CHAPITRE IX
LE TROIS-MATS
Pour le moment, donc, le Texel se trouvait immobilisé. Il y avait un sérieux travail à effectuer dans les chaufferies. Il s’agissait de «tamponner» les tubes de vapeur crevés pour leur rendre l’étanchéité.
Avec un parfait dévouement, tous ceux des hommes de la machine que l’accident laissait indemnes se consacrèrent à cette tâche.
Le soleil se coucha brusquement, comme toujours sous ces latitudes, et ce fut aussitôt la nuit. Le temps était superbe, la mer calme ou presque et, tout de suite, le ciel assombri s’illumina d’étoiles.
Le premier moment d’émoi passé, le capitaine Van Noppen prenait son mal en patience.
Après tout, il n’avait point de sujets d’inquiétude et il pouvait attendre. Une brise légère soufflait du nord-est. Les vivres étaient à bord en abondance. Quelques heures de plus ou de moins!...
Mais les passagers se résignaient plus malaisément à ce retard. Tous étaient remontés sur le pont et protestaient à haute voix:
--C’est malheureux de naviguer sur un pareil baquet! Et, justement parce qu’on n’a aucun confortable, il faut que ce voyage se prolonge à perte de vue. Nous voilà jolis!
Les commerçants se plaignaient avec une particulière âpreté: leur temps, c’était de l’argent; ils avaient des affaires, que diable! Quand on n’était pas sûr de transporter les gens en temps et lieu, on ne les prenait pas à son bord; voilà tout!
A l’avant, on voyait les passagers d’entrepont discuter par groupes animés. Ces gens impressionnables s’inquiétaient. Qu’avait donc ce bateau qu’il ne marchait plus? Allait-on à présent au gré des flots?
Van Noppen dut mettre en jeu toutes ses qualités de chef et de diplomate. Aux passagers, il disait:
--Un peu de patience, je vous prie. Personne ne vous a obligés de prendre ce bateau. Quelques jours plus tard, vous auriez eu le transatlantique. Mon bâtiment est moins commode, mais il est aussi beaucoup moins cher. Et puis, des accidents de machine, il en est à tous les bords. Ce sont des cas de force majeure que nul ne peut prévoir. Si vous perdez quatre ou cinq heures sur une traversée de vingt-quatre à vingt-cinq jours, cela changera-t-il quelque chose à vos affaires? Non! car on ne prend pas le Texel quand on est pressé... Alors?... Laissez-moi donc tranquillement assurer la sécurité de mon navire et la vôtre. C’est de votre intérêt comme du mien...
Cela était si raisonnable et dit sur un ton de bonhomie tellement communicatif que les passagers en furent aussitôt convaincus. Ils s’ennuieraient un peu plus longtemps, et c’était tout.
Les uns se disposaient à prendre des livres, les autres à jouer ou à dormir, ou même à monter des lignes et à pêcher, quand on s’aperçut que les gens de l’avant, pendant le colloque, avaient peu à peu franchi les limites assignées aux passagers de pont. A présent, ils entouraient en partie la passerelle.
Fort peu versés dans les finesses de la langue française dont Van Noppen s’était servi--le nombre de ses compatriotes à bord était des plus réduits, bien que le navire eût fait escale en Guyane néerlandaise--on ne sait trop ce qu’ils comprirent aux explications données par le capitaine. Toujours est-il qu’ils se mirent à pester, à vitupérer avec des voix rageuses, des gestes violents, des yeux enflammés.
Avec ceux-ci, le Hollandais prit un ton non moins ferme, mais plus autoritaire.
--Le navire ne court pour le moment aucun danger, dit-il. Tous les gens de bon sens doivent s’incliner devant les cas de force majeure. Ce n’est pas mon avantage de vous nourrir, vous et les passagers de classe pendant une demi-journée de plus. Cependant, j’en prends mon parti et j’en serai responsable envers ma compagnie.
«Faites comme moi. J’ajoute que j’ai, primo: la prétention d’être maître à mon bord, selon la loi maritime du monde entier, et secundo: les moyens d’y maintenir l’ordre contre quiconque prétendrait le troubler. Allez-vous-en tranquillement. Ce n’est qu’un petit moment à passer et la réparation sera bientôt achevée. Nous reprendrons alors la route et, si je puis rattraper mon retard, soyez sûrs que je n’y manquerai pas!
Impressionnés et matés--tout au moins pour l’instant--les passagers d’entrepont regagnèrent l’avant. La plupart d’entre eux descendirent se reposer et quelques-uns se remirent à contempler sous la lune les flots indolents, en chantant des chœurs magnifiques et de tendres cantilènes qui contrastaient singulièrement avec leurs violences et leurs manières farouches de tout à l’heure.
· · ·
La nuit était si belle que Georgette ne voulut pas regagner sa cabine tout de suite. Elle s’assit sous la passerelle dans un coin qui lui plaisait et, tout en dénombrant machinalement les étoiles, se reprit à méditer sur la ressemblance qu’elle avait cru découvrir.
Elle paraissait fort calme, mais subissait une grande crise intérieure.
Diény, tout en fumant une cigarette, était venu s’installer auprès de la jeune fille.
Et c’est avec une grimace d’impatience qu’il vit soudain Versy, tout emmailloté de pansements, s’approcher d’eux, porteur d’un pliant qu’il disposa, sans façon, à leurs côtés.
--Vous permettez? fit-il d’un ton qui, selon son ordinaire, avait quelque chose d’agressif.
Georgette n’en fut point agacée comme elle l’eût été certainement sans l’épisode de la chaufferie.
--Monsieur Versy, fit-elle doucement, je n’ai pas pu vous dire encore toute ma réelle admiration. Je ne crois pas que l’on ait vu souvent courage pareil au vôtre.
--Mademoiselle, répondit le brûlé toujours sec, je ne suis pas venu chercher auprès de vous des compliments. Je n’en ai pas besoin et n’en ai point mérité, d’ailleurs. Je n’ai fait que mon simple devoir. Si j’avais agi autrement, je me serais méprisé.
Georgette eut un léger rire qui signifiait beaucoup de choses et reprit:
--Vous êtes pourtant le seul qui ayez agi de la sorte. Vos paroles sont donc un blâme indirect à l’adresse, tant du personnel navigant que de vos co-passagers?
--Loin de moi cette présomption. Je suis sûr que tous, à ce moment-là, eussent voulu faire ce que je faisais. Mais, le commandant et ses officiers étaient retenus par leurs obligations envers leur navire cependant que les passagers devaient penser à leurs familles.
Georgette contint, avec un petit mouvement d’exaltation, quelque chose comme un sanglot qui lui montait à la gorge:
--Alors, vous?... fit-elle.
--Moi? Ah! c’est une autre paire de manches!...
Chose curieuse, la phrase avait commencé sur l’ironie un peu attendrie et se terminait plus acérée que jamais. Il réfléchit une seconde et poursuivit:
--Moi? Sachez, mademoiselle, que je suis un homme absolument seul, un homme dont personne--je dis: personne!--ne se soucie sur la terre, sauf, peut-être, un tout petit groupe de spécialistes--et, ceux-là, pour des raisons qui n’ont rien de bienveillant à mon égard. Ma vie n’a donc aucune valeur en elle-même. Je ne puis lui en donner un peu qu’en l’utilisant au profit de ceux que je me permets d’appeler mes semblables.
--Vous parlez comme un apôtre, ou comme un desperado!
Le regard brillant, elle cherchait à percer la cuirasse de ces bandelettes.
Versy répondit tristement:
--Je crois bien qu’il y a beaucoup plus du desperado que de l’apôtre. Au surplus, tout cela est si peu intéressant!...
Georgette allait parler encore, quand Van Noppen passa tout près sans même voir le petit groupe et comme fortement absorbé. On l’entendit bougonner:
--Nous pouvons dire que nous avons toutes les chances! Voilà la brume, maintenant!... Il ne nous manquerait plus que la rencontre du Hollandais Volant!...
Et l’on vit sa large et lourde silhouette qui s’éloignait en «bourlinguant» sur des jambes courtes, dans une atmosphère tout à coup épaissie où la lune mettait comme un poudroiement lumineux, la tête courbée et rentrée entre les épaules massives, qui semblaient lasses.
Saisie par cette réflexion singulière, Georgette eut un frisson et, instinctivement, elle se rapprocha de Diény, comme pour chercher une protection:
--En effet, murmura-t-elle, impressionnée, voici la brume... Que veut-il dire?
Diény était resté silencieux pendant tout le temps de la conversation entre Georgette et Versy. Il éclata de rire:
--Ha! ha! ma chère amie, moi qui vous avais tenue jusqu’ici pour un esprit fort--et même pour un fort esprit!--je vous prends donc en flagrant délit de superstition!
--Pardon! s’écria-t-elle, un peu vexée de sa faiblesse, le capitaine est certainement un homme énergique, et vous voyez bien que...
--Le capitaine est aussi un vieux marin chimérique! Si vous vous laissez influencer par ses histoires de bonnes femmes, vous avez du temps à perdre. Du moment que nous n’avons à craindre que du Hollandais Volant, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles; je vous le garantis.
· · ·
La brume s’épaississait et commençait de ressembler au nuage de vapeur que, tantôt, on avait vu s’élever du panneau des machines. Auprès de Georgette, la silhouette de Versy s’estompait.
On entendit tinter la cloche de brume, le Texel, pour l’instant, ne pouvant user de la sirène. La tête enveloppée de linges se renversa en arrière, rejeta une bouffée de fumée qu’on ne distingua plus qu’à peine, et la voix mordante rétorqua:
--Vous avez tort de sourire des pressentiments d’un vieux marin, monsieur Diény, grand tort! Moi, j’en tiens toujours compte. Je crois qu’ils ont une réalité objective. Est-ce être superstitieux? Non. C’est seulement admettre que la portée de nos sens est plus étendue qu’on ne le croit généralement... Sait-on jamais ce qui peut se passer, sur mer?
--Vous aussi, fit Diény, qui ne pouvait se dispenser de répondre, mais qui s’éloigna aussitôt, en levant imperceptiblement les épaules.
Les passagers avaient regagné leurs cabines. Le pont était désert et, sauf l’officier de quart qui faisait les cent pas au-dessus de la tête de Versy et de Georgette, restés seuls, sauf les hommes de veille, tout dormait déjà à bord. C’était le silence presque complet, un silence rendu plus inquiétant par l’absence du ronflement de la machine auquel on était accoutumé depuis quelques jours.
Les moindres bruits prenaient une importance inhabituelle, le léger clapotement des vagues sur les flancs du navire immobile, le grincement d’une poulie balancée... Puis, toutes les minutes, la cloche de brume se réveillait pour tinter sa chanson lugubre.
Van Noppen avait pris toutes les précautions nécessaires en pareil cas.
Outre ses feux réglementaires, il avait établi ses feux d’impossibilité de manœuvre qui devaient prévenir tout navire rencontré qu’il n’avait à compter sur aucun mouvement voulu de la part du Texel.
· · ·
Cette veillée dans la brume était réellement pleine d’angoisse. Georgette se sentait entourée de dangers multiples et inconnus. Ses pensées prenaient à chaque instant un tour plus sinistre.
Elle pensait à sa vie... aux drames qui l’avaient brisée... à l’inutilité de sa grande fortune... Ah! savoir!...
Instinctivement, les deux passagers s’étaient peu à peu rapprochés de la lisse. Puis ils s’étaient levés et, à présent, s’y appuyaient. A quelque distance, on entendait Diény, sans le voir. Il sifflotait des airs d’opérettes qu’il enfilait les uns au bout des autres, mais, eût-on dit, sans abandon, de parti-pris...
La cloche du bord sonna minuit... Il y eut quelques bruits de pas des hommes de relève... Puis, de nouveau, ce fut un silence lourd, épais comme la brume qui enveloppait le navire...
Les yeux s’usaient à vouloir percer l’enveloppe nuageuse. L’ombre se peuplait de formes fantomales...
Soudain, Versy se pencha et à la lumière d’une lampe proche, Georgette vit qu’il semblait fouiller la brume du regard... puis son bras se leva et désigna, sans qu’il dit mot, quelque chose dans la trouble ambiance...
Au même moment, l’homme de veille jeta un cri:
--Voilier, par tribord!
On entendit les pas pressés de l’officier de quart qui traversait la passerelle pour venir à la droite du navire. Sa forme vague se courba comme il s’efforçait de voir plus loin...
Un beaupré en arrêt, comme une lance, perça la nuée, surmonté d’une énorme croix qui, sinistre, se précisait peu à peu, devenait un mât de misaine, barré de vergues...
--La cloche!... la cloche!... cria précipitamment l’officier de quart.
Et la cloche se mit à tinter sans répit, prolongeant dans la nuit compacte son triste appel d’avertissement...
Gigantesque à travers le voile de la brume qui s’écartait, la silhouette confuse se précisa.
Peu à peu apparut un grand trois-mâts navigant sous ses basses voiles, ses huniers et ses focs. Il était tout près du Texel et, poussé par une brise très faible, avançait lentement, droit sur le vapeur.
La cloche devint frénétique, bien en vain!
A présent, l’abordage était inévitable.
Immobilisé, dans l’impossibilité absolue de manœuvrer pour y échapper, le cargo offrait son flanc!
Était-ce un effet de la brume? Le pont du trois-mâts paraissait désert. On n’y voyait pas signe de vie...
Très calme, Versy commentait:
--Un voilier sans feux, dans cette poix! Il ne manœuvre pas, ne semble pas nous voir... Pourtant, nous avons nos feux, nous, et nous signalons l’impossibilité où nous sommes de faire aucun mouvement volontaire... Cela est étrange... Et cette voilure réduite est absurde, par ce temps de calme...
Georgette, prise d’un grand tremblement, sentait ses jambes se dérober sous elle. Chevrotante, la voix de Diény, qui s’était rapproché, balbutia:
--Alors... alors... il va nous aborder... Croyez-vous?
--Si, dans dix secondes, il n’a pas manœuvré, c’est certain, répondit l’autre, toujours aussi ferme et tranquille. Mais n’ayez nulle crainte; ce voilier ne peut nous faire grand mal. Il n’a presque pas d’erre. Le choc sera insignifiant.
Le trois-mâts ne manœuvrait toujours pas, et les secondes passaient. L’officier de quart s’était muni d’un porte-voix.
Bien distinctement, il cria:
--Ho, du voilier! Veillez devant. Nous sommes stoppés.
Le voilier semblait ne rien entendre. Pas un mouvement ne se produisit sur son pont, dont, maintenant, on commençait à distinguer tous les détails. Point de commandement, non plus que de manœuvre... Il continuait sa route, imperturbable.
Il fut à vingt mètres... à dix mètres... Le Texel semblait l’attirer comme l’aimant la limaille...
Un craquement: le beaupré avait touché et se brisait comme une allumette...
Un autre choc: l’étrave du trois-mâts entrait en contact avec la muraille du Texel.
Acéré, il enfonçait les tôles, les arrachait...
De nouveaux craquements... un fracas lamentable...
Les deux navires restaient emmêlés, frères siamois monstrueux et blessés...
Alors ce fut un grand désordre à bord du paquebot réveillé dans la nuit. Des cris, des piétinements: passagers et équipage montaient en hâte sur le pont en achevant de s’habiller n’importe comment. Accourus de l’avant, les passagers de pont poussaient des hurlements douloureux, se tordaient les bras avec des gestes dramatiques, invoquaient la divinité ou blasphémaient avec rage.
Déjà, le capitaine Van Noppen occupait la passerelle et, très calme, lançait des ordres, des objurgations, des encouragements.
Il y eut encore des fracas brutaux d’arrachement.
Entraîné par sa voilure, l’abordeur se détacha, partit vers l’arrière, reprit sa marche, s’éloigna et, comme il était apparu, grand oiseau de malheur, disparut dans la brume.
Et, pendant toute la suite de ces événements, personne n’y avait découvert âme qui vécut!
Maintenant, armés de falots, les hommes essayaient de mesurer l’importance des avaries survenues au paquebot. Elles ne paraissaient pas fort importantes. Quelques têtes enfoncées ou arrachées tout au plus. Cela ne compromettait point la sécurité du navire.
Or, le second du Texel sortit du capot des deuxièmes. Blanc comme un suaire, l’officier faisait de grands efforts pour dissimuler son agitation. Sans hâte apparente, il se fraya un chemin à travers les groupes qui commentaient encore l’étrange collision de tout à l’heure, parvint enfin à la passerelle et, près de Van Noppen, lui dit à mi-voix, en affectant un air d’indifférence, car il se sentait observé d’en bas:
--Capitaine, l’abordage a provoqué un court-circuit dans l’entrepont.
Il reprit haleine et, un peu fébrile, son chef le pressa:
--Et?... Eh bien, allez donc!
Le second, très doucement, prononça alors l’une des paroles les plus effrayantes qu’on puisse émettre à bord d’un navire, et surtout d’un navire privé de ses moyens de marche et d’évolution:
--Et le feu est à bord!... On travaille à l’éteindre. J’ai donné tous les ordres nécessaires, mais les pompes donnent mal et le feu gagne.
Van Noppen se contraignit pour ne pas changer de visage:
--Nous jouons de malheur, mon pauvre ami! Mais faisons notre devoir jusqu’au bout, et comme il le faut. Occupez-vous de cet incendie. Moi, je reste ici, où ma présence est indispensable.
Et, d’un mouvement d’yeux, il désignait la foule, de nouveau inquiète, qui s’agitait au-dessous de la passerelle avec des figures de catastrophe. Il imaginait déjà ce qu’allait être le pont quand ces gens-là sauraient de quel danger ils étaient menacés.
Quelque chose lui dit que c’en était fait du Texel, de lui-même et de toute cette humanité.
L’heure suprême allait sonner.
Mais, capitaine avant tout et conscient de sa responsabilité, il sut s’imposer un visage bonhomme et presque réjoui, pour dire:
--Allons, allons, ce n’est rien.
Il avait la mort dans le cœur.