‹ Le vicomte de Bragelonne, Tome I.Chapitre 2 sur 3 · II.

II.

D’Artagnan se rendait facilement maître de lui-même; toutefois, en cette occasion, il ne put s’empêcher de témoigner une joie que le lecteur comprendra peut-être, s’il daigne avoir quelque indulgence pour un homme qui, depuis sa naissance, n’avait jamais vu tant de pièces et de rouleaux de pièces juxtaposés dans un ordre vraiment agréable à l’œil. Le trésorier renferma tous ces rouleaux dans des sacs, ferma chaque sac d’une estampille aux armes d’Angleterre, faveur que les trésoriers n’accordent pas à tout le monde.

Puis, impassible et tout juste aussi poli qu’il devait l’être envers un homme honoré de l’amitié du roi, il dit à d’Artagnan:

— Emportez votre argent, monsieur.

Votre argent! Ce mot fit vibrer mille cordes que d’Artagnan n’avait jamais senties en son cœur. Il fit charger les sacs sur un petit chariot et revint chez lui méditant profondément. Un homme qui possède trois cent mille livres ne peut plus avoir le front uni: une ride par chaque centaine de mille livres, ce n’est pas trop.

D’Artagnan s’enferma, ne dîna point, refusa sa porte à tout le monde, et, la lampe allumée, le pistolet armé sur la table, il veilla toute la nuit, rêvant au moyen d’empêcher que ces beaux écus, qui du coffre royal avaient passé dans ses coffres à lui, ne passassent de ses coffres dans les poches d’un larron quelconque. Le meilleur moyen que trouva le Gascon, ce fut d’enfermer son trésor momentanément sous des serrures assez solides pour que nul poignet ne les brisât, assez compliquées pour que nulle clef banale ne les ouvrît.

D’Artagnan se souvint que les Anglais sont passés maîtres en mécanique et en industrie conservatrice; il résolut d’aller dès le lendemain à la recherche d’un mécanicien qui lui vendît un coffre-fort. Il n’alla pas bien loin. Le sieur Will Jobson, domicilié dans Piccadilly, écouta ses propositions, comprit ses désastres, et lui promit de confectionner une serrure de sûreté qui le délivrât de toute crainte pour l’avenir.

— Je vous donnerai, dit-il, un mécanisme tout nouveau. À la première tentative un peu sérieuse faite sur votre serrure, une plaque invisible s’ouvrira, un petit canon également invisible vomira un joli boulet de cuivre du poids d’un marc, qui jettera bas le maladroit, non sans un bruit notable. Qu’en pensez-vous?

— Je dis que c’est vraiment ingénieux, s’écria d’Artagnan; le petit boulet de cuivre me plaît véritablement. Çà, monsieur le mécanicien, les conditions?

— Quinze jours pour l’exécution, et quinze mille livres payables à la livraison, répondit l’artiste.

D’Artagnan fronça le sourcil. Quinze jours étaient un délai suffisant pour que tous les filous de Londres eussent fait disparaître chez lui la nécessité d’un coffre-fort. Quant aux quinze mille livres, c’était payer bien cher ce qu’un peu de vigilance lui procurerait pour rien.

— Je réfléchirai, fit-il; merci, monsieur.

Et il retourna chez lui au pas de course; personne n’avait encore approché du trésor.

Le jour même, Athos vint rendre visite à son ami et le trouva soucieux au point qu’il lui en manifesta sa surprise.

— Comment! vous voilà riche, dit-il, et pas gai! vous qui désiriez tant la richesse...

— Mon ami, les plaisirs auxquels on n’est pas habitué gênent plus que les chagrins dont on avait l’habitude. Un avis, s’il vous plaît. Je puis vous demander cela, à vous qui avez toujours eu de l’argent: quand on a de l’argent, qu’en fait-on?

— Cela dépend.

— Qu’avez-vous fait du vôtre, pour qu’il ne fît de vous ni un avare ni un prodigue? Car l’avarice dessèche le cœur, et la prodigalité le noie... n’est-ce pas?

— Fabricius ne dirait pas plus juste. Mais, en vérité, mon argent ne m’a jamais gêné.

— Voyons, le placez-vous sur les rentes?

— Non; vous savez que j’ai une assez belle maison et que cette maison compose le meilleur de mon bien.

— Je le sais.

— En sorte que vous serez aussi riche que moi, plus riche même quand vous le voudrez, par le même moyen.

— Mais les revenus, les encaissez-vous?

— Non.

— Que pensez-vous d’une cachette dans un mur plein?

— Je n’en ai jamais fait usage.

— C’est qu’alors vous avez quelque confident, quelque homme d’affaires sûr, et qui vous paie l’intérêt à un taux honnête.

— Pas du tout.

— Mon Dieu! que faites-vous alors?

— Je dépense tout ce que j’ai, et je n’ai que ce que je dépense, mon cher d’Artagnan.

— Ah! voilà. Mais vous êtes un peu prince, vous, et quinze à seize mille livres de revenu vous fondent dans les doigts; et puis vous avez des charges, de la représentation.

— Mais je ne vois pas que vous soyez beaucoup moins grand seigneur que moi, mon ami, et votre argent vous suffira bien juste.

— Trois cent mille livres! Il y a là deux tiers de superflu.

— Pardon, mais il me semblait que vous m’aviez dit... j’ai cru entendre, enfin... je me figurais que vous aviez un associé...

— Ah! mordioux! c’est vrai! s’écria d’Artagnan en rougissant, il y a Planchet. J’oubliais Planchet, sur ma vie!... Eh bien! voilà mes cent mille écus entamés... C’est dommage, le chiffre était rond, bien sonnant... C’est vrai, Athos, je ne suis plus riche du tout. Quelle mémoire vous avez!

— Assez bonne, oui, Dieu merci!

— Ce brave Planchet, grommela d’Artagnan, il n’a pas fait là un mauvais rêve. Quelle spéculation, peste! Enfin, ce qui est dit, est dit.

— Combien lui donnez-vous?

— Oh! fit d’Artagnan, ce n’est pas un mauvais garçon, je m’arrangerai toujours bien avec lui; j’ai eu du mal, voyez-vous, des frais, tout cela doit entrer en ligne de compte.

— Mon cher, je suis bien sûr de vous, dit tranquillement Athos, et je n’ai pas peur pour ce bon Planchet; ses intérêts sont mieux dans vos mains que dans les siennes; mais à présent que vous n’avez plus rien à faire ici, nous partirons si vous m’en croyez. Vous irez remercier Sa Majesté, lui demander ses ordres, et, dans six jours, nous pourrons apercevoir les tours de Notre-Dame.

— Mon ami, je brûle en effet de partir, et de ce pas je vais présenter mes respects au roi.

— Moi, dit Athos, je vais saluer quelques personnes par la ville, et ensuite je suis à vous.

— Voulez-vous me prêter Grimaud?

— De tout mon cœur... Qu’en comptez-vous faire?

— Quelque chose de fort simple et qui ne le fatiguera pas, je le prierai de me garder mes pistolets qui sont sur la table, à côté des coffres que voici.

— Très bien, répliqua imperturbablement Athos.

— Et il ne s’éloignera point, n’est-ce pas?

— Pas plus que les pistolets eux-mêmes.

— Alors, je m’en vais chez Sa Majesté. Au revoir.

D’Artagnan arriva en effet au palais de Saint-James, où Charles II, qui écrivait sa correspondance, lui fit faire antichambre une bonne heure.

D’Artagnan, tout en se promenant dans la galerie, des portes aux fenêtres, et des fenêtres aux portes, crut bien voir un manteau pareil à celui d’Athos traverser les vestibules; mais au moment où il allait vérifier le fait, l’huissier l’appela chez Sa Majesté.

Charles II se frottait les mains tout en recevant les remerciements de notre ami.

— Chevalier, dit-il, vous avez tort de m’être reconnaissant; je n’ai pas payé le quart de ce qu’elle vaut l’histoire de la boîte où vous avez mis ce brave général... je veux dire cet excellent duc d’Albermale.

Et le roi rit aux éclats.

D’Artagnan crut ne pas devoir interrompre Sa Majesté et fit le gros dos avec modestie.

— À propos, continua Charles, vous a-t-il vraiment pardonné, mon cher Monck?

— Pardonné! mais j’espère que oui, Sire.

— Eh!... c’est que le tour était cruel... Odds fish! encaquer comme un hareng le premier personnage de la révolution anglaise! À votre place, je ne m’y fierais pas, chevalier.

— Mais, Sire...

— Je sais bien que Monck vous appelle son ami... Mais il a l’œil bien profond pour n’avoir pas de mémoire, et le sourcil bien haut pour n’être pas fort orgueilleux; vous savez, grande supercilium.

«J’apprendrai le latin, bien sûr», se dit d’Artagnan.

— Tenez, s’écria le roi enchanté, il faut que j’arrange votre réconciliation; je saurai m’y prendre de telle sorte...

D’Artagnan se mordit la moustache.

— Votre Majesté me permet de lui dire la vérité?

— Dites, chevalier, dites.

— Eh bien! Sire, vous me faites une peur affreuse... Si Votre Majesté arrange mon affaire, comme elle paraît en avoir envie, je suis un homme perdu, le duc me fera assassiner.

Le roi partit d’un nouvel éclat de rire, qui changea en épouvante la frayeur de d’Artagnan.

— Sire, de grâce, promettez-moi de me laisser traiter cette négociation; et puis, si vous n’avez plus besoin de mes services...

— Non, chevalier. Vous voulez partir? répondit Charles avec une hilarité de plus en plus inquiétante.

— Si Votre Majesté n’a plus rien à me demander.

Charles redevint à peu près sérieux.

— Une seule chose. Voyez ma sœur, lady Henriette. Vous connaît-elle?

— Non, Sire; mais... un vieux soldat comme moi n’est pas un spectacle agréable pour une jeune et joyeuse princesse.

— Je veux, vous dis-je, que ma sœur vous connaisse; je veux qu’elle puisse au besoin compter sur vous.

— Sire, tout ce qui est cher à Votre Majesté sera sacré pour moi.

— Bien... Parry! viens, mon bon Parry.

La porte latérale s’ouvrit, et Parry entra, le visage rayonnant dès qu’il eut aperçu le chevalier.

— Que fait Rochester? dit le roi.

— Il est sur le canal avec les dames, répliqua Parry.

— Et Buckingham?

— Aussi.

— Voilà qui est au mieux. Tu conduiras le chevalier près de Villiers... c’est le duc de Buckingham, chevalier... et tu prieras le duc de présenter M. d’Artagnan à lady Henriette.

Parry s’inclina et sourit à d’Artagnan.

— Chevalier, continua le roi, c’est votre audience de congé; vous pourrez ensuite partir quand il vous plaira.

— Sire, merci!

— Mais faites bien votre paix avec Monck.

— Oh! Sire...

— Vous savez qu’il y a un de mes vaisseaux à votre disposition?

— Mais, Sire, vous me comblez, et je ne souffrirai jamais que des officiers de Votre Majesté se dérangent pour moi.

Le roi frappa sur l’épaule de d’Artagnan.

— Personne ne se dérange pour vous, chevalier, mais bien pour un ambassadeur que j’envoie en France et à qui vous servirez volontiers, je crois, de compagnon, car vous le connaissez.

D’Artagnan regarda étonné.

— C’est un certain comte de La Fère... celui que vous appelez Athos, ajouta le roi en terminant la conversation, comme il l’avait commencée, par un joyeux éclat de rire. Adieu, chevalier, adieu! Aimez-moi comme je vous aime.

Et là-dessus, faisant un signe à Parry pour lui demander si quelqu’un n’attendait pas dans un cabinet voisin, le roi disparut dans ce cabinet, laissant la place au chevalier, tout étourdi de cette singulière audience.

Le vieillard lui prit le bras amicalement et l’emmena vers les jardins.

Chapitre XXXV — Sur le canal

Sur le canal aux eaux d’un vert opaque, bordé de margelles de marbre où le temps avait déjà semé ses taches noires et des touffes d’herbes moussues, glissait majestueusement une longue barque plate, pavoisée aux armes d’Angleterre, surmontée d’un dais et tapissée de longues étoffes damassées qui traînaient leurs franges dans l’eau. Huit rameurs, pesant mollement sur les avirons, la faisaient mouvoir sur le canal avec la lenteur gracieuse des cygnes, qui, troublés dans leur antique possession par le sillage de la barque, regardaient de loin passer cette splendeur et ce bruit. Nous disons ce bruit, car la barque renfermait quatre joueurs de guitare et de luth, deux chanteurs et plusieurs courtisans, tout chamarrés d’or et de pierreries, lesquels montraient leurs dents blanches à l’envi pour plaire à lady Stuart, petite-fille de Henri IV, fille de Charles Ier, sœur de Charles II, qui occupait sous le dais de cette barque la place d’honneur. Nous connaissons cette jeune princesse, nous l’avons vue au Louvre avec sa mère, manquant de bois, manquant de pain, nourrie par le coadjuteur et les parlements. Elle avait donc, comme ses frères, passé une dure jeunesse; puis tout à coup elle venait de se réveiller de ce long et horrible rêve, assise sur les degrés d’un trône, entourée de courtisans et de flatteurs.

Comme Marie Stuart au sortir de la prison, elle aspirait donc la vie et la liberté, et, de plus, la puissance et la richesse.

Lady Henriette en grandissant était devenue une beauté remarquable que la restauration qui venait d’avoir lieu avait rendue célèbre. Le malheur lui avait ôté l’éclat de l’orgueil, mais la prospérité venait de le lui rendre. Elle resplendissait dans sa joie et son bien-être, pareille à ces fleurs de serre qui, oubliées pendant une nuit aux premières gelées d’automne, ont penché la tête, mais qui le lendemain, réchauffées à l’atmosphère dans laquelle elles sont nées, se relèvent plus splendides que jamais. Lord Villiers de Buckingham, fils de celui qui joue un rôle si célèbre dans les premiers chapitres de cette histoire, lord Villiers de Buckingham, beau cavalier, mélancolique avec les femmes, rieur avec les hommes, et Vilmot de Rochester, rieur avec les deux sexes, se tenaient en ce moment debout devant lady Henriette, et se disputaient le privilège de la faire sourire.

Quant à cette jeune et belle princesse, adossée à un coussin de velours brodé d’or, les mains inertes et pendantes qui trempaient dans l’eau, elle écoutait nonchalamment les musiciens sans les entendre, et elle entendait les deux courtisans sans avoir l’air de les écouter. C’est que lady Henriette, cette créature pleine de charmes, cette femme qui joignait les grâces de la France à celles de l’Angleterre, n’ayant pas encore aimé, était cruelle dans sa coquetterie.

Aussi le sourire, cette naïve faveur des jeunes filles, n’éclairait pas même son visage, et si parfois elle levait les yeux, c’était pour les attacher avec tant de fixité sur l’un ou l’autre cavalier, que leur galanterie, si effrontée qu’elle fût d’habitude, s’en alarmait et en devenait timide.

Cependant le bateau marchait toujours, les musiciens faisaient rage, et les courtisans commençaient à s’essouffler comme eux. D’ailleurs, la promenade paraissait sans doute monotone à la princesse, car, secouant tout à coup la tête d’impatience:

— Allons, dit-elle, assez comme cela, messieurs, rentrons.

— Ah! madame, dit Buckingham, nous sommes bien malheureux, nous n’avons pu réussir à faire trouver la promenade agréable à Votre Altesse.

— Ma mère m’attend, répondit lady Henriette; puis, je vous l’avouerai franchement, messieurs, je m’ennuie.

Et tout en disant ce mot cruel, la princesse essayait de consoler par un regard chacun des deux jeunes gens, qui paraissaient consternés d’une pareille franchise. Le regard produisit son effet, les deux visages s’épanouirent; mais aussitôt, comme si la royale coquette eût pensé qu’elle venait de faire trop pour de simples mortels, elle fit un mouvement, tourna le dos à ses deux orateurs et parut se plonger dans une rêverie à laquelle il était évident qu’ils n’avaient aucune part. Buckingham se mordit les lèvres avec colère, car il était véritablement amoureux de lady Henriette, et, en cette qualité, il prenait tout au sérieux. Rochester se les mordit aussi; mais, comme son esprit dominait toujours son cœur, ce fut purement et simplement pour réprimer un malicieux éclat de rire. La princesse laissait donc errer sur la berge aux gazons fins et fleuris ses yeux, qu’elle détournait des deux jeunes gens. Elle aperçut au loin Parry et d’Artagnan.

— Qui vient là-bas? demanda-t-elle.

Les deux jeunes gens firent volte-face avec la rapidité de l’éclair.

— Parry, répondit Buckingham, rien que Parry.

— Pardon, dit Rochester, mais je lui vois un compagnon, ce me semble.

— Oui d’abord, reprit la princesse avec langueur; puis, que signifient ces mots: «Rien que Parry», dites, milord?

— Parce que, madame, répliqua Buckingham piqué, parce que le fidèle Parry, l’errant Parry, l’éternel Parry, n’est pas, je crois, de grande importance.

— Vous vous trompez, monsieur le duc: Parry, l’errant Parry, comme vous dites, a erré toujours pour le service de ma famille, et voir ce vieillard est toujours pour moi un doux spectacle.

Lady Henriette suivait la progression ordinaire aux jolies femmes, et surtout aux femmes coquettes; elle passait du caprice à la contrariété; le galant avait subi le caprice, le courtisan devait plier sous l’humeur contrariante.

Buckingham s’inclina, mais ne répondit point.

— Il est vrai, madame, dit Rochester en s’inclinant à son tour, que Parry est le modèle des serviteurs; mais, madame, il n’est plus jeune, et nous ne rions, nous, qu’en voyant les choses gaies. Est-ce bien gai, un vieillard?

— Assez, milord, dit sèchement lady Henriette, ce sujet de conversation me blesse.

Puis, comme se parlant à elle-même:

— Il est vraiment inouï, continua-t-elle, combien les amis de mon frère ont peu d’égards pour ses serviteurs!

— Ah! madame, s’écria Buckingham, Votre Grâce me perce le cœur avec un poignard forgé par ses propres mains.

— Que veut dire cette phrase tournée en manière de madrigal français, monsieur le duc? Je ne la comprends pas.

— Elle signifie, madame, que vous-même, si bonne, si charmante, si sensible, vous avez ri quelquefois, pardon, je voulais dire souri, des radotages futiles de ce bon Parry, pour lequel Votre Altesse se fait aujourd’hui d’une si merveilleuse susceptibilité.

— Eh bien! milord, dit lady Henriette, si je me suis oubliée à ce point, vous avez tort de me le rappeler.

Et elle fit un mouvement d’impatience.

— Ce bon Parry veut me parler, je crois. Monsieur de Rochester, faites donc aborder, je vous prie.

Rochester s’empressa de répéter le commandement de la princesse. Une minute après, la barque touchait le rivage.

— Débarquons, messieurs, dit lady Henriette en allant chercher le bras que lui offrait Rochester, bien que Buckingham fût plus près d’elle et eût présenté le sien.

Alors Rochester, avec un orgueil mal dissimulé qui perça d’outre en outre le cœur du malheureux Buckingham, fit traverser à la princesse le petit pont que les gens de l’équipage avaient jeté du bateau royal sur la berge.

— Où va Votre Grâce? demanda Rochester.

— Vous le voyez, milord, vers ce bon Parry qui erre, comme disait milord Buckingham, et me cherche avec ses yeux affaiblis par les larmes qu’il a versées sur nos malheurs.

— Oh! mon Dieu! dit Rochester, que Votre Altesse est triste aujourd’hui, madame! nous avons, en vérité, l’air de lui paraître des fous ridicules.

— Parlez pour vous, milord, interrompit Buckingham avec dépit; moi, je déplais tellement à Son Altesse que je ne lui parais absolument rien.

Ni Rochester ni la princesse ne répondirent; on vit seulement lady Henriette entraîner son cavalier d’une course plus rapide. Buckingham resta en arrière et profita de cet isolement pour se livrer, sur son mouchoir, à des morsures tellement furieuses que la batiste fut mise en lambeaux au troisième coup de dents.

— Parry, bon Parry, dit la princesse avec sa petite voix, viens par ici; je vois que tu me cherches, et j’attends.

— Ah! madame, dit Rochester venant charitablement au secours de son compagnon, demeuré, comme nous l’avons dit, en arrière, si Parry ne voit pas Votre Altesse, l’homme qui le suit est un guide suffisant, même pour un aveugle; car, en vérité, il a des yeux de flamme; c’est un fanal à double lampe que cet homme.

— Éclairant une fort belle et fort martiale figure, dit la princesse décidée à rompre en visière à tout propos.

Rochester s’inclina.

— Une de ces vigoureuses têtes de soldat comme on n’en voit qu’en France, ajouta la princesse avec la persévérance de la femme sûre de l’impunité.

Rochester et Buckingham se regardèrent comme pour se dire: «Mais qu’a-t-elle donc?»

— Voyez, monsieur de Buckingham, ce que veut Parry, dit lady Henriette: allez.

Le jeune homme, qui regardait cet ordre comme une faveur, reprit courage et courut au-devant de Parry, qui, toujours suivi par d’Artagnan, s’avançait avec lenteur du côté de la noble compagnie. Parry marchait avec lenteur à cause de son âge. D’Artagnan marchait lentement et noblement, comme devait marcher d’Artagnan doublé d’un tiers de million, c’est-à-dire sans forfanterie, mais aussi sans timidité. Lorsque Buckingham, qui avait mis un grand empressement à suivre les intentions de la princesse, laquelle s’était arrêtée sur un banc de marbre, comme fatiguée des quelques pas qu’elle venait de faire, lorsque Buckingham, disons-nous, ne fut plus qu’à quelques pas de Parry, celui-ci le reconnut.

— Ah! milord, dit-il tout essoufflé, Votre Grâce veut-elle obéir au roi?

— En quoi, monsieur Parry? demanda le jeune homme avec une sorte de froideur tempérée par le désir d’être agréable à la princesse.

— Eh bien! Sa Majesté prie Votre Grâce de présenter Monsieur à lady Henriette Stuart.

— Monsieur qui, d’abord? demanda le duc avec hauteur.

D’Artagnan, on le sait, était facile à effaroucher; le ton de milord Buckingham lui déplut. Il regarda le courtisan à la hauteur des yeux, et deux éclairs brillèrent sous ses sourcils froncés. Puis, faisant un effort sur lui-même:

— Monsieur le chevalier d’Artagnan, milord, répondit-il tranquillement.

— Pardon, monsieur, mais ce nom m’apprend votre nom, voilà tout.

— C’est-à-dire?

— C’est-à-dire que je ne vous connais pas.

— Je suis plus heureux que vous, monsieur, répondit d’Artagnan, car, moi, j’ai eu l’honneur de connaître beaucoup votre famille et particulièrement milord duc de Buckingham, votre illustre père.

— Mon père? fit Buckingham. En effet, monsieur, il me semble maintenant me rappeler... M. le chevalier d’Artagnan, dites-vous?

D’Artagnan s’inclina.

— En personne, dit-il.

— Pardon, n’êtes-vous point l’un de ces Français qui eurent avec mon père certains rapports secrets?

— Précisément, monsieur le duc, je suis un de ces Français-là.

— Alors, monsieur, permettez-moi de vous dire qu’il est étrange que mon père, de son vivant, n’ait jamais entendu parler de vous.

— Non, monsieur, mais il en a entendu parler au moment de sa mort; c’est moi qui lui ai fait passer, par le valet de chambre de la reine Anne d’Autriche, l’avis du danger qu’il courait; malheureusement l’avis est arrivé trop tard.

— N’importe! monsieur, dit Buckingham, je comprends maintenant qu’ayant eu l’intention de rendre un service au père, vous veniez réclamer la protection du fils.

— D’abord, milord, répondit flegmatiquement d’Artagnan, je ne réclame la protection de personne. Sa Majesté le roi Charles II, à qui j’ai eu l’honneur de rendre quelques services (il faut vous dire, monsieur, que ma vie s’est passée à cette occupation), le roi Charles II, donc, qui veut bien m’honorer de quelque bienveillance, a désiré que je fusse présenté à lady Henriette, sa sœur, à laquelle j’aurai peut-être aussi le bonheur d’être utile dans l’avenir. Or, le roi vous savait en ce moment auprès de Son Altesse, et m’a adressé à vous, par l’entremise de Parry. Il n’y a pas d’autre mystère. Je ne vous demande absolument rien, et si vous ne voulez pas me présenter à Son Altesse, j’aurai la douleur de me passer de vous et la hardiesse de me présenter moi-même.

— Au moins, monsieur, répliqua Buckingham, qui tenait à avoir le dernier mot, vous ne reculerez pas devant une explication provoquée par vous.

— Je ne recule jamais, monsieur, dit d’Artagnan.

— Vous devez savoir alors, puisque vous avez eu des rapports secrets avec mon père, quelque détail particulier?

— Ces rapports sont déjà loin de nous, monsieur, car vous n’étiez pas encore né, et pour quelques malheureux ferrets de diamant que j’ai reçus de ses mains et rapportés en France, ce n’est vraiment pas la peine de réveiller tant de souvenirs.

— Ah! monsieur, dit vivement Buckingham en s’approchant de d’Artagnan et en lui tendant la main, c’est donc vous! vous que mon père a tant cherché et qui pouviez tant attendre de nous!

— Attendre, monsieur! en vérité, c’est là mon fort, et toute ma vie j’ai attendu.

Pendant ce temps, la princesse, lasse de ne pas voir venir à elle l’étranger, s’était levée et s’était approchée.

— Au moins, monsieur, dit Buckingham, n’attendrez-vous point cette présentation que vous réclamez de moi.

Alors, se retournant et s’inclinant devant lady Henriette:

— Madame, dit le jeune homme, le roi votre frère désire que j’aie l’honneur de présenter à Votre Altesse M. le chevalier d’Artagnan.

— Pour que Votre Altesse ait au besoin un appui solide et un ami sûr, ajouta Parry.

D’Artagnan s’inclina.

— Vous avez encore quelque chose à dire, Parry? répondit lady Henriette souriant à d’Artagnan, tout en adressant la parole au vieux serviteur.

— Oui, madame, le roi désire que Votre Altesse garde religieusement dans sa mémoire le nom et se souvienne du mérite de M. d’Artagnan, à qui Sa Majesté doit, dit-elle, d’avoir recouvré son royaume.

Buckingham, la princesse et Rochester se regardèrent étonnés.

— Cela, dit d’Artagnan, est un autre petit secret dont, selon toute probabilité, je ne me vanterai pas au fils de Sa Majesté le roi Charles II, comme j’ai fait à vous à l’endroit des ferrets de diamant.

— Madame, dit Buckingham, Monsieur vient, pour la seconde fois, de rappeler à ma mémoire un événement qui excite tellement ma curiosité, que j’oserai vous demander la permission de l’écarter un instant de vous, pour l’entretenir en particulier.

— Faites, milord, dit la princesse, mais rendez bien vite à la sœur cet ami si dévoué au frère.

Et elle reprit le bras de Rochester, pendant que Buckingham prenait celui de d’Artagnan.

— Oh! racontez-moi donc, chevalier, dit Buckingham, toute cette affaire des diamants, que nul ne sait en Angleterre, pas même le fils de celui qui en fut le héros.

— Milord, une seule personne avait le droit de raconter toute cette affaire, comme vous dites, c’était votre père; il a jugé à propos de se taire, je vous demanderai la permission de l’imiter.

Et d’Artagnan s’inclina en homme sur lequel il est évident qu’aucune instance n’aura de prise.

— Puisqu’il en est ainsi, monsieur, dit Buckingham, pardonnez-moi mon indiscrétion, je vous prie; et si quelque jour, moi aussi, j’allais en France...

Et il se retourna pour donner un dernier regard à la princesse, qui ne s’inquiétait guère de lui, toute occupée qu’elle était ou paraissait être de la conversation de Rochester.

Buckingham soupira.

— Eh bien? demanda d’Artagnan.

— Je disais donc que si quelque jour, moi aussi, j’allais en France...

— Vous irez, milord, dit en souriant d’Artagnan, c’est moi qui vous en réponds.

— Et pourquoi cela?

— Oh! j’ai d’étranges manières de prédiction, moi; et une fois que je prédis, je me trompe rarement. Si donc vous venez en France?

— Eh bien! monsieur, vous à qui les rois demandent cette précieuse amitié qui leur rend des couronnes, j’oserai vous demander un peu de ce grand intérêt que vous avez voué à mon père.

— Milord, répondit d’Artagnan, croyez que je me tiendrai pour fort honoré, si, là-bas, vous voulez bien encore vous souvenir que vous m’avez vu ici. Et maintenant, permettez...

Se retournant alors vers lady Henriette:

— Madame, dit-il, Votre Altesse est fille de France, et, en cette qualité, j’espère la revoir à Paris. Un de mes jours heureux sera celui où Votre Altesse me donnera un ordre quelconque qui me rappelle, à moi, qu’elle n’a point oublié les recommandations de son auguste frère.

Et il s’inclina devant la jeune princesse, qui lui donna sa main à baiser avec une grâce toute royale.

— Ah! madame, dit tout bas Buckingham, que faudrait-il faire pour obtenir de Votre Altesse une pareille faveur?

— Dame! milord, répondit lady Henriette, demandez à M. d’Artagnan, il vous le dira.

Chapitre XXXVI — Comment d’Artagnan tira, comme eût fait une fée, une maison de plaisance d’une boîte de sapin

Les paroles du roi, touchant l’amour-propre de Monck, n’avaient pas inspiré à d’Artagnan une médiocre appréhension. Le lieutenant avait eu toute sa vie le grand art de choisir ses ennemis, et lorsqu’il les avait pris implacables et invincibles, c’est qu’il n’avait pu, sous aucun prétexte, faire autrement. Mais les points de vue changent beaucoup dans la vie. C’est une lanterne magique dont l’œil de l’homme modifie chaque année les aspects. Il en résulte que, du dernier jour d’une année où l’on voyait blanc, au premier jour de l’autre où l’on verra noir, il n’y a que l’espace d’une nuit. Or, d’Artagnan, lorsqu’il partit de Calais avec ses dix sacripants, se souciait aussi peu de prendre à partie Goliath, Nabuchodonosor ou Holopherne, que de croiser l’épée avec une recrue, ou que de discuter avec son hôtesse. Alors il ressemblait à l’épervier qui à jeun attaque un bélier. La faim aveugle. Mais d’Artagnan rassasié, d’Artagnan riche, d’Artagnan vainqueur, d’Artagnan fier d’un triomphe si difficile, d’Artagnan avait trop à perdre pour ne pas compter chiffre à chiffre avec la mauvaise fortune probable.

Il songeait donc, tout en revenant de sa présentation, à une seule chose, c’est-à-dire à ménager un homme aussi puissant que Monck, un homme que Charles ménageait aussi, tout roi qu’il était; car, à peine établi, le protégé pouvait encore avoir besoin du protecteur, et ne lui refuserait point par conséquent, le cas échéant, la mince satisfaction de déporter M. d’Artagnan, ou de le renfermer dans quelque tour du Middlesex, ou de le faire un peu noyer dans le trajet maritime de Douvres à Boulogne. Ces sortes de satisfactions se rendent de rois à vice-rois, sans tirer autrement à conséquence.

Il n’était même pas besoin que le roi fût actif dans cette contrepartie de la pièce où Monck prendrait sa revanche. Le rôle du roi se bornerait tout simplement à pardonner au vice-roi d’Irlande tout ce qu’il aurait entrepris contre d’Artagnan. Il ne fallait rien autre chose pour mettre la conscience du duc d’Albermale en repos qu’un te absolvo dit en riant, ou le griffonnage du Charles, the king, tracé au bas d’un parchemin; et avec ces deux mots prononcés, ou ces trois mots écrits, le pauvre d’Artagnan était à tout jamais enterré sous les ruines de son imagination. Et puis, chose assez inquiétante pour un homme aussi prévoyant que l’était notre mousquetaire, il se voyait seul, et l’amitié d’Athos ne suffisait point pour le rassurer. Certes, s’il se fût agi d’une bonne distribution de coups d’épée, le mousquetaire eût compté sur son compagnon; mais dans des délicatesses avec un roi, lorsque le peut-être d’un hasard malencontreux viendrait aider à la justification de Monck ou de Charles II, d’Artagnan connaissait assez Athos pour être sûr qu’il ferait la plus belle part à la loyauté du survivant, et se contenterait de verser force larmes sur la tombe du mort, quitte, si le mort était son ami, à composer ensuite son épitaphe avec les superlatifs les plus pompeux.

«Décidément, pensait le Gascon, et cette pensée était le résultat des réflexions qu’il venait de faire tout bas, et que nous venons de faire tout haut, décidément il faut que je me réconcilie avec M. Monck, et que j’acquière la preuve de sa parfaite indifférence pour le passé. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, il est encore maussade et réservé dans l’expression de ce sentiment, je donne mon argent à emporter à Athos, je demeure en Angleterre juste assez de temps pour le dévoiler; puis, comme j’ai l’œil vif et le pied léger, je saisis le premier signe hostile, je décampe, je me cache chez milord de Buckingham, qui me paraît bon diable au fond, et auquel, en récompense de son hospitalité, je raconte alors toute cette histoire de diamants, qui ne peut plus compromettre qu’une vieille reine, laquelle peut bien passer, étant la femme d’un ladre vert comme M. de Mazarin, pour avoir été autrefois la maîtresse d’un beau seigneur comme Buckingham. Mordioux! c’est dit, et ce Monck ne me surmontera pas. Eh! d’ailleurs, une idée!»

On sait que ce n’étaient pas, en général, les idées qui manquaient à d’Artagnan. C’est que, pendant son monologue, d’Artagnan venait de se boutonner jusqu’au menton, et rien n’excitait en lui l’imagination comme cette préparation à un combat quelconque, nommée accinction par les Romains. Il arriva tout échauffé au logis du duc d’Albermale. On l’introduisit chez le vice-roi avec une célérité qui prouvait qu’on le regardait comme étant de la maison. Monck était dans son cabinet de travail.

— Milord, lui dit d’Artagnan avec cette expression de franchise que le Gascon savait si bien étendre sur son visage rusé, milord, je viens demander un conseil à Votre Grâce.

Monck, aussi boutonné moralement que son antagoniste l’était physiquement, Monck répondit:

— Demandez, mon cher.

Et sa figure présentait une expression non moins ouverte que celle de d’Artagnan.

— Milord, avant toute chose, promettez-moi secret et indulgence.

— Je vous promets tout ce que vous voudrez. Qu’y a-t-il? dites!

— Il y a, milord, que je ne suis pas tout à fait content du roi.

— Ah! vraiment! Et en quoi, s’il vous plaît, mon cher lieutenant?

— En ce que Sa Majesté se livre parfois à des plaisanteries fort compromettantes pour ses serviteurs, et la plaisanterie, milord, est une arme qui blesse fort les gens d’épée comme nous.

Monck fit tous ses efforts pour ne pas trahir sa pensée; mais d’Artagnan le guettait avec une attention trop soutenue pour ne pas apercevoir une imperceptible rougeur sur ses joues.

— Mais quant à moi, dit Monck de l’air le plus naturel du monde, je ne suis pas ennemi de la plaisanterie, mon cher monsieur d’Artagnan; mes soldats vous diront même que bien des fois, au camp, j’entendais fort indifféremment, et avec un certain goût même, les chansons satiriques qui, de l’armée de Lambert, passaient dans la mienne, et qui, bien certainement, eussent écorché les oreilles d’un général plus susceptible que je ne le suis.

— Oh! milord, fit d’Artagnan, je sais que vous êtes un homme complet, je sais que vous êtes placé depuis longtemps au-dessus des misères humaines, mais il y a plaisanteries et plaisanteries, et certaines, quant à moi, ont le privilège de m’irriter au-delà de toute expression.

— Peut-on savoir lesquelles, my dear?

— Celles qui sont dirigées contre mes amis ou contre les gens que je respecte, milord.

Monck fit un imperceptible mouvement que d’Artagnan aperçut.

— Et en quoi, demanda Monck, en quoi le coup d’épingle qui égratigne autrui peut-il vous chatouiller la peau? Contez-moi cela, voyons!

— Milord, je vais vous l’expliquer par une seule phrase; il s’agissait de vous.

Monck fit un pas vers d’Artagnan.

— De moi? dit-il.

— Oui, et voilà ce que je ne puis m’expliquer; mais aussi peut-être est-ce faute de connaître son caractère. Comment le roi a-t-il le cœur de railler un homme qui lui a rendu tant et de si grands services? Comment comprendre qu’il s’amuse à mettre aux prises un lion comme vous avec un moucheron comme moi?

— Aussi je ne vois cela en aucune façon, dit Monck.

— Si fait! Enfin, le roi, qui me devait une récompense, pouvait me récompenser comme un soldat, sans imaginer cette histoire de rançon qui vous touche, milord.

— Non, fit Monck en riant, elle ne me touche en aucune façon, je vous jure.

— Pas à mon endroit, je le comprends; vous me connaissez, milord, je suis si discret que la tombe paraîtrait bavarde auprès de moi; mais... comprenez-vous, milord?

— Non, s’obstina à dire Monck.

— Si un autre savait le secret que je sais...

— Quel secret?

— Eh! milord, ce malheureux secret de Newcastle.

— Ah! le million de M. le comte de La Fère?

— Non, milord, non; l’entreprise faite sur Votre Grâce.

— C’était bien joué, chevalier, voilà tout; et il n’y avait rien à dire; vous êtes un homme de guerre, brave et rusé à la fois, ce qui prouve que vous réunissez les qualités de Fabius et d’Annibal. Donc, vous avez usé de vos moyens, de la force et de la ruse; il n’y a rien à dire à cela, et c’était à moi de me garantir.

— Eh! je le sais, milord, et je n’attendais pas moins de votre impartialité, aussi, s’il n’y avait que l’enlèvement en lui-même, mordioux! ce ne serait rien; mais il y a...

— Quoi?

— Les circonstances de cet enlèvement.

— Quelles circonstances?

— Vous savez bien, milord, ce que je veux dire.

— Non, Dieu me damne!

— Il y a... c’est qu’en vérité c’est fort difficile à dire.

— Il y a?

— Eh bien! il y a cette diable de boîte.

Monck rougit visiblement.

— Cette indignité de boîte, continua d’Artagnan, de boîte en sapin, vous savez?

— Bon! je l’oubliais.

— En sapin, continua d’Artagnan, avec des trous pour le nez et la bouche. En vérité, milord, tout le reste était bien; mais la boîte, la boîte! décidément, c’était une mauvaise plaisanterie.

Monck se démenait dans tous les sens.

— Et cependant, que j’aie fait cela, reprit d’Artagnan, moi, un capitaine d’aventures, c’est tout simple, parce que, à côté de l’action un peu légère que j’ai commise, mais que la gravité de la situation peut faire excuser, j’ai la circonspection et la réserve.

— Oh! dit Monck, croyez que je vous connais bien, monsieur d’Artagnan, et que je vous apprécie.

D’Artagnan ne perdait pas Monck de vue, étudiant tout ce qui se passait dans l’esprit du général au fur et à mesure qu’il parlait.

— Mais il ne s’agit pas de moi, reprit-il.

— Enfin, de qui s’agit-il donc? demanda Monck, qui commençait à s’impatienter.

— Il s’agit du roi, qui jamais ne retiendra sa langue.

— Eh bien! quand il parlerait, au bout du compte? dit Monck en balbutiant.

— Milord, reprit d’Artagnan, ne dissimulez pas, je vous en supplie, avec un homme qui parle aussi franchement que je le fais. Vous avez le droit de hérisser votre susceptibilité, si bénigne qu’elle soit. Que diable! ce n’est pas la place d’un homme sérieux comme vous, d’un homme qui joue avec des couronnes et des sceptres comme un bohémien avec des boules; ce n’est pas la place d’un homme sérieux, disais-je, que d’être enfermé dans une boîte, ainsi qu’un objet curieux d’histoire naturelle; car enfin, vous comprenez, ce serait pour faire crever de rire tous vos ennemis, et vous êtes si grand, si noble, si généreux, que vous devez en avoir beaucoup. Ce secret pourrait faire crever de rire la moitié du genre humain si l’on vous représentait dans cette boîte. Or, il n’est pas décent que l’on rie ainsi du second personnage de ce royaume.

Monck perdit tout à fait contenance à l’idée de se voir représenté dans sa boîte.

Le ridicule, comme l’avait judicieusement prévu d’Artagnan, faisait sur lui ce que ni les hasards de la guerre, ni les désirs de l’ambition, ni la crainte de la mort n’avaient pu faire.

«Bon! pensa le Gascon, il a peur; je suis sauvé.»

— Oh! quant au roi, dit Monck, ne craignez rien, cher monsieur d’Artagnan, le roi ne plaisantera pas avec Monck, je vous jure!

L’éclair de ses yeux fut intercepté au passage par d’Artagnan. Monck se radoucit aussitôt.

— Le roi, continua-t-il, est d’un trop noble naturel, le roi a un cœur trop haut placé pour vouloir du mal à qui lui fait du bien.

— Oh! certainement s’écria d’Artagnan. Je suis entièrement de votre opinion sur le cœur du roi, mais non sur sa tête; il est bon, mais il est léger.

— Le roi ne sera pas léger avec Monck, soyez tranquille.

— Ainsi, vous êtes tranquille, vous, milord?

— De ce côté du moins, oui, parfaitement.

— Oh! je vous comprends, vous êtes tranquille du côté du roi.

— Je vous l’ai dit.

— Mais vous n’êtes pas aussi tranquille du mien?

— Je croyais vous avoir affirmé que je croyais à votre loyauté et à votre discrétion.

— Sans doute, sans doute; mais vous réfléchirez à une chose...

— À laquelle?...

— C’est que je ne suis pas seul, c’est que j’ai des compagnons; et quels compagnons!

— Oh! oui, je les connais.

— Malheureusement, milord, et ils vous connaissent aussi.

— Eh bien?

— Eh bien! ils sont là-bas, à Boulogne, ils m’attendent.

— Et vous craignez...?

— Oui, je crains qu’en mon absence... Parbleu! Si j’étais près d’eux, je répondrais bien de leur silence.

— Avais-je raison de vous dire que le danger, s’il y avait danger, ne viendrait pas de Sa Majesté, quelque peu disposée qu’elle soit à la plaisanterie, mais de vos compagnons, comme vous dites... Être raillé par un roi, c’est tolérable encore, mais par des goujats d’armée... Goddam!

— Oui, je comprends, c’est insupportable; et voilà pourquoi, milord, je venais vous dire: «Ne croyez-vous pas qu’il serait bon que je partisse pour la France le plus tôt possible?»

— Certes, si vous croyez que votre présence...

— Impose à tous ces coquins? De cela, oh! j’en suis sûr, milord.

— Votre présence n’empêchera point le bruit de se répandre s’il a transpiré déjà.

— Oh! il n’a point transpiré, milord, je vous le garantis. En tout cas, croyez que je suis bien déterminé à une grande chose.

— Laquelle?

— À casser la tête au premier qui aura propagé ce bruit et au premier qui l’aura entendu. Après quoi, je reviens en Angleterre chercher un asile et peut-être de l’emploi auprès de Votre Grâce.

— Oh! revenez, revenez!

— Malheureusement, milord, je ne connais que vous, ici, et je ne vous trouverai plus, ou vous m’aurez oublié dans vos grandeurs.

— Écoutez, monsieur d’Artagnan, répondit Monck, vous êtes un charmant gentilhomme, plein d’esprit et de courage; vous méritez toutes les fortunes de ce monde; venez avec moi en Écosse, et, je vous jure, je vous y ferai dans ma vice-royauté un sort que chacun enviera.

— Oh! milord, c’est impossible à cette heure. À cette heure, j’ai un devoir sacré à remplir; j’ai à veiller autour de votre gloire; j’ai à empêcher qu’un mauvais plaisant ne ternisse aux yeux des contemporains, qui sait? aux yeux de la postérité même, l’éclat de votre nom.

— De la postérité, monsieur d’Artagnan?

— Eh! sans doute; il faut que, pour la postérité, tous les détails de cette histoire restent un mystère; car enfin, admettez que cette malheureuse histoire du coffre de sapin se répande, et l’on dira, non pas que vous avez rétabli le roi loyalement, en vertu de votre libre arbitre, mais bien par suite d’un compromis fait entre vous deux à Scheveningen. J’aurai beau dire comment la chose s’est passée, moi qui le sais, on ne me croira pas, et l’on dira que j’ai reçu ma part du gâteau et que je la mange.

Monck fronça le sourcil.

— Gloire, honneur, probité, dit-il, vous n’êtes que de vains mots!

— Brouillard, répliqua d’Artagnan, brouillard à travers lequel personne ne voit jamais bien clair.

— Eh bien! alors, allez en France, mon cher monsieur, dit Monck; allez et, pour vous rendre l’Angleterre plus accessible et plus agréable, acceptez un souvenir de moi.

«Mais allons donc!» pensa d’Artagnan.

— J’ai sur les bords de la Clyde, continua Monck, une petite maison sous des arbres, un cottage, comme on appelle cela ici. À cette maison sont attachés une centaine d’arpents de terre; acceptez-la.

— Oh! milord...

— Dame! vous serez là chez vous, et ce sera le refuge dont vous me parliez tout à l’heure.

— Moi, je serais votre obligé à ce point, milord! En vérité, j’en ai honte!

— Non pas, monsieur, reprit Monck avec un fin sourire, non pas, c’est moi qui serai le vôtre.

Et serrant la main du mousquetaire:

— Je vais faire dresser l’acte de donation, dit-il.

Et il sortit.

D’Artagnan le regarda s’éloigner et demeura pensif et même ému.

— Enfin, dit-il, voilà pourtant un brave homme. Il est triste de sentir seulement que c’est par peur de moi et non par affection qu’il agit ainsi. Eh bien! je veux que l’affection lui vienne.

Puis, après un instant de réflexion plus profonde:

— Bah! dit-il, à quoi bon? C’est un Anglais!

Et il sortit, à son tour, un peu étourdi de ce combat.

— Ainsi, dit-il, me voilà propriétaire. Mais comment diable partager le cottage avec Planchet? À moins que je ne lui donne les terres et que je ne prenne le château, ou bien que ce ne soit lui qui ne prenne le château, et moi... Fi donc! M. Monck ne souffrirait point que je partageasse avec un épicier une maison qu’il a habitée! Il est trop fier pour cela! D’ailleurs, pourquoi en parler? Ce n’est point avec l’argent de la société que j’ai acquis cet immeuble; c’est avec ma seule intelligence; il est donc bien à moi. Allons retrouver Athos.

Et il se dirigea vers la demeure du comte de La Fère.

Chapitre XXXVII — Comment d’Artagnan régla le passif de la société avant d’établir son actif

«Décidément, se dit d’Artagnan, je suis en veine. Cette étoile qui luit une fois dans la vie de tout homme, qui a lui pour Job et pour Irus, le plus malheureux des Juifs et le plus pauvre des Grecs, vient enfin de luire pour moi. Je ne ferai pas de folie, je profiterai; c’est assez tard pour que je sois raisonnable.»

Il soupa ce soir-là de fort bonne humeur avec son amis Athos, ne lui parla pas de la donation attendue, mais ne put s’empêcher, tout en mangeant, de questionner son ami sur les provenances, les semailles, les plantations.

Athos répondit complaisamment, comme il faisait toujours. Son idée était que d’Artagnan voulait devenir propriétaire; seulement, il se prit plus d’une fois à regretter l’humeur si vive, les saillies si divertissantes du gai compagnon d’autrefois. D’Artagnan, en effet, profitait du reste de graisse figée sur l’assiette pour y tracer des chiffres et faire des additions d’une rotondité surprenante.

L’ordre ou plutôt la licence d’embarquement arriva chez eux le soir. Tandis qu’on remettait le papier au comte, un autre messager tendait à d’Artagnan une petite liasse de parchemins revêtus de tous les sceaux dont se pare la propriété foncière en Angleterre. Athos le surprit à feuilleter ces différents actes, qui établissaient la transmission de propriété. Le prudent Monck, d’autres eussent dit le généreux Monck, avait commué la donation en une vente, et reconnaissait avoir reçu la somme de quinze mille livres pour prix de la cession.

Déjà le messager s’était éclipsé. D’Artagnan lisait toujours, Athos le regardait en souriant. D’Artagnan, surprenant un de ces sourires par-dessus son épaule, renferma toute la liasse dans son étui.

— Pardon, dit Athos.

— Oh! vous n’êtes pas indiscret, mon cher, répliqua le lieutenant; je voudrais...

— Non, ne me dites rien, je vous prie: des ordres sont choses si sacrées, qu’à son frère, à son père, le chargé de ces ordres ne doit pas avouer un mot. Ainsi, moi qui vous parle et qui vous aime plus tendrement que frère, père et tout au monde...

— Hors votre Raoul?

— J’aimerai plus encore Raoul lorsqu’il sera un homme et que je l’aurai vu se dessiner dans toutes les phases de son caractère et de ses actes... comme je vous ai vu, vous, mon ami.

— Vous disiez donc que vous aviez un ordre aussi, et que vous ne me le communiqueriez pas?

— Oui, cher d’Artagnan.

Le Gascon soupira.

— Il fut un temps, dit-il, où cet ordre, vous l’eussiez mis là, tout ouvert sur la table, en disant: «D’Artagnan, lisez-nous ce grimoire, à Porthos, à Aramis et à moi.»

— C’est vrai... Oh! c’était la jeunesse, la confiance, la généreuse saison où le sang commande lorsqu’il est échauffé par la passion!

— Eh bien! Athos, voulez-vous que je vous dise?

— Dites, ami.

— Cet adorable temps, cette généreuse saison, cette domination du sang échauffé, toutes choses fort belles sans doute, je ne les regrette pas du tout. C’est absolument comme le temps des études... J’ai toujours rencontré quelque part un sot pour me vanter ce temps des pensums, des férules, des croûtes de pain sec... C’est singulier, je n’ai jamais aimé cela, moi; et si actif, si sobre que je fusse (vous savez si je l’étais, Athos), si simple que je parusse dans mes habits, je n’ai pas moins préféré les broderies de Porthos à ma petite casaque poreuse, qui laissait passer la bise en hiver, le soleil en été. Voyez-vous, mon ami, je me défierai toujours de celui qui prétendra préférer le mal au bien. Or, du temps passé, tout fut mal pour moi, du temps où chaque mois voyait un trou de plus à ma peau et à ma casaque, un écu d’or de moins dans ma pauvre bourse; de cet exécrable temps de bascules et de balançoires, je ne regrette absolument rien, rien, rien, que notre amitié; car chez moi il y a un cœur; et, c’est miracle, ce cœur n’a pas été desséché par le vent de la misère qui passait aux trous de mon manteau, ou traversé par les épées de toute fabrique qui passaient aux trous de ma pauvre chair.

— Ne regrettez pas notre amitié, dit Athos; elle ne mourra qu’avec nous. L’amitié se compose surtout de souvenirs et d’habitudes, et si vous avez fait tout à l’heure une petite satire de la mienne parce que j’hésite à vous révéler ma mission en France...

— Moi?... Ô ciel! si vous saviez, cher et bon ami, comme désormais toutes les missions du monde vont me devenir indifférentes!

Et il serra ses parchemins dans sa vaste poche. Athos se leva de table et appela l’hôte pour payer la dépense.

— Depuis que je suis votre ami, dit d’Artagnan, je n’ai jamais payé un écot. Porthos souvent, Aramis quelquefois, et vous, presque toujours, vous tirâtes votre bourse au dessert. Maintenant, je suis riche, et je vais essayer si cela est héroïque de payer.

— Faites, dit Athos en remettant sa bourse dans sa poche.

Les deux amis se dirigèrent ensuite vers le port, non sans que d’Artagnan eût regardé en arrière pour surveiller le transport de ses chers écus. La nuit venait d’étendre son voile épais sur l’eau jaune de la Tamise; on entendait ces bruits de tonnes et de poulies, précurseurs de l’appareillage, qui tant de fois avaient fait battre le cœur des mousquetaires, alors que le danger de la mer était le moindre de ceux qu’ils allaient affronter. Cette fois, ils devaient s’embarquer sur un grand vaisseau qui les attendait à Gravesend, et Charles II, toujours délicat dans les petites choses, avait envoyé un de ses yachts avec douze hommes de sa garde écossaise, pour faire honneur à l’ambassadeur qu’il députait en France. À minuit le yacht avait déposé ses passagers à bord du vaisseau, et à huit heures du matin le vaisseau débarquait l’ambassadeur et son ami devant la jetée de Boulogne.

Tandis que le comte avec Grimaud s’occupait des chevaux pour aller droit à Paris, d’Artagnan courait à l’hôtellerie où, selon ses ordres, sa petite armée devait l’attendre. Ces messieurs déjeunaient d’huîtres, de poisson et d’eau-de-vie aromatisée, lorsque parut d’Artagnan. Ils étaient bien gais, mais aucun n’avait encore franchi les limites de la raison. Un hourra de joie accueillit le général.

— Me voici, dit d’Artagnan; la campagne est terminée. Je viens apporter à chacun le supplément de solde qui était promis.

Les yeux brillèrent.

— Je gage qu’il n’y a déjà plus cent livres dans l’escarcelle du plus riche de vous?

— C’est vrai! s’écria-t-on en chœur.

— Messieurs, dit alors d’Artagnan, voici la dernière consigne. Le traité de commerce a été conclu, grâce à ce coup de main qui nous a rendus maîtres du plus habile financier de l’Angleterre; car à présent, je dois vous l’avouer, l’homme qu’il s’agissait d’enlever, c’était le trésorier du général Monck.

Ce mot de trésorier produisit un certain effet dans son armée. D’Artagnan remarqua que les yeux du seul Menneville ne témoignaient pas d’une foi parfaite.

— Ce trésorier, continua d’Artagnan, je l’ai emmené sur un terrain neutre, la Hollande; je lui ai fait signer le traité, je l’ai reconduit moi-même à Newcastle, et, comme il devait être satisfait de nos procédés à son égard, comme le coffre de sapin avait été porté toujours sans secousses et rembourré moelleusement, j’ai demandé pour vous une gratification. La voici.

Il jeta un sac assez respectable sur la nappe. Tous étendirent involontairement la main.

— Un moment, mes agneaux, dit d’Artagnan; s’il y a les bénéfices, il y a aussi les charges.

— Oh! oh! murmura l’assemblée.

— Nous allons nous trouver, mes amis, dans une position qui ne serait pas tenable pour des gens sans cervelle; je parle net: nous sommes entre la potence et la Bastille.

— Oh! oh! dit le chœur.

— C’est aisé à comprendre. Il a fallu expliquer au général Monck la disparition de son trésorier; j’ai attendu pour cela le moment fort inespéré de la restauration du roi Charles II, qui est de mes amis...

L’armée échangea un regard de satisfaction contre le regard assez orgueilleux de d’Artagnan.

— Le roi restauré, j’ai rendu à M. Monck son homme d’affaires, un peu déplumé, c’est vrai, mais enfin je le lui ai rendu. Or, le général Monck, en me pardonnant, car il m’a pardonné, n’a pu s’empêcher de me dire ces mots que j’engage chacun de vous à se graver profondément là, entre les yeux, sous la voûte du crâne: «Monsieur, la plaisanterie est bonne, mais je n’aime pas naturellement les plaisanteries; si jamais un mot de ce que vous avez fait (vous comprenez, monsieur Menneville) s’échappait de vos lèvres ou des lèvres de vos compagnons, j’ai dans mon gouvernement d’Écosse et d’Irlande sept cent quarante et une potences en bois de chêne, chevillées de fer et graissées à neuf toutes les semaines. Je ferais présent d’une de ces potences à chacun de vous, et, remarquez-le bien, cher monsieur d’Artagnan, ajouta-t-il (remarquez le aussi, cher monsieur Menneville), il m’en resterait encore sept cent trente pour mes menus plaisirs. De plus...»

— Ah! ah! firent les auxiliaires, il y a du plus?

— Une misère de plus: «Monsieur d’Artagnan, j’expédie au roi de France le traité en question, avec prière de faire fourrer à la Bastille provisoirement, puis de m’envoyer là-bas tous ceux qui ont pris part à l’expédition; et c’est une prière à laquelle le roi se rendra certainement.»

Un cri d’effroi partit de tous les coins de la table.

— Là! là! dit d’Artagnan; ce brave M. Monck a oublié une chose, c’est qu’il ne sait le nom d’aucun d’entre vous; moi seul je vous connais, et ce n’est pas moi, vous le croyez bien, qui vous trahirai. Pour quoi faire? Quant à vous, je ne suppose pas que vous soyez jamais assez niais pour vous dénoncer vous-mêmes, car alors le roi, pour s’épargner des frais de nourriture et de logement, vous expédierait en Écosse, où sont les sept cent quarante et une potences. Voilà, messieurs. Et maintenant je n’ai plus un mot à ajouter à ce que je viens d’avoir l’honneur de vous dire. Je suis sûr que l’on m’a compris parfaitement, n’est-ce pas, monsieur de Menneville?

— Parfaitement, répliqua celui-ci.

— Maintenant, les écus! dit d’Artagnan. Fermez les portes.

Il dit et ouvrit un sac sur la table d’où tombèrent plusieurs beaux écus d’or. Chacun fit un mouvement vers le plancher.

— Tout beau! s’écria d’Artagnan; que personne ne se baisse et je retrouverai mon compte.

Il le retrouva en effet, donna cinquante de ces beaux écus à chacun, et reçut autant de bénédictions qu’il avait donné de pièces.

— Maintenant, dit-il, s’il vous était possible de vous ranger un peu, si vous deveniez de bons et honnêtes bourgeois...

— C’est bien difficile, dit un des assistants.

— Mais pourquoi cela capitaine? dit un autre.

— C’est parce que je vous aurais retrouvés, et, qui sait? rafraîchis de temps en temps par quelque aubaine...

Il fit signe à Menneville, qui écoutait tout cela d’un air composé.

— Menneville, dit-il, venez avec moi. Adieu mes braves; je ne vous recommande pas d’être discrets.

Menneville le suivit, tandis que les salutations des auxiliaires se mêlaient au doux bruit de l’or tintant dans leurs poches.

— Menneville, dit d’Artagnan une fois dans la rue, vous n’êtes pas dupe, prenez garde de le devenir; vous ne me faites pas l’effet d’avoir peur des potences de Monck ni de la Bastille de Sa Majesté le roi Louis XIV, mais vous me ferez bien la grâce d’avoir peur de moi. Eh bien! écoutez: Au moindre mot qui vous échapperait, je vous tuerais comme un poulet. J’ai déjà dans ma poche l’absolution de notre Saint-Père le pape.

— Je vous assure que je ne sais absolument rien, mon cher monsieur d’Artagnan, et que toutes vos paroles sont pour moi articles de foi.

— J’étais bien sûr que vous étiez un garçon d’esprit, dit le mousquetaire; il y a vingt-cinq ans que je vous ai jugé. Ces cinquante écus d’or que je vous donne en plus vous prouveront le cas que je fais de vous. Prenez.

— Merci, monsieur d’Artagnan, dit Menneville.

— Avec cela vous pouvez réellement devenir honnête homme, répliqua d’Artagnan du ton le plus sérieux. Il serait honteux qu’un esprit comme le vôtre et un nom que vous n’osez plus porter se trouvassent effacés à jamais sous la rouille d’une mauvaise vie. Devenez galant homme, Menneville, et vivez un an avec ces cent écus d’or, c’est un beau denier: deux fois la solde d’un haut officier. Dans un an, venez me voir, et, mordioux! je ferai de vous quelque chose.

Menneville jura, comme avaient fait ses camarades, qu’il serait muet comme la tombe. Et cependant, il faut bien que quelqu’un ait parlé, et comme à coup sûr ce n’est pas nos neuf compagnons, comme certainement ce n’est pas Menneville, il faut bien que ce soit d’Artagnan, qui, en sa qualité de Gascon, avait la langue bien près des lèvres. Car enfin, si ce n’est pas lui, qui serait-ce? Et comment s’expliquerait le secret du coffre de sapin percé de trous parvenu à notre connaissance, et d’une façon si complète, que nous en avons, comme on a pu le voir, raconté l’histoire dans ses détails les plus intimes? détails qui, au reste, éclairent d’un jour aussi nouveau qu’inattendu toute cette portion de l’histoire d’Angleterre, laissée jusqu’aujourd’hui dans l’ombre par les historiens nos confrères.

Chapitre XXXVIII — Où l’on voit que l’épicier français s’était déjà réhabilité au XVIIème siècle

Une fois ses comptes réglés et ses recommandations faites, d’Artagnan ne songea plus qu’à regagner Paris le plus promptement possible. Athos, de son côté, avait hâte de regagner sa maison et de s’y reposer un peu. Si entiers que soient restés le caractère et l’homme, après les fatigues du voyage, le voyageur s’aperçoit avec plaisir, à la fin du jour, même quand le jour a été beau, que la nuit va venir apporter un peu de sommeil. Aussi, de Boulogne à Paris, chevauchant côte à côte, les deux amis, quelque peu absorbés dans leurs pensées individuelles, ne causèrent-ils pas de choses assez intéressantes pour que nous en instruisions le lecteur: chacun d’eux, livré à ses réflexions personnelles, et se construisant l’avenir à sa façon, s’occupa surtout d’abréger la distance par la vitesse. Athos et d’Artagnan arrivèrent le soir du quatrième jour, après leur départ de Boulogne, aux barrières de Paris.

— Ou allez-vous, mon cher ami? demanda Athos. Moi, je me dirige droit vers mon hôtel.

— Et moi tout droit chez mon associé.

— Chez Planchet?

— Mon Dieu, oui: au Pilon-d’Or.

— N’est-il pas bien entendu que nous nous reverrons?

— Si vous restez à Paris, oui; car j’y reste, moi.

— Non. Après avoir embrassé Raoul, à qui j’ai fait donner rendez-vous chez moi, dans l’hôtel, je pars immédiatement pour La Fère.

— Eh bien! adieu, alors, cher et parfait ami.

— Au revoir plutôt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez pas habiter avec moi à Blois. Vous voilà libre, vous voilà riche; je vous achèterai, si vous voulez, un beau bien dans les environs de Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D’un côté, vous aurez les plus beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de Chambord; de l’autre, des marais admirables. Vous qui aimez la chasse, et qui, bon gré mal gré, êtes poète, cher ami, vous trouverez des faisans, des râles et des sarcelles, sans compter des couchers de soleil et des promenades en bateau à faire rêver Nemrod et Apollon eux-mêmes. En attendant l’acquisition, vous habiterez La Fère, et nous irons voler la pie dans les vignes, comme faisait le roi Louis XIII. C’est un sage plaisir pour des vieux comme nous.

D’Artagnan prit les mains d’Athos.

— Cher comte, lui dit-il, je ne vous dis ni oui ni non. Laissez-moi passer à Paris le temps indispensable pour régler toutes mes affaires et m’accoutumer peu à peu à la très lourde et très reluisante idée qui bat dans mon cerveau et m’éblouit. Je suis riche, voyez-vous, et d’ici à ce que j’aie pris l’habitude de la richesse, je me connais, je serai un animal insupportable. Or, je ne suis pas encore assez bête pour manquer d’esprit devant un ami tel que vous, Athos. L’habit est beau, l’habit est richement doré, mais il est neuf, et me gêne aux entournures.

Athos sourit.

— Soit, dit-il. Mais à propos de cet habit, cher d’Artagnan, voulez-vous que je vous donne un conseil?

— Oh! très volontiers.

— Vous ne vous fâcherez point?

— Allons donc!

— Quand la richesse arrive à quelqu’un, tard et tout à coup, ce quelqu’un, pour ne pas changer, doit se faire avare, c’est-à-dire ne pas dépenser beaucoup plus d’argent qu’il n’en avait auparavant, ou se faire prodigue, et avoir tant de dettes qu’il redevienne pauvre.

— Oh! mais, ce que vous me dites là ressemble fort à un sophisme, mon cher philosophe.

— Je ne crois pas. Voulez-vous devenir avare?

— Non, parbleu! Je l’étais déjà, n’ayant rien. Changeons.

— Alors, soyez prodigue.

— Encore moins, mordioux! les dettes m’épouvantent. Les créanciers me représentent par anticipation ces diables qui retournent les damnés sur le gril, et comme la patience n’est pas ma vertu dominante, je suis toujours tenté de rosser les diables.

— Vous êtes l’homme le plus sage que je connaisse, et vous n’avez de conseils à recevoir de personne. Bien fous ceux qui croiraient avoir quelque chose à vous apprendre! Mais ne sommes-nous pas à la rue Saint-Honoré?

— Oui, cher Athos.

— Tenez, là-bas, à gauche, cette petite maison longue et blanche, c’est l’hôtel où j’ai mon logement. Vous remarquerez qu’il n’a que deux étages. J’occupe le premier; l’autre est loué à un officier que son service tient éloigné huit ou neuf mois de l’année, en sorte que je suis dans cette maison comme je serais chez moi, sans la dépense.

— Oh! que vous vous arrangez bien, Athos! Quel ordre et quelle largeur! Voilà ce que je voudrais réunir. Mais que voulez-vous, c’est de naissance, et cela ne s’acquiert point.

— Flatteur! Allons, adieu, cher ami. À propos, rappelez-moi au souvenir de monsieur Planchet; c’est toujours un garçon d’esprit, n’est-ce pas?

— Et de cœur, Athos. Adieu!

Ils se séparèrent. Pendant toute cette conversation, d’Artagnan n’avait pas une seconde perdu de vue certain cheval de charge dans les paniers duquel, sous du foin, s’épanouissaient les sacoches avec le portemanteau: Neuf heures du soir sonnaient à Saint-Merri; les garçons de Planchet fermaient la boutique. D’Artagnan arrêta le postillon qui conduisait le cheval de charge au coin de la rue des Lombards, sous un auvent, et, appelant un garçon de Planchet, il lui donna à garder non seulement les deux chevaux, mais encore le postillon; après quoi, il entra chez l’épicier dont le souper venait de finir, et qui, dans son entresol, consultait avec une certaine anxiété le calendrier sur lequel il rayait chaque soir le jour qui venait de finir. Au moment où, selon son habitude quotidienne, Planchet, du dos de sa plume, biffait en soupirant le jour écoulé, d’Artagnan heurta du pied le seuil de la porte, et le choc fit sonner son éperon de fer.

— Ah! mon Dieu! cria Planchet.

Le digne épicier n’en put dire davantage; il venait d’apercevoir son associé. D’Artagnan entra le dos voûté, l’œil morne. Le Gascon avait son idée à l’endroit de Planchet.

«Bon Dieu! pensa l’épicier en regardant le voyageur, il est triste!»

Le mousquetaire s’assit.

— Cher monsieur d’Artagnan, dit Planchet avec un horrible battement de cœur, vous voilà! et la santé?

— Assez bonne, Planchet, assez bonne, dit d’Artagnan en poussant un soupir.

— Vous n’avez point été blessé, j’espère?

— Peuh!

— Ah! je vois, continua Planchet de plus en plus alarmé, l’expédition a été rude?

— Oui, fit d’Artagnan.

Un frisson courut par tout le corps de Planchet.

— Je boirais bien, dit le mousquetaire en levant piteusement la tête.

Planchet courut lui-même à l’armoire et servit du vin à d’Artagnan dans un grand verre. D’Artagnan regarda la bouteille.

— Quel est ce vin? demanda-t-il.

— Hélas! celui que vous préférez, monsieur, dit Planchet; c’est ce bon vieux vin d’Anjou qui a failli nous coûter un jour si cher à tous.

— Ah! répliqua d’Artagnan avec un sourire mélancolique; ah! mon pauvre Planchet, dois-je boire encore du bon vin?

— Voyons, mon cher maître, dit Planchet en faisant un effort surhumain, tandis que tous ses muscles contractés, sa pâleur et son tremblement décelaient la plus vive angoisse. Voyons, j’ai été soldat, par conséquent j’ai du courage; ne me faites donc pas languir, cher monsieur d’Artagnan: notre argent est perdu, n’est-ce pas?

D’Artagnan prit, avant de répondre, un temps qui parut un siècle au pauvre épicier.

Cependant il n’avait fait que de se retourner sur sa chaise.

— Et si cela était, dit-il avec lenteur et en balançant la tête du haut en bas, que dirais-tu, mon pauvre ami?

Planchet, de pâle qu’il était, devint jaune. On eût dit qu’il allait avaler sa langue, tant son gosier s’enflait, tant ses yeux rougissaient.

— Vingt mille livres! murmura-t-il, vingt mille livres, cependant!...

D’Artagnan, le cou détendu, les jambes allongées, les mains paresseuses, ressemblait à une statue du découragement; Planchet arracha un douloureux soupir des cavités les plus profondes de sa poitrine.

— Allons, dit-il, je vois ce qu’il en est. Soyons hommes. C’est fini, n’est-ce pas? Le principal, monsieur, est que vous ayez sauvé votre vie.

— Sans doute, sans doute, c’est quelque chose que la vie; mais, en attendant, je suis ruiné, moi.

— Cordieu! monsieur, dit Planchet, s’il en est ainsi, il ne faut point se désespérer pour cela; vous vous mettrez épicier avec moi; je vous associe à mon commerce; nous partagerons les bénéfices, et quand il n’y aura plus de bénéfices, eh bien! nous partagerons les amandes, les raisins secs et les pruneaux, et nous grignoterons ensemble le dernier quartier de fromage de Hollande.

D’Artagnan ne put y résister plus longtemps.

— Mordioux! s’écria-t-il tout ému, tu es un brave garçon, sur l’honneur, Planchet! Voyons, tu n’as pas joué la comédie? Voyons, tu n’avais pas vu là-bas dans la rue, sous l’auvent, le cheval aux sacoches?

— Quel cheval? quelles sacoches? dit Planchet, dont le cœur se serra à l’idée que d’Artagnan devenait fou.

— Eh! les sacoches anglaises, mordioux! dit d’Artagnan tout radieux, tout transfiguré.

— Ah! mon Dieu! articula Planchet en se reculant devant le feu éblouissant de ses regards.

— Imbécile! s’écria d’Artagnan, tu me crois fou. Mordioux! jamais, au contraire, je n’ai eu la tête plus saine et le cœur plus joyeux. Aux sacoches, Planchet, aux sacoches!

— Mais à quelles sacoches, mon Dieu?

D’Artagnan poussa Planchet vers la fenêtre.

— Sous l’auvent, là-bas, lui dit-il, vois-tu un cheval?

— Oui.

— Lui vois-tu le dos embarrassé?

— Oui, oui.

— Vois-tu un de tes garçons qui cause avec le postillon?

— Oui, oui, oui.

— Eh bien! tu sais le nom de ce garçon, puisqu’il est à toi. Appelle-le.

— Abdon! Abdon! vociféra Planchet par la fenêtre.

— Amène le cheval, souffla d’Artagnan.

— Amène le cheval! hurla Planchet.

— Maintenant, dix livres au postillon, dit d’Artagnan du ton qu’il eût mis à commander une manœuvre; deux garçons pour monter les deux premières sacoches, deux autres pour les deux dernières, et du feu, mordioux! de l’action!

Planchet se précipita par les degrés comme si le diable eût mordu ses chausses. Un moment après, les garçons montaient l’escalier, pliant sous leur fardeau. D’Artagnan les renvoyait à leur galetas, fermait soigneusement la porte et s’adressant à Planchet, qui à son tour devenait fou:

— Maintenant, à nous deux! dit-il.

Et il étendit à terre une vaste couverture et vida dessus la première sacoche. Autant fit Planchet de la seconde; puis d’Artagnan, tout frémissant, éventra la troisième à coups de couteau. Lorsque Planchet entendit le bruit agaçant de l’argent et de l’or, lorsqu’il vit bouillonner hors du sac les écus reluisants qui frétillaient comme des poissons hors de l’épervier, lorsqu’il se sentit trempant jusqu’au mollet dans cette marée toujours montante de pièces fauves ou argentées, le saisissement le prit, il tourna sur lui-même comme un homme foudroyé, et vint s’abattre lourdement sur l’énorme monceau que sa pesanteur fit crouler avec un fracas indescriptible. Planchet, suffoqué par la joie, avait perdu connaissance. D’Artagnan lui jeta un verre de vin blanc au visage, ce qui le rappela incontinent à la vie.

— Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! disait Planchet essuyant sa moustache et sa barbe.

En ce temps-là comme aujourd’hui, les épiciers portaient la moustache cavalière et la barbe de lansquenet; seulement les bains d’argent, déjà très rares en ce temps-là, sont devenus à peu près inconnus aujourd’hui.

— Mordioux! dit d’Artagnan, il y a là cent mille livres à vous, monsieur mon associé. Tirez votre épingle, s’il vous plaît; moi, je vais tirer la mienne.

— Oh! la belle somme, monsieur d’Artagnan, la belle somme!

— Je regrettais un peu la somme qui te revient, il y a une demi-heure, dit d’Artagnan; mais à présent, je ne la regrette plus, et tu es un brave épicier, Planchet. Çà! faisons de bons comptes, puisque les bons comptes, dit-on, font de bons amis.

— Oh! racontez-moi d’abord toute l’histoire, dit Planchet: ce doit être encore plus beau que l’argent.

— Ma foi, répliqua d’Artagnan se caressant la moustache, je ne dis pas non, et si jamais l’historien pense à moi pour le renseigner, il pourra dire qu’il n’aura pas puisé à une mauvaise source. Écoute donc, Planchet, je vais conter.

— Et moi faire des piles, dit Planchet. Commencez, mon cher patron.

— Voici, dit d’Artagnan en prenant haleine.

— Voilà, dit Planchet en ramassant sa première poignée d’écus.

Chapitre XXXIX — Le jeu de M. de Mazarin

Dans une grande chambre du Palais-Royal, tendue de velours sombre que rehaussaient les bordures dorées d’un grand nombre de magnifiques tableaux, on voyait, le soir même de l’arrivée de nos deux Français, toute la cour réunie devant l’alcôve de M. le cardinal Mazarin, qui donnait à jouer au roi et à la reine.

Un petit paravent séparait trois tables dressées dans la chambre. À l’une de ces tables, le roi et les deux reines étaient assis; Louis XIV, placé en face de la jeune reine, sa femme, lui souriait avec une expression de bonheur très réel.

Anne d’Autriche tenait les cartes contre le cardinal, et sa bru l’aidait au jeu, lorsqu’elle ne souriait pas à son époux. Quant au cardinal, qui était couché avec une figure fort amaigrie, fort fatiguée, son jeu était tenu par la comtesse de Soissons, et il y plongeait un regard incessant plein d’intérêt et de cupidité.

Le cardinal s’était fait farder par Bernouin; mais le rouge qui brillait aux pommettes seules faisait ressortir d’autant plus la pâleur maladive du reste de la figure et le jaune luisant du front. Seulement les yeux en prenaient un éclat plus vif, et sur ces yeux de malade s’attachaient de temps en temps les regards inquiets du roi, des reines et des courtisans. Le fait est que les deux yeux du signor Mazarin étaient les étoiles plus ou moins brillantes sur lesquelles la France du XVIIème siècle lisait sa destinée chaque soir et chaque matin.

Monseigneur ne gagnait ni ne perdait; il n’était donc ni gai ni triste. C’était une stagnation dans laquelle n’eût pas voulu le laisser Anne d’Autriche, pleine de compassion pour lui; mais, pour attirer l’attention du malade par quelque coup d’éclat, il eût fallu gagner ou perdre. Gagner, c’était dangereux, parce que Mazarin eût changé son indifférence en une laide grimace; perdre, c’était dangereux aussi, parce qu’il eût fallu tricher, et que l’infante, veillant au jeu de sa belle-mère, se fût sans doute récriée sur sa bonne disposition pour M. de Mazarin.

Profitant de ce calme, les courtisans causaient. M. de Mazarin, lorsqu’il n’était pas de mauvaise humeur, était un prince débonnaire, et lui, qui n’empêchait personne de chanter, pourvu que l’on payât, n’était pas assez tyran pour empêcher que l’on parlât, pourvu qu’on se décidât à perdre.

Donc l’on causait. À la première table, le jeune frère du roi, Philippe, duc d’Anjou, mirait sa belle figure dans la glace d’une boîte. Son favori, le chevalier de Lorraine, appuyé sur le fauteuil du prince, écoutait avec une secrète envie le comte de Guiche, autre favori de Philippe, qui racontait, en des termes choisis, les différentes vicissitudes de fortune du roi aventurier Charles II. Il disait, comme des événements fabuleux, toute l’histoire de ses pérégrinations dans l’Écosse, et ses terreurs quand les partis ennemis le suivaient à la piste; les nuits passées dans des arbres; les jours passés dans la faim et le combat. Peu à peu, le sort de ce roi malheureux avait intéressé les auditeurs à tel point que le jeu languissait, même à la table royale, et que le jeune roi, pensif, l’œil perdu, suivait, sans paraître y donner d’attention, les moindres détails de cette odyssée, fort pittoresquement racontée par le comte de Guiche.

La comtesse de Soissons interrompit le narrateur:

— Avouez, comte, dit-elle, que vous brodez.

— Madame, je récite, comme un perroquet, toutes les histoires que différents Anglais m’ont racontées. Je dirai même, à ma honte, que je suis textuel comme une copie.

— Charles II serait mort s’il avait enduré tout cela.

Louis XIV souleva sa tête intelligente et fière.

— Madame, dit-il d’une voix posée qui sentait encore l’enfant timide, M. le cardinal vous dira que, dans ma minorité, les affaires de France ont été à l’aventure... et que si j’eusse été plus grand et obligé de mettre l’épée à la main, ç’aurait été quelquefois pour la soupe du soir.

— Dieu merci! repartit le cardinal, qui parlait pour la première fois, Votre Majesté exagère, et son souper a toujours été cuit à point avec celui de ses serviteurs.

Le roi rougit.

— Oh! s’écria Philippe étourdiment, de sa place et sans cesser de se mirer, je me rappelle qu’une fois, à Melun, ce souper n’était mis pour personne, et que le roi mangea les deux tiers d’un morceau de pain dont il m’abandonna l’autre tiers.

Toute l’assemblée, voyant sourire Mazarin, se mit à rire.

On flatte les rois avec le souvenir d’une détresse passée, comme avec l’espoir d’une fortune future.

— Toujours est-il que la couronne de France a toujours bien tenu sur la tête des rois, se hâta d’ajouter Anne d’Autriche, et qu’elle est tombée de celle du roi d’Angleterre; et lorsque par hasard cette couronne oscillait un peu, car il y a parfois des tremblements de trône, comme il y a des tremblements de terre, chaque fois, dis-je, que la rébellion menaçait, une bonne victoire ramenait la tranquillité.

— Avec quelques fleurons de plus à la couronne, dit Mazarin.

Le comte de Guiche se tut; le roi composa son visage, et Mazarin échangea un regard avec Anne d’Autriche comme pour la remercier de son intervention.

— Il n’importe, dit Philippe en lissant ses cheveux, mon cousin Charles n’est pas beau, mais il est très brave et s’est battu comme un reître, et s’il continue à se battre ainsi, nul doute qu’il ne finisse par gagner une bataille!... comme Rocroy...

— Il n’a pas de soldats, interrompit le chevalier de Lorraine.

— Le roi de Hollande, son allié, lui en donnera. Moi, je lui en eusse bien donné, si j’eusse été roi de France.

Louis XIV rougit excessivement.

Mazarin affecta de regarder son jeu avec plus d’attention que jamais.

— À l’heure qu’il est, reprit le comte de Guiche, la fortune de ce malheureux prince est accomplie. S’il a été trompé par Monck, il est perdu. La prison, la mort peut-être, finiront ce que l’exil, les batailles et les privations avaient commencé.

Mazarin fronça le sourcil.

— Est-il bien sûr, dit Louis XIV, que Sa Majesté Charles II ait quitté La Haye?

— Très sûr, Votre Majesté, répliqua le jeune homme. Mon père a reçu une lettre qui lui donne des détails; on sait même que le roi a débarqué à Douvres; des pêcheurs l’ont vu entrer dans le port; le reste est encore un mystère.

— Je voudrais bien savoir le reste, dit impétueusement Philippe. Vous savez, vous, mon frère?

Louis XIV rougit encore. C’était la troisième fois depuis une heure.

— Demandez à M. le cardinal, répliqua-t-il d’un ton qui fit lever les yeux à Mazarin, à Anne d’Autriche, à tout le monde.

— Ce qui veut dire, mon fils, interrompit en riant Anne d’Autriche, que le roi n’aime pas qu’on cause des choses de l’État hors du conseil.

Philippe accepta de bonne volonté la mercuriale et fit un grand salut, tout en souriant à son frère d’abord, puis à sa mère. Mais Mazarin vit du coin de l’œil qu’un groupe allait se reformer dans un angle de la chambre, et que le duc d’Orléans avec le comte de Guiche et le chevalier de Lorraine, privés de s’expliquer tout haut, pourraient bien tout bas en dire plus qu’il n’était nécessaire. Il commençait donc à leur lancer des œillades pleines de défiance et d’inquiétude, invitant Anne d’Autriche à jeter quelque perturbation dans le conciliabule, quand tout à coup Bernouin, entrant sous la portière à la ruelle du lit, vint dire à l’oreille de son maître:

— Monseigneur, un envoyé de Sa Majesté le roi d’Angleterre.

Mazarin ne put cacher une légère émotion que le roi saisit au passage. Pour éviter d’être indiscret, moins encore que pour ne pas paraître inutile, Louis XIV se leva donc aussitôt, et, s’approchant de Son Éminence, il lui souhaita le bonsoir.

Toute l’assemblée s’était levée avec un grand bruit de chaises roulantes et de tables poussées.

— Laissez partir peu à peu tout le monde, dit Mazarin tout bas à Louis XIV, et veuillez m’accorder quelques minutes. J’expédie une affaire dont, ce soir même, je veux entretenir Votre Majesté.

— Et les reines? demanda Louis XIV.

— Et M. le duc d’Anjou, dit Son Éminence.

En même temps, il se retourna dans sa ruelle, dont les rideaux, en retombant, cachèrent le lit. Le cardinal, cependant, n’avait pas perdu de vue ses conspirateurs.

— Monsieur le comte de Guiche! dit-il d’une voix chevrotante, tout en revêtant, derrière le rideau, la robe de chambre que lui tendait Bernouin.

— Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s’approchant.

— Prenez mes cartes; vous avez du bonheur, vous... Gagnez-moi un peu l’argent de ces messieurs.

— Oui, monseigneur.

Le jeune homme s’assit à table, d’où le roi s’éloigna pour causer avec les reines.

Une partie sérieuse commença entre le comte et plusieurs riches courtisans.

Cependant, Philippe causait parures avec le chevalier de Lorraine, et l’on avait cessé d’entendre derrière les rideaux de l’alcôve le frôlement de la robe de soie du cardinal.

Son Éminence avait suivi Bernouin dans le cabinet adjacent à la chambre à coucher.

Chapitre XL — Affaire d’État

Le cardinal, en passant dans son cabinet, trouva le comte de La Fère qui attendait, fort occupé d’admirer un Raphaël très beau, placé au-dessus d’un dressoir garni d’orfèvrerie.

Son Éminence arriva doucement, léger et silencieux comme une ombre, et surprit la physionomie du comte, ainsi qu’il avait l’habitude de le faire, prétendant deviner à la simple inspection du visage d’un interlocuteur quel devait être le résultat de la conversation. Mais, cette fois, l’attente de Mazarin fut trompée; il ne lut absolument rien sur le visage d’Athos, pas même le respect qu’il avait l’habitude de lire sur toutes les physionomies.

Athos était vêtu de noir avec une simple broderie d’argent.

Il portait le Saint-Esprit, la Jarretière et la Toison d’or, trois ordres d’une telle importance, qu’un roi seul ou un comédien pouvait les réunir.

Mazarin fouilla longtemps dans sa mémoire un peu troublée pour se rappeler le nom qu’il devait mettre sur cette figure glaciale et n’y réussit pas.

— J’ai su, dit-il enfin, qu’il m’arrivait un message d’Angleterre.

Et il s’assit, congédiant Bernouin et Brienne, qui se préparait, en sa qualité de secrétaire, à tenir la plume.

— De la part de Sa Majesté le roi d’Angleterre, oui, Votre Éminence.

— Vous parlez bien purement le français, monsieur, pour un Anglais, dit gracieusement Mazarin en regardant toujours à travers ses doigts le Saint-Esprit, la Jarretière, la Toison et surtout le visage du messager.

— Je ne suis pas anglais, je suis français, monsieur le cardinal, répondit Athos.

— Voilà qui est particulier, le roi d’Angleterre choisissant des Français pour ses ambassades; c’est d’un excellent augure... Votre nom, monsieur, je vous prie?

— Comte de La Fère, répliqua Athos en saluant plus légèrement que ne l’exigeaient le cérémonial et l’orgueil du ministre tout-puissant.

Mazarin plia les épaules comme pour dire: «Je ne connais pas ce nom-là.» Athos ne sourcilla point.

— Et vous venez, monsieur, continua Mazarin, pour me dire....

— Je venais de la part de Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne annoncer au roi de France...

Mazarin fronça le sourcil.

— Annoncer au roi de France, poursuivit imperturbablement Athos, l’heureuse restauration de Sa Majesté Charles II sur le trône de ses pères.

Cette nuance n’échappa point à la rusée Éminence. Mazarin avait trop l’habitude des hommes pour ne pas voir, dans la politesse froide et presque hautaine d’Athos, un indice d’hostilité qui n’était pas la température ordinaire de cette serre chaude qu’on appelle la cour.

— Vous avez ses pouvoirs, sans doute? demanda Mazarin d’un ton bref et querelleur.

— Oui... monseigneur.

Ce mot: «Monseigneur» sortit péniblement des lèvres d’Athos; on eût dit qu’il les écorchait.

— En ce cas, montrez-les.

Athos tira d’un sachet de velours brodé qu’il portait sous son pourpoint une dépêche. Le cardinal étendit la main.

— Pardon, monseigneur, dit Athos; mais ma dépêche est pour le roi.

— Puisque vous êtes français, monsieur, vous devez savoir ce qu’un Premier ministre vaut à la cour de France.

— Il fut un temps, répondit Athos, où je m’occupais, en effet, de ce que valent les Premiers ministres; mais j’ai formé, il y a déjà plusieurs années de cela, la résolution de ne plus traiter qu’avec le roi.

— Alors, monsieur, dit Mazarin, qui commençait à s’irriter, vous ne verrez ni le ministre ni le roi.

Et Mazarin se leva. Athos remit sa dépêche dans le sachet, salua gravement et fit quelques pas vers la porte. Ce sang-froid exaspéra Mazarin.

— Quels étranges procédés diplomatiques! s’écria-t-il. Sommes-nous encore au temps où M. Cromwell nous envoyait des pourfendeurs en guise de chargés d’affaires? Il ne vous manque, monsieur, que le pot en tête et la bible à la ceinture.

— Monsieur, répliqua sèchement Athos, je n’ai jamais eu comme vous l’avantage de traiter avec M. Cromwell, et je n’ai vu ses chargés d’affaires que l’épée à la main; j’ignore donc comment il traitait avec les Premiers ministres. Quant au roi d’Angleterre, Charles II, je sais que, quand il écrit à Sa Majesté le roi Louis XIV, ce n’est pas à son Éminence le cardinal Mazarin; dans cette distinction, je ne vois aucune diplomatie.

— Ah! s’écria Mazarin en relevant sa tête amaigrie et en frappant de la main sur sa tête, je me souviens maintenant!

Athos le regarda étonné.

— Oui, c’est cela! dit le cardinal en continuant de regarder son interlocuteur; oui, c’est bien cela... Je vous reconnais, monsieur. Ah! diavolo! je ne m’étonne plus.

— En effet, je m’étonnais qu’avec l’excellente mémoire de Votre Éminence, répondit en souriant Athos, Votre Éminence ne m’eût pas encore reconnu.

— Toujours récalcitrant et grondeur... monsieur... monsieur... comment vous appelait-on? Attendez donc... un nom de fleuve... Potamos... non... un nom d’île... Naxos... non, per Jove! un nom de montagne... Athos! m’y voilà! Enchanté de vous revoir, et de n’être plus à Rueil, où vous me fîtes payer rançon avec vos damnés complices... Fronde! toujours Fronde! Fronde maudite! oh! quel levain! Ah çà! monsieur, pourquoi vos antipathies ont-elles survécu aux miennes? Si quelqu’un avait à se plaindre, pourtant, je crois que ce n’était pas vous, qui vous êtes tiré de là, non seulement les braies nettes, mais encore avec le cordon du Saint-Esprit au cou.

— Monsieur le cardinal, répondit Athos, permettez-moi de ne pas entrer dans des considérations de cet ordre. J’ai une mission à remplir... me faciliterez-vous les moyens de remplir cette mission?

— Je m’étonne, dit Mazarin, tout joyeux d’avoir retrouvé la mémoire, et tout hérissé de pointes malicieuses; je m’étonne, monsieur... Athos... qu’un frondeur tel que vous ait accepté une mission près du Mazarin, comme on disait dans le bon temps.

Et Mazarin se mit à rire, malgré une toux douloureuse qui coupait chacune de ses phrases et qui en faisait des sanglots.

— Je n’ai accepté de mission qu’auprès du roi de France, monsieur le cardinal, riposta le comte avec moins d’aigreur cependant, car il croyait avoir assez d’avantages pour se montrer modéré.

— Il faudra toujours, monsieur le frondeur, dit Mazarin gaiement, que, du roi, l’affaire dont vous vous êtes chargé...

— Dont on m’a chargé, monseigneur, je ne cours pas après les affaires.

— Soit! il faudra, dis-je, que cette négociation passe un peu par mes mains... Ne perdons pas un temps précieux... dites-moi les conditions.

— J’ai eu l’honneur d’assurer à Votre Éminence que la lettre seule de Sa Majesté le roi Charles II contenait la révélation de son désir.

— Tenez! vous êtes ridicule avec votre roideur, monsieur Athos. On voit que vous vous êtes frotté aux puritains de là-bas... Votre secret, je le sais mieux que vous, et vous avez eu tort, peut-être, de ne pas avoir quelques égards pour un homme très vieux et très souffrant, qui a beaucoup travaillé dans sa vie et tenu bravement la campagne pour ses idées, comme vous pour les vôtres... Vous ne voulez rien dire? bien; vous ne voulez pas me communiquer votre lettre?... à merveille; venez avec moi dans ma chambre, vous allez parler au roi... et devant le roi... Maintenant, un dernier mot: Qui donc vous a donné la Toison? Je me rappelle que vous passiez pour avoir la Jarretière; mais quant à la Toison, je ne savais pas...

— Récemment, monseigneur, l’Espagne, à l’occasion du mariage de Sa Majesté Louis XIV, a envoyé au roi Charles II un brevet de la Toison en blanc; Charles II me l’a transmis aussitôt, en remplissant le blanc avec mon nom.

Mazarin se leva, et, s’appuyant sur le bras de Bernouin, il rentra dans sa ruelle, au moment où l’on annonçait dans la chambre: «Monsieur le prince!»

Le prince de Condé, le premier prince du sang, le vainqueur de Rocroy, de Lens et de Nordlingen, entrait en effet chez Mgr de Mazarin, suivi de ses gentilshommes, et déjà il saluait le roi, quand le Premier ministre souleva son rideau.

Athos eut le temps d’apercevoir Raoul serrant la main du comte de Guiche, et d’échanger un sourire contre son respectueux salut. Il eut le temps de voir aussi la figure rayonnante du cardinal, lorsqu’il aperçut devant lui, sur la table, une masse énorme d’or que le comte de Guiche avait gagnée, par une heureuse veine, depuis que Son Éminence lui avait confié les cartes. Aussi, oubliant ambassadeur, ambassade et prince, sa première pensée fut-elle pour l’or.

— Quoi! s’écria le vieillard, tout cela... de gain?

— Quelque chose comme cinquante mille écus; oui, monseigneur, répliqua le comte de Guiche en se levant. Faut-il que je rende la place à Votre Éminence ou que je continue?

— Rendez, rendez! Vous êtes un fou. Vous reperdriez tout ce que vous avez gagné, peste!

— Monseigneur, dit le prince de Condé en saluant.

— Bonsoir, monsieur le prince, dit le ministre d’un ton léger; c’est bien aimable à vous de rendre visite à un ami malade.

— Un ami!... murmura le comte de La Fère en voyant avec stupeur cette alliance monstrueuse de mots; ami! lorsqu’il s’agit de Mazarin et de Condé.

Mazarin devina la pensée de ce frondeur, car il lui sourit avec triomphe, et tout aussitôt:

— Sire, dit-il au roi, j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté M. le comte de La Fère, ambassadeur de Sa Majesté britannique... Affaire d’État, messieurs! ajouta-t-il en congédiant de la main tous ceux qui garnissaient la chambre, et qui, le prince de Condé en tête, s’éclipsèrent sur le geste seul de Mazarin.

Raoul, après un dernier regard jeté au comte de La Fère, suivit M. de Condé.

Philippe d’Anjou et la reine parurent alors se consulter comme pour partir.

— Affaire de famille, dit subitement Mazarin en les arrêtant sur leurs sièges. Monsieur, que voici, apporte au roi une lettre par laquelle Charles II, complètement restauré sur le trône, demande une alliance entre Monsieur, frère du roi, et Mademoiselle Henriette, petite-fille de Henri IV... voulez vous remettre au roi votre lettre de créance, monsieur le comte.

Athos resta un instant stupéfait. Comment le ministre pouvait-il savoir le contenu d’une lettre qui ne l’avait pas quitté un seul instant? Cependant, toujours maître de lui, il tendit sa dépêche au jeune roi Louis XIV, qui la prit en rougissant. Un silence solennel régnait dans la chambre du cardinal. Il ne fut troublé que par le bruit de l’or que Mazarin, de sa main jaune et sèche, empilait dans un coffret pendant la lecture du roi.

Chapitre XLI — Le récit

La malice du cardinal ne laissait pas beaucoup de choses à dire à l’ambassadeur; cependant le mot de restauration avait frappé le roi, qui, s’adressant au comte, sur lequel il avait les yeux fixés depuis son entrée:

— Monsieur, dit-il, veuillez nous donner quelques détails sur la situation des affaires en Angleterre. Vous venez du pays, vous êtes français, et les ordres que je vois briller sur votre personne annoncent un homme de mérite en même temps qu’un homme de qualité.

— Monsieur, dit le cardinal en se tournant vers la reine mère, est un ancien serviteur de Votre Majesté, M. le comte de La Fère.

Anne d’Autriche était oublieuse comme une reine dont la vie a été mêlée d’orages et de beaux jours. Elle regarda Mazarin, dont le mauvais sourire lui promettait quelque noirceur; puis elle sollicita d’Athos, par un autre regard, une explication.

— Monsieur, continua le cardinal, était un mousquetaire Tréville, au service du feu roi... Monsieur connaît parfaitement l’Angleterre, où il a fait plusieurs voyages à diverses époques; c’est un sujet du plus haut mérite.

Ces mots faisaient allusion à tous les souvenirs qu’Anne d’Autriche tremblait toujours d’évoquer. L’Angleterre, c’était sa haine pour Richelieu et son amour pour Buckingham; un mousquetaire Tréville, c’était toute l’odyssée des triomphes qui avaient fait battre le cœur de la jeune femme, et des dangers qui avaient à moitié déraciné le trône de la jeune reine.

Ces mots avaient bien de la puissance, car ils rendirent muettes et attentives toutes les personnes royales, qui, avec des sentiments bien divers, se mirent à recomposer en même temps les mystérieuses années que les jeunes n’avaient pas vues, que les vieux avaient crues à jamais effacées.

— Parlez, monsieur, dit Louis XIV, sorti le premier du trouble, des soupçons et des souvenirs.

— Oui, parlez, ajouta Mazarin, à qui la petite méchanceté faite à Anne d’Autriche venait de rendre son énergie et sa gaieté.

— Sire, dit le comte, une sorte de miracle a changé toute la destinée du roi Charles II. Ce que les hommes n’avaient pu faire jusque-là, Dieu s’est résolu à l’accomplir.

Mazarin toussa en se démenant dans son lit.

— Le roi Charles II, continua Athos, est sorti de La Haye, non plus en fugitif ou en conquérant, mais en roi absolu qui, après un voyage loin de son royaume, revient au milieu des bénédictions universelles.

— Grand miracle en effet, dit Mazarin, car si les nouvelles ont été vraies, le roi Charles II, qui vient de rentrer au milieu des bénédictions, était sorti au milieu des coups de mousquet.

Le roi demeura impassible.

Philippe, plus jeune et plus frivole, ne put réprimer un sourire qui flatta Mazarin comme un applaudissement de sa plaisanterie.

— En effet, dit le roi, il y a eu miracle; mais Dieu, qui fait tant pour les rois, monsieur le comte, emploie cependant la main des hommes pour faire triompher ses desseins. À quels hommes principalement Charles II doit-il son rétablissement?

— Mais, interrompit le cardinal sans aucun souci de l’amour-propre du roi, Votre Majesté ne sait-elle pas que c’est à M. Monck?...

— Je dois le savoir, répliqua résolument Louis XIV; cependant, je demande à M. l’ambassadeur les causes du changement de ce M. Monck.

— Et Votre Majesté touche précisément la question, répondit Athos; car, sans le miracle dont j’ai eu l’honneur de parler, M. Monck demeurait probablement un ennemi invincible pour le roi Charles II. Dieu a voulu qu’une idée étrange, hardie et ingénieuse tombât dans l’esprit d’un certain homme, tandis qu’une idée dévouée, courageuse, tombait en l’esprit d’un certain autre. La combinaison de ces deux idées amena un tel changement dans la position de M. Monck, que, d’ennemi acharné, il devint un ami pour le roi déchu.

— Voilà précisément aussi le détail que je demandais, fit le roi... Quels sont ces deux hommes dont vous parlez?

— Deux Français, Sire.

— En vérité, j’en suis heureux.

— Et les deux idées? s’écria Mazarin. Je suis plus curieux des idées que des hommes, moi.

— Oui, murmura le roi.

— La deuxième, l’idée dévouée, raisonnable... La moins importante, Sire, c’était d’aller déterrer un million en or enfoui par le roi Charles Ier dans Newcastle, et d’acheter, avec cet or, le concours de Monck.

— Oh! oh! dit Mazarin ranimé à ce mot million... mais Newcastle était précisément occupé par ce même Monck?

— Oui, monsieur le cardinal, voilà pourquoi j’ai osé appeler l’idée courageuse en même temps que dévouée. Il s’agissait donc, si M. Monck refusait les offres du négociateur, de réintégrer le roi Charles II dans la propriété de ce million que l’on devait arracher à la loyauté et non plus au loyalisme du général Monck... Cela se fit malgré quelques difficultés; le général fut loyal et laissa emporter l’or.

— Il me semble, dit le roi timide et rêveur, que Charles II n’avait pas connaissance de ce million pendant son séjour à Paris.

— Il me semble, ajouta le cardinal malicieusement, que Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne savait parfaitement l’existence du million, mais qu’elle préférait deux millions à un seul.

— Sire, répondit Athos avec fermeté, Sa Majesté le roi Charles II s’est trouvé en France tellement pauvre, qu’il n’avait pas d’argent pour prendre la poste; tellement dénué d’espérances, qu’il pensa plusieurs fois à mourir. Il ignorait si bien l’existence du million de Newcastle, que sans un gentilhomme, sujet de Votre Majesté, dépositaire moral du million et qui révéla le secret à Charles II, ce prince végéterait encore dans le plus cruel oubli.

— Passons à l’idée ingénieuse, étrange et hardie, interrompit Mazarin, dont la sagacité pressentait un échec. Quelle était cette idée?

— La voici. M. Monck faisant seul obstacle au rétablissement de Sa Majesté le roi déchu, un Français imagina de supprimer cet obstacle.

— Oh! oh! mais c’est un scélérat que ce Français-là, dit Mazarin, et l’idée n’est pas tellement ingénieuse qu’elle ne fasse brancher ou rouer son auteur en place de Grève par arrêt du Parlement.

— Votre Éminence se trompe, dit sèchement Athos; je n’ai pas dit que le Français en question eût résolu d’assassiner Monck, mais bien de le supprimer. Les mots de la langue française ont une valeur que des gentilshommes de France connaissent absolument. D’ailleurs, c’est affaire de guerre, et quand on sert les rois contre leurs ennemis, on n’a pas pour juge le Parlement, on a Dieu. Donc ce gentilhomme français imagina de s’emparer de la personne de M. Monck, et il exécuta son plan.

Le roi s’animait au récit des belles actions. Le jeune frère de Sa Majesté frappa du poing sur la table en s’écriant:

— Ah! c’est beau!

— Il enleva Monck? dit le roi, mais Monck était dans son camp...

— Et le gentilhomme était seul, Sire.

— C’est merveilleux! dit Philippe.

— En effet, merveilleux! s’écria le roi.

— Bon! voilà les deux petits lions déchaînés, murmura le cardinal.

Et d’un air de dépit qu’il ne dissimulait pas:

— J’ignore ces détails, dit-il; en garantissez-vous l’authenticité, monsieur?

— D’autant plus aisément, monsieur le cardinal, que j’ai vu les événements.

— Vous?

— Oui, monseigneur.

Le roi s’était involontairement rapproché du comte; le duc d’Anjou avait fait volte-face, et pressait Athos de l’autre côté.

— Après, monsieur, après? s’écrièrent-ils tous deux en même temps.

— Sire, M. Monck, étant pris par le Français, fut amené au roi Charles II à La Haye. Le roi rendit la liberté à M. Monck, et le général, reconnaissant, donna en retour à Charles II le trône de la Grande-Bretagne, pour lequel tant de vaillantes gens ont combattu sans résultat.

Philippe frappa dans ses mains avec enthousiasme. Louis XIV, plus réfléchi, se tourna vers le comte de La Fère:

— Cela est vrai, dit-il, dans tous ses détails?

— Absolument vrai, Sire.

— Un de mes gentilshommes connaissait le secret du million et l’avait gardé?

— Oui, Sire.

— Le nom de ce gentilhomme?

— C’est votre serviteur, dit simplement Athos.

Un murmure d’admiration vint gonfler le cœur d’Athos. Il pouvait être fier à moins. Mazarin lui-même avait levé les bras au ciel.

— Monsieur, dit le roi, je chercherai, je tâcherai de trouver un moyen de vous récompenser.

Athos fit un mouvement.

— Oh! non pas de votre probité; être payé pour cela vous humilierait; mais je vous dois une récompense pour avoir participé à la restauration de mon frère Charles II.

— Certainement, dit Mazarin.

— Triomphe d’une bonne cause qui comble de joie toute la maison de France, dit Anne d’Autriche.

— Je continue, dit Louis XIV. Est-il vrai aussi qu’un homme ait pénétré jusqu’à Monck, dans son camp, et l’ait enlevé?

— Cet homme avait dix auxiliaires pris dans un rang inférieur.

— Rien que cela?

— Rien que cela.

— Et vous le nommez?

— M. d’Artagnan, autrefois lieutenant des mousquetaires de Votre Majesté.

Anne d’Autriche rougit, Mazarin devint honteux et jaune; Louis XIV s’assombrit, et une goutte de sueur tomba de son front pâle.

— Quels hommes! murmura-t-il.

Et, involontairement, il lança au ministre un coup d’œil qui l’eût épouvanté, si Mazarin n’eût pas en ce moment caché sa tête sous l’oreiller.

— Monsieur, s’écria le jeune duc d’Anjou en posant sa main blanche et fine comme celle d’une femme sur le bras d’Athos, dites à ce brave homme, je vous prie, que Monsieur, frère du roi, boira demain à sa santé devant cent des meilleurs gentilshommes de France.

Et en achevant ces mots, le jeune homme, s’apercevant que l’enthousiasme avait dérangé une de ses manchettes, s’occupa de la rétablir avec le plus grand soin.

— Causons d’affaires, Sire, interrompit Mazarin, qui ne s’enthousiasmait pas et qui n’avait pas de manchettes.

— Oui, monsieur, répliqua Louis XIV. Entamez votre communication, monsieur le comte, ajouta-t-il en se tournant vers Athos.

Athos commença en effet, et proposa solennellement la main de lady Henriette Stuart au jeune prince frère du roi. La conférence dura une heure; après quoi, les portes de la chambre furent ouvertes aux courtisans, qui reprirent leurs places comme si rien n’avait été supprimé pour eux dans les occupations de cette soirée.

Athos se retrouva alors près de Raoul, et le père et le fils purent se serrer la main.

Chapitre XLII — Où M. de Mazarin se fait prodigue

Pendant que Mazarin cherchait à se remettre de la chaude alarme qu’il venait d’avoir, Athos et Raoul échangeaient quelques mots dans un coin de la chambre.

— Vous voilà donc à Paris, Raoul? dit le comte.

— Oui, monsieur, depuis que M. le prince est revenu.

— Je ne puis m’entretenir avec vous en ce lieu, où l’on nous observe, mais je vais tout à l’heure retourner chez moi, et je vous y attends aussitôt que votre service le permettra.

Raoul s’inclina. M. le prince venait droit à eux. Le prince avait ce regard clair et profond qui distingue les oiseaux de proie de l’espèce noble; sa physionomie elle-même offrait plusieurs traits distinctifs de cette ressemblance. On sait que, chez le prince de Condé, le nez aquilin sortait aigu, incisif, d’un front légèrement fuyant et plus bas que haut; ce qui, au dire des railleurs de la cour, gens impitoyables même pour le génie, constituait plutôt un bec d’aigle qu’un nez humain à l’héritier des illustres princes de la maison de Condé. Ce regard pénétrant, cette expression impérieuse de toute la physionomie, troublaient ordinairement ceux à qui le prince adressait la parole plus que ne l’eût fait la majesté ou la beauté régulière du vainqueur de Rocroy. D’ailleurs, la flamme montait si vite à ces yeux saillants, que chez M. le prince toute animation ressemblait à de la colère. Or, à cause de sa qualité, tout le monde à la cour respectait M. le prince, et beaucoup même, ne voyant que l’homme, poussaient le respect jusqu’à la terreur.

Donc, Louis de Condé s’avança vers le comte de La Fère et Raoul avec l’intention marquée d’être salué par l’un et d’adresser la parole à l’autre.

Nul ne saluait avec plus de grâce réservée que le comte de La Fère. Il dédaignait de mettre dans une révérence toutes les nuances qu’un courtisan n’emprunte d’ordinaire qu’à la même couleur: le désir de plaire. Athos connaissait sa valeur personnelle et saluait un prince comme un homme, corrigeant par quelque chose de sympathique et d’indéfinissable ce que pouvait avoir de blessant pour l’orgueil du rang suprême l’inflexibilité de son attitude.

Le prince allait parler à Raoul. Athos le prévint.

— Si M. le vicomte de Bragelonne, dit-il, n’était pas un des très humbles serviteurs de Votre Altesse, je le prierais de prononcer mon nom devant vous... mon prince.

— J’ai l’honneur de parler à M. le comte de La Fère, dit aussitôt M. de Condé.

— Mon protecteur, ajouta Raoul en rougissant.

— L’un des plus honnêtes hommes du royaume, continua le prince; l’un des premiers gentilshommes de France, et dont j’ai ouï dire tant de bien, que souvent je désirais de le compter au nombre de mes amis.

— Honneur dont je ne serais digne, monseigneur, répliqua Athos, que par mon respect et mon admiration pour Votre Altesse.

— M. de Bragelonne, dit le prince, est un bon officier qui, on le voit, a été à bonne école. Ah! monsieur le comte, de votre temps, les généraux avaient des soldats...

— C’est vrai, monseigneur; mais aujourd’hui, les soldat sont des généraux.

Ce compliment, qui sentait si peu son flatteur, fit tressaillir de joie un homme que toute l’Europe regardait comme un héros et qui pouvait être blasé sur la louange.

— Il est fâcheux pour moi, repartit le prince, que vous vous soyez retiré du service, monsieur le comte; car, incessamment, il faudra que le roi s’occupe d’une guerre avec la Hollande ou d’une guerre avec l’Angleterre, et les occasions ne manqueront point pour un homme comme vous qui connaît la Grande-Bretagne comme la France.

— Je crois pouvoir vous dire, monseigneur, que j’ai sagement fait de me retirer du service, dit Athos en souriant. La France et la Grande-Bretagne vont désormais vivre comme deux sœurs, si j’en crois mes pressentiments.

— Vos pressentiments?

— Tenez, monseigneur, écoutez ce qui se dit là-bas à la table de M. le cardinal.

— Au jeu?

— Au jeu... Oui, monseigneur.

Le cardinal venait en effet de se soulever sur un coude et de faire un signe au jeune frère du roi, qui s’approcha de lui.

— Monseigneur, dit le cardinal, faites ramasser, je vous prie, tous ces écus d’or.

Et il désignait l’énorme amas de pièces fauves et brillantes que le comte de Guiche avait élevé peu à peu devant lui, grâce à une veine des plus heureuses.

— À moi? s’écria le duc d’Anjou.

— Ces cinquante mille écus, oui, monseigneur; ils sont à vous.

— Vous me les donnez?

— J’ai joué à votre intention, monseigneur, répliqua le cardinal en s’affaiblissant peu à peu, comme si cet effort de donner de l’argent eût épuisé chez lui toutes les facultés physiques ou morales.

— Oh! mon Dieu, murmura Philippe presque étourdi de joie, la belle journée!

Et lui-même, faisant le râteau avec ses doigts, attira une partie de la somme dans ses poches, qu’il remplit...

Cependant plus d’un tiers restait encore sur la table.

— Chevalier, dit Philippe à son favori le chevalier de Lorraine, viens.

Le favori accourut.

— Empoche le reste, dit le jeune prince.

Cette scène singulière ne fut prise par aucun des assistants que comme une touchante fête de famille. Le cardinal se donnait des airs de père avec les fils de France, et les deux jeunes princes avaient grandi sous son aile. Nul n’imputa donc à orgueil ou même à impertinence, comme on le ferait de nos jours, cette libéralité du Premier ministre. Les courtisans se contentèrent d’envier... Le roi détourna la tête.

— Jamais je n’ai eu tant d’argent, dit joyeusement le jeune prince en traversant la chambre avec son favori pour aller gagner son carrosse. Non, jamais... Comme c’est lourd, cent cinquante mille livres!

— Mais pourquoi M. le cardinal donne-t-il tout cet argent d’un coup? demanda tout bas M. le prince au comte de La Fère. Il est donc bien malade, ce cher cardinal?

— Oui, monseigneur, bien malade sans doute; il a d’ailleurs mauvaise mine, comme Votre Altesse peut le voir.

— Certes... Mais il en mourra!... Cent cinquante mille livres!... Oh! c’est à ne pas croire. Voyons, comte, pourquoi? Trouvez-nous une raison.

— Monseigneur, patientez, je vous prie; voilà M. le duc d’Anjou qui vient de ce côté causant avec le chevalier de Lorraine; je ne serais pas surpris qu’ils m’épargnassent la peine d’être indiscret. Écoutez-les.

En effet, le chevalier disait au prince à demi-voix:

— Monseigneur, ce n’est pas naturel que M. Mazarin vous donne tant d’argent... Prenez garde, vous allez laisser tomber des pièces, monseigneur... Que vous veut le cardinal pour être si généreux?

— Quand je vous disais, murmura Athos à l’oreille de M. le prince; voici peut-être la réponse à votre question.

— Dites donc, monseigneur? réitéra impatiemment le chevalier, qui supputait, en pesant sa poche, la quotité de la somme qui lui était échue par ricochet.

— Mon cher chevalier, cadeau de noces.

— Comment, cadeau de noces!

— Eh! oui, je me marie! répliqua le duc d’Anjou, sans s’apercevoir qu’il passait à ce moment même devant M. le prince et devant Athos, qui tous deux le saluèrent profondément.

Le chevalier lança au jeune duc un regard si étrange, si haineux, que le comte de La Fère en tressaillit.

— Vous! vous marier! répéta-t-il. Oh! c’est impossible. Vous feriez cette folie!

— Bah! ce n’est pas moi qui la fais; on me la fait faire, répliqua le duc d’Anjou. Mais viens vite; allons dépenser notre argent.

Là-dessus, il disparut avec son compagnon riant et causant, tandis que les fronts se courbaient sur son passage.

Alors M. le prince dit tout bas à Athos:

— Voilà donc le secret?

— Ce n’est pas moi qui vous l’ai dit, monseigneur.

— Il épouse la sœur de Charles II?

— Je crois que oui.

Le prince réfléchit un moment et son œil lança un vif éclair.

— Allons, dit-il avec lenteur, comme s’il se parlait à lui-même, voilà encore une fois les épées au croc... pour longtemps!

Et il soupira.

Tout ce que renfermait ce soupir d’ambitions sourdement étouffées, d’illusions éteintes, d’espérances déçues, Athos seul le devina, car seul il avait entendu le soupir.

Aussitôt M. le prince prit congé, le roi partait. Athos, avec un signe qu’il fit à Bragelonne, lui renouvela l’invitation faite au commencement de cette scène.

Peu à peu la chambre devint déserte, et Mazarin resta seul en proie à des souffrances qu’il ne songeait plus à dissimuler.

— Bernouin! Bernouin! cria-t-il d’une voix brisée.

— Que veut Monseigneur?

— Guénaud... qu’on appelle Guénaud, dit l’éminence; il me semble que je vais mourir.

Bernouin, effaré, courut au cabinet donner un ordre, et le piqueur qui courut chercher le médecin croisa le carrosse du roi dans la rue Saint-Honoré.

Chapitre XLIII — Guénaud

L’ordre du cardinal était pressant: Guénaud ne se fit pas attendre.

Il trouva son malade renversé sur le lit, les jambes enflées, livide, l’estomac comprimé. Mazarin venait de subir une rude attaque de goutte. Il souffrait cruellement et avec l’impatience d’un homme qui n’a pas l’habitude des résistances. À l’arrivée de Guénaud:

— Ah! dit-il, me voilà sauvé!

Guénaud était un homme fort savant et fort circonspect, qui n’avait pas besoin des critiques de Boileau pour avoir de la réputation. Lorsqu’il était en face de la maladie, fût-elle personnifiée dans un roi, il traitait le malade de Turc à More. Il ne répliqua donc pas à Mazarin comme le ministre s’y attendait: «Voilà le médecin; adieu la maladie!» Tout au contraire, examinant le malade d’un air fort grave:

— Oh! oh! dit-il.

— Eh quoi! Guénaud?... Quel air vous avez!

— J’ai l’air qu’il faut pour voir votre mal, monseigneur, et un mal fort dangereux.

— La goutte... Oh! oui, la goutte.

— Avec des complications, monseigneur.

Mazarin se souleva sur un coude, et interrogeant du regard, du geste:

— Que me dites-vous là! Suis-je plus malade que je ne crois moi-même?

— Monseigneur, dit Guénaud en s’asseyant près du lit, Votre Éminence a beaucoup travaillé dans sa vie, Votre Éminence a souffert beaucoup.

— Mais je ne suis pas si vieux, ce me semble... Feu M. de Richelieu n’avait que dix-sept mois de moins que moi lorsqu’il est mort, et mort de maladie mortelle. Je suis jeune, Guénaud, songez-y donc: j’ai cinquante deux ans à peine.

— Oh! monseigneur, vous avez bien plus que cela... Combien la Fronde a t-elle duré?

— À quel propos, Guénaud, me faites-vous cette question?

— Pour un calcul médical, monseigneur.

— Mais quelque chose comme dix ans... forte ou faible.

— Très bien; veuillez compter chaque année de Fronde pour trois ans... cela fait trente; or, vingt et cinquante-deux font soixante-douze ans. Vous avez soixante-douze ans, monseigneur... et c’est un grand âge.

En disant cela, il tâtait le pouls du malade. Ce pouls était rempli de si fâcheux pronostics, que le médecin poursuivit aussitôt, malgré les interruptions du malade:

— Mettons les années de Fronde à quatre ans l’une, c’est quatre-vingt-deux ans que vous avez vécu.

Mazarin devint fort pâle, et d’une voix éteinte il dit:

— Vous parlez sérieusement, Guénaud?

— Hélas! oui, monseigneur.

— Vous prenez alors un détour pour m’annoncer que je suis bien malade?

— Ma foi, oui, monseigneur, et avec un homme de l’esprit et du courage de Votre Éminence, on ne devrait pas prendre de détour.

Le cardinal respirait si difficilement, qu’il fit pitié même à l’impitoyable médecin.

— Il y a maladie et maladie, reprit Mazarin. De certaines on échappe.

— C’est vrai, monseigneur.

— N’est-ce pas? s’écria Mazarin presque joyeux; car enfin, à quoi serviraient la puissance, la force de volonté? À quoi servirait le génie, votre génie à vous, Guénaud? À quoi enfin servent la science et l’art, si le malade qui dispose de tout cela ne peut se sauver du péril?

Guénaud allait ouvrir la bouche. Mazarin continua:

— Songez, dit-il, que je suis le plus confiant de vos clients, songez que je vous obéis en aveugle, et que par conséquent...

— Je sais tout cela, dit Guénaud.

— Je guérirai alors?

— Monseigneur, il n’y a ni force de volonté, ni puissance, ni génie, ni science qui résistent au mal que Dieu envoie sans doute, ou qu’il jette sur la terre à la création, avec plein pouvoir de détruire et de tuer les hommes. Quand le mal est mortel, il tue, et rien n’y fait...

— Mon mal... est... mortel? demanda Mazarin.

— Oui, monseigneur.

L’Éminence s’affaissa un moment, comme le malheureux qu’une chute de colonne vient d’écraser... Mais c’était une âme bien trempée ou plutôt un esprit bien solide, que l’esprit de M. de Mazarin.

— Guénaud, dit-il en se relevant, vous me permettrez bien d’en appeler de votre jugement. Je veux rassembler les plus savants hommes de l’Europe, je veux les consulter... je veux vivre enfin par la vertu de n’importe quel remède.

— Monseigneur ne suppose pas, dit Guénaud, que j’aie la prétention d’avoir prononcé tout seul sur une existence précieuse comme la sienne; j’ai assemblé déjà tous les bons médecins et praticiens de France et d’Europe... ils étaient douze.

— Et ils ont dit...?

— Ils ont dit que Votre Éminence était atteinte d’une maladie mortelle; j’ai la consultation signée dans mon portefeuille. Si Votre Éminence veut en prendre connaissance, elle verra le nom de toutes les maladies incurables que nous avons découvertes. Il y a d’abord...

— Non! non! s’écria Mazarin en repoussant le papier. Non, Guénaud, je me rends, je me rends!

Et un profond silence, pendant lequel le cardinal reprenait ses esprits et réparait ses forces, succéda aux agitations de cette scène.

— Il y a autre chose, murmura Mazarin; il y a les empiriques, les charlatans. Dans mon pays, ceux que les médecins abandonnent courent la chance d’un vendeur d’orviétan, qui dix fois les tue, mais qui cent fois les sauve.

— Depuis un mois, Votre Éminence ne s’aperçoit-elle pas que j’ai changé dix fois ses remèdes?

— Oui... Eh bien?

— Eh bien! j’ai dépensé cinquante mille livres à acheter les secrets de tous ces drôles: la liste est épuisée; ma bourse aussi. Vous n’êtes pas guéri, et sans mon art vous seriez mort.

— C’est fini, murmura le cardinal; c’est fini.

Il jeta un regard sombre autour de lui sur ses richesses.

— Il faudra quitter tout cela! soupira-t-il. Je suis mort, Guénaud! je suis mort!

— Oh! pas encore, monseigneur, dit le médecin.

Mazarin lui saisit la main.

— Dans combien de temps? demanda-t-il en arrêtant deux grands yeux fixes sur le visage du médecin.

— Monseigneur, on ne dit jamais cela.

— Aux hommes ordinaires, soit; mais à moi... à moi dont chaque minute vaut un trésor, dis-le-moi, Guénaud, dis-le-moi!

— Non, non, monseigneur.

— Je le veux, te dis-je. Oh! donne-moi un mois, et pour chacun de ces trente jours, je te paierai cent mille livres.

— Monseigneur, répliqua Guénaud d’une voix ferme, c’est Dieu qui vous donne les jours de grâce et non pas moi. Dieu ne vous donne donc que quinze jours!

Le cardinal poussa un douloureux soupir et retomba sur son oreiller en murmurant:

— Merci, Guénaud, merci!

Le médecin allait s’éloigner; le moribond se redressa:

— Silence, dit-il avec des yeux de flamme, silence!

— Monseigneur, il y a deux mois que je sais ce secret; vous voyez que je l’ai bien gardé.

— Allez, Guénaud, j’aurai soin de votre fortune; allez, et dites à Brienne de m’envoyer un commis; qu’on appelle M. Colbert. Allez.

Chapitre XLIV — Colbert

Colbert n’était pas loin.

Durant toute la soirée, il s’était tenu dans un corridor, causant avec Bernouin, avec Brienne, et commentant, avec l’habileté ordinaire des gens de cour, les nouvelles qui se dessinaient comme les bulles d’air sur l’eau à la surface de chaque événement. Il est temps, sans doute, de tracer, en quelques mots, un des portraits les plus intéressants de ce siècle, et de le tracer avec autant de vérité peut-être que les peintres contemporains l’ont pu faire. Colbert fut un homme sur lequel l’historien et le moraliste ont un droit égal.

Il avait treize ans de plus que Louis XIV, son maître futur.

D’une taille médiocre, plutôt maigre que gras, il avait l’œil enfoncé, la mine basse, les cheveux gros, noirs et rares, ce qui, disent les biographes de son temps, lui fit prendre de bonne heure la calotte. Un regard plein de sévérité, de dureté même; une sorte de roideur qui, pour les inférieurs, était de la fierté, pour les supérieurs, une affectation de vertu digne; la morgue sur toutes choses, même lorsqu’il était seul à se regarder dans une glace: voilà pour l’extérieur du personnage.

Au moral, on vantait la profondeur de son talent pour les comptes, son ingéniosité à faire produire la stérilité même. Colbert avait imaginé de forcer les gouverneurs des places frontières à nourrir les garnisons sans solde de ce qu’ils tiraient des contributions. Une si précieuse qualité donna l’idée à M. le cardinal Mazarin de remplacer Joubert, son intendant qui venait de mourir, par M. Colbert, qui rognait si bien les portions.

Colbert peu à peu se lançait à la cour, malgré la médiocrité de sa naissance, car il était fils d’un homme qui vendait du vin comme son père, qui ensuite avait vendu du drap, puis des étoffes de soie. Colbert, destiné d’abord au commerce, avait été commis chez un marchand de Lyon, qu’il avait quitté pour venir à Paris dans l’étude d’un procureur au Châtelet nommé Biterne. C’est ainsi qu’il avait appris l’art de dresser un compte et l’art plus précieux de l’embrouiller.

Cette roideur de Colbert lui avait fait le plus grand bien, tant il est vrai que la fortune, lorsqu’elle a un caprice, ressemble à ces femmes de l’Antiquité dont rien au physique et au moral des choses et des hommes ne rebute la fantaisie.

Colbert, placé chez Michel Letellier, secrétaire d’État en 1648, par son cousin Colbert, seigneur de Saint-Pouange, qui le favorisait, reçut un jour du ministre une commission pour le cardinal Mazarin. Son Éminence le cardinal jouissait alors d’une santé florissante, et les mauvaises années de la Fronde n’avaient pas encore compté triple et quadruple pour lui. Il était à Sedan, fort empêché d’une intrigue de cour dans laquelle Anne d’Autriche paraissait vouloir déserter sa cause.

Cette intrigue, Letellier en tenait les fils. Il venait de recevoir une lettre d’Anne d’Autriche, lettre fort précieuse pour lui et fort compromettante pour Mazarin; mais comme il jouait déjà le rôle double qui lui servit si bien, et qu’il ménageait toujours deux ennemis pour tirer parti de l’un et de l’autre, soit en les brouillant plus qu’ils ne l’étaient, soit en les réconciliant, Michel Letellier voulut envoyer à Mazarin la lettre d’Anne d’Autriche, afin qu’il en prît connaissance, et par conséquent afin qu’il sût gré d’un service aussi galamment rendu. Envoyer la lettre, c’était facile; la recouvrer après communication, c’était la difficulté.

Letellier jeta les yeux autour de lui, et voyant le commis noir et maigre qui griffonnait, le sourcil froncé, dans ses bureaux, il le préféra au meilleur gendarme pour l’exécution de ce dessein. Colbert dut partir pour Sedan avec l’ordre de communiquer la lettre à Mazarin et de la rapporter à Letellier. Il écouta sa consigne avec une attention scrupuleuse, s’en fit répéter la teneur deux fois, insista sur la question de savoir si rapporter était aussi nécessaire que communiquer, et Letellier lui dit: — Plus nécessaire.

Alors il partit, voyagea comme un courrier sans souci de son corps, et remit à Mazarin, d’abord une lettre de Letellier qui annonçait au cardinal l’envoi de la lettre précieuse, puis cette lettre elle-même. Mazarin rougit fort en voyant la lettre d’Anne d’Autriche, fit un gracieux sourire à Colbert et le congédia.

— À quand la réponse, monseigneur? dit le courrier humblement.

— À demain.

— Demain matin?

— Oui, monsieur.

Le commis tourna les talons et essaya sa plus noble révérence.

Le lendemain il était au poste dès sept heures. Mazarin le fit attendre jusqu’à dix. Colbert ne sourcilla point dans l’antichambre; son tour venu, il entra.

Mazarin lui remit alors un paquet cacheté. Sur l’enveloppe de ce paquet étaient écrits ces mots: «À M. Michel Letellier, etc.»

Colbert regarda le paquet avec beaucoup d’attention; le cardinal fit une charmante mine et le poussa vers la porte.

— Et la lettre de la reine mère, monseigneur? demanda Colbert.

— Elle est avec le reste, dans le paquet, dit Mazarin.

— Ah! fort bien, répliqua Colbert.

Et, plaçant son chapeau entre ses genoux, il se mit à décacheter le paquet.

Mazarin poussa un cri.

— Que faites-vous donc! dit-il brutalement.

— Je décachette le paquet, monseigneur.

— Vous défiez-vous de moi, monsieur le cuistre? A-t-on vu pareille impertinence!

— Oh! monseigneur, ne vous fâchez pas contre moi! Ce n’est certainement pas la parole de Votre Éminence que je mets en doute, à Dieu ne plaise.

— Quoi donc, alors?

— C’est l’exactitude de votre chancellerie, monseigneur. Qu’est-ce qu’une lettre? Un chiffon. Un chiffon ne peut-il être oublié?... Et tenez, monseigneur, tenez, voyez si j’avais tort! Vos commis ont oublié le chiffon: la lettre ne se trouve pas dans le paquet.

— Vous êtes un insolent et vous n’avez rien vu! s’écria Mazarin irrité; retirez-vous et attendez mon plaisir!

En disant ces mots, avec une subtilité tout italienne, il arracha le paquet des mains de Colbert et rentra dans ses appartements. Mais cette colère ne pouvait tant durer qu’elle ne fût remplacée un jour par le raisonnement.

Mazarin, chaque matin, en ouvrant la porte de son cabinet, trouvait la figure de Colbert en sentinelle derrière la banquette, et cette figure désagréable lui demandait humblement, mais avec ténacité, la lettre de la reine mère.

Mazarin n’y put tenir et dut la rendre. Il accompagna cette restitution d’une mercuriale des plus rudes, pendant laquelle Colbert se contenta d’examiner, de ressaisir, de flairer même le papier, les caractères et la signature, ni plus ni moins que s’il eût eu affaire au dernier faussaire du royaume. Mazarin le traita plus rudement encore, et Colbert, impassible, ayant acquis la certitude que la lettre était la vraie, partit comme s’il eût été sourd.

Cette conduite lui valut plus tard le poste de Joubert, car Mazarin, au lieu d’en garder rancune, l’admira et souhaita de s’attacher une pareille fidélité.

On voit par cette seule histoire ce qu’était l’esprit de Colbert. Les événements, se déroulant peu à peu, laisseront fonctionner librement tous les ressorts de cet esprit. Colbert ne fut pas long à s’insinuer dans les bonnes grâces du cardinal: il lui devint même indispensable. Tous ses comptes, le commis les connaissait, sans que le cardinal lui en eût jamais parlé. Ce secret entre eux, à deux, était un lien puissant, et voilà pourquoi, près de paraître devant le maître d’un autre monde, Mazarin voulait prendre un parti et un bon conseil pour disposer du bien qu’il était forcé de laisser en ce monde-ci.

Après la visite de Guénaud, il appela donc Colbert, le fit asseoir et lui dit:

— Causons, monsieur Colbert, et sérieusement, car je suis malade et il se pourrait que je vinsse à mourir.

— L’homme est mortel, répliqua Colbert.

— Je m’en suis toujours souvenu, monsieur Colbert, et j’ai travaillé dans cette prévision... Vous savez que j’ai amassé un peu de bien ...

— Je le sais, monseigneur.

— À combien estimez-vous à peu près ce bien, monsieur Colbert?

— À quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres neuf sous et huit deniers, répondit Colbert.

Le cardinal poussa un gros soupir et regarda Colbert avec admiration; mais il se permit un sourire.

— Argent connu, ajouta Colbert en réponse à ce sourire.

Le cardinal fit un soubresaut dans son lit.

— Qu’entendez-vous par là? dit-il.

— J’entends, dit Colbert, qu’outre ces quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres neuf sous huit deniers il y a treize autres millions que l’on ne connaît pas.

— Ouf! soupira Mazarin, quel homme!

À ce moment la tête de Bernouin apparut dans l’embrasure de la porte.

— Qu’y a-t-il, demanda Mazarin, et pourquoi me trouble-t-on?

— Le père théatin, directeur de Son Éminence, avait été mandé pour ce soir; il ne pourrait revenir qu’après-demain chez Monseigneur.

Mazarin regarda Colbert, qui aussitôt prit son chapeau en disant: — Je reviendrai, monseigneur.

Mazarin hésita.

— Non, non, dit-il, j’ai autant affaire de vous que de lui. D’ailleurs, vous êtes mon autre confesseur, vous... et ce que je dis à l’un, l’autre peut l’entendre. Restez-là, Colbert.

— Mais, monseigneur, s’il n’y a pas secret de pénitence, le directeur consentira-t-il?

— Ne vous inquiétez pas de cela, entrez dans la ruelle.

— Je puis attendre dehors, monseigneur.

— Non, non, mieux vaut que vous entendiez la confession d’un homme de bien.

Colbert s’inclina et passa dans la ruelle.

— Introduisez le père théatin, dit Mazarin en fermant les rideaux.

Chapitre XLV — Confession d’un homme de bien

Le théatin entra délibérément, sans trop s’étonner du bruit et du mouvement que les inquiétudes sur la santé du cardinal avaient soulevés dans sa maison.

— Venez, mon révérend, dit Mazarin après un dernier regard à la ruelle; venez et soulagez-moi.

— C’est mon devoir, monseigneur, répliqua le théatin.

— Commencez par vous asseoir commodément, car je vais débuter par une confession générale; vous me donnerez tout de suite une bonne absolution, et je me croirai plus tranquille.

— Monseigneur, dit le révérend, vous n’êtes pas tellement malade qu’une confession générale soit urgente... Et ce sera bien fatigant, prenez garde!

— Vous supposez qu’il y en a long, mon révérend?

— Comment croire qu’il en soit autrement, quand on a vécu aussi complètement que Votre Éminence?

— Ah! c’est vrai... Oui, le récit peut être long.

— La miséricorde de Dieu est grande, nasilla le théatin.

— Tenez, dit Mazarin, voilà que je commence à m’effrayer moi-même d’avoir tant laissé passer de choses que le Seigneur pouvait réprouver.

— N’est-ce pas? dit naïvement le théatin en éloignant de la lampe sa figure fine et pointue comme celle d’une taupe. Les pécheurs sont comme cela: oublieux avant, puis scrupuleux quand il est trop tard.

— Les pécheurs? répliqua Mazarin. Me dites-vous ce mot avec ironie et pour me reprocher toutes les généalogies que j’ai laissé faire sur mon compte... moi, fils de pêcheur, en effet?

— Hum! fit le théatin.

— C’est là un premier péché, mon révérend; car enfin, j’ai souffert qu’on me fît descendre des vieux consuls de Rome, T. Geganius Macerinus Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III, dont parle la chronique de Haolander... De Macerinus à Mazarin, la proximité était tentante. Macerinus, diminutif, veut dire maigrelet. Oh! mon révérend, Mazarini peut signifier aujourd’hui, à l’augmentatif, maigre comme un Lazare. Voyez!

Et il montra ses bras décharnés et ses jambes dévorées par la fièvre.

— Que vous soyez né d’une famille de pêcheurs, reprit le théatin, je n’y vois rien de fâcheux pour vous... car enfin, saint Pierre était un pêcheur, et si vous êtes prince de l’Église, monseigneur, il en a été le chef suprême. Passons, s’il vous plaît.

— D’autant plus que j’ai menacé de la Bastille un certain Bounet, prêtre d’Avignon, qui voulait publier une généalogie de Casa Mazarini beaucoup trop merveilleuse.

— Pour être vraisemblable? répliqua le théatin.

— Oh! alors, si j’eusse agi dans cette idée, mon révérend, c’était vice d’orgueil... autre péché.

— C’était excès d’esprit, et jamais on ne peut reprocher à personne ces sortes d’abus. Passons, passons.

— J’en étais à l’orgueil... Voyez-vous, mon révérend, je vais tâcher de diviser cela par péchés capitaux.

— J’aime les divisions bien faites.

— J’en suis aise. Il faut que vous sachiez qu’en 1630... hélas! voilà trente et un ans!

— Vous aviez vingt-neuf ans, monseigneur.

— Âge bouillant. Je tranchais du soldat en me jetant à Casal dans les arquebusades, pour montrer que je montais à cheval aussi bien qu’un officier. Il est vrai que j’apportai la paix aux Espagnols et aux Français. Cela rachète un peu mon péché.

— Je ne vois pas le moindre péché à montrer qu’on monte à cheval, dit le théatin, c’est du goût parfait, et cela honore notre robe. En ma qualité de chrétien, j’approuve que vous ayez empêché l’effusion du sang; en ma qualité de religieux, je suis fier de la bravoure qu’un collègue a témoignée.

Mazarin fit un humble salut de la tête.

— Oui, dit-il, mais les suites!

— Quelles suites?

— Eh! ce damné péché d’orgueil a des racines sans fin...Depuis que je m’étais jeté comme cela entre deux armées, que j’avais flairé la poudre et parcouru des lignes de soldats, je regardais un peu en pitié les généraux.

— Ah!

— Voilà le mal... En sorte que je n’en ai plus trouvé un seul supportable depuis ce temps-là.

— Le fait est, dit le théatin, que les généraux que nous avons eus n’étaient pas forts.

— Oh! s’écria Mazarin, il y avait M. le prince... je l’ai bien tourmenté, celui-là!

— Il n’est pas à plaindre, il a acquis assez de gloire et assez de bien.

— Soit pour M. le prince; mais M. de Beaufort, par exemple... que j’ai tant fait souffrir au donjon de Vincennes?

— Ah! mais c’était un rebelle, et la sûreté de l’État exigeait que vous fissiez le sacrifice... Passons.

— Je crois que j’ai épuisé l’orgueil. Il y a un autre péché que j’ai peur de qualifier...

— Je le qualifierai, moi... Dites toujours.

— Un bien grand péché, mon révérend.

— Nous verrons, monseigneur.

— Vous ne pouvez manquer d’avoir ouï parler de certaines relations que j’aurais eues... avec Sa Majesté la reine mère... Les malveillants...

— Les malveillants, monseigneur, sont des sots... Ne fallait-il pas, pour le bien de l’État et pour l’intérêt du jeune roi, que vous vécussiez en bonne intelligence avec la reine? Passons, passons.

— Je vous assure, dit Mazarin, que vous m’enlevez de la poitrine un terrible poids.

— Vétilles que tout cela!... Cherchez les choses sérieuses.

— Il y a bien de l’ambition, mon révérend...

— C’est la marche des grandes choses, monseigneur.

— Même cette velléité de la tiare?...

— Être pape, c’est être le premier des chrétiens... Pourquoi ne l’eussiez vous pas désiré?

— On a imprimé que j’avais, pour arriver là, vendu Cambrai aux Espagnols.

— Vous avez fait peut-être vous-même des pamphlets sans trop persécuter les pamphlétaires?

— Alors, mon révérend, j’ai vraiment le cœur bien net. Je ne sens plus que de légères peccadilles.

— Dites.

— Le jeu.

— C’est un peu mondain; mais enfin, vous étiez obligé, par le devoir de la grandeur, à tenir maison.

— J’aimais à gagner...

— Il n’est pas de joueur qui joue pour perdre.

— Je trichais bien un peu...

— Vous preniez votre avantage. Passons.

— Eh bien! mon révérend, je ne sens plus rien du tout sur ma conscience. Donnez-moi l’absolution, et mon âme pourra, lorsque Dieu l’appellera, monter sans obstacle jusqu’à son trône.

Le théatin ne remua ni les bras ni les lèvres.

— Qu’attendez-vous, mon révérend, dit Mazarin.

— J’attends la fin.

— La fin de quoi?

— De la confession, monseigneur.

— Mais j’ai fini.

— Oh! non! Votre Éminence fait erreur.

— Pas que je sache.

— Cherchez bien.

— J’ai cherché aussi bien que possible.

— Alors je vais aider votre mémoire.

— Voyons.

Le théatin toussa plusieurs fois.

— Vous ne me parlez pas de l’avarice, autre péché capital, ni de ces millions, dit-il.

— Quels millions, mon révérend?

— Mais ceux que vous possédez, monseigneur.

— Mon père, cet argent est à moi, pourquoi vous en parlerais-je?

— C’est que, voyez-vous, nos deux opinions diffèrent. Vous dites que cet argent est à vous, et, moi, je crois qu’il est un peu à d’autres.

Mazarin porta une main froide à son front perlé de sueur.

— Comment cela? balbutia-t-il.

— Voici. Votre Éminence a gagné beaucoup de biens au service du roi...

— Hum! beaucoup... ce n’est pas trop.

— Quoi qu’il en soit, d’où venait ce bien?

— De l’État.

— L’État, c’est le roi.

— Mais que concluez-vous, mon révérend? dit Mazarin, qui commençait à trembler.

— Je ne puis conclure sans une liste des biens que vous avez. Comptons un peu, s’il vous plaît: vous avez l’évêché de Metz.

— Oui.

— Les abbayes de Saint-Clément, de Saint-Arnoud et de Saint-Vincent, toujours à Metz.

— Oui.

— Vous avez l’abbaye de Saint-Denis, en France, un beau bien.

— Oui, mon révérend.

— Vous avez l’abbaye de Cluny, qui est si riche.

— Je l’ai.

— Celle de Saint-Médard, à Soissons, cent mille livres de revenus.

— Je ne le nie pas.

— Celle de Saint-Victor, à Marseille, une des meilleures du Midi.

— Oui, mon père.

— Un bon million par an. Avec les émoluments du cardinalat et du ministère, c’est peut-être deux millions par an.

— Eh!

— Pendant dix ans, c’est vingt millions... et vingt millions placés à cinquante pour cent donnent, par progression, vingt autres millions en dix ans.

— Comme vous comptez, pour un théatin!

— Depuis que Votre Éminence a placé notre ordre dans le couvent que nous occupons près de Saint-Germain-des-Prés, en 1644, c’est moi qui fais les comptes de la société.

— Et les miens, à ce que je vois, mon révérend.

— Il faut savoir un peu de tout, monseigneur.

— Eh bien! concluez à présent.

— Je conclus que le bagage est trop gros pour que vous passiez à la porte du paradis.

— Je serai damné?

— Si vous ne restituez pas, oui.

Mazarin poussa un cri pitoyable.

— Restituer! mais à qui, bon Dieu!

— Au maître de cet argent, au roi!

— Mais c’est le roi qui m’a tout donné!...

— Un moment! le roi ne signe pas les ordonnances!

Mazarin passa des soupirs aux gémissements.

— L’absolution, dit-il.

— Impossible, monseigneur... Restituez, restituez, répliqua le théatin.

— Mais, enfin, vous m’absolvez de tous les péchés; pourquoi pas de celui là?

— Parce que, répondit le révérend, vous absoudre pour ce motif est un péché dont le roi ne m’absoudrait jamais, monseigneur.

Là-dessus, le confesseur quitta son pénitent avec une mine pleine de componction, puis il sortit du même pas qu’il était entré.

— Holà! mon Dieu, gémit le cardinal... Venez ça, Colbert; je suis bien malade, mon ami!

Chapitre XLVI — La donation

Colbert reparut sous les rideaux.

— Avez-vous entendu? dit Mazarin.

— Hélas! oui, monseigneur.

— Est-ce qu’il a raison? Est-ce que tout cet argent est du bien mal acquis?

— Un théatin, monseigneur, est un mauvais juge en matière de finances, répondit froidement Colbert. Cependant il se pourrait que, d’après ses idées théologiques, Votre Éminence eût de certains torts. On en a toujours eu... quand on meurt.

— On a d’abord celui de mourir, Colbert.

— C’est vrai, monseigneur. Envers qui cependant le théatin vous aurait-il trouvé des torts? Envers le roi.

Mazarin haussa les épaules.

— Comme si je n’avais pas sauvé son État et ses finances!

— Cela ne souffre pas de controverse, monseigneur.

— N’est-ce pas? Donc, j’aurais gagné très légitimement un salaire, malgré mon confesseur?

— C’est hors de doute.

— Et je pourrais garder pour ma famille, si besogneuse, une bonne partie... le tout même de ce que j’ai gagné!

— Je n’y vois aucun empêchement, monseigneur.

— J’étais bien sûr, en vous consultant, Colbert, d’avoir un avis sage, répliqua Mazarin tout joyeux.

Colbert fit sa grimace de pédant.

— Monseigneur, interrompit-il, il faudrait bien voir cependant si ce qu’a dit le théatin n’est pas un piège.

— Non, un piège... pourquoi? Le théatin est honnête homme.

— Il a cru Votre Éminence aux portes du tombeau, puisque Votre Éminence le consultait... Ne l’ai-je pas entendu vous dire: «Distinguez ce que le roi vous a donné de ce que vous vous êtes donné à vous-même...» Cherchez bien, monseigneur, s’il ne vous a pas un peu dit cela, c’est assez une parole de théatin.

— Il serait possible.

— Auquel cas, monseigneur, je vous regarderais comme mis en demeure par le religieux...

— De restituer? s’écria Mazarin tout échauffé.

— Eh! je ne dis pas non.

— De restituer tout! Vous n’y songez pas... Vous dites comme le confesseur.

— Restituer une partie, c’est-à-dire faire la part de Sa Majesté, et cela, monseigneur, peut avoir des dangers. Votre Éminence est un politique trop habile pour ignorer qu’à cette heure le roi ne possède pas cent cinquante mille livres nettes dans ses coffres.

— Ce n’est pas mon affaire, dit Mazarin triomphant, c’est celle de M. le surintendant Fouquet, dont je vous ai donné, ces derniers mois, tous les comptes à vérifier.

Colbert pinça les lèvres à ce seul nom de Fouquet.

— Sa Majesté, dit-il entre ses dents, n’a d’argent que celui qu’amasse M. Fouquet; votre argent à vous, monseigneur, lui sera une friande pâture.

— Enfin, je ne suis pas le surintendant des finances du roi, moi; j’ai ma bourse... Certes, je ferais bien, pour le bonheur de Sa Majesté... quelques legs... mais je ne puis frustrer ma famille...

— Un legs partiel vous déshonore et offense le roi. Une partie léguée à Sa Majesté, c’est l’aveu que cette partie vous a inspiré des doutes comme n’étant pas acquise légitimement.

— Monsieur Colbert!...

— J’ai cru que Votre Éminence me faisait l’honneur de me demander un conseil.

— Oui, mais vous ignorez les principaux détails de la question.

— Je n’ignore rien, monseigneur; voilà dix ans que je passe en revue toutes les colonnes de chiffres qui se font en France, et si je les ai péniblement clouées en ma tête, elles y sont si bien rivées à présent, que depuis l’office de M. Letellier, qui est sobre, jusqu’aux petites largesses secrètes de M. Fouquet, qui est prodigue, je réciterais, chiffre par chiffre, tout l’argent qui se dépense de Marseille à Cherbourg.

— Alors, vous voudriez que je jetasse tout mon argent dans les coffres du roi! s’écria ironiquement Mazarin, à qui la goutte arrachait en même temps plusieurs soupirs douloureux. Certes, le roi ne me reprocherait rien, mais il se moquerait de moi en mangeant mes millions, et il aurait bien raison.

— Votre Éminence ne m’a pas compris. Je n’ai pas prétendu le moins du monde que le roi dût dépenser votre argent.

— Vous le dites clairement, ce me semble, en me conseillant de le lui donner.

— Ah! répliqua Colbert, c’est que Votre Éminence, absorbée qu’elle est par son mal, perd de vue complètement le caractère de Sa Majesté Louis

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