avant souleva un vaste éclat de rire en racontant les impressions d’un ouvrier italien qui avait naïvement déclaré que c’était comme si l’on eût navigué «sur de la soupe». Il ne voyait là qu’un gigantesque minestrone!...

Et, le soir, à table, le commandant Van Noppen obtint un grand succès de narrateur. De tous côtés, on l’avait sollicité:

--Capitaine, vous qui contez si bien et d’une façon si pittoresque, il doit y avoir des «histoires» sur la mer des Sargasses. Et, s’il y en a, vous les connaissez. Ne gardez pas vos trésors pour vous!

--Mesdames, vous tombez bien, cette fois, avait répondu le bon Van Noppen, dont l’accent hollandais ajoutait à ses récits, on ne savait quel charme bonhomme. La Mer des Sargasses, par exemple, c’est le domaine préféré du Hollandais Volant. Ha! là! je vous vois déjà toutes palpiter. Vous voulez des «histoires», curieuses filles d’Ève? Écoutez et frémissez...

Et, en effet, un petit frisson parcourait les échines. On regardait derrière soi, dans les coins sombres, craignant de voir apparaître quelque pâle figure suppliante, à demi translucide, aux longs cheveux flottants et tout mêlés par les vents éternels qui tordent les vagues sur l’Océan infini.

Van Noppen, qui aimait la mise en scène, ne commença point tout de suite. Il envoya chercher un phonographe, y plaça, en fait de disque, l’ouverture si mystérieusement émouvante du Vaisseau fantôme.

Tandis que la magnifique tempête commençait à se déchaîner en sourdine, il se mit à parler d’une voix volontairement sombrée.

Sa bonne figure ronde s’était faite solennelle et ses yeux bleus semblaient plonger dans ce domaine fantastique où il prétendait entraîner à sa suite les passagers du Texel.

A mesure qu’il poursuivait un de ces récits qui, aux soirs du Banc et de l’Islande, font dresser les cheveux sur les têtes des pêcheurs, pendant que le navire craque, inquiet, que les poulies chantent leurs airs discordants et criards et que le vent siffle l’effroi dans les agrès, les terriens sceptiques devenaient graves.

--C’était pendant la grande guerre. Je commandais alors le Zuyderzee, un cargo de Haarlem, qui n’était pas pressé et faisait tout au plus ses dix nœuds en soufflant comme un phoque. Nous portions aux Antilles, pour le compte du gouvernement français, un chargement de pianos, mais de pianos qui devaient faire une assez drôle de musique, vu que, bien entendu, c’était de la contrebande de guerre.

«Tout avait à peu près bien marché à bord depuis le départ. Point de ces maudits sous-marins qu’on s’attendait sans cesse à voir émerger et semoncer.

«Nous étions arrivés à peu près dans les mêmes parages qu’aujourd’hui, dans les Sargasses, quand le vent commença de fraîchir. Je fis vérifier mes arrimages, «saisir» tout ce qui pouvait bouger et prendre toutes les précautions usitées en cas de grain. Nous eûmes, en effet, un gentil petit coup de tabac.

«Le lendemain matin nous réservait une drôle de surprise. Sous un ciel bas, et noir, et grimaçant, ce ne fut qu’un demi-jour qui se leva, un jour d’un gris jaune et sale, qui n’éclairait qu’à peine assez pour qu’on pût voir l’heure à sa montre. Il semblait que, pendant la nuit, on était passé dans un autre monde, sur une autre planète d’aspect lugubre, sinistre, quelque chose comme l’approche des portes de l’Enfer.

«Je ne peux pas dire le contraire: ça me faisait de l’effet. Mes hommes, impressionnés, parlaient bas et n’osaient qu’à peine lever la tête. Rien n’est revêche comme ces temps bouchés sans brume. On croit sentir le malheur rôder autour de soi... On a chaud et l’on frissonne sans savoir pourquoi.

«Soudain, la voix de la vigie annonça un navire par tribord avant. Nous reconnûmes un trois-mâts barque qui s’en venait à notre rencontre, sans une voile dessus et, par conséquent, à très petite allure. Tout de même, ce n’est pas une façon de s’habiller pour un honnête bateau qui veut faire du sillage par un temps redevenu maniable.

«Il gouvernait assez droit, pourtant, mais, dès ce moment, j’eus l’impression que le vent s’était mis d’accord avec le courant pour le maintenir dans cette route.

«A mesure qu’il s’approchait, on découvrait mieux ce qui se passait à bord, ou, plutôt, qu’il ne s’y passait rien, pour la bonne raison que le pont était désert. On n’y voyait remuer âme qui vécût et je vous jure que c’était un spectacle qui glaçait les moelles que celui de ce bateau aux vergues et aux mâts nus, une espèce de squelette de navire, si vous voulez, qui s’en allait comme ça tout seul sur l’Océan sans bornes...»

Le capitaine parlait d’un ton profond, contenu, pénétré et, autour de lui les échines frissonnaient. Diény seul souriait d’un sourire légèrement narquois.

Le Hollandais le remarqua et l’interpella sans rudesse:

--Vous riez, monsieur? Et pourtant, je ne crois pas que vous ririez si, dans votre chambre, vous voyiez une chaise se déplacer d’elle-même, sans rien qui la tire, ni la pousse...

Mais le reste des auditeurs réclama la suite de l’histoire, et Van Noppen poursuivit:

--Donc, pas de voiles aux mâts. Pas un chat sur le pont... Un de mes matelots, un Irlandais catholique, faisait de grands signes de croix. Les autres n’étaient pas mieux rassurés et je les entendais haleter...

«Quand ce bateau de malheur fut encore plus près de nous--il en passerait à une demi-encâblure tout au plus--je vis qu’il avait eu des voiles, mais qu’il n’en restait que des loques le long de certaines ralingues. Au surplus, les bouts des cordages, de ceux, du moins, qui n’étaient point en fil de fer, s’effilochaient et ils pendaient au long des mâts...

«A cent mètres, cependant, la coque semblait en assez bon état. Je manœuvrai le Zuyderzee de manière à longer l’épave en la dépassant par l’arrière, pour l’accoster, s’il y avait lieu, et l’amariner au besoin.

«Mes hommes n’étaient guère rassurés. Et il y avait d’ailleurs de quoi. A présent, nous nous rendions compte de la nature d’objets étranges qu’à distance nous avions pu voir sur le pont et sur les gaillards, bâtons, boules et anneaux blanchâtres. Autant de squelettes, quinze ou seize, nous regardant de leurs yeux creux, en riant de leur rire atroce!

«Vous dire l’horreur qui nous saisit!

«Les matelots me suppliaient: «N’y touchons pas, capitaine! C’est un bateau de l’enfer, sûr. Il nous enverrait des malheurs!...»

«Je n’étais nullement impassible et, pour moi comme pour tous les autres, ce navire avait quelque chose d’effroyable, de surnaturel. Mais mon devoir et le souci de mon prestige d’officier m’ordonnaient de faire bonne contenance. Aussi, j’achevai ma manœuvre.

«En peu d’instants, nous atteignîmes cette espèce d’ossuaire errant. Or, sur le tableau d’arrière, il n’y avait plus d’inscription, ni nom, ma foi, ni port d’attache, et, comme nous élongions la coque, nous nous aperçûmes d’une chose extraordinaire, inexplicable: la totalité du bateau, du pont jusqu’à la pomme des mâts, semblait avoir été flambée par quelque souffle soudain vomi de l’enfer, comme disaient mes hommes, et qui avait dû dévorer aussitôt voiles et cordages. Tout était noirci, calciné, mais de façon superficielle, sans qu’il y ait eu incendie, du moins à proprement parler, car rien n’était vraiment détruit, si la surface de tous les bois était nettement carbonisée.

«La position même des squelettes me fit penser que les matelots dont ils étaient les tristes restes avaient été mystérieusement foudroyés tous ensemble, d’un coup! L’aspect de ce pont-cimetière était tellement hallucinant que l’espèce de terreur ambiante dont étaient animés mes hommes finit par réagir sur moi et je renonçai sans regret à prendre cette «noyade» en remorque et à savoir quelle catastrophe s’était bien passée à son bord!

«Vous me direz que j’aurais dû immerger ces pauvres ossements. Mais il faut savoir respecter les superstitions maritimes et l’état d’esprit de mes gens m’en eût empêché certainement. Aucun, pour or, ni pour argent, n’eût consenti à embarquer sur le trois-mâts ni à porter la main sur ces restes lugubres.

«Au grand soulagement de chacun, j’ordonnai de virer de bord et nous vîmes cette ruine de voilier s’éloigner sous le ciel très bas, portant avec lui son secret. Il commençait de s’effacer peu à peu dans l’air embrumé, quand j’entendis mes matelots commenter cette étrange rencontre. On discutait. Les voix s’enflaient!

«--Et moi, s’écriait l’Irlandais, je te dis que c’est lui, oui, donc, lui le Voltigeur-Hollandais... Regardez les ombres sur son pont!»

«Puissance des hallucinations collectives. Mes hommes, sur ce pont, distinguaient des matelots fantômes, formes transparentes, qui manœuvraient, et ils les décrivirent si bien, dans leurs exclamations craintives, qu’au bout d’un instant, moi aussi, je les vis, je vis s’appuyer à un mât un être colossal, capitaine aux cheveux épars, à l’air éploré et maudit...

«--On peut se dire bonsoir, les gars,» dit le matelot irlandais. «Après une rencontre pareille, notre soupe est cuite pour de bon et notre décompte est payé!... Nous sommes marqués, que je vous dis!»

«... Vous me croirez si vous voulez, pas plus d’une demi-heure après, nous étions torpillés, messieurs et mesdames, par un sous-marin, et, en neuf minutes, neuf minutes, il n’y avait plus de Zuyderzee. Naturellement, je laissai les canots à mon équipage et je me jetai à la mer. Mais le Boche coula les chaloupes froidement à coups de canon et il ne recueillit que moi, reconnu pour le capitaine.

«Ramené prisonnier à Brême, après une odyssée fort longue, je me suis sauvé, Dieu sait comme. Mais si je rencontre, désormais, ce trois-mâts fantôme roussi, j’avoue sans l’ombre de fausse honte que j’aurai la petite mort!

Le sombre récit avait porté. Les visages étaient un peu pâles, les poitrines toutes haletantes; les bouches béaient; on se taisait.

Rompant ce silence pénible, Diény qui «crânait» s’écria:

--Vous vous entendez certainement à conter cela, capitaine; mais vous ne nous ferez pas peur. Il n’y a plus de revenants.

Une voix mordante s’éleva:

--Erreur, monsieur. On en rencontre plus souvent que vous ne pensez et ils sont parfois fort à craindre!

C’était l’énigmatique Versy; il eut un rire, un rire pénible qui à l’assistance énervée parut d’inflexion satanique. Puis, sans ajouter une parole, il se leva, pirouetta, sortit de la salle à manger, laissant l’auditoire ahuri par l’âpreté de sa riposte.

Quelqu’un ramassa sur la table une cuiller à entremets que l’homme du côtre avait jetée sur la nappe avant de partir, une cuiller en métal épais, aplatie comme par un étau.

· · ·

Deux jours encore s’écoulèrent. La Mer des Sargasses était passée et l’on ne songeait plus guère au récit fantastique du capitaine Van Noppen.

Le Texel maintenait tant bien que mal son allure peu précipitée et quasiment cahotante de canard consciencieux.

Versy était en train de faire essayer à quelques-unes des passagères un shuffle board que le charpentier et le maître timonier du navire avaient fabriqué sous sa direction lorsque, tout à coup, un grand changement se fit dans l’ambiance. La machine venait de s’arrêter, tandis qu’une sorte d’immense sifflement assez pareil à celui d’une cascade se faisait entendre, montant d’en bas.

Sur la passerelle, on vit le capitaine lever les bras au ciel et, par tube acoustique, se mettre à causer précipitamment avec le personnel de la machine, d’un air de grande émotion.

Tout le monde courut à lui. Les questions se pressaient:

--Qu’est-ce donc, commandant?... Un accident?... Oui?... Ah! mon Dieu!...

Et Van Noppen expliquait:

--N’ayez pas peur. Il n’y a aucun danger pour les passagers. Ce sont des tuyaux de vapeur qui ont crevé dans la chaufferie. Mais j’ai bien peur d’avoir des blessés...

Au même moment, on vit apparaître sur le pont, au sortir des machines, un certain nombre de chauffeurs effarés. Et le bruit de cascade, d’échappement, continuait en bas.

--Eh bien, garçons, quoi donc? criait le maître du bord.

Plusieurs des hommes étaient brûlés et paraissaient souffrir, entourés par une foule en effervescence qui les questionnait au lieu de les soigner. D’ailleurs, le fait que nul danger immédiat ne menaçât le navire calmait un peu cette gent passagère facile à émouvoir, vu son ignorance des choses de la mer.

Déjà, le chef mécanicien et le capitaine s’étaient précipités vers l’entrée des machines; le nuage de vapeur détendue, mais encore brûlante qui montait des fonds leur fit faire un pas en arrière.

Versy accourait à son tour. Sans questionner personne, il s’était aussitôt rendu compte des circonstances.

--Vous avez laissé des blessés, en bas? demanda-t-il brusquement à l’un des chauffeurs qui regardait ses bras couverts de brûlures et tâtait doucement son visage endommagé:

--Oui, monsieur, répondit l’homme en cotte bleue d’un air assez piteux.

Moins rudement, mais avec précipitation, le passager aux lunettes noires s’écria:

--Alors, donne-moi ta veste, garçon. J’en ai besoin... Vite!... Vite!

Effaré, le chauffeur ôta de dessus son torse son surcot de toile. Prompt, Versy s’en empara, le déchira en lanières qu’il trempa dans une seille d’eau. Puis, de ces linges tout mouillés, il s’enveloppa la tête, les bras, et, sans s’inquiéter du nuage brûlant de vapeur qui montait, il s’engagea sous le capot de descente de la machine.

Des minutes s’écoulèrent, longues, longues... On se demandait anxieusement ce qu’il avait pu devenir, quand on le vit surgir portant dans ses bras un chauffeur brûlé et qui geignait à fendre l’âme.

Les assistants, cette fois se précipitèrent vers le sauveteur, lui arrachèrent son fardeau. Le blessé fut étendu sur un matelas apporté des cabines et tous ceux qui croyaient avoir quelque compétence s’ingénièrent à lui donner des soins.

Des femmes se pressaient autour de Versy.

--N’êtes-vous pas brûlé, monsieur?... Permettez que nous vous soignions?

Mais, écartant doucement les bras qui désiraient le retenir l’homme du côtre regagna la descente fumante des machines.

Une seconde fois, ayant pris soin de mouiller de nouveau les linges qui lui préservaient la figure, il disparut dans le nuage de vapeur, cependant qu’en bas l’affreux sifflement s’accentuait. Les minutes parurent plus longues, beaucoup plus longues que les premières.

On désespérait pour de bon de voir reparaître Versy.

--Il est tombé, le malheureux!... Personne n’ira-t-il le chercher?

Van Noppen hésitait:

--C’est grave! Envoyer d’autres hommes en bas, pour accroître le nombre des victimes!...

Un cri s’éleva:

--Le voici!

Derechef, Versy surgissait de l’enfer de la machine; et, comme tout à l’heure, il portait dans ses bras un chauffeur brûlé, mais inanimé, celui-là, qu’il confia aux bras tendus. Sur quoi, il manquait défaillir, tandis qu’un murmure d’horreur courait parmi les passagers.

Ce n’était plus le même homme, certes!

Sa barbe avait été grillée. Des ampoules le défiguraient, ballonnaient son front, sa figure, de monstrueuses grappes de raisin. Il était hideux à voir. Ses yeux noirs, veufs de leurs lunettes, brillaient dans cette face difforme. Il se raidit, se ressaisit, voulut encore mouiller ses linges et redescendre dans la machine. Mais l’assistance protesta:

--Non! Assez... Non, monsieur Versy! Non, cette fois vous y resteriez!

--Laissez donc.--Il se dégageait.--Il y a encore deux hommes en bas. Il faut que j’aille les chercher.

Cependant, Van Noppen faisait mettre en batterie une pompe à air, qui nettoyait rapidement l’atmosphère de la chaufferie. La vapeur s’épuisait enfin, perdait de sa nocivité et l’on pouvait organiser le sauvetage des dernières victimes.

Lorsqu’elles parurent sur le pont, Versy, qu’on n’avait pu convaincre de se faire soigner, s’empressa et prit la direction des soins, toujours oublieux de lui-même.

--Là... Couchez-les là... Cherchez-moi la pharmacie, les pansements... de l’acide picrique... Là, ça va! Que n’avons-nous un peu d’ambrine!...

Bientôt, de ses mains déformées par des plaies vives et par des cloques, il préparait la solution du liquide jaune safrané. Puis avec une dextérité professionnelle, il commençait de poser tampons de coton et bandes de gaz sur les brûlures.

Et, les hommes revenant à eux, gémissant, on fut étonné d’entendre avec quelle douceur ce Versy, pourtant assez rude, savait parler à qui souffrait, dire les paroles qui soutiennent...

Georgette qui s’était proposée comme infirmière bénévole ne pouvait détacher maintenant son regard des traits de Versy.

Dans le visage boursouflé, à peu près dépouillé de barbe, sous la formation des cloques, elle retrouverait confusément une ressemblance, une ressemblance...

Non, elle se trompait certainement, dupe de son imagination. Il n’y avait là qu’analogie fugitive et momentanée.

Cependant, les blessés pansés et transportés à l’infirmerie, Versy, qui paraissait très las, consentit à songer à soi et accepta qu’on le soignât; mais il entendit se borner aux bons offices de l’équipage et il refusa doucement, quoique avec une parfaite fermeté, le concours des belles passagères.

· · ·

Demeurée sur le pont, Georgette n’osa pas faire part à Diény de ses impressions, de ses doutes.

L’attitude assez singulière du prospecteur vis-à-vis de l’énigmatique homme du côtre était peut-être pour quelque chose dans la réserve qu’elle s’imposait.

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