XIV.
— Comment cela?...
— Ce caractère, je crois, si j’ose m’exprimer ainsi, ressemble à celui que Monseigneur confessait tout à l’heure au théatin.
— Osez; c’est...?
— C’est l’orgueil. Pardon, monseigneur; la fierté, voulais-je dire. Les rois n’ont pas d’orgueil: c’est une passion humaine.
— L’orgueil, oui, vous avez raison. Après?...
— Eh bien! monseigneur, si j’ai rencontré juste, Votre Éminence n’a qu’à donner tout son argent au roi, et tout de suite.
— Mais pourquoi? dit Mazarin fort intrigué.
— Parce que le roi n’acceptera pas le tout.
— Oh! un jeune homme qui n’a pas d’argent et qui est rongé d’ambition.
— Soit.
— Un jeune homme qui désire ma mort.
— Monseigneur...
— Pour hériter, oui, Colbert; oui, il désire ma mort pour hériter. Triple sot que je suis! je le préviendrais!
— Précisément. Si la donation est faite dans une certaine forme, il refusera.
— Allons donc!
— C’est positif. Un jeune homme qui n’a rien fait, qui brûle de devenir illustre, qui brûle de régner seul, ne prendra rien de bâti; il voudra construire lui-même. Ce prince-là, monseigneur, ne se contentera pas du Palais-Royal que M. de Richelieu lui a légué, ni du palais Mazarin que vous avez si superbement fait construire, ni du Louvre que ses ancêtres ont habité, ni de Saint-Germain où il est né. Tout ce qui ne procédera pas de lui, il le dédaignera, je le prédis.
— Et vous garantissez que si je donne mes quarante millions au roi...
— En lui disant de certaines choses, je garantis qu’il refusera.
— Ces choses... sont?
— Je les écrirai, si Monseigneur veut me les dicter.
— Mais enfin, quel avantage pour moi?
— Un énorme. Personne ne peut plus accuser Votre Éminence de cette injuste avarice que les pamphlétaires ont reprochée au plus brillant esprit de ce siècle.
— Tu as raison, Colbert, tu as raison; va trouver le roi de ma part et porte lui mon testament.
— Une donation, monseigneur.
— Mais s’il acceptait! s’il allait accepter?
— Alors, il resterait treize millions à votre famille, et c’est une jolie somme.
— Mais tu serais un traître ou un sot, alors.
— Et je ne suis ni l’un ni l’autre, monseigneur... Vous me paraissez craindre beaucoup que le roi n’accepte... Oh! craignez plutôt qu’il n’accepte pas...
— S’il n’accepte pas, vois-tu, je lui veux garantir mes treize millions de réserve... Oui, je le ferai... Oui... Mais voici la douleur qui vient; je vais tomber en faiblesse.... C’est que je suis malade, Colbert, que je suis près de ma fin.
Colbert tressaillit.
Le cardinal était bien mal en effet: il suait à grosses gouttes sur son lit de douleur, et cette pâleur effrayante d’un visage ruisselant d’eau était un spectacle que le plus endurci praticien n’eût pas supporté sans compassion. Colbert fut sans doute très ému, car il quitta la chambre en appelant Bernouin près du moribond et passa dans le corridor. Là, se promenant de long en large avec une expression méditative qui donnait presque de la noblesse à sa tête vulgaire, les épaules arrondies, le cou tendu, les lèvres entrouvertes pour laisser échapper des lambeaux décousus de pensées incohérentes, il s’enhardit à la démarche qu’il voulait tenter, tandis qu’à dix pas de lui, séparé seulement par un mur, son maître étouffait dans des angoisses qui lui arrachaient des cris lamentables, ne pensant plus ni aux trésors de la terre ni aux joies du paradis, mais bien à toutes les horreurs de l’enfer.
Tandis que les serviettes brûlantes, les topiques, les révulsifs et Guénaud, rappelé près du cardinal, fonctionnaient avec une activité toujours croissante, Colbert, tenant à deux mains sa grosse tête, pour y comprimer la fièvre des projets enfantés par le cerveau, méditait la teneur de la donation qu’il allait faire écrire à Mazarin dès la première heure de répit que lui donnerait le mal. Il semblait que tous ces cris du cardinal et toutes ces entreprises de la mort sur ce représentant du passé fussent des stimulants pour le génie de ce penseur aux sourcils épais qui se tournait déjà vers le lever du nouveau soleil d’une société régénérée.
Colbert revint près de Mazarin lorsque la raison fut revenue au malade, et lui persuada de dicter une donation ainsi conçue: «Près de paraître devant Dieu, maître des hommes, je prie le roi, qui fut mon maître sur la terre, de reprendre les biens que sa bonté m’avait donnés, et que ma famille sera heureuse de voir passer en de si illustres mains. Le détail de mes biens se trouvera, il est dressé, à la première réquisition de Sa Majesté, ou au dernier soupir de son plus dévoué serviteur. Jules, cardinal de Mazarin.» Le cardinal signa en soupirant; Colbert cacheta le paquet et le porta immédiatement au Louvre, où le roi venait de rentrer. Puis il revint à son logis, se frottant les mains avec la confiance d’un ouvrier qui a bien employé sa journée.
Chapitre XLVII — Comment Anne d’Autriche donna un conseil à Louis XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre
La nouvelle de l’extrémité où se trouvait le cardinal s’était déjà répandue, et elle attirait au moins autant de gens au Louvre que la nouvelle du mariage de Monsieur, le frère du roi, laquelle avait déjà été annoncée à titre de fait officiel.
À peine Louis XIV rentrait-il chez lui, tout rêveur encore des choses qu’il avait vues ou entendu dire dans cette soirée, que l’huissier annonça que la même foule de courtisans qui, le matin, s’était empressée à son lever, se représentait de nouveau à son coucher, faveur insigne que depuis le règne du cardinal la cour, fort peu discrète dans ses préférences, avait accordée au ministre sans grand souci de déplaire au roi. Mais le ministre avait eu, comme nous l’avons dit, une grave attaque de goutte, et la marée de la flatterie montait vers le trône. Les courtisans ont ce merveilleux instinct de flairer d’avance tous les événements; les courtisans ont la science suprême: ils sont diplomates pour éclairer les grands dénouements des circonstances difficiles, capitaines pour deviner l’issue des batailles, médecins pour guérir les maladies.
Louis XIV, à qui sa mère avait appris cet axiome, entre beaucoup d’autres, comprit que Son Éminence Monseigneur le cardinal Mazarin était bien malade. À peine Anne d’Autriche eut-elle conduit la jeune reine dans ses appartements et soulagé son front du poids de la coiffure de cérémonie, qu’elle revint trouver son fils dans le cabinet où, seul, morne et le cœur ulcéré, il passait sur lui-même, comme pour exercer sa volonté, une de ces colères sourdes et terribles, colères de roi, qui font des événements quand elles éclatent, et qui, chez Louis XIV, grâce à sa puissance merveilleuse sur lui-même, devinrent des orages si bénins, que sa plus fougueuse, son unique colère, celle que signale Saint-Simon, tout en s’en étonnant, fut cette fameuse colère qui éclata cinquante ans plus tard à propos d’une cachette de M. le duc du Maine, et qui eut pour résultat une grêle de coups de canne donnés sur le dos d’un pauvre laquais qui avait volé un biscuit.
Le jeune roi était donc, comme nous l’avons vu, en proie à une douloureuse surexcitation, et il se disait en se regardant dans une glace:
— Ô roi!... roi de nom, et non de fait... fantôme, vain fantôme que tu es!.... statue inerte qui n’as d’autre puissance que celle de provoquer un salut de la part des courtisans, quand pourras-tu donc lever ton bras de velours, serrer ta main de soie? quand pourras-tu ouvrir pour autre chose que pour soupirer ou sourire tes lèvres condamnées à la stupide immobilité des marbres de ta galerie?
Alors, passant la main sur son front et cherchant l’air, il s’approcha de la fenêtre et vit au bas quelques cavaliers qui causaient entre eux, quelques groupes timidement curieux. Ces cavaliers, c’était une fraction du guet; ce groupe, c’étaient les empressés du peuple, ceux-là pour qui un roi est toujours une chose curieuse, comme un rhinocéros, un crocodile ou un serpent.
Il frappa son front du plat de sa main en s’écriant:
— Roi de France! quel titre! Peuple de France! quelle masse de créatures! Et voilà que je rentre dans mon Louvre; mes chevaux, à peine dételés, fument encore, et j’ai tout juste soulevé assez d’intérêt pour que vingt personnes à peine me regardent passer... Vingt... que dis-je! non, il n’y a pas même vingt curieux pour le roi de France, il n’y a pas même dix archers pour veiller sur ma maison: archers, peuple, gardes, tout est au Palais-Royal. Pourquoi mon Dieu? Moi, le roi, n’ai-je pas le droit de vous demander cela?
— Parce que, dit une voix répondant à la sienne et qui retentit de l’autre côté de la portière du cabinet, parce qu’au Palais-Royal il y a tout l’or, c’est-à-dire toute la puissance de celui qui veut régner.
Louis se retourna précipitamment.
La voix qui venait de prononcer ces paroles était celle d’Anne d’Autriche. Le roi tressaillit, et s’avançant vers sa mère:
— J’espère, dit-il, que Votre Majesté n’a pas fait attention aux vaines déclamations dont la solitude et le dégoût familiers aux rois donnent l’idée aux plus heureux caractères?
— Je n’ai fait attention qu’à une chose, mon fils: c’est que vous vous plaigniez.
— Moi? pas du tout, dit Louis XIV; non, en vérité; vous vous trompez, madame.
— Que faisiez-vous donc, Sire?
— Il me semblait être sous la férule de mon professeur et développer un sujet d’amplification.
— Mon fils, reprit Anne d’Autriche en secouant la tête, vous avez tort de ne vous point fier à ma parole; vous avez tort de ne me point accorder votre confiance. Un jour va venir, jour prochain peut-être, où vous aurez besoin de vous rappeler cet axiome: «L’or est la toute puissance, et ceux-là seuls sont véritablement rois qui sont tout-puissants.»
— Votre intention, poursuivit le roi, n’était point cependant de jeter un blâme sur les riches de ce siècle?
— Non, dit vivement Anne d’Autriche, non, Sire; ceux qui sont riches en ce siècle, sous votre règne, sont riches parce que vous l’avez bien voulu, et je n’ai contre eux ni rancune ni envie; ils ont sans doute assez bien servi Votre Majesté pour que Votre Majesté leur ait permis de se récompenser eux-mêmes. Voilà ce que j’entends dire par la parole que vous semblez me reprocher.
— À Dieu ne plaise, madame, que je reproche jamais quelque chose à ma mère!
— D’ailleurs, continua Anne d’Autriche, le Seigneur ne donne jamais que pour un temps les biens de la terre; le Seigneur, comme correctif aux honneurs et à la richesse, le Seigneur a mis la souffrance, la maladie, la mort, et nul, ajouta Anne d’Autriche avec un douloureux sourire qui prouvait qu’elle faisait à elle-même l’application du funèbre précepte, nul n’emporte son bien ou sa grandeur dans le tombeau. Il en résulte que les jeunes récoltent les fruits de la féconde moisson préparée par les vieux.
Louis écoutait avec une attention croissante ces paroles accentuées par Anne d’Autriche dans un but évidemment consolateur.
— Madame, dit Louis XIV regardant fixement sa mère, on dirait, en vérité, que vous avez quelque chose de plus à m’annoncer?
— Je n’ai rien absolument, mon fils; seulement, vous aurez remarqué ce soir que M. le cardinal est bien malade?
Louis regarda sa mère, cherchant une émotion dans sa voix, une douleur dans sa physionomie. Le visage d’Anne d’Autriche semblait légèrement altéré; mais cette souffrance avait un caractère tout personnel.
Peut-être cette altération était-elle causée par le cancer qui commençait à la mordre au sein.
— Oui, madame, dit le roi, oui, M. de Mazarin est bien malade.
— Et ce serait une grande perte pour le royaume si Son Éminence venait à être appelée par Dieu. N’est-ce point votre avis comme le mien, mon fils? demanda Anne d’Autriche.
— Oui, madame, oui certainement, ce serait une grande perte pour le royaume, dit Louis en rougissant; mais le péril n’est pas si grand, ce me semble, et d’ailleurs M. le cardinal est jeune encore. Le roi achevait à peine de parler, qu’un huissier souleva la tapisserie et se tint debout, un papier à la main, en attendant que le roi l’interrogeât.
— Qu’est-ce que cela? demanda le roi.
— Un message de M. de Mazarin, répondit l’huissier.
— Donnez, dit le roi.
Et il prit le papier. Mais, au moment où il l’allait ouvrir, il se fit à la fois un grand bruit dans la galerie, dans les antichambres et dans la cour.
— Ah! ah! dit Louis XIV, qui sans doute reconnut ce triple bruit, que disais-je donc qu’il n’y avait qu’un roi en France! je me trompais, il y en a deux.
En ce moment, la porte s’ouvrit, et le surintendant des finances Fouquet apparut à Louis XIV. C’était lui qui faisait ce bruit dans la galerie; c’étaient ses laquais qui faisaient ce bruit dans les antichambres; c’étaient ses chevaux qui faisaient ce bruit dans la cour. En outre, on entendait un long murmure sur son passage qui ne s’éteignait que longtemps après qu’il avait passé. C’était ce murmure que Louis XIV regrettait si fort de ne point entendre alors sous ses pas et mourir derrière lui.
— Celui-là n’est pas précisément un roi comme vous le croyez, dit Anne d’Autriche à son fils; c’est un homme trop riche, voilà tout.
Et en disant ces mots, un sentiment amer donnait aux paroles de la reine leur expression la plus haineuse; tandis que le front de Louis, au contraire, resté calme et maître de lui, était pur de la plus légère ride. Il salua donc librement Fouquet de la tête, tandis qu’il continuait de déplier le rouleau que venait de lui remettre l’huissier. Fouquet vit ce mouvement, et, avec une politesse à la fois aisée et respectueuse, il s’approcha d’Anne d’Autriche pour laisser toute liberté au roi. Louis avait ouvert le papier, et cependant il ne lisait pas. Il écoutait Fouquet faire à sa mère des compliments adorablement tournés sur sa main et sur ses bras.
La figure d’Anne d’Autriche se dérida et passa presque au sourire.
Fouquet s’aperçut que le roi, au lieu de lire, le regardait et l’écoutait; il fit un demi-tour, et, tout en continuant pour ainsi dire d’appartenir à Anne d’Autriche, il se retourna en face du roi.
— Vous savez, monsieur Fouquet, dit Louis XIV, que Son Éminence est fort mal?
— Oui, Sire, je sais cela, dit Fouquet; et en effet elle est fort mal. J’étais à ma campagne de Vaux lorsque la nouvelle m’en est venue, si pressante que j’ai tout quitté.
— Vous avez quitté Vaux ce soir, monsieur?
— Il y a une heure et demie, oui, Votre Majesté, dit Fouquet, consultant une montre toute garnie de diamants.
— Une heure et demie! dit le roi, assez puissant pour maîtriser sa colère, mais non pour cacher son étonnement.
— Je comprends, Sire, Votre Majesté doute de ma parole, et elle a raison; mais, si je suis venu ainsi, c’est vraiment par merveille. On m’avait envoyé d’Angleterre trois couples de chevaux fort vifs, m’assurait-on; ils étaient disposés de quatre lieues en quatre lieues, et je les ai essayés ce soir. Ils sont venus en effet de Vaux au Louvre en une heure et demie, et Votre Majesté voit qu’on ne m’avait pas trompé.
La reine mère sourit avec une secrète envie. Fouquet alla au-devant de cette mauvaise pensée.
— Aussi, madame, se hâta-t-il d’ajouter, de pareils chevaux sont faits, non pour des sujets, mais pour des rois, car les rois ne doivent jamais le céder à qui que ce soit en quoi que ce soit.
Le roi leva la tête.
— Cependant, interrompit Anne d’Autriche, vous n’êtes point roi, que je sache, monsieur Fouquet?
— Aussi, madame, les chevaux n’attendent-ils qu’un signe de Sa Majesté pour entrer dans les écuries du Louvre; et si je me suis permis de les essayer, c’était dans la seule crainte d’offrir au roi quelque chose qui ne fût pas précisément une merveille.
Le roi était devenu fort rouge.
— Vous savez, monsieur Fouquet, dit la reine, que l’usage n’est point à la cour de France qu’un sujet offre quelque chose à son roi?
Louis fit un mouvement.
— J’espérais, madame, dit Fouquet fort agité, que mon amour pour Sa Majesté, mon désir incessant de lui plaire, serviraient de contrepoids à cette raison d’étiquette. Ce n’était point d’ailleurs un présent que je me permettais d’offrir, c’était un tribut que je payais.
— Merci, monsieur Fouquet, dit poliment le roi, et je vous sais gré de l’intention, car j’aime en effet les bons chevaux; mais vous savez que je suis bien peu riche; vous le savez mieux que personne, vous, mon surintendant des finances. Je ne puis donc, lors même que je le voudrais, acheter un attelage si cher.
Fouquet lança un regard plein de fierté à la reine mère qui semblait triompher de la fausse position du ministre, et répondit:
— Le luxe est la vertu des rois, Sire; c’est le luxe qui les fait ressembler à Dieu; c’est par le luxe qu’ils sont plus que les autres hommes. Avec le luxe un roi nourrit ses sujets et les honore. Sous la douce chaleur de ce luxe des rois naît le luxe des particuliers, source de richesses pour le peuple. Sa Majesté, en acceptant le don de six chevaux incomparables, eût piqué d’amour-propre les éleveurs de notre pays, du Limousin, du Perche, de la Normandie; cette émulation eût été profitable à tous... Mais le roi se tait, et par conséquent je suis condamné.
Pendant ce temps, Louis XIV, par contenance, pliait et dépliait le papier de Mazarin, sur lequel il n’avait pas encore jeté les yeux. Sa vue s’y arrêta enfin, et il poussa un petit cri dès la première ligne.
— Qu’y a-t-il donc, mon fils? demanda Anne d’Autriche en se rapprochant vivement du roi.
— De la part du cardinal? reprit le roi en continuant sa lecture. Oui, oui, c’est bien de sa part.
— Est-il donc plus mal?
— Lisez, acheva le roi en passant le parchemin à sa mère, comme s’il eût pensé qu’il ne fallait pas moins que la lecture pour convaincre Anne d’Autriche d’une chose aussi étonnante que celle qui était renfermée dans ce papier.
Anne d’Autriche lut à son tour. À mesure qu’elle lisait, ses yeux pétillaient d’une joie plus vive qu’elle essayait inutilement de dissimuler et qui attira les regards de Fouquet.
— Oh! une donation en règle, dit-elle.
— Une donation? répéta Fouquet.
— Oui, fit le roi répondant particulièrement au surintendant des finances; oui, sur le point de mourir, M. le cardinal me fait une donation de tous ses biens.
— Quarante millions! s’écria la reine. Ah! mon fils, voilà un beau trait de la part de M. le cardinal, et qui va contredire bien des malveillantes rumeurs; quarante millions amassés lentement et qui reviennent d’un seul coup en masse au trésor royal, c’est d’un sujet fidèle et d’un vrai chrétien.
Et ayant jeté une fois encore les yeux sur l’acte, elle le rendit à Louis XIV, que l’énoncé de cette somme faisait tout palpitant. Fouquet avait fait quelques pas en arrière et se taisait. Le roi le regarda et lui tendit le rouleau à son tour. Le surintendant ne fit qu’y arrêter une seconde son regard hautain.
Puis, s’inclinant:
— Oui, Sire, dit-il, une donation, je le vois.
— Il faut répondre, mon fils, s’écria Anne d’Autriche; il faut répondre sur-le-champ.
— Et comment cela, madame?
— Par une visite au cardinal.
— Mais il y a une heure à peine que je quitte Son Éminence, dit le roi.
— Écrivez alors, Sire.
— Écrire! fit le jeune roi avec répugnance.
— Enfin, reprit Anne d’Autriche, il me semble, mon fils, qu’un homme qui vient de faire un pareil présent est bien en droit d’attendre qu’on le remercie avec quelque hâte.
Puis, se retournant vers le surintendant:
— Est-ce que ce n’est point votre avis, monsieur Fouquet?
— Le présent en vaut la peine, oui, madame, répliqua le surintendant avec une noblesse qui n’échappa point au roi.
— Acceptez donc et remerciez, insista Anne d’Autriche.
— Que dit M. Fouquet? demanda Louis XIV.
— Sa Majesté veut savoir ma pensée?
— Oui.
— Remerciez, Sire...
— Ah! fit Anne d’Autriche.
— Mais n’acceptez pas, continua Fouquet.
— Et pourquoi cela? demanda Anne d’Autriche.
— Mais vous l’avez dit vous-mêmes, madame, répliqua Fouquet, parce que les rois ne doivent et ne peuvent recevoir de présents de leurs sujets.
Le roi demeurait muet entre ces deux opinions si opposées.
— Mais quarante millions! dit Anne d’Autriche du même ton dont la pauvre Marie-Antoinette dit plus tard: «Vous m’en direz tant!»
— Je le sais, dit Fouquet en riant, quarante millions font une belle somme, et une pareille somme pourrait tenter même une conscience royale.
— Mais, monsieur, dit Anne d’Autriche, au lieu de détourner le roi de recevoir ce présent, faites donc observer à Sa Majesté, vous dont c’est la charge, que ces quarante millions lui font une fortune.
— C’est précisément, madame, parce que ces quarante millions font une fortune que je dirai au roi: «Sire, s’il n’est point décent qu’un roi accepte d’un sujet six chevaux de vingt mille livres, il est déshonorant qu’il doive sa fortune à un autre sujet plus ou moins scrupuleux dans le choix des matériaux qui contribuaient à l’édification de cette fortune.»
— Il ne vous sied guère, monsieur, dit Anne d’Autriche, de faire une leçon au roi; procurez-lui plutôt quarante millions pour remplacer ceux que vous lui faites perdre.
— Le roi les aura quand il voudra, dit en s’inclinant le surintendant des finances.
— Oui, en pressurant les peuples, fit Anne d’Autriche.
— Eh! ne l’ont-ils pas été, madame, répondit Fouquet, quand on leur a fait suer les quarante millions donnés par cet acte? Au surplus, Sa Majesté m’a demandé mon avis, le voilà; que Sa Majesté me demande mon concours, il en sera de même.
— Allons, allons, acceptez, mon fils, dit Anne d’Autriche; vous êtes au dessus des bruits et des interprétations.
— Refusez, Sire, dit Fouquet. Tant qu’un roi vit, il n’a d’autre niveau que sa conscience, d’autre juge que son désir; mais, mort, il a la postérité qui applaudit ou qui accuse.
— Merci, ma mère, répliqua Louis en saluant respectueusement la reine. Merci, monsieur Fouquet, dit-il en congédiant civilement le surintendant.
— Acceptez-vous? demanda encore Anne d’Autriche.
— Je réfléchirai, répliqua le roi en regardant Fouquet.
Chapitre XLVIII — Agonie
Le jour même où la donation avait été envoyée au roi, le cardinal s’était fait transporter à Vincennes. Le roi et la cour l’y avaient suivi. Les dernières lueurs de ce flambeau jetaient encore assez d’éclat pour absorber, dans leur rayonnement, toutes les autres lumières. Au reste, comme on le voit, satellite fidèle de son ministre, le jeune Louis XIV marchait jusqu’au dernier moment dans le sens de sa gravitation. Le mal, selon les pronostics de Guénaud, avait empiré; ce n’était plus une attaque de goutte, c’était une attaque de mort. Puis il y avait une chose qui faisait cet agonisant plus agonisant encore: c’était l’anxiété que jetait dans son esprit cette donation envoyée au roi, et qu’au dire de Colbert le roi devait renvoyer non acceptée au cardinal.
Le cardinal avait grande foi, comme nous avons vu, dans les prédictions de son secrétaire; mais la somme était forte, et quel que fût le génie de Colbert, de temps en temps le cardinal pensait, à part lui, que le théatin, lui aussi, avait bien pu se tromper, et qu’il y avait au-moins autant de chances pour qu’il ne fût pas damné, qu’il y en avait pour que Louis XIV lui renvoyât ses millions.
D’ailleurs, plus la donation tardait à revenir, plus Mazarin trouvait que quarante millions valent bien la peine que l’on risque quelque chose et surtout une chose aussi hypothétique que l’âme. Mazarin, en sa qualité de cardinal et de premier ministre, était à peu près athée et tout à fait matérialiste.
À chaque fois que la porte s’ouvrait, il se retournait donc vivement vers la porte, croyant voir entrer par là sa malheureuse donation; puis, trompé dans son espérance, il se recouchait avec un soupir et retrouvait sa douleur d’autant plus vive qu’un instant il l’avait oubliée. Anne d’Autriche, elle aussi, avait suivi le cardinal; son cœur, quoique l’âge l’eût faite égoïste, ne pouvait se refuser de témoigner à ce mourant une tristesse qu’elle lui devait en qualité de femme, disent les uns, en qualité de souveraine, disent les autres.
Elle avait, en quelque sorte, pris le deuil de la physionomie par avance, et toute la cour le portait comme elle.
Louis, pour ne pas montrer sur son visage ce qui se passait au fond de son âme, s’obstinait à rester confiné dans son appartement où sa nourrice toute seule lui faisait compagnie; plus il croyait approcher du terme où toute contrainte cesserait pour lui, plus il se faisait humble et patient, se repliant sur lui-même comme tous les hommes forts qui ont quelque dessein, afin de se donner plus de ressort au moment décisif. L’extrême-onction avait été secrètement administrée au cardinal, qui, fidèle à ses habitudes de dissimulation, luttait contre les apparences, et même contre la réalité, recevant dans son lit comme s’il n’eût été atteint que d’un mal passager.
Guénaud, de son côté, gardait le secret le plus absolu: interrogé, fatigué de poursuites et de questions, il ne répondait rien, sinon: «Son Éminence est encore pleine de jeunesse et de force; mais Dieu veut ce qu’il veut, et quand il a décidé qu’il doit abattre l’homme, il faut que l’homme soit abattu.»
Ces paroles, qu’il semait avec une sorte de discrétion, de réserve et de préférence, deux personnes les commentaient avec grand intérêt: le roi et le cardinal.
Mazarin, malgré la prophétie de Guénaud, se leurrait toujours, ou, pour mieux dire, il jouait si bien son rôle, que les plus fins, en disant qu’il se leurrait, prouvaient qu’ils étaient des dupes. Louis, éloigné du cardinal depuis deux jours; Louis, l’œil fixé sur cette donation qui préoccupait si fort le cardinal; Louis ne savait point au juste où en était Mazarin. Le fils de Louis XIII, suivant les traditions paternelles, avait été si peu roi jusque-là, que, tout en désirant ardemment la royauté, il la désirait avec cette terreur qui accompagne toujours l’inconnu. Aussi, ayant pris sa résolution, qu’il ne communiquait d’ailleurs à personne, se résolut-il à demander à Mazarin une entrevue. Ce fut Anne d’Autriche qui, toujours assidue près du cardinal, entendit la première cette proposition du roi et qui la transmit au mourant, qu’elle fit tressaillir. Dans quel but Louis XIV lui demandait-il une entrevue? Était-ce pour rendre, comme l’avait dit Colbert? Était-ce pour garder après remerciement, comme le pensait Mazarin? Néanmoins, comme le mourant sentait cette incertitude augmenter encore son mal, il n’hésita pas un instant.
— Sa Majesté sera la bienvenue, oui, la très bienvenue, s’écria-t-il en faisant à Colbert, qui était assis au pied du lit, un signe que celui-ci comprit parfaitement. Madame, continua Mazarin, Votre Majesté serait-elle assez bonne pour assurer elle-même le roi de la vérité de ce que je viens de dire?
Anne d’Autriche se leva; elle avait hâte, elle aussi, d’être fixée à l’endroit des quarante millions qui étaient la sourde pensée de tout le monde.
Anne d’Autriche sortie, Mazarin fit un grand effort, et se soulevant vers Colbert:
— Eh bien! Colbert, dit-il, voilà deux jours malheureux! voilà deux mortels jours, et, tu le vois, rien n’est revenu de là-bas.
— Patience, monseigneur, dit Colbert.
— Es-tu fou, malheureux! tu me conseilles la patience! Oh! en vérité, Colbert, tu te moques de moi: je meurs, et tu me cries d’attendre!
— Monseigneur, dit Colbert avec son sang-froid habituel, il est impossible que les choses n’arrivent pas comme je l’ai dit. Sa Majesté vient vous voir, c’est qu’elle vous rapporte elle-même la donation.
— Tu crois, toi? Eh bien! moi, au contraire, je suis sûr que Sa Majesté vient pour me remercier.
Anne d’Autriche rentra en ce moment; en se rendant près de son fils, elle avait rencontré dans les antichambres un nouvel empirique. Il était question d’une poudre qui devait sauver le cardinal. Anne d’Autriche apportait un échantillon de cette poudre. Mais ce n’était point cela que Mazarin attendait, aussi ne voulait-il pas même jeter les yeux dessus, assurant que la vie ne valait point toutes les peines qu’on prenait pour la conserver. Mais, tout en proférant cet axiome philosophique, son secret, si longtemps contenu, lui échappa enfin.
— Là, madame, dit-il, là n’est point l’intéressant de la situation; j’ai fait au roi, voici tantôt deux jours, une petite donation; jusqu’ici, par délicatesse sans doute, Sa Majesté n’en a point voulu parler; mais le moment arrive des explications et je supplie Votre Majesté de me dire si le roi a quelques idées sur cette matière.
Anne d’Autriche fit un mouvement pour répondre: Mazarin l’arrêta.
— La vérité, madame, dit-il; au nom du Ciel, la vérité! Ne flattez pas un mourant d’un espoir qui serait vain.
Là, il arrêta un regard de Colbert lui disant qu’il allait faire fausse route.
— Je sais, dit Anne d’Autriche, en prenant la main du cardinal; je sais que vous avez fait généreusement, non pas une petite donation, comme vous dites avec tant de modestie, mais un don magnifique; je sais combien il vous serait pénible que le roi...
Mazarin écoutait, tout mourant qu’il était, comme dix vivants n’eussent pu le faire.
— Que le roi? reprit-il.
— Que le roi, continua Anne d’Autriche, n’acceptât point de bon cœur ce que vous offrez si noblement.
Mazarin se laissa retomber sur l’oreiller comme Pantalon, c’est-à-dire avec tout le désespoir de l’homme qui s’abandonne au naufrage, mais il conserva encore assez de force et de présence d’esprit pour jeter à Colbert un de ces regards qui valent bien dix sonnets, c’est-à-dire dix longs poèmes.
— N’est-ce pas, ajouta la reine, que vous eussiez considéré le refus du roi comme une sorte d’injure?
Mazarin roula sa tête sur l’oreiller sans articuler une seule syllabe.
La reine se trompa, ou feignit de se tromper, à cette démonstration.
— Aussi, reprit-elle, je l’ai circonvenu par de bons conseils, et comme certains esprits, jaloux sans doute de la gloire que vous allez acquérir par cette générosité, s’efforçaient de prouver au roi qu’il devait refuser cette donation, j’ai lutté en votre faveur, et lutté si bien, que vous n’aurez pas, je l’espère, cette contrariété à subir.
— Oh! murmura Mazarin avec des yeux languissants, ah! que voilà un service que je n’oublierai pas une minute, pendant le peu d’heures qui me restent à vivre!
— Au reste, je dois le dire, continua Anne d’Autriche, ce n’est point sans peine que je l’ai rendu à Votre Éminence.
— Ah! peste! je le crois. Oh!
— Qu’avez-vous, mon Dieu?
— Il y a que je brûle.
— Vous souffrez donc beaucoup?
— Comme un damné!
Colbert eût voulu disparaître sous les parquets.
— En sorte, reprit Mazarin, que Votre Majesté pense que le roi... (il s’arrêta quelques secondes) que le roi, reprit-il après quelques secondes, vient ici pour me faire un petit bout de compliment?
— Je le crois, dit la reine.
Mazarin foudroya Colbert de son dernier regard. En ce moment, les huissiers annoncèrent le roi dans les antichambres pleines de monde. Cette annonce produisit un remue-ménage dont Colbert profita pour s’esquiver par la porte de la ruelle. Anne d’Autriche se leva, et debout attendit son fils. Louis XIV parut au seuil de la chambre, les yeux fixés sur le moribond, qui ne prenait plus même la peine de se remuer pour cette Majesté de laquelle il pensait n’avoir plus rien à attendre.
Un huissier roula un fauteuil près du lit. Louis salua sa mère, puis le cardinal, et s’assit. La reine s’assit à son tour.
Puis, comme le roi avait regardé derrière lui, l’huissier comprit ce regard, fit un signe et ce qui restait de courtisans sous les portières s’éloigna aussitôt.
Le silence retomba dans la chambre avec les rideaux de velours. Le roi, encore très jeune et très timide devant celui qui avait été son maître depuis sa naissance, le respectait encore bien plus dans cette suprême majesté de la mort; il n’osait donc entamer la conversation, sentant que chaque parole devait avoir une portée, non pas seulement sur les choses de ce monde, mais encore sur celles de l’autre. Quant au cardinal, il n’avait qu’une pensée en ce moment: sa donation. Ce n’était point la douleur qui lui donnait cet air abattu et ce regard morne; c’était l’attente devant de ce remerciement qui allait sortir de la bouche du roi, et couper court à toute espérance de restitution. Ce fut Mazarin qui rompit le premier le silence.
— Votre Majesté, dit-il, est venue s’établir à Vincennes?
Louis fit un signe de tête.
— C’est une gracieuse faveur, continua Mazarin, qu’elle accorde à un mourant, et qui lui rendra la mort plus douce.
— J’espère, répondit le roi, que je viens visiter, non pas un mourant, mais un malade susceptible de guérison.
Mazarin fit un mouvement de tête qui signifiait: «Votre Majesté est bien bonne, mais j’en sais plus qu’elle là-dessus.»
— La dernière visite, dit-il, Sire, la dernière.
— S’il en était ainsi, monsieur le cardinal, dit Louis XIV, je viendrais une dernière fois prendre les conseils d’un guide à qui je dois tout.
Anne d’Autriche était femme; elle ne put retenir ses larmes. Louis se montra lui-même fort ému, et Mazarin plus encore que ses deux hôtes, mais pour d’autres motifs.
Ici le silence recommença; la reine essuya ses joues et Louis reprit de la fermeté.
— Je disais, poursuivit le roi, que je devais beaucoup à Votre Éminence.
Les yeux du cardinal dévorèrent Louis XIV, car il sentait venir le moment suprême.
— Et, continua le roi, le principal objet de ma visite était un remerciement bien sincère pour le dernier témoignage d’amitié que vous avez bien voulu m’envoyer.
Les joues du cardinal se creusèrent, ses lèvres s’entrouvrirent et le plus lamentable soupir qu’il eût jamais poussé se prépara à sortir de sa poitrine.
— Sire, dit-il, j’aurai dépouillé ma pauvre famille; j’aurai ruiné tous les miens, ce qui peut m’être imputé à mal; mais au moins on ne dira pas que j’ai refusé de tout sacrifier à mon roi.
Anne d’Autriche recommença ses pleurs.
— Cher monsieur Mazarin, dit le roi d’un ton plus grave qu’on n’eût dû l’attendre de sa jeunesse, vous m’avez mal compris, à ce que je vois.
Mazarin se souleva sur son coude.
— Il ne s’agit point ici de ruiner votre chère famille, ni de dépouiller vos serviteurs; oh! non, cela ne sera point.
«Allons, il va me rendre quelque bribe, pensa Mazarin; tirons donc le morceau le plus large possible.»
«Le roi va s’attendrir et faire le généreux, pensa la reine; ne le laissons pas s’appauvrir, pareille occasion de fortune ne se représentera jamais.»
— Sire, dit tout haut le cardinal, ma famille est bien nombreuse et mes nièces vont être bien privées, moi n’y étant plus.
— Oh! s’empressa d’interrompre la reine, n’ayez aucune inquiétude à l’endroit de votre famille, cher monsieur Mazarin; nous n’aurons pas d’amis plus précieux que vos amis; vos nièces seront mes enfants, les sœurs de Sa Majesté, et, s’il se distribue une faveur en France, ce sera pour ceux que vous aimez.
«Fumée!» pensa Mazarin, qui connaissait mieux que personne le fond que l’on peut faire sur les promesses des rois. Louis lut la pensée du moribond sur son visage.
— Rassurez-vous, cher monsieur de Mazarin, lui dit-il avec un demi sourire triste sous son ironie, Mlles de Mazarin perdront en vous perdant leur bien le plus précieux; mais elles n’en resteront pas moins les plus riches héritières de France, et puisque vous avez bien voulu me donner leur dot...
Le cardinal était haletant.
— Je la leur rends, continua Louis, en tirant de sa poitrine et en allongeant vers le lit du cardinal le parchemin qui contenait la donation qui, depuis deux jours, avait soulevé tant d’orages dans l’esprit de Mazarin.
— Que vous avais-je dit, monseigneur? murmura dans la ruelle une voix qui passa comme un souffle.
— Votre Majesté me rend ma donation! s’écria Mazarin si troublé par la joie qu’il oublia son rôle de bienfaiteur.
— Votre Majesté rend les quarante millions! s’écria Anne d’Autriche, si stupéfaite qu’elle oublia son rôle d’affligée.
— Oui, monsieur le cardinal, oui, madame, répondit Louis XIV, en déchirant le parchemin que Mazarin n’avait pas encore osé reprendre; oui, j’anéantis cet acte qui spoliait toute une famille; le bien acquis par Son Éminence à mon service est son bien et non le mien.
— Mais, Sire, s’écria Anne d’Autriche, Votre Majesté songe-t-elle qu’elle n’a pas dix mille écus dans ses coffres?
— Madame, je viens de faire ma première action royale, et, je l’espère, elle inaugurera dignement mon règne.
— Ah! Sire, vous avez raison! s’écria Mazarin; c’est véritablement grand, c’est véritablement généreux, ce que vous venez de faire là!
Et il regardait, l’un après l’autre, les morceaux de l’acte épars sur son lit, pour se bien assurer qu’on avait déchiré la minute et non pas une copie.
Enfin, ses yeux rencontrèrent celui où se trouvait sa signature, et, la reconnaissant, il se renversa tout pâmé sur son chevet. Anne d’Autriche, sans force pour cacher ses regrets, levait les mains et les yeux au ciel.
— Ah! Sire, s’écria Mazarin, ah! Sire, serez-vous béni! Mon Dieu! serez-vous aimé par toute ma famille!... Per bacco! si jamais un mécontentement vous venait de la part des miens, Sire, froncez les sourcils et je sors de mon tombeau.
Cette pantalonnade ne produisit pas tout l’effet sur lequel avait compté Mazarin. Louis avait déjà passé à des considérations d’un ordre plus élevé; et, quant à Anne d’Autriche, ne pouvant supporter, sans s’abandonner à la colère qu’elle sentait gronder en elle, et cette magnanimité de son fils et cette hypocrisie du cardinal, elle se leva et sortit de la chambre, peu soucieuse de trahir ainsi son dépit.
Mazarin devina tout, et, craignant que Louis XIV ne revînt sur sa première décision, il se mit, pour entraîner les esprits sur une autre voie, à crier comme plus tard devait le faire Scapin, dans cette sublime plaisanterie que le morose et grondeur Boileau osa reprocher à Molière. Cependant, peu à peu les cris se calmèrent, et quand Anne d’Autriche fut sortie de la chambre, ils s’éteignirent même tout à fait.
— Monsieur le cardinal, dit le roi, avez-vous maintenant quelque recommandation à me faire?
— Sire, répondit Mazarin, vous êtes déjà la sagesse même, la prudence en personne; quant à la générosité, je n’en parle pas: ce que vous venez de faire dépasse ce que les hommes les plus généreux de l’antiquité et des temps modernes ont jamais fait.
Le roi demeura froid à cet éloge.
— Ainsi, dit-il, vous vous bornez à un remerciement, monsieur, et votre expérience, bien plus connue encore que ma sagesse, que ma prudence et que ma générosité, ne vous fournit pas un avis amical qui me serve pour l’avenir?
Mazarin réfléchit un moment.
— Vous venez, dit-il, de faire beaucoup pour moi, c’est-à-dire pour les miens, Sire.
— Ne parlons pas de cela, dit le roi.
— Eh bien! continua Mazarin, je veux vous rendre quelque chose en échange de ces quarante millions que vous abandonnez si royalement.
Louis XIV fit un mouvement qui indiquait que toutes ces flatteries le faisaient souffrir.
— Je veux, reprit Mazarin, vous donner un avis; oui, un avis, et un avis plus précieux que ces quarante millions.
— Monsieur le cardinal! interrompit Louis XIV.
— Sire, écoutez cet avis.
— J’écoute.
— Approchez-vous, Sire, car je m’affaiblis... Plus près, Sire, plus près.
Le roi se courba sur le lit du mourant.
— Sire, dit Mazarin, si bas que le souffle de sa parole arriva seul comme une recommandation du tombeau aux oreilles attentives du jeune roi... Sire, ne prenez jamais de Premier ministre.
Louis se redressa, étonné.
L’avis était une confession.
C’était un trésor, en effet, que cette confession sincère de Mazarin. Le legs du cardinal au jeune roi se composait de sept paroles seulement; mais ces sept paroles, Mazarin l’avait dit, elles valaient quarante millions.
Louis en resta un instant étourdi.
Quant à Mazarin, il semblait avoir dit une chose toute naturelle.
— Maintenant, à part votre famille, demanda le jeune roi, avez-vous quelqu’un à me recommander, monsieur de Mazarin?
Un petit grattement se fit entendre le long des rideaux de la ruelle.
Mazarin comprit.
— Oui! oui! s’écria-t-il vivement; oui, Sire; je vous recommande un homme sage, un honnête homme, un habile homme.
— Dites son nom, monsieur le cardinal.
— Son nom vous est presque inconnu encore, Sire: c’est celui de M. Colbert, mon intendant. Oh! essayez de lui, ajouta Mazarin d’une voix accentuée; tout ce qu’il m’a prédit est arrivé; il a du coup d’œil, et ne s’est jamais trompé, ni sur les choses, ni sur les hommes, ce qui est bien plus surprenant encore. Sire, je vous dois beaucoup; mais je crois m’acquitter envers vous, en vous donnant M. Colbert.
— Soit, dit faiblement Louis XIV; car, ainsi que le disait Mazarin, ce nom de Colbert lui était bien inconnu, et il prenait cet enthousiasme du cardinal pour le dire d’un mourant.
Le cardinal était retombé sur son oreiller.
— Pour cette fois, adieu, Sire... adieu, murmura Mazarin... je suis las et j’ai encore un rude chemin à faire avant de me présenter devant mon nouveau maître. Adieu, Sire.
Le jeune roi sentit des larmes dans ses yeux; il se pencha sur le mourant, déjà à moitié cadavre... puis il s’éloigna précipitamment.
Chapitre XLIX — La première apparition de Colbert
Toute la nuit se passa en angoisses communes, au mourant et au roi.
Le mourant attendait sa délivrance.
Le roi attendait sa liberté.
Louis ne se coucha point. Une heure après sa sortie de la chambre du cardinal, il sut que le mourant, reprenant un peu de forces, s’était fait habiller, farder, peigner, et qu’il avait voulu recevoir les ambassadeurs.
Pareil à Auguste, il considérait sans doute le monde comme un grand théâtre, et voulait jouer proprement le dernier acte de sa comédie.
Anne d’Autriche ne reparut plus chez le cardinal, elle n’avait plus rien à y faire. Les convenances furent un prétexte à son absence. Au reste, le cardinal ne s’enquit point d’elle: le conseil que la reine avait donné à son fils lui était resté sur le cœur. Vers minuit, encore tout fardé, Mazarin entra en agonie. Il avait revu son testament et comme ce testament était l’expression exacte de sa volonté, et qu’il craignait qu’une influence intéressée ne profitât de sa faiblesse pour faire changer quelque chose à ce testament, il avait donné le mot d’ordre à Colbert, lequel se promenait dans le corridor qui conduisait à la chambre à coucher du cardinal, comme la plus vigilante des sentinelles. Le roi, renfermé chez lui, dépêchait toutes les heures sa nourrice vers l’appartement de Mazarin, avec ordre de lui rapporter le bulletin exact de la santé du cardinal.
Après avoir appris que Mazarin s’était fait habiller, farder, peigner et avait reçu les ambassadeurs, Louis apprit que l’on commençait pour le cardinal les prières des agonisants.
À une heure du matin, Guénaud avait essayé le dernier remède, dit remède héroïque. C’était un reste des vieilles habitudes de ce temps d’escrime, qui allait disparaître pour faire place à un autre temps, que de croire que l’on pouvait garder contre la mort quelque bonne botte secrète. Mazarin, après avoir pris le remède, respira pendant près de dix minutes.
Aussitôt, il donna l’ordre que l’on répandît en tout lieu et tout de suite le bruit d’une crise heureuse.
Le roi, à cette nouvelle, sentit passer comme une sueur froide sur son front: il avait entrevu le jour de la liberté, l’esclavage lui paraissait plus sombre, et moins acceptable que jamais.
Mais le bulletin qui suivit changea entièrement la face des choses.
Mazarin ne respirait plus du tout, et suivait à peine les prières que le curé de Saint-Nicolas-des-Champs récitait auprès de lui. Le roi se remit à marcher avec agitation dans sa chambre, et à consulter, tout en marchant, plusieurs papiers tirés d’une cassette, dont seul il avait la clef.
Une troisième fois la nourrice retourna. M. de Mazarin venait de faire un jeu de mots et d’ordonner que l’on revernît sa Flore du Titien.
Enfin, vers deux heures et demie du matin, le roi ne put résister à l’accablement; depuis vingt-quatre heures, il ne dormait pas.
Le sommeil, si puissant à son âge, s’empara donc de lui et le terrassa pendant une heure environ.
Mais il ne se coucha point pendant cette heure; il dormit sur son fauteuil.
Vers quatre heures, la nourrice, en rentrant dans la chambre, le réveilla.
— Eh bien? demanda le roi.
— Eh bien! mon cher Sire, dit la nourrice en joignant les mains avec un air de commisération, eh bien! il est mort.
Le roi se leva d’un seul coup et comme si un ressort d’acier l’eût mis sur ses jambes.
— Mort! s’écria-t-il.
— Hélas! oui.
— Est-ce donc bien sûr?
— Oui.
— Officiel?
— Oui.
— La nouvelle en est-elle donnée?
— Pas encore.
— Mais qui t’a dit, à toi, que le cardinal était mort?
— M. Colbert.
— M. Colbert?
— Oui.
— Et lui-même était sûr de ce qu’il disait?
— Il sortait de la chambre et avait tenu, pendant quelques minutes, une glace devant les lèvres du cardinal.
— Ah! fit le roi; et qu’est-il devenu, M. Colbert?
— Il vient de quitter la chambre de Son Éminence.
— Pour aller où?
— Pour me suivre.
— De sorte qu’il est...?
— Là, mon cher Sire, attendant à votre porte que votre bon plaisir soit de le recevoir.
Louis courut à la porte, l’ouvrit lui-même et aperçut dans le couloir Colbert debout et attendant.
Le roi tressaillit à l’aspect de cette statue toute vêtue de noir.
Colbert, saluant avec un profond respect, fit deux pas vers Sa Majesté.
Louis rentra dans la chambre, en faisant à Colbert signe de le suivre.
Colbert entra. Louis congédia la nourrice qui ferma la porte en sortant.
Colbert se tint modestement debout près de cette porte.
— Que venez-vous m’annoncer, monsieur? dit Louis, fort troublé d’être ainsi surpris dans sa pensée intime qu’il ne pouvait complètement cacher.
— Que M. le cardinal vient de trépasser, Sire, et que je vous apporte son dernier adieu.
Le roi demeura un instant pensif.
Pendant cet instant, il regardait attentivement Colbert; il était évident que la dernière pensée du cardinal lui revenait à l’esprit.
— C’est vous qui êtes M. Colbert? demanda-t-il.
— Oui, Sire.
— Fidèle serviteur de Son Éminence, à ce que Son Éminence m’a dit elle même?
— Oui, Sire.
— Dépositaire d’une partie de ses secrets?
— De tous.
— Les amis et les serviteurs de Son Éminence défunte me seront chers, monsieur, et j’aurai soin que vous soyez placé dans mes bureaux.
Colbert s’inclina.
— Vous êtes financier, monsieur, je crois.
— Oui, Sire.
— Et M. le cardinal vous employait à son économat?
— J’ai eu cet honneur, Sire.
— Jamais vous ne fîtes personnellement rien pour ma maison, je crois.
— Pardon, Sire; c’est moi qui eus le bonheur de donner à M. le cardinal l’idée d’une économie qui met trois cent mille francs par an dans les coffres de Sa Majesté.
— Quelle économie, monsieur? demanda Louis XIV.
— Votre Majesté sait que les cent-suisses ont des dentelles d’argent de chaque côté de leurs rubans?
— Sans doute.
— Eh bien! Sire, c’est moi qui ai proposé que l’on mit à ces rubans des dentelles d’argent faux. Cela ne paraît point et cent mille écus font la nourriture d’un régiment pendant le semestre, ou le prix de dix mille bons mousquets, ou la valeur d’une flûte de dix canons prête à prendre la mer.
— C’est vrai, dit Louis XIV en considérant plus attentivement le personnage, et voilà, par ma foi, une économie bien placée; d’ailleurs, il était ridicule que des soldats portassent la même dentelle que portent des seigneurs.
— Je suis heureux d’être approuvé par Sa Majesté, dit Colbert.
— Est-ce là le seul emploi que vous teniez près du cardinal? demanda le roi.
— C’est moi que Son Éminence avait chargé d’examiner les comptes de la surintendance, Sire.
— Ah! fit Louis XIV qui s’apprêtait à renvoyer Colbert et que ce mot arrêta; ah! c’est vous que Son Éminence avait chargé de contrôler M. Fouquet. Et le résultat du contrôle?
— Est qu’il y a déficit, Sire; mais si Votre Majesté daigne me permettre...
— Parlez, monsieur Colbert.
— Je dois donner à Votre Majesté quelques explications.
— Point du tout, monsieur; c’est vous qui avez contrôlé ces comptes, donnez-m’en le relevé.
— Ce sera facile, Sire. Vide partout, argent nulle part.
— Prenez-y garde, monsieur; vous attaquez rudement la gestion de M. Fouquet, lequel, à ce que j’ai entendu dire cependant, est un habile homme.
Colbert rougit, puis pâlit, car il sentit que, de ce moment, il entrait en lutte avec un homme dont la puissance balançait presque la puissance de celui qui venait de mourir.
— Oui, Sire, un très habile homme, répéta Colbert en s’inclinant.
— Mais si M. Fouquet est un habile homme et que, malgré cette habileté, l’argent manque, à qui la faute?
— Je n’accuse pas, Sire, je constate.
— C’est bien; faites vos comptes et présentez-les-moi. Il y a déficit, dites vous? Un déficit peut être passager, le crédit revient, les fonds rentrent.
— Non, Sire.
— Sur cette année peut-être, je comprends cela; mais sur l’an prochain?
— L’an prochain, Sire, est mangé aussi ras que l’an qui court.
— Mais l’an d’après alors?
— Comme l’an prochain.
— Que me dites-vous là, monsieur Colbert?
— Je dis qu’il y a quatre années engagées d’avance.
— On fera un emprunt, alors.
— On en a fait trois, Sire.
— Je créerai des offices pour les faire résigner et l’on encaissera l’argent des charges.
— Impossible, Sire, car il y a déjà eu créations sur créations d’offices dont les provisions sont livrées en blanc, en sorte que les acquéreurs en jouissent sans les remplir. Voilà pourquoi Votre Majesté ne peut résigner. De plus; sur chaque traité, M. le surintendant a donné un tiers de remise, en sorte que les peuples sont foulés sans que Votre Majesté en profite.
Le roi fit un mouvement.
— Expliquez-moi cela, monsieur Colbert.
— Que Votre Majesté formule clairement sa pensée, et me dise ce qu’elle désire que je lui explique.
— Vous avez raison. La clarté, n’est-ce pas?
— Oui, Sire, la clarté. Dieu est Dieu surtout parce qu’il a fait la lumière.
— Eh bien, par exemple, reprit Louis XIV, si aujourd’hui que M. le cardinal est mort et que me voilà roi, si je voulais avoir de l’argent?
— Votre Majesté n’en aurait pas.
— Oh! voilà qui est étrange, monsieur; comment, mon surintendant ne me trouverait point d’argent?
Colbert secoua sa grosse tête.
— Qu’est-ce donc? dit le roi; les revenus de l’État sont-ils donc obérés à ce point qu’ils ne soient plus des revenus?
— Oui, Sire, à ce point.
Le roi fronça le sourcil.
— Soit, dit-il; j’assemblerai les ordonnances pour obtenir des porteurs un dégrèvement, une liquidation à bon marché.
— Impossible, car les ordonnances ont été converties en billets, lesquels billets, pour commodité de rapport et facilité de transaction, sont coupés en tant de parts que l’on ne peut plus reconnaître l’original.
Louis, fort agité, se promenait de long en large, le sourcil toujours froncé.
— Mais si cela était comme vous le dites, monsieur Colbert, fit-il en s’arrêtant tout d’un coup, je serais ruiné avant même de régner?
— Vous l’êtes en effet, Sire, repartit l’impassible aligneur de chiffres.
— Mais cependant, monsieur, l’argent est quelque part?
— Oui, Sire, et même pour commencer, j’apporte à Votre Majesté une note de fonds que M. le cardinal Mazarin n’a pas voulu relater dans son testament, ni dans aucun acte quelconque; mais qu’il m’avait confiés, à moi.
— À vous?
— Oui, Sire, avec injonction de les remettre à Votre Majesté.
— Comment! outre les quarante millions du testament?
— Oui, Sire.
— M. de Mazarin avait encore d’autres fonds? Colbert s’inclina.
— Mais c’était donc un gouffre que cet homme! murmura le roi. M. de Mazarin d’un côté, M. Fouquet de l’autre; plus de cent millions peut-être pour eux deux! Cela ne m’étonne point que mes coffres soient vides.
Colbert attendait sans bouger.
— Et la somme que vous m’apportez en vaut-elle la peine? demanda le roi.
— Oui, Sire; la somme est assez ronde.
— Elle s’élève?
— À treize millions de livres, Sire.
— Treize millions! s’écria Louis XIV en frissonnant de joie. Vous dites treize millions, monsieur Colbert.
— J’ai dit treize millions, oui, Votre Majesté.
— Que tout le monde ignore?
— Que tout le monde ignore.
— Qui sont entre vos mains?
— En mes mains, oui, Sire.
— Et que je puis avoir?
— Dans deux heures.
— Mais où sont-ils donc?
— Dans la cave d’une maison que M. le cardinal possédait en ville et qu’il veut bien me laisser par une clause particulière de son testament.
— Vous connaissez donc le testament du cardinal?
— J’en ai un double signé de sa main.
— Un double?
— Oui, Sire, et le voici.
Colbert tira simplement l’acte de sa poche et le montra au roi.
Le roi lut l’article relatif à la donation de cette maison.
— Mais, dit-il, il n’est question ici que de la maison et nulle part l’argent n’est mentionné.
— Pardon, Sire, il l’est dans ma conscience.
— Et M. de Mazarin s’en est rapporté à vous?
— Pourquoi pas, Sire?
— Lui, l’homme défiant par excellence?
— Il ne l’était pas pour moi, Sire, comme Votre Majesté peut le voir.
Louis arrêta avec admiration son regard sur cette tête vulgaire, mais expressive.
— Vous êtes un honnête homme, monsieur Colbert, dit le roi.
— Ce n’est pas une vertu, Sire, c’est un devoir, répondit froidement Colbert.
— Mais, ajouta Louis XIV, cet argent n’est-il pas à la famille?
— Si cet argent était à la famille, il serait porté au testament du cardinal comme le reste de sa fortune. Si cet argent était à la famille, moi qui ai rédigé l’acte de donation fait en faveur de Votre Majesté, j’eusse ajouté la somme de treize millions à celle de quarante millions qu’on vous offrait déjà.
— Comment! s’écria Louis XIV, c’est vous qui avez rédigé la donation, monsieur Colbert?
— Oui, Sire.
— Et le cardinal vous aimait? ajouta naïvement le roi.
— J’avais répondu à Son Éminence que Votre Majesté n’accepterait point, dit Colbert de ce même ton tranquille que nous avons dit et qui, même dans les habitudes de la vie, avait quelque chose de solennel. Louis passa une main sur son front:
«Oh! que je suis jeune, murmura-t-il tout bas, pour commander aux hommes!»
Colbert attendait la fin de ce monologue intérieur. Il vit Louis relever la tête.
— À quelle heure enverrai-je l’argent à Votre Majesté? demanda-t-il.
— Cette nuit, à onze heures. Je désire que personne ne sache que je possède cet argent.
Colbert ne répondit pas plus que si la chose n’avait point été dite pour lui.
— Cette somme est-elle en lingots ou en or monnayé?
— En or monnayé, Sire.
— Bien.
— Où l’enverrai-je?
— Au Louvre. Merci, monsieur Colbert.
Colbert s’inclina et sortit.
— Treize millions! s’écria Louis XIV lorsqu’il fut seul; mais c’est un rêve!
Puis il laissa tomber son front dans ses mains, comme s’il dormait effectivement.
Mais, au bout d’un instant, il releva le front, secoua sa belle chevelure, se leva, et, ouvrant violemment la fenêtre, il baigna son front brûlant dans l’air vif du matin qui lui apportait l’âcre senteur des arbres et le doux parfum des fleurs.
Une resplendissante aurore se levait à l’horizon et les premiers rayons du soleil inondèrent de flamme le front du jeune roi.
— Cette aurore est celle de mon règne, murmura Louis XIV, et est-ce un présage que vous m’envoyez, Dieu tout-puissant?...
Chapitre L — Le premier jour de la royauté de Louis XIV
Le matin, la mort du cardinal se répandit dans le château, et du château dans la ville.
Les ministres Fouquet, Lyonne et Letellier entrèrent dans la salle des séances pour tenir conseil.
Le roi les fit mander aussitôt.
— Messieurs, dit-il, M. le cardinal a vécu. Je l’ai laissé gouverner mes affaires; mais à présent, j’entends les gouverner moi-même. Vous me donnerez vos avis quand je vous les demanderai. Allez!
Les ministres se regardèrent avec surprise. S’ils dissimulèrent un sourire, ce fut un grand effort, car ils savaient que le prince, élevé dans une ignorance absolue des affaires, se chargeait là, par amour-propre, d’un fardeau trop lourd pour ses forces.
Fouquet prit congé de ses collègues sur l’escalier en leur disant:
— Messieurs, voilà bien de la besogne de moins pour nous.
Et il monta tout joyeux dans son carrosse. Les autres, un peu inquiets de la tournure que prendraient les événements, s’en retournèrent ensemble à Paris.
Le roi, vers les dix heures, passa chez sa mère, avec laquelle il eut un entretien fort particulier; puis, après le dîner, il monta en voiture fermée et se rendit tout droit au Louvre. Là, il reçut beaucoup de monde, et prit un certain plaisir à remarquer l’hésitation de tous et la curiosité de chacun.
Vers le soir, il commanda que les portes du Louvre fussent fermées, à l’exception d’une seule, de celle qui donnait sur le quai. Il mit en sentinelle à cet endroit deux Cent-Suisses qui ne parlaient pas un mot de français, avec consigne de laisser entrer tout ce qui serait ballot, mais rien autre chose, et de ne laisser rien sortir.
À onze heures précises, il entendit le roulement d’un pesant chariot sous la voûte, puis d’un autre, puis d’un troisième. Après quoi, la grille roula sourdement sur ses gonds pour se refermer. Bientôt quelqu’un gratta de l’ongle à la porte du cabinet. Le roi alla ouvrir lui-même, et il vit Colbert, dont le premier mot fut celui-ci:
— L’argent est dans la cave de Votre Majesté.
Louis descendit alors et alla visiter lui-même les barriques d’espèces, or et argent, que, par les soins de Colbert, quatre hommes à lui venaient de rouler dans un caveau dont le roi avait fait passer la clef à Colbert le matin même. Cette revue achevée, Louis rentra chez lui, suivi de Colbert, qui n’avait pas réchauffé son immobile froideur du moindre rayon de satisfaction personnelle.
— Monsieur, lui dit le roi, que voulez-vous que je vous donne en récompense de ce dévouement et de cette probité?
— Rien absolument, Sire.
— Comment, rien? pas même l’occasion de me servir?
— Votre Majesté ne me fournirait pas cette occasion que je ne la servirais pas moins. Il m’est impossible de n’être pas le meilleur serviteur du roi.
— Vous serez intendant des finances, monsieur Colbert.
— Mais il y a un surintendant, Sire?
— Justement.
— Sire, le surintendant est l’homme le plus puissant du royaume.
— Ah! s’écria Louis en rougissant, vous croyez?
— Il me broiera en huit jours, Sire; car enfin, Votre Majesté me donne un contrôle pour lequel la force est indispensable. Intendant sous un surintendant, c’est l’infériorité.
— Vous voulez des appuis... vous ne faites pas fond sur moi?
— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Majesté que M. Fouquet, du vivant de M. Mazarin, était le second personnage du royaume; mais voilà M. Mazarin mort, et M. Fouquet est devenu le premier.
— Monsieur, je consens à ce que vous me disiez toutes choses aujourd’hui encore; mais demain, songez-y, je ne le souffrirai plus.
— Alors je serai inutile à Votre Majesté?
— Vous l’êtes déjà, puisque vous craignez de vous compromettre en me servant.
— Je crains seulement d’être mis hors d’état de vous servir.
— Que voulez-vous alors?
— Je veux que Votre Majesté me donne des aides dans le travail de l’intendance.
— La place perd de sa valeur?
— Elle gagne de la sûreté.
— Choisissez vos collègues.
— MM. Breteuil, Marin, Hervard.
— Demain, l’ordonnance paraîtra.
— Sire, merci!
— C’est tout ce que vous demandez?
— Non, Sire; encore une chose...
— Laquelle?
— Laissez-moi composer une Chambre de justice.
— Pourquoi faire, cette Chambre de justice?
— Pour juger les traitants et les partisans qui, depuis dix ans, ont mal versé.
— Mais... que leur fera-t-on?
— On en pendra trois, ce qui fera rendre gorge aux autres.
— Je ne puis cependant commencer mon règne par des exécutions, monsieur Colbert.
— Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices.
Le roi ne répondit pas.
— Votre Majesté consent-elle? dit Colbert.
— Je réfléchirai, monsieur.
— Il sera trop tard quand la réflexion sera faite.
— Pourquoi?
— Parce que nous avons affaire à des gens plus forts que nous, s’ils sont avertis.
— Composez cette Chambre de justice, monsieur.
— Je la composerai.
— Est-ce tout?
— Non, Sire; il y a encore une chose importante... Quels droits attache Votre Majesté à cette intendance?
— Mais... je ne sais... il y a des usages...
— Sire, j’ai besoin qu’à cette intendance soit dévolu le droit de lire la correspondance avec l’Angleterre.
— Impossible, monsieur, car cette correspondance se dépouille au conseil; M. le cardinal lui-même le faisait.
— Je croyais que Votre Majesté avait déclaré ce matin qu’elle n’aurait plus de conseil.
— Oui, je l’ai déclaré.
— Que Votre Majesté alors veuille bien lire elle-même et toute seule ses lettres, surtout celles d’Angleterre; je tiens particulièrement à ce point.
— Monsieur, vous aurez cette correspondance et m’en rendrez compte.
— Maintenant, Sire, qu’aurai-je à faire des finances?
— Tout ce que M. Fouquet ne fera pas.
— C’est là ce que je demandais à Votre Majesté. Merci, je pars tranquille.
Il partit en effet sur ces mots. Louis le regarda partir.
Colbert n’était pas encore à cent pas du Louvre que le roi reçut un courrier d’Angleterre. Après avoir regardé, sondé l’enveloppe, le roi la décacheta précipitamment, et trouva tout d’abord une lettre du roi Charles II.
Voici ce que le prince anglais écrivait à son royal frère:
«Votre Majesté doit être fort inquiète de la maladie de M. le cardinal Mazarin; mais l’excès du danger ne peut que vous servir. Le cardinal est condamné par son médecin. Je vous remercie de la gracieuse réponse que vous avez faite à ma communication touchant lady Henriette Stuart, ma sœur, et dans huit jours la princesse partira pour Paris avec sa cour.
«Il est doux pour moi de reconnaître la paternelle amitié que vous m’avez témoignée, et de vous appeler plus justement encore mon frère. Il m’est doux, surtout, de prouver à Votre Majesté combien je m’occupe de ce qui peut lui plaire. Vous faites sourdement fortifier Belle-Île-en-Mer. C’est un tort. Jamais nous n’aurons la guerre ensemble. Cette mesure ne m’inquiète pas; elle m’attriste...
«Vous dépensez là des millions inutiles, dites-le bien à vos ministres, et croyez que ma police est bien informée; rendez-moi, mon frère, les mêmes services, le cas échéant.»
Le roi sonna violemment, et son valet de chambre parut.
— M. Colbert sort d’ici et ne peut être loin... Qu’on l’appelle! s’écria-t-il.
Le valet de chambre allait exécuter l’ordre, le roi l’arrêta.
— Non, dit-il, non... Je vois toute la trame de cet homme. Belle-Île est à M. Fouquet; Belle-Île fortifiée, c’est une conspiration de M. Fouquet... La découverte de cette conspiration, c’est la ruine du surintendant, et cette découverte résulte de la correspondance d’Angleterre; voilà pourquoi Colbert voulait avoir cette correspondance. Oh! je ne puis cependant mettre toute ma force sur cet homme; il n’est que la tête, il me faut le bras.
Louis poussa tout à coup un cri joyeux.
— J’avais, dit-il au valet de chambre, un lieutenant de mousquetaires?
— Oui, Sire; M. d’Artagnan.
— Il a quitté momentanément mon service?
— Oui, Sire.
— Qu’on me le trouve, et que demain il soit ici à mon lever.
Le valet de chambre s’inclina et sortit.
— Treize millions dans ma cave, dit alors le roi; Colbert tenant ma bourse et d’Artagnan portant mon épée: je suis roi!
Chapitre LI — Une passion
Le jour même de son arrivée, en revenant du Palais-Royal, Athos, comme nous l’avons vu, rentra en son hôtel de la rue Saint-Honoré. Il y trouva le vicomte de Bragelonne qui l’attendait dans sa chambre en faisant la conversation avec Grimaud.
Ce n’était pas une chose aisée que de causer avec le vieux serviteur; deux hommes seulement possédaient ce secret: Athos et d’Artagnan. Le premier y réussissait, parce que Grimaud cherchait à le faire parler lui-même; d’Artagnan, au contraire, parce qu’il savait faire causer Grimaud.
Raoul était occupé à se faire raconter le voyage d’Angleterre, et Grimaud l’avait conté dans tous ses détails avec un certain nombre de gestes et huit mots, ni plus ni moins.
Il avait d’abord indiqué, par un mouvement onduleux de la main, que son maître et lui avaient traversé la mer.
— Pour quelque expédition? avait demandé Raoul.
Grimaud, baissant la tête, avait répondu: Oui.
— Où M. le comte courut des dangers? interrogea Raoul.
Grimaud haussa légèrement les épaules comme pour dire:
— Ni trop ni trop peu.
— Mais encore, quels dangers! insista Raoul.
Grimaud montra l’épée, il montra le feu et un mousquet pendu au mur.
— M. le comte avait donc là-bas un ennemi? s’écria Raoul.
— Monck, répliqua Grimaud.
— Il est étrange, continua Raoul, que M. le comte persiste à me regarder comme un novice et à ne pas me faire partager l’honneur ou le danger de ces rencontres.
Grimaud sourit.
C’est à ce moment que revint Athos.
L’hôte lui éclairait l’escalier, et Grimaud, reconnaissant le pas de son maître, courut à sa rencontre, ce qui coupa court à l’entretien.
Mais Raoul était lancé; en voie d’interrogation, il ne s’arrêta pas, et, prenant les deux mains du comte avec une tendresse vive, mais respectueuse:
— Comment se fait-il, monsieur, dit-il, que vous partiez pour un voyage dangereux sans me dire adieu, sans me demander l’aide de mon épée, à moi qui dois être pour vous un soutien, depuis que j’ai de la force; à moi, que vous avez élevé comme un homme? Ah! monsieur, voulez-vous donc m’exposer à cette cruelle épreuve de ne plus vous revoir jamais?
— Qui vous a dit, Raoul, que mon voyage fut dangereux? répliqua le comte en déposant son manteau et son chapeau dans les mains de Grimaud, qui venait de lui dégrafer l’épée.
— Moi, dit Grimaud.
— Et pourquoi cela? fit sévèrement Athos.
Grimaud s’embarrassait; Raoul le prévint en répondant pour lui.
— Il est naturel, monsieur, que ce bon Grimaud me dise la vérité sur ce qui vous concerne. Par qui serez-vous aimé, soutenu, si ce n’est par moi?
Athos ne répliqua point. Il fit un geste amical qui éloigna Grimaud, puis s’assit dans un fauteuil, tandis que Raoul demeurait debout devant lui.
— Toujours est-il, continua Raoul, que votre voyage était une expédition... et que le fer, le feu vous ont menacé.
— Ne parlons plus de cela, vicomte, dit doucement Athos; je suis parti vite, c’est vrai; mais le service du roi Charles II exigeait ce prompt départ. Quant à votre inquiétude, je vous en remercie, et je sais que je puis compter sur vous... Vous n’avez manqué de rien, vicomte, en mon absence?
— Non, monsieur, merci.
— J’avais ordonné à Blaisois de vous faire compter cent pistoles au premier besoin d’argent.
— Monsieur, je n’ai pas vu Blaisois.
— Vous vous êtes passé d’argent, alors!
— Monsieur, il me restait trente pistoles de la vente des chevaux que je pris lors de ma dernière campagne, et M. le prince avait eu la bonté de me faire gagner deux cents pistoles à son jeu, il y a trois mois.
— Vous jouez?... Je n’aime pas cela, Raoul.
— Je ne joue jamais, monsieur; c’est M. le prince qui m’a ordonné de tenir ses cartes à Chantilly... un soir qu’il était venu un courrier du roi. J’ai obéi; le gain de la partie, M. le prince m’a commandé de le prendre.
— Est-ce que c’est une habitude de la maison, Raoul? dit Athos en fronçant le sourcil.
— Oui, monsieur; chaque semaine, M. le prince fait, sur une cause ou sur une autre, un avantage pareil à l’un de ses gentilshommes. Il y a cinquante gentilshommes chez Son Altesse; mon tour s’est rencontré cette fois.
— Bien! vous allâtes donc en Espagne?
— Oui, monsieur, je fis un fort beau voyage, et fort intéressant.
— Voilà un mois que vous êtes revenu?
— Oui, monsieur.
— Et depuis ce mois?
— Depuis ce mois...
— Qu’avez-vous fait?
— Mon service, monsieur.
— Vous n’avez point été chez moi, à La Fère?
Raoul rougit. Athos le regarda de son œil fixe et tranquille.
— Vous auriez tort de ne pas me croire, dit Raoul, je rougis et je le sens bien; c’est malgré moi. La question que vous me faites l’honneur de m’adresser est de nature à soulever en moi beaucoup d’émotions; je rougis donc, parce que je suis ému, non parce que je mens.
— Je sais, Raoul, que vous ne mentez jamais.
— Non, monsieur.
— D’ailleurs, mon ami, vous auriez tort, ce que je voulais vous dire...
— Je le sais bien, monsieur; vous voulez me demander si je n’ai pas été à Blois.
— Précisément.
— Je n’y suis pas allé; je n’ai même pas aperçu la personne dont vous voulez me parler.
La voix de Raoul tremblait en prononçant ces paroles. Athos, souverain juge en toute délicatesse, ajouta aussitôt:
— Raoul, vous répondez avec un sentiment pénible; vous souffrez.
— Beaucoup, monsieur; vous m’avez défendu d’aller à Blois et de revoir Mlle de La Vallière.
Ici le jeune homme s’arrêta. Ce doux nom, si charmant à prononcer, déchirait son cœur en caressant ses lèvres.
— Et j’ai bien fait, Raoul, se hâta de dire Athos. Je ne suis pas un père barbare ni injuste; je respecte l’amour vrai; mais je pense pour vous à un avenir... à un immense avenir. Un règne nouveau va luire comme une aurore; la guerre appelle le jeune roi plein d’esprit chevaleresque. Ce qu’il faut à cette ardeur héroïque, c’est un bataillon de lieutenants jeunes et libres, qui courent aux coups avec enthousiasme et tombent en criant: «Vive le roi!» au lieu de crier: «Adieu, ma femme!...» Vous comprenez cela, Raoul. Tout brutal que paraisse être mon raisonnement, je vous adjure donc de me croire et de détourner vos regards de ces premiers jours de jeunesse où vous prîtes l’habitude d’aimer, jours de molle insouciance qui attendrissent le cœur et le rendent incapable de contenir ces fortes liqueurs amères qu’on appelle la gloire et l’adversité. Ainsi, Raoul, je vous le répète, voyez dans mon conseil le seul désir de vous être utile, la seule ambition de vous voir prospérer. Je vous crois capable de devenir un homme remarquable; marchez seul, vous marcherez mieux et plus vite.
— Vous avez commandé, monsieur, répliqua Raoul, j’obéis.
— Commandé! s’écria Athos. Est-ce ainsi que vous me répondez! Je vous ai commandé! Oh! vous détournez mes paroles, comme vous méconnaissez mes intentions! je n’ai pas commandé, j’ai prié.
— Non pas, monsieur, vous avez commandé, dit Raoul avec opiniâtreté... mais n’eussiez-vous fait qu’une prière, votre prière est encore plus efficace qu’un ordre. Je n’ai pas revu Mlle de La Vallière.
— Mais vous souffrez! vous souffrez! insista Athos.
Raoul ne répondit pas.
— Je vous trouve pâli, je vous trouve attristé... Ce sentiment est donc bien fort!
— C’est une passion, répliqua Raoul.
— Non... une habitude.
— Monsieur, vous savez que j’ai voyagé beaucoup, que j’ai passé deux ans loin d’elle... Toute habitude se peut rompre en deux années, je crois... Eh bien! au retour, j’aimais, non pas davantage, c’est impossible, mais autant. Mlle de La Vallière est pour moi la compagne par excellence; mais vous êtes pour moi Dieu sur la terre... À vous je sacrifierai tout.
— Vous auriez tort, dit Athos; je n’ai plus aucun droit sur vous. L’âge vous a émancipé; vous n’avez plus même besoin de mon consentement. D’ailleurs, le consentement, je ne le refuserai pas, après tout ce que vous venez de me dire. Épousez Mlle de La Vallière, si vous le voulez.
Raoul fit un mouvement, puis soudain:
— Vous êtes bon, monsieur, dit-il, et votre concession me pénètre de reconnaissance; mais je n’accepterai pas.
— Voilà que vous refusez, à présent?
— Oui, monsieur.
— Je ne vous en témoignerai rien, Raoul.
— Mais vous avez au fond du cœur une idée contre ce mariage. Vous ne me l’avez pas choisi.
— C’est vrai.
— Il suffit pour que je ne persiste pas: j’attendrai.
— Prenez-y garde, Raoul! ce que vous dites est sérieux.
— Je le sais bien, monsieur; j’attendrai, vous dis-je.
— Quoi! que je meure? fit Athos très ému.
— Oh! monsieur! s’écria Raoul avec des larmes dans la voix, est-il possible que vous me déchiriez le cœur ainsi, à moi qui ne vous ai pas donné un sujet de plainte?
— Cher enfant, c’est vrai, murmura Athos en serrant violemment ses lèvres pour comprimer l’émotion dont il n’allait plus être maître. Non, je ne veux point vous affliger; seulement, je ne comprends pas ce que vous attendrez... Attendrez-vous que vous n’aimiez plus?
— Ah! pour cela, non, monsieur; j’attendrai que vous changiez d’avis.
— Je veux faire une épreuve, Raoul; je veux voir si Mlle de La Vallière attendra comme vous.
— Je l’espère, monsieur.
— Mais, prenez garde, Raoul! si elle n’attendait pas! Ah! vous êtes si jeune, si confiant, si loyal... les femmes sont changeantes.
— Vous ne m’avez jamais dit de mal des femmes, monsieur; jamais vous n’avez eu à vous en plaindre; pourquoi vous en plaindre à moi, à propos de Mlle de La Vallière?
— C’est vrai, dit Athos en baissant les yeux... jamais je ne vous ai dit de mal des femmes; jamais je n’ai eu à me plaindre d’elles; jamais Mlle de La Vallière n’a motivé un soupçon; mais quand on prévoit, il faut aller jusqu’aux exceptions, jusqu’aux improbabilités! Si, dis-je, Mlle de La Vallière ne vous attendait pas?
— Comment cela, monsieur?
— Si elle tournait ses vues d’un autre côté?
— Ses regards sur un autre homme, voulez-vous dire? fit Raoul pâle d’angoisse.
— C’est cela.
— Eh bien! monsieur, je tuerais cet homme, dit simplement Raoul, et tous les hommes que Mlle de La Vallière choisirait, jusqu’à ce qu’un d’entre eux m’eût tué ou jusqu’à ce que Mlle de La Vallière m’eût rendu son cœur.
Athos tressaillit.
— Je croyais, reprit-il d’une voix sourde, que vous m’appeliez tout à l’heure votre dieu, votre loi en ce monde?
— Oh! dit Raoul tremblant, vous me défendriez le duel?
— Si je le défendais, Raoul?
— Vous me défendriez d’espérer, monsieur, et, par conséquent, vous ne me défendriez pas de mourir.
Athos leva les yeux sur le vicomte. Il avait prononcé ces mots avec une sombre inflexion, qu’accompagnait le plus sombre regard.
— Assez, dit Athos après un long silence, assez sur ce triste sujet, où tous deux nous exagérons. Vivez au jour le jour, Raoul; faites votre service, aimez Mlle de La Vallière, en un mot, agissez comme un homme, puisque vous avez l’âge d’homme; seulement, n’oubliez pas que je vous aime tendrement et que vous prétendez m’aimer.
— Ah! monsieur le comte! s’écria Raoul en pressant la main d’Athos sur son cœur.
— Bien, cher enfant; laissez-moi, j’ai besoin de repos. À propos, M. d’Artagnan est revenu d’Angleterre avec moi; vous lui devez une visite.
— J’irai la lui rendre, monsieur, avec une bien grande joie; j’aime tant M. d’Artagnan!
— Vous avez raison: c’est un honnête homme et un brave cavalier.
— Qui vous aime! dit Raoul.
— J’en suis sûr... Savez-vous son adresse?
— Mais au Louvre, au Palais-Royal, partout où est le roi. Ne commande-t-il pas les mousquetaires?
— Non, pour le moment, M. d’Artagnan est en congé; il se repose...
— Ne le cherchez donc pas aux postes de son service. Vous aurez de ses nouvelles chez un certain M. Planchet.
— Son ancien laquais?
— Précisément, devenu épicier.
— Je sais; rue des Lombards?
— Quelque chose comme cela... Ou rue des Arcis.
— Je trouverai, monsieur, je trouverai.
— Vous lui direz mille choses tendres de ma part et l’amènerez dîner avec moi avant mon départ pour La Fère.
— Oui, monsieur.
— Bonsoir, Raoul!
— Monsieur, je vous vois un ordre que je ne vous connaissais pas; recevez mes compliments.
— La Toison?... c’est vrai... Hochet, mon fils... qui n’amuse même plus un vieil enfant comme moi... Bonsoir, Raoul!
Chapitre LII — La leçon de M. d’Artagnan
Raoul ne trouva pas le lendemain M. d’Artagnan, comme il l’avait espéré. Il ne rencontra que Planchet, dont la joie fut vive en revoyant ce jeune homme, et qui sut lui faire deux ou trois compliments guerriers qui ne sentaient pas du tout l’épicerie. Mais comme Raoul revenait de Vincennes, le lendemain, ramenant cinquante dragons que lui avait confiés M. le prince, il aperçut, sur la place Baudoyer, un homme qui, le nez en l’air, regardait une maison comme on regarde un cheval qu’on a envie d’acheter. Cet homme, vêtu d’un costume bourgeois boutonné comme un pourpoint de militaire, coiffé d’un tout petit chapeau, et portant au côté une longue épée garnie de chagrin, tourna la tête aussitôt qu’il entendit le pas des chevaux, et cessa de regarder la maison pour voir les dragons. C’était tout simplement M. d’Artagnan; M. d’Artagnan à pied; d’Artagnan les mains derrière le dos, qui passait une petite revue des dragons après avoir passé une revue des édifices. Pas un homme, pas une aiguillette, pas un sabot de cheval n’échappa à son inspection. Raoul marchait sur les flancs de sa troupe; d’Artagnan l’aperçut le dernier.
— Eh! fit-il, eh! mordioux!
— Je ne me trompe pas? dit Raoul en poussant son cheval.
— Non, tu ne te trompes pas; bonjour! répliqua l’ancien mousquetaire.
Et Raoul vint serrer avec effusion la main de son vieil ami.
— Prends garde, Raoul, dit d’Artagnan, le deuxième cheval du cinquième rang sera déferré avant le pont Marie; il n’a plus que deux clous au pied de devant hors montoir.
— Attendez-moi, dit Raoul, je reviens.
— Tu quittes ton détachement?
— Le cornette est là pour me remplacer.
— Tu viens dîner avec moi?
— Très volontiers, monsieur d’Artagnan.
— Alors fais vite, quitte ton cheval ou fais-m’en donner un.
— J’aime mieux revenir à pied avec vous.
Raoul se hâta d’aller prévenir le cornette, qui prit rang à sa place; puis il mit pied à terre, donna son cheval à l’un des dragons, et, tout joyeux, prit le bras de M. d’Artagnan, qui le considérait depuis toutes ces évolutions avec la satisfaction d’un connaisseur.
— Et tu viens de Vincennes? dit-il d’abord.
— Oui, monsieur le chevalier.
— Le cardinal?...
— Est bien malade; on dit même qu’il est mort.
— Es-tu bien avec M. Fouquet? demanda d’Artagnan, montrant, par un dédaigneux mouvement d’épaules, que cette mort de Mazarin ne l’affectait pas outre mesure.
— Avec M. Fouquet? dit Raoul. Je ne le connais pas.
— Tant pis, tant pis, car un nouveau roi cherche toujours à se faire des créatures.
— Oh! le roi ne me veut pas de mal, répondit le jeune homme.
— Je ne parle pas de la couronne, dit d’Artagnan, mais du roi... Le roi, c’est M. Fouquet, à présent que le cardinal est mort. Il s’agit d’être très bien avec M. Fouquet, si tu ne veux pas moisir toute ta vie comme j’ai moisi... Il est vrai que tu as d’autres protecteurs, fort heureusement.
— M. le prince, d’abord.
— Usé, usé, mon ami.
— M. le comte de La Fère.
— Athos? oh! c’est différent; oui, Athos... et si tu veux faire un bon chemin en Angleterre, tu ne peux mieux t’adresser. Je te dirai même, sans trop de vanité, que moi-même j’ai quelque crédit à la cour de Charles II. Voilà un roi, à la bonne heure!
— Ah! fit Raoul avec la curiosité naïve des jeunes gens bien nés qui entendent parler l’expérience et la valeur.
— Oui, un roi qui s’amuse, c’est vrai, mais qui a su mettre l’épée à la main et apprécier les hommes utiles. Athos est bien avec Charles II. Prends-moi du service par là, et laisse un peu les cuistres de traitants qui volent aussi bien avec des mains françaises qu’avec des doigts italiens; laisse le petit pleurard de roi, qui va nous donner un règne de François II. Sais-tu l’histoire, Raoul?
— Oui, monsieur le chevalier.
— Tu sais que François II avait toujours mal aux oreilles, alors?
— Non, je ne le savais pas.
— Que Charles IX avait toujours mal à la tête?
— Ah!
— Et Henri III toujours mal au ventre?
Raoul se mit à rire.
— Eh bien! mon cher ami, Louis XIV a toujours mal au cœur; c’est déplorable à voir, qu’un roi soupire du soir au matin, et ne dise pas une fois dans la journée: «Ventre-saint-gris!» ou «Corne de bœuf!», quelque chose qui réveille, enfin.
— C’est pour cela, monsieur le chevalier, que vous avez quitté le service? demanda Raoul.
— Oui.
— Mais vous-même, cher monsieur d’Artagnan, vous jetez le manche après la cognée; vous ne ferez pas fortune.
— Oh! moi, répliqua d’Artagnan d’un ton léger, je suis fixé. J’avais quelque bien de ma famille.
Raoul le regarda. La pauvreté de d’Artagnan était proverbiale. Gascon, il enchérissait, par le guignon, sur toutes les gasconnades de France et de Navarre; Raoul, cent fois, avait entendu nommer Job et d’Artagnan, comme on nomme les jumeaux Romulus et Remus. D’Artagnan surprit ce regard d’étonnement.
— Et puis ton père t’aura dit que j’avais été en Angleterre?
— Oui, monsieur le chevalier.
— Et que j’avais fait là une heureuse rencontre?
— Non, monsieur, j’ignorais cela.
— Oui, un de mes bons amis, un très grand seigneur, le vice-roi d’Écosse et d’Irlande, m’a fait retrouver un héritage.
— Un héritage?
— Assez rond.
— En sorte que vous êtes riche?
— Peuh!...
— Recevez mes bien sincères compliments.
— Merci... Tiens, voici ma maison.
— Place de Grève?
— Oui; tu n’aimes pas ce quartier?
— Au contraire: l’eau est belle à voir... Oh! la jolie maison antique!
— L’Image-de-Notre-Dame, c’est un vieux cabaret que j’ai transformé en maison depuis deux jours.
— Mais le cabaret est toujours ouvert?
— Pardieu!
— Et vous, où logez-vous?
— Moi, je loge chez Planchet.
— Vous m’avez dit tout à l’heure: «Voici ma maison!»
— Je l’ai dit parce que c’est ma maison en effet... j’ai acheté cette maison.
— Ah! fit Raoul.
— Le denier dix, mon cher Raoul; une affaire superbe!... J’ai acheté la maison trente mille livres: elle a un jardin sur la rue de la Mortellerie; le cabaret se loue mille livres avec le premier étage; le grenier, ou second étage, cinq cents livres.
— Allons donc!
— Sans doute.
— Un grenier cinq cents livres? Mais ce n’est pas habitable.
— Aussi ne l’habite-t-on pas; seulement, tu vois que ce grenier a deux fenêtres sur la place.
— Oui, monsieur.
— Eh bien! chaque fois qu’on roue, qu’on pend, qu’on écartèle ou qu’on brûle, les deux fenêtres se louent jusqu’à vingt pistoles.
— Oh! fit Raoul avec horreur.
— C’est dégoûtant, n’est-ce pas? dit d’Artagnan.
— Oh! répéta Raoul.
— C’est dégoûtant, mais c’est comme cela... Ces badauds de Parisiens sont parfois de véritables anthropophages. Je ne conçois pas que des hommes, des chrétiens, puissent faire de pareilles spéculations.
— C’est vrai.
— Quant à moi, continua d’Artagnan, si j’habitais cette maison, je fermerais, les jours d’exécution, jusqu’aux trous de serrures; mais je ne l’habite pas.
— Et vous louez cinq cents livres ce grenier?
— Au féroce cabaretier qui le sous-loue lui-même... Je disais donc quinze cents livres.
— L’intérêt naturel de l’argent, dit Raoul, au denier cinq.
— Juste. Il me reste le corps de logis du fond: magasins, logements et caves inondées chaque hiver, deux cents livres, et le jardin, qui est très beau, très bien planté, très enfoui sous les murs et sous l’ombre du portail de Saint-Gervais et Saint-Protais, treize cents livres.
— Treize cents livres! mais c’est royal.
— Voici l’histoire. Je soupçonne fort un chanoine quelconque de la paroisse (ces chanoines sont des Crésus), je le soupçonne donc d’avoir loué ce jardin pour y prendre ses ébats. Le locataire a donné pour nom M. Godard... C’est un faux nom ou un vrai nom; s’il est vrai, c’est un chanoine; s’il est faux, c’est quelque inconnu; pourquoi le connaîtrais-je? Il paie toujours d’avance. Aussi j’avais cette idée tout à l’heure, quand je t’ai rencontré, d’acheter, place Baudoyer, une maison dont les derrières se joindraient à mon jardin, et feraient une magnifique propriété. Tes dragons m’ont distrait de mon idée. Tiens, prenons la rue de la Vannerie: nous allons droit chez maître Planchet.
D’Artagnan pressa le pas et amena en effet Raoul chez Planchet, dans une chambre que l’épicier avait cédée à son ancien maître. Planchet était sorti, mais le dîner était servi. Il y avait chez cet épicier un reste de la régularité, de la ponctualité militaire.
D’Artagnan remit Raoul sur le chapitre de son avenir.
— Ton père te tient sévèrement? dit-il.
— Justement, monsieur le chevalier.
— Oh! je sais qu’Athos est juste, mais serré, peut-être?
— Une main royale, monsieur d’Artagnan.
— Ne te gêne pas, garçon, si jamais tu as besoin de quelques pistoles, le vieux mousquetaire est là.
— Cher monsieur d’Artagnan...
— Tu joues bien un peu?
— Jamais.
— Heureux en femmes, alors?... Tu rougis... Oh! petit Aramis, va! Mon cher, cela coûte encore plus cher que le jeu. Il est vrai qu’on se bat quand on a perdu, c’est une compensation. Bah! le petit pleurard de roi fait payer l’amende aux gens qui dégainent. Quel règne, mon pauvre Raoul, quel règne! Quand on pense que de mon temps on assiégeait les mousquetaires dans les maisons, comme Hector et Priam dans la ville de Troie; et alors les femmes pleuraient, et alors les murailles riaient, et alors cinq cents gredins battaient des mains et criaient: «Tue! Tue!» quand il ne s’agissait pas d’un mousquetaire! Mordioux! vous ne verrez pas cela vous autres.
— Vous tenez rigueur au roi, cher monsieur d’Artagnan, et vous le connaissez à peine.
— Moi? Écoute, Raoul: jour par jour, heure par heure, prends bien note de mes paroles, je te prédis ce qu’il fera. Le cardinal mort, il pleurera; bien: c’est ce qu’il fera de moins niais, surtout s’il n’en pense pas une larme.
— Ensuite?
— Ensuite, il se fera faire une pension par M. Fouquet et s’en ira composer des vers à Fontainebleau pour des Mancini quelconques à qui la reine arrachera les yeux. Elle est espagnole, vois-tu, la reine, et elle a pour belle-mère Mme Anne d’Autriche. Je connais cela, moi, les Espagnoles de la maison d’Autriche.
— Ensuite?
— Ensuite, après avoir fait arracher les galons d’argent de ses Suisses parce que la broderie coûte trop cher, il mettra les mousquetaires à pied, parce que l’avoine et le foin du cheval coûtent cinq sols par jour.
— Oh! ne dites pas cela.
— Que m’importe! je ne suis plus mousquetaire, n’est-ce pas? Qu’on soit à cheval, à pied, qu’on porte une lardoire, une broche, une épée ou rien, que m’importe?
— Cher monsieur d’Artagnan, je vous en supplie, ne me dites plus de mal du roi... Je suis presque à son service, et mon père m’en voudrait beaucoup d’avoir entendu, même de votre bouche, des paroles offensantes pour Sa Majesté.
— Ton père?... Eh! c’est un chevalier de toute cause véreuse. Pardieu! oui, ton père est un brave, un César, c’est vrai; mais un homme sans coup d’œil.
— Allons, bon! chevalier, dit Raoul en riant, voilà que vous allez dire du mal de mon père, de celui que vous appeliez le grand Athos; vous êtes en veine méchante aujourd’hui, et la richesse vous rend aigre, comme les autres la pauvreté.
— Tu as, pardieu, raison; je suis un bélître, et je radote; je suis un malheureux vieilli, une corde à fourrage effilée, une cuirasse percée, une botte sans semelle, un éperon sans molette; mais fais-moi un plaisir, dis moi une seule chose.
— Quelle chose, cher monsieur d’Artagnan?
— Dis-moi ceci: «Mazarin était un croquant.»
— Il est peut-être mort.
— Raison de plus; je dis était; si je n’espérais pas qu’il fût mort, je te prierais de dire: «Mazarin est un croquant.» Dis, voyons, dis, pour l’amour de moi.
— Allons, je le veux bien.
— Dis!
— Mazarin était un croquant, dit Raoul en souriant au mousquetaire, qui s’épanouissait comme en ses beaux jours.
— Un moment, fit celui-ci. Tu as dit la première proposition; voici la conclusion. Répète, Raoul, répète: «Mais je regretterais Mazarin.»
— Chevalier!
— Tu ne veux pas le dire, je vais le dire deux fois pour toi... Mais tu regretterais Mazarin.
Ils riaient encore et discutaient cette rédaction d’une profession de principes, quand un des garçons épiciers entra.
— Une lettre, monsieur, dit-il, pour M. d’Artagnan.
— Merci... Tiens!... s’écria le mousquetaire.
— L’écriture de M. le comte, dit Raoul.
— Oui, oui.
Et d’Artagnan décacheta.
«Cher ami, disait Athos, on vient de me prier de la part du roi de vous faire chercher...»
— Moi? dit d’Artagnan, laissant tomber le papier sous la table.
Raoul le ramassa et continua de lire tout haut: «Hâtez-vous... Sa Majesté a grand besoin de vous parler, et vous attend au Louvre.»
— Moi? répéta encore le mousquetaire.
— Hé! hé! dit Raoul.
— Oh! oh! répondit d’Artagnan. Qu’est-ce que cela veut dire?
Chapitre LIII — Le roi
Le premier mouvement de surprise passé, d’Artagnan relut encore le billet d’Athos.
— C’est étrange, dit-il, que le roi me fasse appeler.
— Pourquoi, dit Raoul, ne croyez-vous pas, monsieur, que le roi doive regretter un serviteur tel que vous?
— Oh! oh! s’écria l’officier en riant du bout des dents, vous me la donnez belle, maître Raoul. Si le roi m’eût regretté, il ne m’eût pas laissé partir. Non, non, je vois là quelque chose de mieux, ou de pis, si vous voulez.
— De pis! Quoi donc, monsieur le chevalier?
— Tu es jeune, tu es confiant, tu es admirable... Comme je voudrais être encore où tu en es! Avoir vingt-quatre ans, le front uni ou le cerveau vide de tout, si ce n’est de femmes, d’amour ou de bonnes intentions... Oh! Raoul! tant que tu n’auras pas reçu les sourires des rois et les confidences des reines; tant que tu n’auras pas eu deux cardinaux tués sous toi, l’un tigre, l’autre renard; tant que tu n’auras pas... Mais à quoi bon toutes ces niaiseries? Il faut nous quitter, Raoul!
— Comme vous me dites cela! Quel air grave!
— Eh! mais la chose en vaut la peine... Écoute-moi: j’ai une belle recommandation à te faire.
— J’écoute, cher monsieur d’Artagnan.
— Tu vas prévenir ton père de mon départ.
— Vous partez?
— Pardieu!... Tu lui diras que je suis passé en Angleterre et que j’habite ma petite maison de plaisance.
— En Angleterre, vous!... Et les ordres du roi?
— Je te trouve de plus en plus naïf: tu te figures que je vais comme cela me rendre au Louvre et me remettre à la disposition de ce petit louveteau couronné?
— Louveteau! le roi? Mais, monsieur le chevalier, vous êtes fou.
— Je ne fus jamais si sage, au contraire. Tu ne sais donc pas ce qu’il veut faire de moi, ce digne fils de Louis le Juste?... Mais, mordioux! c’est de la politique...Il veut me faire embastiller purement et simplement, vois-tu.
— À quel propos? s’écria Raoul effaré de ce qu’il entendait.
— À propos de ce que je lui ai dit un certain jour à Blois... J’ai été vif; il s’en souvient.
— Vous lui avez dit?
— Qu’il était un ladre, un polisson, un niais.
— Ah! mon Dieu!... dit Raoul; est-il possible que de pareils mots soient sortis de votre bouche?
— Peut-être que je ne te donne pas la lettre de mon discours, mais au moins je t’en donne le sens.
— Mais le roi vous eût fait arrêter tout de suite!
— Par qui? C’était moi qui commandais les mousquetaires: il eût fallu me commander à moi-même de me conduire en prison; je n’y eusse jamais consenti; je me fusse résisté à moi-même... Et puis j’ai passé en Angleterre... plus de d’Artagnan... Aujourd’hui, le cardinal est mort ou à peu près: on me sait à Paris; on met la main sur moi.
— Le cardinal était donc votre protecteur?
— Le cardinal me connaissait; il savait de moi certaines particularités; j’en savais de lui certaines aussi: nous nous apprécions mutuellement... Et puis, en rendant son âme au diable, il aura conseillé à Anne d’Autriche de me faire habiter en lieu sûr. Va donc trouver ton père, conte-lui le fait, et adieu!
— Mon cher monsieur d’Artagnan, dit Raoul tout ému après avoir regardé par la fenêtre, vous ne pouvez pas même fuir.
— Pourquoi donc?
— Parce qu’il y a en bas un officier des Suisses qui vous attend.
— Eh bien?
— Eh bien! il vous arrêtera.
D’Artagnan partit d’un éclat de rire homérique.
— Oh! je sais bien que vous lui résisterez, que vous le combattrez même; je sais bien que vous serez vainqueur; mais c’est de la rébellion, cela, et vous êtes officier vous-même, sachant ce que c’est que la discipline.
— Diable d’enfant! comme c’est élevé, comme c’est logique! grommela d’Artagnan.
— Vous m’approuvez, n’est-ce pas?
— Oui. Au lieu de passer par la rue où ce benêt m’attend, je vais m’esquiver simplement par les derrières. J’ai un cheval à l’écurie; il est bon; je le crèverai, mes moyens me le permettent, et, de cheval crevé en cheval crevé, j’arriverai à Boulogne en onze heures; je sais le chemin... Ne dis plus qu’une chose à ton père.
— Laquelle?
— C’est que... ce qu’il sait bien est placé chez Planchet, sauf un cinquième, et que...
— Mais, mon cher monsieur d’Artagnan, prenez bien garde; si vous fuyez, on va dire deux choses.
— Lesquelles, cher ami?
— D’abord, que vous avez eu peur.
— Oh! qui donc dira cela?
— Le roi tout le premier.
— Eh bien! mais... il dira la vérité. J’ai peur.
— La seconde, c’est que vous vous sentiez coupable.
— Coupable de quoi?
— Mais des crimes que l’on voudra bien vous imputer.
— C’est encore vrai... Et alors tu me conseilles d’aller me faire embastiller?
— M. le comte de La Fère vous le conseillerait comme moi.
— Je le sais pardieu bien! dit d’Artagnan rêveur; tu as raison, je ne me sauverai pas. Mais si l’on me jette à la Bastille?
— Nous vous en tirerons, dit Raoul d’un air tranquille et calme.
— Mordioux! s’écria d’Artagnan en lui prenant la main, tu as dit cela d’une brave façon, Raoul; c’est de l’Athos tout pur. Eh bien! je pars. N’oublie pas mon dernier mot.
— Sauf un cinquième, dit Raoul.
— Oui, tu es un joli garçon, et je veux que tu ajoutes une chose à cette dernière.
— Parlez!
— C’est que, si vous ne me tirez pas de la Bastille et que j’y meure... Oh! cela s’est vu... et je serais un détestable prisonnier, moi qui fus un homme passable... en ce cas, je donne trois cinquièmes à toi et le quatrième à ton père.
— Chevalier!
— Mordioux! si vous voulez m’en faire dire, des messes, vous êtes libres.
Cela dit, d’Artagnan décrocha son baudrier, ceignit son épée, prit un chapeau dont la plume était fraîche, et tendit la main à Raoul, qui se jeta dans ses bras.
Une fois dans la boutique, il lança un coup d’œil sur les garçons, qui considéraient la scène avec un orgueil mêlé de quelque inquiétude; puis plongeant la main dans une caisse de petits raisins secs de Corinthe, il poussa vers l’officier, qui attendait philosophiquement devant la porte de la boutique.
— Ces traits!... C’est vous, monsieur de Friedisch! s’écria gaiement le mousquetaire. Eh! eh! nous arrêtons donc nos amis?
— Arrêter! firent entre eux les garçons.
— C’est moi, dit le Suisse. Ponchour, monsir d’Artagnan.
— Faut-il vous donner mon épée? Je vous préviens qu’elle est longue et lourde. Laissez-la-moi jusqu’au Louvre; je suis tout bête quand je n’ai pas d’épée par les rues, et vous seriez encore plus bête que moi d’en avoir deux.
— Le roi n’afre bas dit, répliqua le Suisse, cartez tonc votre épée.
— Eh bien! c’est fort gentil de la part du roi. Partons vite.
M. de Friedisch n’était pas causeur, et d’Artagnan avait beaucoup trop à penser pour l’être. De la boutique de Planchet au Louvre, il n’y avait pas loin; on arriva en dix minutes. Il faisait nuit alors. M. de Friedisch voulut entrer par le guichet.
— Non, dit d’Artagnan, vous perdrez du temps par là: prenez le petit escalier.
Le Suisse fit ce que lui recommandait d’Artagnan et le conduisit au vestibule du cabinet de Louis XIV. Arrivé là, il salua son prisonnier, et, sans rien dire, retourna à son poste.
D’Artagnan n’avait pas eu le temps de se demander pourquoi on ne lui ôtait pas son épée, que la porte du cabinet s’ouvrit et qu’un valet de chambre appela:
— Monsieur d’Artagnan!
Le mousquetaire prit sa tenue de parade et entra, l’œil grand ouvert, le front calme, la moustache roide.
Le roi était assis devant sa table et écrivait. Il ne se dérangea point quand le pas du mousquetaire retentit sur le parquet; il ne tourna même pas la tête. D’Artagnan s’avança jusqu’au milieu de la salle, et voyant que le roi ne faisait pas attention à lui, comprenant d’ailleurs fort bien que c’était de l’affectation, sorte de préambule fâcheux pour l’explication qui se préparait, il tourna le dos au prince et se mit à regarder de tous ses yeux les fresques de la corniche et les lézardes du plafond. Cette manœuvre fut accompagnée de ce petit monologue tacite: «Ah! tu veux m’humilier, toi que j’ai vu tout petit, toi que j’ai sauvé comme mon enfant, toi que j’ai servi comme mon Dieu, c’est-à-dire pour rien... Attends, attends; tu vas voir ce que peut faire un homme qui a siffloté l’air du branle des Huguenots à la barbe de M. le cardinal, le vrai cardinal!»
Louis XIV se retourna en ce moment.
— Vous êtes là, monsieur d’Artagnan? dit-il.
D’Artagnan vit le mouvement et l’imita.
— Oui, Sire, dit-il.
— Bien, veuillez attendre que j’aie additionné.
D’Artagnan ne répondit rien; seulement il s’inclina.
«C’est assez poli, pensa-t-il, et je n’ai rien à dire.»
Louis fit un trait de plume violent et jeta sa plume avec colère.
«Va, fâche-toi pour te mettre en train, pensa le mousquetaire, tu me mettras à mon aise: aussi bien, je n’ai pas l’autre jour, à Blois, vidé le fond du sac.»
Louis se leva, passa une main sur son front; puis, s’arrêtant vis-à-vis de d’Artagnan, il le regarda d’un air impérieux et bienveillant tout à la fois.
«Que me veut-il? Voyons, qu’il finisse», pensa le mousquetaire.
— Monsieur, dit le roi, vous savez sans doute que M. le cardinal est mort?
— Je m’en doute, Sire.
— Vous savez par conséquent que je suis maître chez moi?
— Ce n’est pas une chose qui date de la mort du cardinal, Sire; on est toujours maître chez soi quand on veut.
— Oui; mais vous vous rappelez tout ce que vous m’avez dit à Blois?
«Nous y voici, pensa d’Artagnan; je ne m’étais pas trompé. Allons, tant mieux! c’est signe que j’ai le flair assez fin encore.»
— Vous ne me répondez pas? dit Louis.
— Sire, je crois me souvenir...
— Vous croyez seulement?
— Il y a longtemps.
— Si vous ne vous rappelez pas, je me souviens, moi. Voici ce que vous m’avez dit; écoutez avec attention.
— Oh! j’écoute de toutes mes oreilles, Sire; car vraisemblablement la conversation tournera d’une façon intéressante pour moi.
Louis regarda encore une fois le mousquetaire. Celui-ci caressa la plume de son chapeau, puis sa moustache, et attendit intrépidement. Louis XIV continua:
— Vous avez quitté mon service, monsieur, après m’avoir dit toute la vérité?
— Oui, Sire.
— C’est-à-dire après m’avoir déclaré tout ce que vous croyiez être vrai sur ma façon de penser et d’agir. C’est toujours un mérite. Vous commençâtes par me dire que vous serviez ma famille depuis trente-quatre ans, et que vous étiez fatigué.
— Je l’ai dit, oui, Sire.
— Et vous avez avoué ensuite que cette fatigue était un prétexte, que le mécontentement était la cause réelle.
— J’étais mécontent, en effet; mais ce mécontentement ne s’est trahi nulle part, que je sache, et si comme un homme de cœur, j’ai parlé haut devant Votre Majesté, je n’ai pas même pensé en face de quelqu’un autre.
— Ne vous excusez pas, d’Artagnan, et continuez de m’écouter. En me faisant le reproche que vous étiez mécontent, vous reçûtes pour réponse une promesse; je vous dis: «Attendez.» Est-ce vrai?
— Oui, Sire, vrai comme ce que je vous disais.
— Vous me répondîtes: «Plus tard? Non pas; tout de suite, à la bonne heure!...» Ne vous excusez pas, vous dis-je... C’était naturel; mais vous n’aviez pas de charité pour votre prince, monsieur d’Artagnan.
— Sire... de la charité!... pour un roi, de la part d’un pauvre soldat!
— Vous me comprenez bien; vous savez bien que j’en avais besoin; vous savez bien que je n’étais pas le maître; vous savez bien que j’avais l’avenir en espérance. Or, vous me répondîtes, quand je parlai de cet avenir: «Mon congé... tout de suite!»
D’Artagnan mordit sa moustache.
— C’est vrai, murmura-t-il.
— Vous ne m’avez pas flatté quand j’étais dans la détresse, ajouta Louis XIV.
— Mais, dit d’Artagnan relevant la tête avec noblesse, je n’ai pas flatté Votre Majesté pauvre, je ne l’ai point trahie non plus. J’ai versé mon sang pour rien; j’ai veillé comme un chien à la porte, sachant bien qu’on ne me jetterait ni pain, ni os. Pauvre aussi, moi, je n’ai rien demandé que le congé dont Votre Majesté parle.
— Je sais que vous êtes un brave homme; mais j’étais un jeune homme, vous deviez me ménager... Qu’aviez-vous à reprocher au roi? qu’il laissait Charles II sans secours?... disons plus... qu’il n’épousait point Mlle de Mancini?
En disant ce mot, le roi fixa sur le mousquetaire un regard profond.
«Ah! ah! pensa ce dernier, il fait plus que se souvenir, il devine... Diable!»
— Votre jugement, continua Louis XIV, tombait sur le roi et tombait sur l’homme... Mais, monsieur d’Artagnan... cette faiblesse, car vous regardiez cela comme une faiblesse...
D’Artagnan ne répondit pas.
— Vous me la reprochiez aussi à l’égard de M. le cardinal défunt; car M. le cardinal ne m’a-t-il pas élevé, soutenu?... en s’élevant, en se soutenant lui-même, je le sais bien; mais enfin, le bienfait demeure acquis. Ingrat, égoïste, vous m’eussiez donc plus aimé, mieux servi?
— Sire...
— Ne parlons plus de cela, monsieur: ce serait causer à vous trop de regrets, à moi trop de peine.
D’Artagnan n’était pas convaincu. Le jeune roi, en reprenant avec lui un ton de hauteur, n’avançait pas dans les affaires.
— Vous avez réfléchi depuis? reprit Louis XIV.
— À quoi, Sire? demanda poliment d’Artagnan.
— Mais à tout ce que je vous dis, monsieur.
— Oui, Sire, sans doute...
— Et vous n’avez attendu qu’une occasion de revenir sur vos paroles?
— Sire...
— Vous hésitez, ce me semble...
— Je ne comprends pas bien ce que Votre Majesté me fait l’honneur de me dire.
Louis fronça le sourcil.
— Veuillez m’excuser, Sire; j’ai l’esprit particulièrement épais... les choses n’y pénètrent qu’avec difficulté; il est vrai qu’une fois entrées, elles y restent.
— Oui, vous me semblez avoir de la mémoire.
— Presque autant que Votre Majesté.
— Alors, donnez-moi vite une solution... Mon temps est cher. Que faites vous depuis votre congé?
— Ma fortune, Sire.
— Le mot est dur, monsieur d’Artagnan.
— Votre Majesté le prend en mauvaise part, certainement. Je n’ai pour le roi qu’un profond respect, et, fussé-je impoli, ce qui peut s’excuser par ma longue habitude des camps et des casernes, Sa Majesté est trop au-dessus de moi pour s’offenser d’un mot échappé innocemment à un soldat.
— En effet, je sais que vous avez fait une action d’éclat en Angleterre, monsieur. Je regrette seulement que vous ayez manqué à votre promesse.
— Moi? s’écria d’Artagnan.
— Sans doute... Vous m’aviez engagé votre foi de ne servir aucun prince en quittant mon service... Or, c’est pour le roi Charles II que vous avez travaillé à l’enlèvement merveilleux de M. Monck.
— Pardonnez-moi, Sire, c’est pour moi.
— Cela vous a réussi?
— Comme aux capitaines du XVème siècle les coups de main et les aventures.
— Qu’appelez-vous réussite? une fortune?
— Cent mille écus, Sire, que je possède: c’est, en une semaine, le triple de tout ce que j’avais eu d’argent en cinquante années.
— La somme est belle... mais vous êtes ambitieux, je crois?
— Moi, Sire? Le quart me semblait un trésor, et je vous jure que je ne pense pas à l’augmenter.
— Ah! vous comptez demeurer oisif?
— Oui, Sire.
— Quitter l’épée?
— C’est fait déjà.
— Impossible, monsieur d’Artagnan, dit Louis avec résolution.
— Mais, Sire...
— Eh bien?
— Pourquoi?
— Parce que je ne le veux pas! dit le jeune prince d’une voix tellement grave et impérieuse, que d’Artagnan fit un mouvement de surprise, d’inquiétude même.
— Votre Majesté me permettra-t-elle un mot de réponse? demanda-t-il.
— Dites.
— Cette résolution, je l’avais prise étant pauvre et dénué.
— Soit. Après?
— Or, aujourd’hui que, par mon industrie, j’ai acquis un bien-être assuré, Votre Majesté me dépouillerait de ma liberté, Votre Majesté me condamnerait au moins lorsque j’ai bien gagné le plus.
— Qui vous a permis, monsieur, de sonder mes desseins et de compter avec moi? reprit Louis d’une voix presque courroucée; qui vous a dit ce que je ferai, ce que vous ferez vous-même?
— Sire, dit tranquillement le mousquetaire, la franchise, à ce que je vois, n’est plus à l’ordre de la conversation, comme le jour où nous nous expliquâmes à Blois.
— Non, monsieur, tout est changé.
— J’en fais à Votre Majesté mes sincères compliments; mais ...
— Mais vous n’y croyez pas?
— Je ne suis pas un grand homme d’État, cependant j’ai mon coup d’œil pour les affaires; il ne manque pas de sûreté; or, je ne vois pas tout à fait comme Votre Majesté, Sire. Le règne de Mazarin est fini, mais celui des financiers commence. Ils ont l’argent: Votre Majesté ne doit pas en voir souvent. Vivre sous la patte de ces loups affamés, c’est dur pour un homme qui comptait sur l’indépendance.
À ce moment quelqu’un gratta à la porte du cabinet; le roi leva la tête orgueilleusement.
— Pardon, monsieur d’Artagnan, dit-il; c’est M. Colbert qui vient me faire un rapport. Entrez, monsieur Colbert.
D’Artagnan s’effaça. Colbert entra, des papiers à la main, et vint au-devant du roi.
Il va sans dire que le Gascon ne perdit pas l’occasion d’appliquer son coup d’œil si fin et si vif sur la nouvelle figure qui se présentait.
— L’instruction est donc faite? demanda le roi à Colbert.
— Oui, Sire.
— Et l’avis des instructeurs?
— Est que les accusés ont mérité la confiscation et la mort.
— Ah! ah! fit le roi sans sourciller, en jetant un regard oblique à d’Artagnan... Et votre avis à vous, monsieur Colbert? dit le roi.
Colbert regarda d’Artagnan à son tour. Cette figure gênante arrêtait la parole sur ses lèvres. Louis XIV comprit.
— Ne vous inquiétez pas, dit-il, c’est M. d’Artagnan; ne reconnaissez-vous pas M. d’Artagnan?
Ces deux hommes se regardèrent alors; d’Artagnan, l’œil ouvert et flamboyant; Colbert, l’œil à demi couvert et nuageux. La franche intrépidité de l’un déplut à l’autre; la cauteleuse circonspection du financier déplut au soldat.
— Ah! ah! c’est Monsieur qui a fait ce beau coup en Angleterre, dit Colbert.
Et il salua légèrement d’Artagnan.
— Ah! ah! dit le Gascon, c’est Monsieur qui a rogné l’argent des galons des Suisses... Louable économie!
Et il salua profondément.
Le financier avait cru embarrasser le mousquetaire; mais le mousquetaire perçait à jour le financier.
— Monsieur d’Artagnan, reprit le roi, qui n’avait pas remarqué toutes les nuances dont Mazarin n’eût pas laissé échapper une seule, il s’agit de traitants qui m’ont volé, que je fais prendre, et dont je vais signer l’arrêt de mort.
D’Artagnan tressaillit.
— Oh! oh! fit-il.
— Vous dites?
— Rien, Sire; ce ne sont pas mes affaires.
Le roi tenait déjà la plume et l’approchait du papier.
— Sire, dit à demi-voix Colbert, je préviens Votre Majesté que si un exemple est nécessaire, cet exemple peut soulever quelques difficultés dans l’exécution.
— Plaît-il? dit Louis XIV.
— Ne vous dissimulez pas, continua tranquillement Colbert, que toucher aux traitants, c’est toucher à la surintendance. Les deux malheureux, les deux coupables dont il s’agit sont des amis particuliers d’un puissant personnage, et le jour du supplice, que d’ailleurs on peut étouffer dans le Châtelet, des troubles s’élèveront, à n’en pas douter.
Louis rougit et se retourna vers d’Artagnan, qui rongeait doucement sa moustache, non sans un sourire de pitié pour le financier, comme aussi pour le roi, qui l’écoutait si longtemps.
Alors Louis XIV saisit la plume et, d’un mouvement si rapide que la main lui trembla, apposa ses deux signatures au bas des pièces présentées par Colbert; puis, regardant ce dernier en face:
— Monsieur Colbert, dit-il, quand vous me parlerez affaires, effacez souvent le mot difficulté de vos raisonnements et de vos avis; quant au mot impossibilité, ne le prononcez jamais.
Colbert s’inclina, très humilié d’avoir subi cette leçon devant le mousquetaire; puis il allait sortir; mais, jaloux de réparer son échec:
— J’oubliais d’annoncer à Votre Majesté, dit-il, que les confiscations s’élèvent à la somme de cinq millions de livres.
«C’est gentil», pensa d’Artagnan.
— Ce qui fait en mes coffres? dit le roi.
— Dix-huit millions de livres, Sire, répliqua Colbert en s’inclinant.
— Mordioux! grommela d’Artagnan, c’est beau!
— Monsieur Colbert, ajouta le roi, vous traverserez, je vous prie, la galerie où M. de Lyonne attend, et vous lui direz d’apporter ce qu’il a rédigé... par mon ordre.
— À l’instant même, Sire. Votre Majesté n’a plus besoin de moi ce soir?
— Non, monsieur; adieu!
Colbert sortit.
— Revenons à notre affaire, monsieur d’Artagnan, reprit Louis XIV, comme si rien ne s’était passé. Vous voyez que, quant à l’argent, il y a déjà un changement notable.
— Comme de zéro à dix-huit, répliqua gaiement le mousquetaire. Ah! voilà ce qu’il eût fallu à Votre Majesté, le jour où Sa Majesté Charles II vint à Blois. Les deux États ne seraient point en brouille aujourd’hui, car, il faut bien que je le dise, là aussi je vois une pierre d’achoppement.
— Et d’abord, riposta Louis, vous êtes injuste, monsieur; car si la Providence m’eût permis de donner ce jour-là le million à mon frère, vous n’eussiez pas quitté mon service, et, par conséquent, vous n’eussiez pas fait votre fortune... comme vous disiez tout à l’heure... Mais, outre ce bonheur, j’en ai un autre, et ma brouille avec la Grande-Bretagne ne doit pas vous étonner.
Un valet de chambre interrompit le roi et annonça M. de Lyonne.
— Entrez, monsieur, dit le roi; vous êtes exact, c’est d’un bon serviteur. Voyons votre lettre à mon frère Charles II.
D’Artagnan dressa l’oreille.
— Un moment, monsieur, dit négligemment Louis au Gascon; il faut que j’expédie à Londres le consentement au mariage de mon frère, M. le duc d’Orléans, avec lady Henriette Stuart.
— Il me bat, ce me semble, murmura d’Artagnan, tandis que le roi signait cette lettre et congédiait M. de Lyonne; mais, ma foi, je l’avoue, plus je serai battu, plus je serai content.
Le roi suivit des yeux M. de Lyonne jusqu’à ce que la porte fût bien refermée derrière lui; il fit même trois pas, comme s’il eût voulu suivre son ministre. Mais, après ces trois pas, s’arrêtant, faisant une pause et revenant sur le mousquetaire;
— Maintenant, monsieur, dit-il; hâtons-nous de terminer. Vous me disiez l’autre jour à Blois que vous n’étiez pas riche?
— Je le suis à présent, Sire.
— Oui, mais cela ne me regarde pas; vous avez votre argent, non le mien; ce n’est pas mon compte.
— Je n’entends pas très bien ce que dit Votre Majesté.
— Alors, au lieu de vous laisser tirer les paroles, parlez spontanément. Aurez-vous assez de vingt mille livres par an, argent fixe?
— Mais, Sire... dit d’Artagnan ouvrant de grands yeux.
— Aurez-vous assez de quatre chevaux entretenus et fournis, et d’un supplément de fonds tel que vous le demanderez, selon les occasions et les nécessités; ou bien préférez-vous un fixe qui serait, par exemple, de quarante mille livres? Répondez.
— Sire, Votre Majesté...
— Oui, vous êtes surpris, c’est tout naturel, et je m’y attendais; répondez, voyons, ou je croirai que vous n’avez plus cette rapidité de jugement que j’ai toujours appréciée en vous.
— Il est certain, Sire, que vingt mille livres par an sont une belle somme; mais...
— Pas de mais. Oui ou non; est-ce une indemnité honorable?
— Oh! certes...
— Vous vous en contenterez alors! C’est très bien. Il vaut mieux, d’ailleurs, vous compter à part les faux frais; vous vous arrangerez de cela avec Colbert; maintenant, passons à quelque chose de plus important.
— Mais, Sire, j’avais dit à Votre Majesté...
— Que vous vouliez vous reposer, je le sais bien; seulement, je vous ai répondu que je ne le voulais pas... Je suis le maître, je pense?
— Oui, Sire.
— À la bonne heure! Vous étiez en veine de devenir autrefois capitaine de mousquetaires?
— Oui, Sire.
— Eh bien! voici votre brevet signé. Je le mets dans le tiroir. Le jour où vous reviendrez de certaine expédition que j’ai à vous confier, ce jour là vous prendrez vous-même ce brevet dans le tiroir.
D’Artagnan hésitait encore et tenait la tête baissée.
— Allons, monsieur, dit le roi, on croirait à vous voir que vous ne savez pas qu’à la cour du roi très chrétien le capitaine général des mousquetaires a le pas sur les maréchaux de France?
— Sire, je le sais.
— Alors, on dirait que vous ne vous fiez pas à ma parole?
— Oh! Sire, jamais... ne croyez pas de telles choses.
— J’ai voulu vous prouver que vous, si bon serviteur vous aviez perdu un bon maître: suis-je un peu le maître qu’il vous faut?
— Je commence à penser que oui, Sire.
— Alors, monsieur, vous allez entrer en fonctions. Votre compagnie est toute désorganisée depuis votre départ, et les hommes s’en vont flânant et heurtant les cabarets où l’on se bat, malgré mes édits et ceux de mon père. Vous réorganiserez le service au plus vite.
— Oui, Sire.
— Vous ne quitterez plus ma personne.
— Bien.
— Et vous marcherez avec moi à l’armée, où vous camperez autour de ma tente.
— Alors, Sire, dit d’Artagnan, si c’est pour m’imposer un service comme celui-là, Votre Majesté n’a pas besoin de me donner vingt mille livres que je ne gagnerai pas.
— Je veux que vous ayez un état de maison; je veux que vous teniez table; je veux que mon capitaine de mousquetaires soit un personnage.
— Et moi, dit brusquement d’Artagnan, je n’aime pas l’argent trouvé; je veux l’argent gagné! Votre Majesté me donne un métier de paresseux, que le premier venu fera pour quatre mille livres.
— Vous êtes un fin Gascon, monsieur d’Artagnan; vous me tirez mon secret du cœur.
— Bah! Votre Majesté a donc un secret?
— Oui, monsieur.
— Eh bien! alors, j’accepte les vingt mille livres, car je garderai ce secret, et la discrétion, cela n’a pas de prix par le temps qui court. Votre Majesté veut-elle parler à présent?
— Vous allez vous botter, monsieur d’Artagnan, et monter à cheval.
— Tout de suite?
— Sous deux jours.
— À la bonne heure, Sire; car j’ai mes affaires à régler avant le départ, surtout s’il y a des coups à recevoir.
— Cela peut se présenter.
— On le prendra. Mais, Sire, vous avez parlé à l’avarice, à l’ambition; vous avez parlé au cœur de M. d’Artagnan; vous avez oublié une chose.
— Laquelle?
— Vous n’avez pas parlé à la vanité: quand serai-je chevalier des ordres du roi?
— Cela vous occupe?
— Mais, oui. J’ai mon ami Athos qui est tout chamarré, cela m’offusque.
— Vous serez chevalier de mes ordres un mois après avoir pris le brevet de capitaine.
— Ah! ah! dit l’officier rêveur, après l’expédition?
— Précisément.
— Où m’envoie Votre Majesté, alors?
— Connaissez-vous la Bretagne?
— Non, Sire.
— Y avez-vous des amis?
— En Bretagne? Non, ma foi!
— Tant mieux. Vous connaissez-vous en fortifications?
D’Artagnan sourit.
— Je crois que oui, Sire.
— C’est-à-dire que vous pouvez bien distinguer une forteresse d’avec une simple fortification comme on en permet aux châtelains, nos vassaux?
— Je distingue un fort d’avec un rempart, comme on distingue une cuirasse d’avec une croûte de pâté, Sire. Est-ce suffisant?
— Oui, monsieur. Vous allez donc partir.
— Pour la Bretagne?
— Oui.
— Seul?
— Absolument seul. C’est-à-dire que vous ne pourrez même emmener un laquais.
— Puis-je demander à Votre Majesté pour quelle raison?
— Parce que, monsieur, vous ferez bien de vous travestir vous-même quelquefois en valet de bonne maison. Votre visage est fort connu en France, monsieur d’Artagnan.
— Et puis, Sire?
— Et puis vous vous promènerez par la Bretagne, et vous examinerez soigneusement les fortifications de ce pays.
— Les côtes?
— Aussi les îles.
— Ah!
— Vous commencerez par Belle-Île-en-Mer.
— Qui est à M. Fouquet? dit d’Artagnan d’un ton sérieux, en levant sur Louis XIV son œil intelligent.
— Je crois que vous avez raison, monsieur, et que Belle-Île est, en effet, à M. Fouquet.
— Alors Votre Majesté veut que je sache si Belle-Île est une bonne place?
— Oui.
— Si les fortifications en sont neuves ou vieilles?
— Précisément.
— Si par hasard les vassaux de M. le surintendant sont assez nombreux pour former garnison?
— Voilà ce que je vous demande, monsieur; vous avez mis le doigt sur la question.
— Et si l’on ne fortifie pas, Sire?
— Vous vous promènerez dans la Bretagne, écoutant et jugeant.
D’Artagnan se chatouilla la moustache.
— Je suis espion du roi, dit-il tout net.
— Non, monsieur.
— Pardon, Sire, puisque j’épie pour le compte de Votre Majesté.
— Vous allez à la découverte, monsieur. Est-ce que si vous marchiez à la tête de mes mousquetaires, l’épée au poing, pour éclairer un lieu quelconque ou une position de l’ennemi...
À ce mot, d’Artagnan tressaillit invisiblement.
— ... Est-ce que, continua le roi, vous vous croiriez un espion?
— Non, non! dit d’Artagnan pensif; la chose change de face quand on éclaire l’ennemi; on n’est qu’un soldat... Et si l’on fortifie Belle-Île? ajouta-t-il aussitôt.
— Vous prendrez un plan exact de la fortification.
— On me laissera entrer?
— Cela ne me regarde pas, ce sont vos affaires. Vous n’avez donc pas entendu que je vous réservais un supplément de vingt mille livres par an, si vous vouliez?
— Si fait, Sire; mais si l’on ne fortifie pas?
— Vous reviendrez tranquillement, sans fatiguer votre cheval.
— Sire, je suis prêt.
— Vous débuterez demain par aller chez M. le surintendant toucher le premier quartier de la pension que je vous fais. Connaissez-vous M. Fouquet?
— Fort peu, Sire; mais je ferai observer à Votre Majesté qu’il n’est pas très urgent que je le connaisse.
— Je vous demande pardon, monsieur; car il vous refusera l’argent que je veux vous faire toucher, et c’est ce refus que j’attends.
— Ah! fit d’Artagnan. Après, Sire?
— L’argent refusé, vous irez le chercher près de M. Colbert. À propos, avez-vous un bon cheval?
— Un excellent, Sire.
— Combien le payâtes-vous?
— Cent cinquante pistoles.
— Je vous l’achète. Voici un bon de deux cents pistoles.
— Mais il me faut un cheval pour voyager, Sire?
— Eh bien?
— Eh bien! vous me prenez le mien.
— Pas du tout; je vous le donne, au contraire. Seulement, comme il est à moi et non plus à vous, je suis sûr que vous ne le ménagerez pas.
— Votre Majesté est donc pressée?
— Beaucoup.
— Alors qui me force d’attendre deux jours?
— Deux raisons à moi connues.
— C’est différent. Le cheval peut rattraper ces deux jours sur les huit qu’il a à faire; et puis il y a la poste.
— Non, non, la poste compromet assez, monsieur d’Artagnan. Allez et n’oubliez pas que vous êtes à moi.
— Sire, ce n’est pas moi qui l’ai jamais oublié! À quelle heure prendrai-je congé de Votre Majesté après-demain?
— Où logez-vous?
— Je dois loger désormais au Louvre.
— Je ne le veux pas. Vous garderez votre logement en ville, je le paierai. Pour le départ, je le fixe à la nuit, attendu que vous devez partir sans être vu de personne, ou si vous êtes vu, sans qu’on sache que vous êtes à moi... Bouche close, monsieur.
— Votre Majesté gâte tout ce qu’elle a dit par ce seul mot.
— Je vous demandais où vous logez, car je ne puis vous envoyer chercher toujours chez M. le comte de La Fère.
— Je loge chez M. Planchet, épicier, rue des Lombards, à l’enseigne du Pilon-d’Or.
— Sortez peu, montrez-vous moins encore et attendez mes ordres.
— Il faut que j’aille toucher cependant, Sire.
— C’est vrai; mais pour aller à la surintendance, où vont tant de gens, vous vous mêlerez à la foule.
— Il me manque les bons pour toucher, Sire.
— Les voici.
Le roi signa.
D’Artagnan regarda pour s’assurer de la régularité.
— C’est de l’argent, dit-il, et l’argent se lit ou se compte.
— Adieu, monsieur d’Artagnan, ajouta le roi; je pense que vous m’avez bien compris?
— Moi, j’ai compris que Votre Majesté m’envoie à Belle-Île-en-Mer, voilà tout.
— Pour savoir?...
— Pour savoir comment vont les travaux de M. Fouquet; voilà tout.
— Bien; j’admets que vous soyez pris?
— Moi, je ne l’admets pas, répliqua hardiment le Gascon.
— J’admets que vous soyez tué? poursuivit le roi.
— Ce n’est pas probable, Sire.
— Dans le premier cas, vous ne parlez pas; dans le second, aucun papier ne parle sur vous.
D’Artagnan haussa les épaules sans cérémonie, et prit congé du roi en se disant: «La pluie d’Angleterre continue! restons sous la gouttière».
Chapitre LIV — Les maisons de M. Fouquet
Tandis que d’Artagnan revenait chez Planchet, la tête bourrelée et alourdie par tout ce qui venait de lui arriver, il se passait une scène d’un tout autre genre et qui cependant n’est pas étrangère à la conversation que notre mousquetaire venait d’avoir avec le roi. Seulement, cette scène avait lieu hors Paris, dans une maison que possédait le surintendant Fouquet dans le village de Saint-Mandé.
Le ministre venait d’arriver à cette maison de campagne, suivi de son premier commis, lequel portait un énorme portefeuille plein de papiers à examiner et d’autres attendant la signature. Comme il pouvait être cinq heures du soir, les maîtres avaient dîné, le souper se préparait pour vingt convives subalternes. Le surintendant ne s’arrêta point, en descendant de voiture. Il franchit du même bond le seuil de la porte, traversa les appartements et gagna son cabinet, où il déclara qu’il s’enfermait pour travailler, défendant qu’on le dérangeât pour quelque chose que ce fût, excepté pour ordre du roi.
En effet, aussitôt cet ordre donné, Fouquet s’enferma, et deux valets de pied furent placés en sentinelle à sa porte.
Alors Fouquet poussa un verrou, lequel déplaçait un panneau qui murait l’entrée, et qui empêchait que rien de ce qui se passait dans ce cabinet fût vu ou entendu. Mais contre toute probabilité, c’était bien pour s’enfermer que Fouquet s’enfermait ainsi; car il alla droit à son bureau, s’y assit, ouvrit le portefeuille et se mit à faire un choix dans la masse énorme de papiers qu’il renfermait. Il n’y avait pas dix minutes qu’il était entré, et que toutes les précautions que nous avons dites avaient été prises, quand le bruit répété de plusieurs petits coups égaux frappa son oreille, et parut appeler toute son attention.
Fouquet redressa la tête, tendit l’oreille et écouta. Les petits coups continuèrent. Alors le travailleur se leva avec un léger mouvement d’impatience, et marcha droit à une glace derrière laquelle les coups étaient frappés par une main ou par un mécanisme invisible.
C’était une grande glace prise dans un panneau. Trois autres glaces absolument pareilles complétaient la symétrie de l’appartement.
Rien ne distinguait celle-là des autres. À n’en pas douter, ces petits coups réitérés étaient un signal; car au moment où Fouquet approchait de la glace en écoutant, le même bruit se renouvela et dans la même mesure.
— Oh! oh! murmura le surintendant avec surprise; qui donc est là-bas? Je n’attendais personne aujourd’hui.
Et, sans doute pour répondre au signal qui avait été fait, le surintendant tira un clou doré dans cette même glace et l’agita trois fois. Puis, revenant à sa place et se rasseyant:
— Ma foi, qu’on attende, dit-il.
Et se replongeant dans l’océan de papier déroulé devant lui, il ne parut songer qu’au travail. En effet, avec une rapidité incroyable, une lucidité merveilleuse, Fouquet déchiffrait les papiers les plus longs, les écritures les plus compliquées, les corrigeant, les annotant d’une plume emportée comme par la fièvre, et l’ouvrage fondant entre ses doigts, les signatures, les chiffres, les renvois se multipliaient comme si dix commis, c’est-à-dire cent doigts et dix cerveaux, eussent fonctionné, au lieu de cinq doigts et du seul esprit de cet homme.
De temps en temps seulement, Fouquet, abîmé dans ce travail, levait la tête pour jeter un coup d’œil furtif sur une horloge placée en face de lui.
C’est que Fouquet se donnait sa tâche; c’est que, cette tâche une fois donnée, en une heure de travail il faisait, lui, ce qu’un autre n’eût point accompli dans sa journée: toujours certain, par conséquent, pourvu qu’il ne fût point dérangé, d’arriver au but dans le délai que son activité dévorante avait fixé. Mais, au milieu de ce travail ardent, les coups secs du petit timbre placé derrière la glace retentirent encore une fois, plus pressés, et par conséquent plus instants.
— Allons, il paraît que la dame s’impatiente, dit Fouquet; voyons, voyons, du calme, ce doit être la comtesse; mais non, la comtesse est à Rambouillet pour trois jours. La présidente, alors. Oh! la présidente ne prendrait point de ces grands airs; elle sonnerait bien humblement, puis elle attendrait mon bon plaisir. Le plus clair de tout cela, c’est que je ne puis savoir qui cela peut être, mais que je sais bien qui cela n’est pas. Et puisque ce n’est pas vous, marquise, puisque ce ne peut être vous, foin de tout autre!
Et il poursuivit sa besogne, malgré les appels réitérés du timbre. Cependant, au bout d’un quart d’heure, l’impatience gagna Fouquet à son tour; il brûla plutôt qu’il n’acheva le reste de son ouvrage, repoussa ses papiers dans le portefeuille, et donnant un coup d’œil à son miroir, tandis que les petits coups continuaient plus pressés que jamais:
— Oh! oh! dit-il, d’où vient cette fougue? Qu’est-il arrivé, et quelle est l’Ariane qui m’attend avec une pareille impatience? Voyons.
Alors il appuya le bout de son doigt sur le clou parallèle à celui qu’il avait tiré. Aussitôt la glace joua comme le battant d’une porte et découvrit un placard assez profond, dans lequel le surintendant disparut comme dans une vaste boîte. Là, il poussa un nouveau ressort, qui ouvrit, non pas une planche, mais un bloc de muraille, et sortit par cette tranchée, laissant la porte se refermer d’elle-même.
Alors Fouquet descendit une vingtaine de marches qui s’enfonçaient en tournoyant sous la terre, et trouva un long souterrain dallé et éclairé par des meurtrières imperceptibles. Les parois de ce souterrain étaient couvertes de dalles, et le sol de tapis. Ce souterrain passait sous la rue même qui séparait la maison de Fouquet du parc de Vincennes. Au bout du souterrain tournoyait un escalier parallèle à celui par lequel Fouquet était descendu. Il monta cet autre escalier, entra par le moyen d’un ressort posé dans un placard semblable à celui de son cabinet, et, de ce placard, il passa dans une chambre absolument vide, quoique meublée avec une suprême élégance.
Une fois entré, il examina soigneusement si la glace fermait sans laisser de trace, et, content sans doute de son observation, il alla ouvrir, à l’aide d’une petite clé de vermeil, les triples tours d’une porte située en face de lui.
Cette fois, la porte ouvrait sur un beau cabinet meublé somptueusement et dans lequel se tenait assise sur des coussins une femme d’une beauté suprême, qui, au bruit des verrous, se précipita vers Fouquet.
— Ah! mon Dieu! s’écria celui-ci reculant d’étonnement: madame la marquise de Bellière, vous, vous ici!
— Oui, murmura la marquise; oui, moi, monsieur.
— Marquise, chère marquise, ajouta Fouquet prêt à se prosterner. Ah! mon Dieu! mais comment donc êtes-vous venue? Et moi qui vous ai fait attendre!
— Bien longtemps, monsieur, oh! oui, bien longtemps.
— Je suis assez heureux pour que cette attente vous ait duré, marquise?
— Une éternité, monsieur; oh! j’ai sonné plus de vingt fois; n’entendiez vous pas?
— Marquise, vous êtes pâle, vous êtes tremblante.
— N’entendiez-vous donc pas qu’on vous appelait?
— Oh! si fait, j’entendais bien, madame; mais je ne pouvais venir. Comment supposer que ce fût vous, après vos rigueurs, après vos refus? Si j’avais pu soupçonner le bonheur qui m’attendait, croyez-le bien, marquise, j’eusse tout quitté pour venir tomber à vos genoux, comme je le fais en ce moment.
La marquise regarda autour d’elle.
— Sommes-nous bien seuls, monsieur? demanda-t-elle.
— Oh! oui, madame, je vous en réponds.
— En effet, dit la marquise tristement.
— Vous soupirez?
— Que de mystères, que de précautions, dit la marquise avec une légère amertume et comme on voit que vous craignez de laisser soupçonner vos amours!
— Aimeriez-vous mieux que je les affichasse?
— Oh! non, et c’est d’un homme délicat, dit la marquise en souriant.
— Voyons, voyons, marquise, pas de reproches, je vous en supplie!
— Des reproches, ai-je le droit de vous en faire?
— Non, malheureusement non; mais, dites-moi, vous, que depuis un an j’aime sans retour et sans espoir...
— Vous vous trompez: sans espoir, c’est vrai; mais sans retour, non.
— Oh! pour moi, à l’amour, il n’y a qu’une preuve, et cette preuve, je l’attends encore.
— Je viens vous l’apporter, monsieur.
Fouquet voulut entourer la marquise de ses bras, mais elle se dégagea d’un geste.
— Vous tromperez-vous donc toujours, monsieur, et n’accepterez-vous pas de moi la seule chose que je veuille vous donner, le dévouement?
— Ah! vous ne m’aimez pas, alors; le dévouement n’est qu’une vertu, l’amour est une passion.
— Écoutez-moi, monsieur, je vous en supplie; je ne serais pas venue ici sans un motif grave, vous le comprenez bien.
— Peu m’importe le motif, puisque vous voilà, puisque je vous parle, puisque je vous vois.
— Oui, vous avez raison, le principal est que j’y sois, sans que personne m’ait vue, et que je puisse vous parler.
Fouquet se laissa tomber à deux genoux.
— Parlez, parlez, madame, dit-il, je vous écoute.
La marquise regardait Fouquet à ses genoux, et il y avait dans les regards de cette femme une étrange expression d’amour et de mélancolie.
— Oh! murmura-t-elle enfin, que je voudrais être celle qui a le droit de vous voir à chaque minute, de vous parler à chaque instant! Que je voudrais être celle qui veille sur vous, celle qui n’a pas besoin de mystérieux ressorts pour appeler, pour faire apparaître comme un sylphe l’homme qu’elle aime, pour le regarder une heure, et puis le voir disparaître dans les ténèbres, d’un mystère encore plus étrange à sa sortie qu’il n’était à son arrivée. Oh!... c’est une femme bien heureuse.
— Par hasard, marquise, dit Fouquet en souriant, parleriez-vous de ma femme?
— Oui, certes, j’en parle.
— Eh bien! n’enviez pas son sort, marquise; de toutes les femmes avec lesquelles je suis en relations, Mme Fouquet est celle qui me voit le moins, qui me parle le moins et qui a le moins de confidences avec moi.
— Au moins, monsieur, n’en est-elle pas réduite à appuyer, comme je l’ai fait, la main sur un ornement de glace pour vous faire venir; au moins ne lui répondez-vous pas par ce bruit mystérieux, effrayant, d’un timbre dont le ressort vient je ne sais d’où; au moins ne lui avez-vous jamais défendu de chercher à percer le secret de ces communications, sous peine de voir se rompre à jamais votre liaison avec elle, comme vous le défendez à celles qui sont venues ici avant moi et qui y viendront après moi.
— Ah! chère marquise, que vous êtes injuste et que vous savez peu ce que vous faites en récriminant contre le mystère! c’est avec le mystère seulement que l’on peut aimer sans trouble, c’est avec l’amour sans trouble qu’on peut être heureux. Mais revenons à vous, à ce dévouement dont vous me parliez, ou plutôt trompez-moi, marquise, et me laissez croire que ce dévouement, c’est de l’amour.
— Tout à l’heure, reprit la marquise en passant sur ses yeux cette main modelée sur les plus suaves contours de l’antique, tout à l’heure j’étais prête à parler, mes idées étaient nettes, hardies; maintenant, je suis tout interdite, toute troublée, toute tremblante; je crains de venir vous apporter une mauvaise nouvelle.
— Si c’est à cette mauvaise nouvelle que je dois votre présence, marquise, que cette mauvaise nouvelle soit la bienvenue; ou plutôt, marquise, puisque vous voilà, puisque vous m’avouez que je ne vous suis pas tout à fait indifférent, laissons de côté cette mauvaise nouvelle, et ne parlons que de vous.
— Non, non, au contraire, demandez-la-moi; exigez que je vous la dise à l’instant, que je ne me laisse détourner par aucun sentiment; Fouquet, mon ami, il y va d’un intérêt immense.
— Vous m’étonnez, marquise; je dirai même plus, vous me faites presque peur, vous, si sérieuse, si réfléchie, vous qui connaissez si bien le monde où nous vivons. C’est donc grave.
— Oh! très grave, écoutez!
— D’abord, comment êtes-vous venue ici?
— Vous le saurez tout à l’heure; mais, d’abord, au plus pressé.
— Dites, marquise, dites! Je vous en supplie, prenez en pitié mon impatience.
— Vous savez que M. Colbert est nommé intendant des finances?
— Bah! Colbert, le petit Colbert?
— Oui, Colbert, le petit Colbert.
— Le factotum de M. de Mazarin?
— Justement.
— Eh bien! que voyez-vous là d’effrayant, chère marquise? Le petit Colbert intendant, c’est étonnant, j’en conviens, mais ce n’est pas terrible.
— Croyez-vous que le roi ait donné, sans motifs pressants, une pareille place à celui que vous appelez un petit cuistre?
— D’abord, est-ce bien vrai que le roi la lui ait donnée?
— On le dit.
— Qui le dit?
— Tout le monde.
— Tout le monde, ce n’est personne; citez-moi quelqu’un qui puisse être bien informé et qui le dise.
— Mme Vanel.
— Ah! vous commencez à m’effrayer, en effet, dit Fouquet en riant; le fait est que si quelqu’un est bien renseigné, ou doit être bien renseigné, c’est la personne que vous nommez.
— Ne dites pas de mal de la pauvre Marguerite, monsieur Fouquet, car elle vous aime toujours.
— Bah! vraiment? C’est à ne pas croire. Je pensais que ce petit Colbert, comme vous disiez tout à l’heure, avait passé par-dessus cet amour-là et l’avait empreint d’une tache d’encre ou d’une couche de crasse.
— Fouquet, Fouquet, voilà donc comme vous êtes pour celles que vous abandonnez?
— Allons, n’allez-vous pas prendre la défense de Mme Vanel, marquise?
— Oui, je la prendrai; car, je vous le répète, elle vous aime toujours, et la preuve, c’est qu’elle vous sauve.
— Par votre entremise, marquise; c’est adroit à elle. Nul ange ne pourrait m’être plus agréable, et me mener plus sûrement au salut. Mais d’abord, comment connaissez-vous Marguerite?
— C’est mon amie de couvent.
— Et vous dites donc qu’elle vous a annoncé que M. Colbert était nommé intendant?
— Oui.
— Eh bien! éclairez-moi, marquise; voilà M. Colbert intendant, soit. En quoi un intendant, c’est-à-dire mon subordonné, mon commis, peut-il me porter ombrage ou préjudice, fût-ce M. Colbert?
— Vous ne réfléchissez pas, monsieur, à ce qu’il paraît, répondit la marquise.
— À quoi?
— À ceci: que M. Colbert vous hait.
— Moi! s’écria Fouquet. Eh! mon Dieu! marquise, d’où sortez-vous donc? Mais, tout le monde me hait, celui-là comme les autres.
— Celui-là plus que les autres.
— Plus que les autres, soit.
— Il est ambitieux.
— Qui ne l’est pas, marquise?
— Oui; mais à lui son ambition n’a pas de borne.
— Je le vois bien, puisqu’il a tendu à me succéder près de Mme Vanel.
— Et qu’il a réussi; prenez-y garde.
— Voudriez-vous dire qu’il a la prétention de passer d’intendant surintendant?
— N’en avez-vous pas eu déjà la crainte?
— Oh! oh! fit Fouquet, me succéder près de Mme Vanel, soit; mais près du roi, c’est autre chose. La France ne s’achète pas si facilement que la femme d’un maître des comptes.
— Eh! monsieur, tout s’achète; quand ce n’est point par l’or, c’est par l’intrigue.
— Vous savez bien le contraire, vous, madame, vous à qui j’ai offert des millions.
— Il fallait, au lieu de ces millions, Fouquet, m’offrir un amour vrai, unique, absolu; j’eusse accepté. Vous voyez bien que tout s’achète, si ce n’est pas d’une façon, c’est de l’autre.
— Ainsi M. Colbert, à votre avis, est en train de marchander ma place de surintendant? Allons, allons, marquise, tranquillisez-vous, il n’est pas encore assez riche pour l’acheter.
— Mais s’il vous la vole?
— Ah! ceci est autre chose. Malheureusement, avant que d’arriver à moi, c’est-à-dire au corps de la place, il faut détruire, il faut battre en brèche les ouvrages avancés, et je suis diablement bien fortifié, marquise.
— Et ce que vous appelez vos ouvrages avancés, ce sont vos créatures, n’est-ce pas, ce sont vos amis?
— Justement.
— Et M. d’Eymeris est-il de vos créatures?
— Oui.
— M. Lyodot est-il de vos amis?
— Certainement.
— M. de Vanin?
— Oh! M. de Vanin, qu’on en fasse ce que l’on voudra, mais ...
— Mais?...
— Mais qu’on ne touche pas aux autres.
— Eh bien! si vous voulez qu’on ne touche point à MM. d’Eymeris et Lyodot, il est temps de vous y prendre.
— Qui les menace?
— Voulez-vous m’entendre maintenant?
— Toujours, marquise.
— Sans m’interrompre?
— Parlez.
— Eh bien! ce matin, Marguerite m’a envoyé chercher.
— Ah!
— Oui.
— Et que vous voulait-elle?
— «Je n’ose voir M. Fouquet moi-même», m’a-t-elle dit.
— Bah! pourquoi? pense-t-elle que je lui eusse fait des reproches? Pauvre femme, elle se trompe bien, mon Dieu!
— «Voyez-le, vous, et dites-lui qu’il se garde de M. de Colbert.»
— Comment, elle me fait prévenir de me garder de son amant?
— Je vous ai dit qu’elle vous aime toujours.
— Après, marquise?
— «M. de Colbert, a-t-elle ajouté, est venu il y a deux heures m’annoncer qu’il était intendant.»
— Je vous ai déjà dit, marquise, que M. de Colbert n’en serait que mieux sous ma main.
— Oui, mais ce n’est pas le tout: Marguerite est liée, comme vous savez, avec Mme d’Eymeris et Mme Lyodot.
— Oui.
— Eh bien! M. de Colbert lui a fait de grandes questions sur la fortune de ces deux messieurs, sur le degré de dévouement qu’ils vous portent.
— Oh! quant à ces deux-là, je réponds d’eux; il faudra les tuer pour qu’ils ne soient plus à moi.
— Puis, comme Mme Vanel a été obligée, pour recevoir une visite, de quitter un instant M. Colbert, et que M. Colbert est un travailleur, à peine le nouvel intendant est-il resté seul, qu’il a tiré un crayon de sa poche, et, comme il y avait du papier sur une table, s’est mis à crayonner des notes.
— Des notes sur Emerys et Lyodot?
— Justement.
— Je serais curieux de savoir ce que disaient ces notes.
— C’est justement ce que je viens vous apporter.
— Mme Vanel a pris les notes de Colbert et me les envoie?
— Non, mais, par un hasard qui ressemble à un miracle, elle a un double de ces notes.
— Comment cela?
— Écoutez. Je vous ai dit que Colbert avait trouvé du papier sur une table?
— Oui.
— Qu’il avait tiré un crayon de sa poche?
— Oui.
— Et avait écrit sur ce papier?
— Oui.
— Eh bien! ce crayon était de mine de plomb, dur par conséquent: il a marqué en noir sur la première feuille et, sur la seconde, a tracé son empreinte en blanc.
— Après?
— Colbert, en déchirant la première feuille, n’a pas songé à la seconde.
— Eh bien?
— Eh bien! sur la seconde on pouvait lire ce qui avait été écrit sur la première; Mme Vanel l’a lu et m’a envoyé chercher.
— Ah!
— Puis, après s’être assurée que j’étais pour vous une amie dévouée, elle m’a donné le papier et m’a dit le secret de cette maison.
— Et ce papier? dit Fouquet en se troublant quelque peu.
— Le voilà, monsieur; lisez, dit la marquise.
Fouquet lut: «Noms des traitants à faire condamner par la Chambre de justice: d’Eymeris, ami de M. F. ...; Lyodot, ami de M. F. ...; de Vanin, indif.»
— D’Emerys! Lyodot! s’écria Fouquet en relisant.
— Amis de M. F., indiqua du doigt la marquise.
— Mais que veulent dire ces mots: «À faire condamner par la Chambre de justice»?
— Dame! fit la marquise, c’est clair, ce me semble. D’ailleurs, vous n’êtes pas au bout. Lisez, lisez.
Fouquet continua: «Les deux premiers, à mort, le troisième à renvoyer, avec MM. d’Hautemont et de La Valette, dont les biens seront seulement confisqués.»
— Grand Dieu! s’écria Fouquet, à mort, à mort, Lyodot et d’Eymeris! Mais, quand même la Chambre de justice les condamnerait à mort, le roi ne ratifiera pas leur condamnation, et l’on n’exécute pas sans la signature du roi.
— Le roi a fait M. Colbert intendant.
— Oh! s’écria Fouquet, comme s’il entrevoyait sous ses pieds un abîme aperçu, impossible! impossible! Mais qui a passé un crayon sur les traces de celui de M. Colbert?
— Moi. J’avais peur que le premier trait ne s’effaçât.
— Oh! je saurai tout.
— Vous ne saurez rien, monsieur; vous méprisez trop votre ennemi pour cela.
— Pardonnez-moi, chère marquise, excusez-moi; oui, M. Colbert est mon ennemi, je le crois; oui, M. Colbert est un homme à craindre, je l’avoue. Mais... mais, j’ai le temps, et puisque vous voilà, puisque vous m’avez assuré de votre dévouement, puisque vous m’avez laissé entrevoir votre amour, puisque nous sommes seuls...
— Je suis venue pour vous sauver, monsieur Fouquet, et non pour me perdre, dit la marquise en se relevant; ainsi, gardez-vous...
— Marquise, en vérité, vous vous effrayez par trop, et à moins que cet effroi ne soit un prétexte...
— C’est un cœur profond que ce M. Colbert! gardez-vous...
Fouquet se redressa à son tour.
— Et moi? demanda-t-il.
— Oh! vous, vous n’êtes qu’un noble cœur. Gardez-vous! gardez-vous!
— Ainsi?
— J’ai fait ce que je devais faire, mon ami, au risque de me perdre de réputation. Adieu!
— Non pas adieu, au revoir!
— Peut-être, dit la marquise.
Et, donnant sa main à baiser à Fouquet, elle s’avança si résolument vers la porte que Fouquet n’osa lui barrer le passage. Quant à Fouquet, il reprit, la tête inclinée et avec un nuage au front, la route de ce souterrain le long duquel couraient les fils de métal qui communiquaient d’une maison à l’autre, transmettant, au revers des deux glaces, les désirs et les appels des deux correspondants.
Chapitre LV — L’abbé Fouquet
Fouquet se hâta de repasser chez lui par le souterrain et de faire jouer le ressort du miroir. À peine fut-il dans son cabinet, qu’il entendit heurter à la porte; en même temps une voix bien connue criait:
— Ouvrez, monseigneur, je vous prie, ouvrez.
Fouquet, par un mouvement rapide, rendit un peu d’ordre à tout ce qui pouvait déceler son agitation et son absence; il éparpilla les papiers sur le bureau, prit une plume dans sa main, et à travers la porte, pour gagner du temps:
— Qui êtes-vous? demanda-t-il.
— Quoi! Monseigneur ne me reconnaît pas? répondit la voix.
«Si fait, dit en lui-même Fouquet, si fait, mon ami, je te reconnais à merveille!»
Et tout haut:
— N’êtes-vous pas Gourville?
— Mais oui, monseigneur.
Fouquet se leva, jeta un dernier regard sur une de ses glaces, alla à la porte, poussa le verrou, et Gourville entra.
— Ah! monseigneur, monseigneur, dit-il, quelle cruauté!
— Pourquoi?
— Voilà un quart d’heure que je vous supplie d’ouvrir et que vous ne me répondez même pas.
— Une fois pour toutes, vous savez bien que je ne veux pas être dérangé lorsque je travaille. Or, bien que vous fassiez exception, Gourville, je veux, pour les autres, que ma consigne soit respectée.
— Monseigneur, en ce moment, consignes, portes, verrous et murailles, j’eusse tout brisé, renversé, enfoncé.
— Ah! ah! il s’agit donc d’un grand événement? demanda Fouquet.
— Oh! je vous en réponds, monseigneur! dit Gourville.
— Et quel est cet événement? reprit Fouquet un peu ému du trouble de son plus intime confident.
— Il y a une Chambre de justice secrète, monseigneur.
— Je le sais bien; mais s’assemble-t-elle, Gourville?
— Non seulement elle s’assemble, mais encore elle a rendu un arrêt... monseigneur.
— Un arrêt! fit le surintendant avec un frissonnement et une pâleur qu’il ne put cacher. Un arrêt! Et contre qui?
— Contre deux de vos amis.
— Lyodot, d’Eymeris, n’est-ce pas?
— Oui, monseigneur.
— Mais arrêt de quoi?
— Arrêt de mort.
— Rendu! Oh! vous vous trompez, Gourville, et c’est impossible.
— Voici la copie de cet arrêt que le roi doit signer aujourd’hui, si toutefois il ne l’a point signé déjà.
Fouquet saisit avidement le papier, le lut et le rendit à Gourville.
— Le roi ne signera pas, dit-il.
Gourville secoua la tête.
— Monseigneur, M. Colbert est un hardi conseiller; ne vous y fiez pas.
— Encore M. Colbert! s’écria Fouquet; çà! pourquoi ce nom vient-il à tout propos tourmenter depuis deux ou trois jours mes oreilles? C’est par trop d’importance, Gourville, pour un sujet si mince. Que M. Colbert paraisse, je le regarderai; qu’il lève la tête, je l’écraserai; mais vous comprenez qu’il me faut au moins une aspérité pour que mon regard s’arrête, une surface pour que mon pied se pose.
— Patience, monseigneur; car vous ne savez pas ce que vaut Colbert... Étudiez-le vite; il en est de ce sombre financier comme des météores que l’œil ne voit jamais complètement avant leur invasion désastreuse; quand on les sent, on est mort.
— Oh! Gourville, c’est beaucoup, répliqua Fouquet en souriant; permettez-moi, mon ami, de ne pas m’épouvanter avec cette facilité; météore, M. Colbert! Corbleu! nous entendrons le météore... Voyons, des actes, et non des mots. Qu’a-t-il fait?
— Il a commandé deux potences chez l’exécuteur de Paris, répondit simplement Gourville.
Fouquet leva la tête, et un éclair passa dans ses yeux.
— Vous êtes sûr de ce que vous dites? s’écria-t-il.
— Voici la preuve, monseigneur.
Et Gourville tendit au surintendant une note communiquée par l’un des secrétaires de l’Hôtel de Ville, qui était à Fouquet.
— Oui, c’est vrai, murmura le ministre, l’échafaud se dresse... mais le roi n’a pas signé, Gourville, le roi ne signera pas.
— Je le saurai tantôt, dit Gourville.
— Comment cela?
— Si le roi a signé, les potences seront expédiées ce soir à l’Hôtel de Ville, afin d’être tout à fait dressées demain matin.
— Mais non, non! s’écria encore une fois Fouquet; vous vous trompez tous, et me trompez à mon tour; avant-hier matin, Lyodot me vint voir; il y a trois jours je reçus un envoi de vin de Syracuse de ce pauvre d’Eymeris.
— Qu’est-ce que cela prouve? répliqua Gourville, sinon que la Chambre de justice s’est assemblée secrètement, a délibéré en l’absence des accusés, et que toute la procédure était faite quand on les a arrêtés.
— Mais ils sont donc arrêtés?
— Sans doute.
— Mais où, quand, comment ont-ils été arrêtés?
— Lyodot, hier au point du jour; d’Eymeris, avant-hier au soir, comme il revenait de chez sa maîtresse; leur disparition n’avait inquiété personne; mais tout à coup Colbert a levé le masque et fait publier la chose; on le crie à son de trompe en ce moment dans les rues de Paris, et, en vérité, monseigneur, il n’y a plus guère que vous qui ne connaissiez pas l’événement.
Fouquet se mit à marcher dans la chambre avec une inquiétude de plus en plus douloureuse.
— Que décidez-vous, monseigneur? dit Gourville.
— S’il en était ainsi, j’irais chez le roi, s’écria Fouquet. Mais, pour aller au Louvre, je veux passer auparavant à l’Hôtel de Ville. Si l’arrêt a été signé, nous verrons!
Gourville haussa les épaules.
— Incrédulité! dit-il, tu es la peste de tous les grands esprits!
— Gourville!
— Oui, continua-t-il, et tu les perds, comme la contagion tue les santés les plus robustes, c’est-à-dire en un instant.
— Partons, s’écria Fouquet; faites ouvrir, Gourville.
— Prenez garde, dit celui-ci, M. l’abbé Fouquet est là.
— Ah! mon frère, répliqua Fouquet d’un ton chagrin, il est là? il sait donc quelque mauvaise nouvelle qu’il est tout joyeux de m’apporter, comme à son habitude? Diable! si mon frère est là, mes affaires vont mal, Gourville; que ne me disiez-vous cela plus tôt, je me fusse plus facilement laissé convaincre.
— Monseigneur le calomnie, dit Gourville en riant; s’il vient, ce n’est pas dans une mauvaise intention.
— Allons, voilà que vous l’excusez, s’écria Fouquet; un garçon sans cœur, sans suite d’idées, un mangeur de tous biens.
— Il vous sait riche.
— Et il veut ma ruine.
— Non; il veut votre bourse. Voilà tout.
— Assez! Assez! Cent mille écus par mois pendant deux ans! Corbleu! c’est moi qui paie, Gourville, et je sais mes chiffres.
Gourville se mit à rire d’un air silencieux et fin.
— Oui, vous voulez dire que c’est le roi, fit le surintendant; ah! Gourville, voilà une vilaine plaisanterie; ce n’est pas le lieu.
— Monseigneur, ne vous fâchez pas.
— Allons donc! Qu’on renvoie l’abbé Fouquet, je n’ai pas le sou.
Gourville fit un pas vers la porte.
— Il est resté un mois sans me voir, continua Fouquet; pourquoi ne resterait-il pas deux mois?
— C’est qu’il se repent de vivre en mauvaise compagnie, dit Gourville, et qu’il vous préfère à tous ses bandits.
— Merci de la préférence. Vous faites un étrange avocat, Gourville, aujourd’hui... avocat de l’abbé Fouquet!
— Eh! mais toute chose et tout homme ont leur bon côté, leur côté utile, monseigneur.
— Les bandits que l’abbé solde et grise ont leur côté utile? Prouvez-le-moi donc.
— Vienne la circonstance, monseigneur, et vous serez bienheureux de trouver ces bandits sous votre main.
— Alors tu me conseilles de me réconcilier avec M. l’abbé? dit ironiquement Fouquet.
— Je vous conseille, monseigneur, de ne pas vous brouiller avec cent ou cent vingt garnements qui, en mettant leurs rapières bout à bout, feraient un cordon d’acier capable d’enfermer trois mille hommes.
Fouquet lança un coup d’œil profond à Gourville, et passant devant lui:
— C’est bien; qu’on introduise M. l’abbé Fouquet, dit-il aux valets de pied. Vous avez raison, Gourville.
Deux minutes après, l’abbé parut avec de grandes révérences sur le seuil de la porte.
C’était un homme de quarante à quarante-cinq ans, moitié homme d’Église, moitié homme de guerre, un spadassin greffé sur un abbé; on voyait qu’il n’avait pas d’épée au côté, mais on sentait qu’il avait des pistolets. Fouquet le salua en frère aîné, moins qu’en ministre.
— Qu’y a-t-il pour votre service, dit-il, monsieur l’abbé?
— Oh! oh! comme vous dites cela, mon frère!
— Je vous dis cela comme un homme pressé, monsieur.
L’abbé regarda malicieusement Gourville, anxieusement Fouquet, et dit:
— J’ai trois cents pistoles à payer à M. de Bregi ce soir... Dette de jeu, dette sacrée.
— Après? dit Fouquet bravement, car il comprenait que l’abbé Fouquet ne l’eût point dérangé pour une pareille misère.
— Mille à mon boucher, qui ne veut plus fournir.
— Après?
— Douze cents au tailleur d’habits... continua l’abbé: le drôle m’a fait reprendre sept habits de mes gens, ce qui fait que mes livrées sont compromises, et que ma maîtresse parle de me remplacer par un traitant, ce qui serait humiliant pour l’Église.
— Qu’y a-t-il encore? dit Fouquet.
— Vous remarquerez, monsieur, dit humblement l’abbé, que je n’ai rien demandé pour moi.
— C’est délicat, monsieur, répliqua Fouquet; aussi, comme vous voyez, j’attends.
— Et je ne demande rien; oh! non... Ce n’est pas faute pourtant de chômer... je vous en réponds.
Le ministre réfléchit un moment.
— Douze cents pistoles au tailleur d’habits, dit-il; ce sont bien des habits, ce me semble?
— J’entretiens cent hommes! dit fièrement l’abbé; c’est une charge, je crois.
— Pourquoi cent hommes? dit Fouquet; est-ce que vous êtes un Richelieu ou un Mazarin pour avoir cent hommes de garde? À quoi vous servent ces cent hommes? Parlez, dites!
— Vous me le demandez? s’écria l’abbé Fouquet; ah! comment pouvez vous faire une question pareille, pourquoi j’entretiens cent hommes? Ah!
— Mais oui, je vous fais cette question. Qu’avez-vous à faire de cent hommes? Répondez!
— Ingrat! continua l’abbé s’affectant de plus en plus.
— Expliquez-vous.
— Mais, monsieur le surintendant, je n’ai besoin que d’un valet de chambre, moi, et encore, si j’étais seul, me servirais-je moi-même; mais vous, vous qui avez tant d’ennemis... cent hommes ne me suffisent pas pour vous défendre. Cent hommes!... il en faudrait dix mille. J’entretiens donc tout cela pour que dans les endroits publics, pour que dans les assemblées, nul n’élève la voix contre vous; et sans cela, monsieur, vous seriez chargé d’imprécations, vous seriez déchiré à belles dents, vous ne dureriez pas huit jours, non, pas huit jours, entendez-vous?
— Ah! je ne savais pas que vous me fussiez un pareil champion, monsieur l’abbé.
— Vous en doutez! s’écria l’abbé. Écoutez donc ce qui est arrivé. Pas plus tard qu’hier, rue de la Huchette, un homme marchandait un poulet.
— Eh bien! en quoi cela me nuisait-il, l’abbé?
— En ceci. Le poulet n’était pas gras. L’acheteur refusa d’en donner dix-huit sous, en disant qu’il ne pouvait payer dix-huit sous la peau d’un poulet dont M. Fouquet avait pris toute la graisse.
— Après?
— Le propos fit rire, continua l’abbé, rire à vos dépens, mort de tous les diables! et la canaille s’amassa. Le rieur ajouta ces mots: «Donnez-moi un poulet nourri par M. Colbert, à la bonne heure! et je le paierai ce que vous voudrez.» Et aussitôt l’on battit des mains. Scandale affreux! vous comprenez; scandale qui force un frère à se voiler le visage.
Fouquet rougit.
— Et vous vous le voilâtes? dit le surintendant.
— Non; car justement, continua l’abbé, j’avais un de mes hommes dans la foule; une nouvelle recrue qui vient de province, un M. de Menneville que j’affectionne. Il fendit la presse, en disant au rieur: «— Mille barbes! monsieur le mauvais plaisant, tope un coup d’épée au Colbert! — Tope et tingue au Fouquet! répliqua le rieur.» Sur quoi ils dégainèrent devant la boutique du rôtisseur, avec une haie de curieux autour d’eux et cinq cents curieux aux fenêtres.
— Eh bien? dit Fouquet.
— Eh bien! monsieur, mon Menneville embrocha le rieur au grand ébahissement de l’assistance, et dit au rôtisseur: «— Prenez ce dindon, mon ami, il est plus gras que votre poulet.» Voilà, monsieur, acheva l’abbé triomphalement, à quoi je dépense mes revenus; je soutiens l’honneur de la famille, monsieur.
Fouquet baissa la tête.
— Et j’en ai cent comme cela, poursuivit l’abbé.
— Bien, dit Fouquet; donnez votre addition à Gourville et restez ici ce soir, chez moi.
— On soupe?
— On soupe.
— Mais la caisse est fermée?
— Gourville vous l’ouvrira. Allez, monsieur l’abbé, allez.
L’abbé fit une révérence.
— Alors nous voilà amis? dit-il.
— Oui, amis. Venez, Gourville.
— Vous sortez? Vous ne soupez donc pas?
— Je serai ici dans une heure, soyez tranquille. Puis tout bas à Gourville: — Qu’on attelle mes chevaux anglais, dit-il, et qu’on touche à l’Hôtel de Ville de Paris.
Chapitre LVI — Le vin de M. de La Fontaine
Les carrosses amenaient déjà les convives de Fouquet à Saint-Mandé; déjà toute la maison s’échauffait des apprêts du souper, quand le surintendant lança sur la route de Paris ses chevaux rapides, et, prenant par les quais pour trouver moins de monde sur sa route, gagna l’Hôtel de Ville. Il était huit heures moins un quart. Fouquet descendit au coin de la rue du Long-Pont, se dirigea vers la place de Grève, à pied, avec Gourville.
Au détour de la place, ils virent un homme vêtu de noir et de violet d’une bonne mine, qui s’apprêtait à monter dans un carrosse de louage et disait au cocher de toucher à Vincennes. Il avait devant lui un grand panier plein de bouteilles qu’il venait d’acheter au cabaret de l’Image de Notre-Dame.
— Eh! mais c’est Vatel, mon maître d’hôtel! dit Fouquet à Gourville.
— Oui, monseigneur, répliqua celui-ci.
— Que vient-il faire à l’Image-de-Notre-Dame?
— Acheter du vin sans doute.
— Comment, on achète pour moi du vin au cabaret? dit Fouquet. Ma cave est donc bien misérable!
Et il s’avança vers le maître d’hôtel, qui faisait ranger son vin dans le carrosse avec un soin minutieux.
— Holà! Vatel! dit-il d’une voix de maître.
— Prenez garde, monseigneur, dit Gourville, vous allez être reconnu.
— Bon!... que m’importe? Vatel!
L’homme vêtu de noir et de violet se retourna. C’était une bonne et douce figure sans expression, une figure de mathématicien, moins l’orgueil. Un certain feu brillait dans les yeux de ce personnage, un sourire assez fin voltigeait sur ses lèvres; mais l’observateur eût remarqué bien vite que ce feu, que ce sourire ne s’appliquaient à rien et n’éclairaient rien.
Vatel riait comme un distrait, ou s’occupait comme un enfant.
Au son de la voix qui l’interpellait, il se retourna.
— Oh! fit-il, monseigneur?
— Oui, moi. Que diable faites-vous là, Vatel?... Du vin! vous achetez du vin dans un cabaret de la place de Grève! Passe encore pour la Pomme-de-Pin ou les Barreaux-Verts.
— Mais, monseigneur, dit Vatel tranquillement, après avoir lancé un regard hostile à Gourville, de quoi se mêle-t-on ici?... Est-ce que ma cave est mal tenue?
— Non, certes, Vatel, non; mais...
— Quoi! mais?... répliqua Vatel.
Gourville toucha le coude du surintendant.
— Ne vous fâchez pas, Vatel; je croyais ma cave, votre cave assez bien garnie pour que je pusse me dispenser de recourir à l’Image-de-Notre-Dame.
— Eh! monsieur, dit Vatel, tombant du monseigneur au monsieur, avec un certain dédain, votre cave est si bien garnie que, lorsque certains de vos convives vont dîner chez vous, ils ne boivent pas.
Fouquet, surpris, regarda Gourville, puis Vatel.
— Que dites-vous là?
— Je dis que votre sommelier n’avait pas de vins pour tous les goûts, monsieur, et que M. de La Fontaine, M. Pellisson et M. Conrart ne boivent pas quand ils viennent à la maison. Ces messieurs n’aiment pas le grand vin: que voulez-vous y faire?
— Et alors?
— Alors, j’ai ici un vin de Joigny qu’ils affectionnent. Je sais qu’ils le viennent boire à l’Image-de-Notre-Dame une fois par semaine. Voilà pourquoi je fais ma provision.
Fouquet n’avait plus rien à dire... Il était presque ému.
Vatel, lui, avait encore beaucoup à dire sans doute, et l’on vit bien qu’il s’échauffait.
— C’est comme si vous me reprochiez, monseigneur, d’aller rue Planche-Mibray chercher moi-même le cidre que boit M. Loret quand il vient dîner à la maison.
— Loret boit du cidre chez moi? s’écria Fouquet en riant.
— Eh! oui, monsieur, eh! oui, voilà pourquoi il dîne chez vous avec plaisir.
— Vatel, s’écria Fouquet en serrant la main de son maître d’hôtel, vous êtes un homme! Je vous remercie, Vatel, d’avoir compris que chez moi M. de La Fontaine, M. Conrart et M. Loret sont autant que des ducs et des pairs, autant que des princes, plus que moi. Vatel, vous êtes un bon serviteur, et je double vos honoraires.
Vatel ne remercia même pas; il haussa légèrement les épaules en murmurant ce mot superbe:
— Être remercié pour avoir fait son devoir, c’est humiliant.
— Il a raison, dit Gourville en attirant l’attention de Fouquet sur un autre point par un seul geste.
Il lui montrait en effet un chariot de forme basse, traîné par deux chevaux, sur lequel s’agitaient deux potences toutes ferrées, liées l’une à l’autre et dos à dos par des chaînes; tandis qu’un archer, assis sur l’épaisseur de la poutre, soutenait, tant bien que mal, la mine un peu basse, les commentaires d’une centaine de vagabonds qui flairaient la destination de ces potences et les escortaient jusqu’à l’Hôtel de Ville. Fouquet tressaillit.
— C’est décidé, voyez-vous, dit Gourville.
— Mais ce n’est pas fait, répliqua Fouquet.
— Oh! ne vous abusez pas, monseigneur; si l’on a ainsi endormi votre amitié, votre défiance, si les choses en sont là, vous ne déferez rien.
— Mais je n’ai pas ratifié, moi.
— M. de Lyonne aura ratifié pour vous.
— Je vais au Louvre.
— Vous n’irez pas.
— Vous me conseilleriez cette lâcheté! s’écria Fouquet, vous me conseilleriez d’abandonner mes amis, vous me conseilleriez, pouvant combattre, de jeter à terre les armes que j’ai dans la main?
— Je ne vous conseille rien de tout cela, monseigneur; pouvez-vous quitter la surintendance en ce moment?
— Non.
— Eh bien! si le roi nous veut remplacer cependant?
— Il me remplacera de loin comme de près.
— Oui, mais vous ne l’aurez jamais blessé.
— Oui, mais j’aurai été lâche; or, je ne veux pas que mes amis meurent, et ils ne mourront pas.
— Pour cela, il est nécessaire que vous alliez au Louvre?
— Gourville!
— Prenez garde... une fois au Louvre, ou vous serez forcé de défendre tout haut vos amis, c’est-à-dire de faire une profession de foi, ou vous serez forcé de les abandonner sans retour possible.
— Jamais!
— Pardonnez-moi... le roi vous proposera forcément l’alternative, ou bien vous la lui proposerez vous-même.
— C’est juste.
— Voilà pourquoi il ne faut pas de conflit... Retournons à Saint-Mandé, monseigneur.
— Gourville, je ne bougerai pas de cette place où doit s’accomplir le crime, où doit s’accomplir ma honte; je ne bougerai pas, dis-je, que je n’aie trouvé un moyen de combattre mes ennemis.
— Monseigneur, répliqua Gourville, vous me feriez pitié si je ne savais que vous êtes un des bons esprits de ce monde. Vous possédez cent cinquante millions, vous êtes autant que le roi par la position, cent cinquante fois plus par l’argent.
«M. Colbert n’a pas eu même l’esprit de faire accepter le testament de Mazarin. Or, quand on est le plus riche d’un royaume et qu’on veut se donner la peine de dépenser de l’argent, si l’on ne fait pas ce qu’on veut, c’est qu’on est un pauvre homme. Retournons, vous dis-je, à Saint-Mandé.
— Pour consulter Pellisson? Oui.
— Non, monseigneur, pour compter votre argent.
— Allons! dit Fouquet les yeux enflammés; oui! oui! à Saint-Mandé!
Il remonta dans son carrosse, et Gourville avec lui. Sur la route, au bout du faubourg Saint-Antoine, ils rencontrèrent le petit équipage de Vatel, qui voiturait tranquillement son vin de Joigny. Les chevaux noirs, lancés à toute bride, épouvantèrent en passant le timide cheval du maître d’hôtel, qui, mettant la tête à la portière, cria, effaré:
— Gare à mes bouteilles!
Chapitre LVII — La galerie de Saint-Mandé
Cinquante personnes attendaient le surintendant. Il ne prit même pas le temps de se confier un moment à son valet de chambre, et du perron passa dans le premier salon. Là ses amis étaient rassemblés et causaient.
L’intendant s’apprêtait à faire servir le souper; mais, par-dessus tout, l’abbé Fouquet guettait le retour de son frère et s’étudiait à faire les honneurs de la maison en son absence.
Ce fut à l’arrivée du surintendant un murmure de joie et de tendresse: Fouquet, plein d’affabilité et de bonne humeur, de munificence, était aimé de ses poètes, de ses artistes et de ses gens d’affaires. Son front, sur lequel sa petite cour lisait, comme sur celui d’un dieu, tous les mouvements de son âme, pour en faire des règles de conduite, son front que les affaires ne ridaient jamais, était ce soir-là plus pâle que de coutume, et plus d’un œil ami remarqua cette pâleur.
Fouquet se mit au centre de la table et présida gaiement le souper. Il raconta l’expédition de Vatel à La Fontaine.
Il raconta l’histoire de Menneville et du poulet maigre à Pellisson, de telle façon que toute la table l’entendit.
Ce fut alors une tempête de rires et de railleries qui ne s’arrêta que sur un geste grave et triste de Pellisson. L’abbé Fouquet, ne sachant pas à quel propos son frère avait engagé la conversation sur ce sujet, écoutait de toutes ses oreilles et cherchait sur le visage de Gourville ou sur celui du surintendant une explication que rien ne lui donnait.
Pellisson prit la parole.
— On parle donc de M. Colbert? dit-il.
— Pourquoi non, répliqua Fouquet, s’il est vrai, comme on le dit, que le roi l’ait fait son intendant?
À peine Fouquet eut-il laissé échapper cette parole, prononcée avec une intention marquée, que l’explosion se fit entendre parmi les convives.
— Un avare! dit l’un.
— Un croquant! dit l’autre.
— Un hypocrite! dit un troisième.
Pellisson échangea un regard profond avec Fouquet.
— Messieurs, dit-il, en vérité, nous maltraitons là un homme que nul ne connaît: ce n’est ni charitable, ni raisonnable, et voilà M. le surintendant qui, j’en suis sûr, est de cet avis.
— Entièrement, répliqua Fouquet. Laissons les poulets gras de M. Colbert, il ne s’agit aujourd’hui que des faisans truffés de M. Vatel.
Ces mots arrêtèrent le nuage sombre qui précipitait sa marche au-dessus des convives.
Gourville anima si bien les poètes avec le vin de Joigny; l’abbé, intelligent comme un homme qui a besoin des écus d’autrui, anima si bien les financiers et les gens d’épée, que, dans les brouillards de cette joie et les rumeurs de la conversation, l’objet des inquiétudes disparut complètement.
Le testament du cardinal Mazarin fut le texte de la conversation au second service et au dessert; puis Fouquet commanda qu’on portât les bassins de confiture et les fontaines de liqueurs dans le salon attenant à la galerie. Il s’y rendit, menant par la main une femme, reine, ce soir-là, par sa préférence.
Puis les violons soupèrent, et les promenades dans la galerie, dans le jardin commencèrent, par un ciel de printemps doux et parfumé. Pellisson vint alors auprès du surintendant et lui dit:
— Monseigneur a un chagrin?
— Un grand, répondit le ministre; faites-vous conter cela par Gourville.
Pellisson, en se retournant, trouva La Fontaine qui lui marchait sur les deux pieds. Il lui fallut écouter un vers latin que le poète avait composé sur Vatel.
La Fontaine, depuis une heure, scandait ce vers dans tous les coins et lui cherchait un placement avantageux. Il crut tenir Pellisson, mais celui-ci lui échappa. Il se retourna sur Loret, qui, lui, venait de composer un quatrain en l’honneur du souper et de l’amphitryon. La Fontaine voulut en vain placer son vers; Loret voulait placer son quatrain.
Il fut obligé de rétrograder devant M. le comte de Chanost, à qui Fouquet venait de prendre le bras.
L’abbé Fouquet sentit que le poète, distrait comme toujours, allait suivre les deux causeurs: il intervint.
La Fontaine se cramponna aussitôt et récita son vers.
L’abbé, qui ne savait pas le latin, balançait la tête en cadence, à chaque mouvement de roulis que La Fontaine imprimait à son corps, selon les ondulations des dactyles ou des spondées. Pendant ce temps, derrière les bassins de confiture, Fouquet racontait l’événement à M. de Chanost, son gendre.
— Il faut envoyer les inutiles au feu d’artifice, dit Pellisson à Gourville, tandis que nous causerons ici.
— Soit, répliqua Gourville, qui dit quatre mots à Vatel.
Alors on vit ce dernier emmener vers les jardins la majeure partie des muguets, des dames et des babillards, tandis que les hommes se promenaient dans la galerie, éclairée de trois cents bougies de cire, au vu de tous les amateurs du feu d’artifice, occupés à courir le jardin.
Gourville s’approcha de Fouquet. Alors, il lui dit:
— Monsieur, nous sommes tous ici.
— Tous? dit Fouquet.
— Oui, comptez.
Le surintendant se retourna et compta. Il y avait huit personnes.
Pellisson et Gourville marchaient en se tenant par le bras, comme s’ils causaient de sujets vagues et légers.
Loret et deux officiers les imitaient en sens inverse. L’abbé Fouquet se promenait seul.
Fouquet, avec M. de Chanost, marchait aussi comme s’il eût été absorbé par la conversation de son gendre.
— Messieurs, dit-il, que personne de vous ne lève la tête en marchant et ne paraisse faire attention à moi; continuez de marcher, nous sommes seuls, écoutez-moi.
Un grand silence se fit, troublé seulement par les cris lointains des joyeux convives qui prenaient place dans les bosquets pour mieux voir les fusées.
C’était un bizarre spectacle que celui de ces hommes marchant comme par groupes, comme occupés chacun à quelque chose, et pourtant attentifs à la parole d’un seul d’entre eux, qui, lui-même, ne semblait parler qu’à son voisin.
— Messieurs, dit Fouquet, vous avez remarqué, sans doute, que deux de nos amis manquaient ce soir à la réunion du mercredi... Pour Dieu! l’abbé, ne vous arrêtez pas, ce n’est pas nécessaire pour écouter; marchez, de grâce, avec vos airs de tête les plus naturels, et comme vous avez la vue perçante, mettez-vous à la fenêtre ouverte, et si quelqu’un revient vers la galerie, prévenez-nous en toussant.
L’abbé obéit.
— Je n’ai pas remarqué les absents, dit Pellisson, qui, à ce moment, tournait absolument le dos à Fouquet et marchait en sens inverse.
— Moi, dit Loret, je ne vois pas M. Lyodot, qui me fait ma pension.
— Et moi, dit l’abbé, à la fenêtre, je ne vois pas mon cher d’Eymeris, qui me doit onze cents livres de notre dernier brelan.
— Loret, continua Fouquet en marchant sombre et incliné, vous ne toucherez plus la pension de Lyodot; et vous, l’abbé, vous ne toucherez jamais vos onze cents livres d’Eymeris, car l’un et l’autre vont mourir.
— Mourir? s’écria l’assemblée, arrêtée malgré elle dans son jeu de scène par le mot terrible.
— Remettez-vous, messieurs, dit Fouquet, car on nous épie peut-être... J’ai dit: mourir.
— Mourir! répéta Pellisson, ces hommes que j’ai vus, il n’y a pas six jours, pleins de santé, de gaieté, d’avenir. Qu’est-ce donc que l’homme, bon Dieu! pour qu’une maladie le jette en bas tout d’un coup?
— Ce n’est pas la maladie, dit Fouquet.
— Alors, il y a du remède, dit Loret.
— Aucun remède. MM. de Lyodot et d’Eymeris sont à la veille de leur dernier jour.
— De quoi ces messieurs meurent-ils, alors? s’écria un officier.
— Demandez à celui qui les tue, répliqua Fouquet.
— Qui les tue! On les tue? s’écria le chœur épouvanté.
— On fait mieux encore. On les pend! murmura Fouquet d’une voix sinistre qui retentit comme un glas funèbre dans cette riche galerie, tout étincelante de tableaux, de fleurs, de velours et d’or.
Involontairement chacun s’arrêta; l’abbé quitta sa fenêtre; les premières fusées du feu d’artifice commençaient à monter par-dessus la cime des arbres.
Un long cri, parti des jardins, appela le surintendant à jouir du coup d’œil.
Il s’approcha d’une fenêtre, et, derrière lui, se placèrent ses amis, attentifs à ses moindres désirs.
— Messieurs, dit-il, M. Colbert a fait arrêter, juger et fera exécuter à mort mes deux amis: que convient-il que je fasse?
— Mordieu! dit l’abbé le premier, il faut faire éventrer M. Colbert.
— Monseigneur, dit Pellisson, il faut parler à Sa Majesté.
— Le roi, mon cher Pellisson, a signé l’ordre d’exécution.
— Eh bien! dit le comte de Chanost, il faut que l’exécution n’ait pas lieu, voilà tout.
— Impossible, dit Gourville, à moins que l’on ne corrompe les geôliers.
— Ou le gouverneur, dit Fouquet.
— Cette nuit, l’on peut faire évader les prisonniers.
— Qui de vous se charge de la transaction?
— Moi, dit l’abbé, je porterai l’argent.
— Moi, dit Pellisson, je porterai la parole.
— La parole et l’argent, dit Fouquet, cinq cent mille livres au gouverneur de la Conciergerie, c’est assez; cependant on mettra un million s’il le faut.
— Un million! s’écria l’abbé; mais pour la moitié moins je ferais mettre à sac la moitié de Paris.
— Pas de désordre, dit Pellisson; le gouverneur étant gagné, les deux prisonniers s’évadent; une fois hors de cause, ils ameutent les ennemis de Colbert et prouvent au roi que sa jeune justice n’est pas infaillible, comme toutes les exagérations.
— Allez donc à Paris, Pellisson, dit Fouquet, et ramenez les deux victimes; demain, nous verrons. Gourville, donnez les cinq cent mille livres à Pellisson.
— Prenez garde que le vent ne vous emporte, dit l’abbé; quelle responsabilité, peste! Laissez-moi vous aider un peu.
— Silence! dit Fouquet; on s’approche. Ah! le feu d’artifice est d’un effet magique!
À ce moment, une pluie d’étincelles tomba, ruisselante, dans les branchages du bois voisin.
Pellisson et Gourville sortirent ensemble par la porte de la galerie; Fouquet descendit au jardin avec les cinq derniers conjurés.
Chapitre LVIII — Les épicuriens
Comme Fouquet donnait ou paraissait donner toute son attention aux illuminations brillantes, à la musique langoureuse des violons et des hautbois, aux gerbes étincelantes des artifices qui, embrasant le ciel de fauves reflets, accentuaient, derrière les arbres, la sombre silhouette du donjon de Vincennes; comme, disons-nous, le surintendant souriait aux dames et aux poètes, la fête ne fut pas moins gaie qu’à l’ordinaire, et Vatel, dont le regard inquiet, jaloux même, interrogeait avec insistance le regard de Fouquet, ne se montra pas mécontent de l’accueil fait à l’ordonnance de la soirée.
Le feu tiré, la société se dispersa dans les jardins et sous les portiques de marbre, avec cette molle liberté qui décèle, chez le maître de la maison, tant d’oubli de la grandeur, tant de courtoise hospitalité, tant de magnifique insouciance.
Les poètes s’égarèrent, bras dessus, bras dessous, dans les bosquets; quelques-uns s’étendirent sur des lits de mousse, au grand désastre des habits de velours et des frisures, dans lesquelles s’introduisaient les petites feuilles sèches et les brins de verdure. Les dames, en petit nombre, écoutèrent les chants des artistes et les vers des poètes; d’autre écoutèrent la prose que disaient, avec beaucoup d’art, des hommes qui n’étaient ni comédiens ni poètes, mais à qui la jeunesse et la solitude donnaient une éloquence inaccoutumée qui leur paraissait être la préférable de toutes.
— Pourquoi, dit La Fontaine, notre maître Épicure n’est-il pas descendu au jardin? Jamais Épicure n’abandonnait ses disciples, le maître a tort.
— Monsieur, lui dit Conrart, vous avez bien tort de persister à vous décorer du nom d’épicurien; en vérité, rien ici ne rappelle la doctrine du philosophe de Gargette.
— Bah! répliqua La Fontaine, n’est-il pas écrit qu’Épicure acheta un grand jardin et y vécut tranquillement avec ses amis?
— C’est vrai.
— Eh bien! M. Fouquet n’a-t-il pas acheté un grand jardin à Saint-Mandé, et n’y vivons-nous pas, fort tranquillement, avec lui et nos amis?
— Oui, sans doute; malheureusement ce n’est ni le jardin ni les amis qui peuvent faire la ressemblance. Or, où est la ressemblance de la doctrine de M. Fouquet avec celle d’Épicure?
— La voici: «Le plaisir donne le bonheur.»
— Après?
— Eh bien?
— Je ne crois pas que nous nous trouvions malheureux, moi, du moins. Un bon repas, du vin de Joigny qu’on a la délicatesse d’aller chercher pour moi à mon cabaret favori; pas une ineptie dans tout un souper d’une heure, malgré dix millionnaires et vingt poètes.
— Je vous arrête là. Vous avez parlé de vin de Joigny et d’un bon repas; persistez-vous?
— Je persiste, antecho, comme on dit à Port-Royal.
— Alors, rappelez-vous que le grand Épicure vivait et faisait vivre ses disciples de pain, de légumes et d’eau claire.
— Cela n’est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien confondre Épicure avec Pythagore, mon cher Conrart.
— Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien était un assez mauvais ami des dieux et des magistrats.
— Oh! voilà ce que je ne puis souffrir, répliqua La Fontaine, Épicure comme M. Fouquet.
— Ne le comparez pas à M. le surintendant, dit Conrart, d’une voix émue, sinon vous accréditeriez les bruits qui courent déjà sur lui et sur nous.
— Quels bruits?
— Que nous sommes de mauvais Français, tièdes au monarque, sourds à la loi.
— J’en reviens donc à mon texte, alors, dit La Fontaine. Écoutez, Conrart, voici la morale d’Épicure... lequel, d’ailleurs, je considère, s’il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce qu’il y a d’un peu tranché dans l’Antiquité est mythe. Jupiter, si l’on veut bien y faire attention, c’est la vie, Alcide, c’est la force. Les mots sont là pour me donner raison: Zeus, c’est zèn, vivre; Alcide, c’est alcé, vigueur. Eh bien! Épicure, c’est la douce surveillance, c’est la protection; or, qui surveille mieux l’État et qui protège mieux les individus que M. Fouquet?
— Vous me parlez étymologie, mais non pas morale: je dis que, nous autres épicuriens modernes, nous sommes de fâcheux citoyens.
— Oh! s’écria La Fontaine, si nous devenons de fâcheux citoyens, ce ne sera pas en suivant les maximes du maître. Écoutez un de ses principaux aphorismes.
— J’écoute.
— «Souhaitez de bons chefs.»
— Eh bien?
— Eh bien! que nous dit M. Fouquet tous les jours? «Quand donc serons nous gouvernés?» Le dit-il? Voyons, Conrart, soyez franc!
— Il le dit, c’est vrai.
— Eh bien! doctrine d’Épicure.
— Oui, mais c’est un peu séditieux, cela.
— Comment! c’est séditieux de vouloir être gouverné par de bons chefs?
— Certainement, quand ceux qui gouvernent sont mauvais.
— Patience! j’ai réponse à tout.
— Même à ce que je viens de vous dire?
— Écoutez: «Soumettez-vous à ceux qui gouvernent mal...» Oh! c’est écrit: Cacos politeuousi... Vous m’accordez le texte?
— Pardieu! je le crois bien. Savez-vous que vous parlez grec comme Ésope, mon cher La Fontaine?
— Est-ce une méchanceté, mon cher Conrart?
— Dieu m’en garde!
— Alors, revenons à M. Fouquet. Que nous répétait-il toute la journée? N’est-ce pas ceci: «Quel cuistre que ce Mazarin! quel âne! quelle sangsue! Il faut pourtant obéir à ce drôle!...» Voyons, Conrart, le disait-il ou ne le disait-il pas?
— J’avoue qu’il le disait, et même peut-être un peu trop.
— Comme Épicure, mon ami, toujours comme Épicure; je le répète, nous sommes épicuriens, et c’est fort amusant.
— Oui, mais j’ai peur qu’il ne s’élève, à côté de nous, une secte comme celle d’Épictète; vous savez bien, le philosophe d’Hiérapolis, celui qui appelait le pain du luxe, les légumes de la prodigalité et l’eau claire de l’ivrognerie; celui qui, battu par son maître, lui disait en grognant un peu, c’est vrai, mais sans se fâcher autrement: «Gageons que vous m’avez cassé la jambe?» et qui gagnait son pari.
— C’était un oison que cet Épictète.
— Soit; mais il pourrait bien revenir à la mode en changeant seulement son nom en celui de Colbert.
— Bah! répliqua La Fontaine, c’est impossible; jamais vous ne trouverez Colbert dans Épictète.
— Vous avez raison, j’y trouverai... Coluber, tout au plus.
— Ah! vous êtes battu, Conrart; vous vous réfugiez dans le jeu de mots. M. Arnault prétend que je n’ai pas de logique... j’en ai plus que M. Nicolle.
— Oui, riposta Conrart, vous avez de la logique, mais vous êtes janséniste.
Cette péroraison fut accueillie par un immense éclat de rire. Peu à peu, les promeneurs avaient été attirés par les exclamations des deux ergoteurs autour du bosquet sous lequel ils péroraient. Toute la discussion avait été religieusement écoutée, et Fouquet lui-même, se contenant à peine, avait donné l’exemple de la modération.
Mais le dénouement de la scène le jeta hors de toute mesure; il éclata. Tout le monde éclata comme lui, et les deux philosophes furent salués par des félicitations unanimes.
Cependant La Fontaine fut déclaré vainqueur, à cause de son érudition profonde et de son irréfragable logique.
Conrart obtint les dédommagements dus à un combattant malheureux; on le loua sur la loyauté de ses intentions et la pureté de sa conscience.
Au moment où cette joie se manifestait par les plus vives démonstrations; au moment où les dames reprochaient aux deux adversaires de n’avoir pas fait entrer les femmes dans le système du bonheur épicurien, on vit Gourville venir de l’autre bout du jardin, s’approcher de Fouquet, qui le couvait des yeux, et, par sa seule présence, le détacher du groupe.
Le surintendant conserva sur son visage le rire et tous les caractères de l’insouciance; mais à peine hors de vue, il quitta le masque.
— Eh bien! dit-il vivement, où est Pellisson? que fait Pellisson?
— Pellisson revient de Paris.
— A-t-il ramené les prisonniers?
— Il n’a pas seulement pu voir le concierge de la prison.
— Quoi! n’a-t-il pas dit qu’il venait de ma part?
— Il l’a dit; mais le concierge a fait répondre ceci: «Si l’on vient de la part de M. Fouquet, on doit avoir une lettre de M. Fouquet.»
— Oh! s’écria celui-ci, s’il ne s’agit que de lui donner une lettre...
— Jamais, répliqua Pellisson, qui se montra au coin du petit bois, jamais, monseigneur... Allez vous-même et parlez en votre nom.
— Oui, vous avez raison; je rentre chez moi comme pour travailler; laissez les chevaux attelés, Pellisson. Retenez mes amis, Gourville.
— Un dernier avis, monseigneur, répondit celui-ci.
— Parlez, Gourville.
— N’allez chez le concierge qu’au dernier moment; c’est brave, mais ce n’est pas adroit. Excusez-moi, monsieur Pellisson, si je suis d’un autre avis que vous; mais croyez-moi, monseigneur, envoyez encore porter des paroles à ce concierge, c’est un galant homme; mais ne les portez pas vous même.
— J’aviserai, dit Fouquet; d’ailleurs, nous avons la nuit tout entière.
— Ne comptez pas trop sur le temps, ce temps fût-il double de celui que nous avons, répliqua Pellisson; ce n’est jamais une faute d’arriver trop tôt.
— Adieu, dit le surintendant; venez avec moi, Pellisson. Gourville, je vous recommande mes convives.
Et il partit.
Les épicuriens ne s’aperçurent pas que le chef de l’école avait disparu; les violons allèrent toute la nuit.
Chapitre LIX — Un quart d’heure de retard
Fouquet, hors de sa maison pour la deuxième fois dans cette journée, se sentit moins lourd et moins troublé qu’on n’eût pu le croire.
Il se tourna vers Pellisson, qui gravement méditait dans son coin de carrosse quelque bonne argumentation contre les emportements de Colbert.
— Mon cher Pellisson, dit alors Fouquet, c’est bien dommage que vous ne soyez pas une femme.
— Je crois que c’est bien heureux, au contraire, répliqua Pellisson; car, enfin, monseigneur, je suis excessivement laid.
— Pellisson! Pellisson! dit le surintendant en riant, vous répétez trop que vous êtes laid pour ne pas laisser croire que cela vous fait beaucoup de peine.
— Beaucoup, en effet, monseigneur; il n’y a pas d’homme plus malheureux que moi; j’étais beau, la petite vérole m’a rendu hideux; je suis privé d’un grand moyen de séduction; or, je suis votre premier commis ou à peu près; j’ai affaire de vos intérêts, et si, en ce moment, j’étais une jolie femme, je vous rendrais un important service.
— Lequel?
— J’irais trouver le concierge du palais, je le séduirais, car c’est un galant homme et un galantin; puis j’emmènerais nos deux prisonniers.
— J’espère bien encore le pouvoir moi-même, quoique je ne sois pas une jolie femme, répliqua Fouquet.
— D’accord, monseigneur; mais vous vous compromettez beaucoup.
— Oh! s’écria soudain Fouquet, avec un de ces transports secrets comme en possède dans le cœur le sang généreux de la jeunesse ou le souvenir de quelque douce émotion; oh! je connais une femme qui fera près du lieutenant gouverneur de la Conciergerie le personnage dont nous avons besoin.
— Moi, j’en connais cinquante, monseigneur, cinquante trompettes qui instruiront l’univers de votre générosité, de votre dévouement à vos amis, et par conséquent vous perdront tôt ou tard en se perdant.
— Je ne parle pas de ces femmes, Pellisson; je parle d’une noble et belle créature qui joint à l’esprit de son sexe la valeur et le sang-froid du nôtre; je parle d’une femme assez belle pour que les murs de la prison s’inclinent pour la saluer, d’une femme assez discrète pour que nul ne soupçonne par qui elle aura été envoyée.
— Un trésor, dit Pellisson; vous feriez là un fameux cadeau à M. le gouverneur de la Conciergerie. Peste! monseigneur, on lui couperait la tête, cela peut arriver, mais il aurait eu avant de mourir une bonne fortune, telle que jamais homme ne l’aurait rencontrée avant lui.
— Et j’ajoute, dit Fouquet, que le concierge du palais n’aurait pas la tête coupée, car il recevrait de moi mes chevaux pour se sauver, et cinq cent mille livres pour vivre honorablement en Angleterre; j’ajoute que la femme, mon ami, ne lui donnerait que les chevaux et l’argent. Allons trouver cette femme, Pellisson.
Le surintendant étendit la main vers le cordon de soie et d’or placé à l’intérieur de son carrosse. Pellisson l’arrêta.
— Monseigneur, dit-il, vous allez perdre à chercher cette femme autant de temps que Colomb en mit à trouver le Nouveau Monde. Or, nous n’avons que deux heures à peine pour réussir; le concierge une fois couché, comment pénétrer chez lui sans de grands éclats? le jour une fois venu, comment cacher nos démarches? Allez, allez, monseigneur, allez vous même, et ne cherchez ni ange ni femme pour cette nuit.
— Mais, cher Pellisson, nous voilà devant sa porte.
— Devant la porte de l’ange.
— Eh oui!
— C’est l’hôtel de Mme de Bellière, cela.
— Chut!
— Ah! mon Dieu! s’écria Pellisson.
— Qu’avez-vous à dire contre elle? demanda Fouquet.
— Rien, hélas! c’est ce qui me désespère. Rien, absolument rien... Que ne puis je vous dire, au contraire, assez de mal pour vous empêcher de monter chez elle!
Mais déjà Fouquet avait donné l’ordre d’arrêter; le carrosse était immobile.
— M’empêcher! dit Fouquet; nulle puissance au monde ne m’empêcherait, vois-tu, de dire un compliment à Mme du Plessis-Bellière; d’ailleurs, qui sait si nous n’aurons pas besoin d’elle! Montez-vous avec moi?
— Non, monseigneur, non.
— Mais je ne veux pas que vous m’attendiez, Pellisson, répliqua Fouquet avec une courtoisie sincère.
— Raison de plus, monseigneur; sachant que vous me faites attendre, vous resterez moins longtemps là-haut... Prenez garde! vous voyez un carrosse dans la cour; elle a quelqu’un chez elle!
Fouquet se pencha vers le marchepied du carrosse.
— Encore un mot, s’écria Pellisson: n’allez chez cette dame qu’en revenant de la Conciergerie, par grâce!
— Eh! cinq minutes, Pellisson, répliqua Fouquet en descendant au perron même de l’hôtel.
Pellisson demeura au fond du carrosse, le sourcil froncé.
Fouquet monta chez la marquise, dit son nom au valet, ce qui excita un empressement et des respects qui témoignaient de l’habitude que la maîtresse de la maison avait prise de faire respecter et aimer ce nom chez elle.
— Monsieur le surintendant! s’écria la marquise en s’avançant fort pâle au devant de Fouquet. Quel honneur! quel imprévu! dit-elle. Puis tout bas:
— Prenez garde! ajouta la marquise, Marguerite Vanel est chez moi.
— Madame, répondit Fouquet troublé, je venais pour affaires... Un seul mot pressant.
Et il entra dans le salon.
Mme Vanel s’était levée plus pâle, plus livide que l’Envie elle-même.
Fouquet lui adressa vainement un salut des plus charmants, des plus pacifiques; elle n’y répondit que par un coup d’œil terrible, lancé sur la marquise et sur Fouquet. Ce regard acéré d’une femme jalouse est un stylet qui trouve le défaut de toutes les cuirasses; Marguerite Vanel plongea du coup dans le cœur des deux confidents. Elle fit une révérence à son amie, une plus profonde à Fouquet, et prit congé, en prétextant un grand nombre de visites à faire avant que la marquise, interdite, ni Fouquet, saisi d’inquiétude, eussent songé à la retenir. À peine fut-elle partie, que Fouquet, resté seul avec la marquise, se mit à ses genoux sans dire un mot.
— Je vous attendais, répondit la marquise avec un doux sourire.
— Oh! non, dit-il, car vous eussiez renvoyé cette femme.
— Elle arrive depuis un quart d’heure à peine, et je ne pouvais soupçonner qu’elle dût venir ce soir.
— Vous m’aimez donc un peu, marquise?
— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, monsieur, c’est de vos dangers; où en sont vos affaires?
— Je vais ce soir arracher mes amis aux prisons du palais.
— Comment cela?
— En achetant, en séduisant le gouverneur.
— Il est de mes amis; puis-je vous aider sans vous nuire?
— Oh! marquise, ce serait un signalé service; mais comment vous employer sans vous compromettre? Or, jamais ni ma vie, ni ma puissance, ni ma liberté même, ne seront rachetées, s’il faut qu’une larme tombe de vos yeux, s’il faut qu’une douleur obscurcisse votre front.
— Monseigneur, ne me dites plus de ces mots qui m’enivrent; je suis coupable d’avoir voulu vous servir, sans calculer la portée de ma démarche. Je vous aime, en effet, comme une tendre amie, et, comme amie, je vous suis reconnaissante de votre délicatesse mais, hélas!... hélas! jamais vous ne trouverez en moi une maîtresse.
— Marquise!... s’écria Fouquet d’une voix désespérée, pourquoi?
— Parce que vous êtes trop aimé, dit tout bas la jeune femme, parce que vous l’êtes de trop de gens... parce que l’éclat de la gloire et de la fortune blesse mes yeux, tandis que la sombre douleur les attire; parce qu’enfin, moi qui vous ai repoussé dans vos fastueuses magnificences, moi qui vous ai à peine regardé lorsque vous resplendissiez, j’ai été, comme une femme égarée, me jeter, pour ainsi dire, dans vos bras lorsque je vis un malheur planer sur votre tête... Vous me comprenez maintenant, monseigneur... Redevenez heureux pour que je redevienne chaste de cœur et de pensée: votre infortune me perdrait.
— Oh! madame, dit Fouquet avec une émotion qu’il n’avait jamais ressentie, dussé-je tomber au dernier degré de la misère humaine, j’entendrai de votre bouche ce mot que vous me refusez, et ce jour-là, madame, vous vous serez abusée dans votre noble égoïsme; ce jour-là, vous croirez consoler le plus malheureux des hommes, et vous aurez dit: «Je t’aime!» au plus illustre, au plus souriant, au plus triomphant des heureux de ce monde!
Il était encore à ses pieds, lui baisant la main, lorsque Pellisson entra précipitamment en s’écriant avec humeur:
— Monseigneur! madame! par grâce, madame! veuillez m’excuser... Monseigneur, il y a une demi-heure que vous êtes ici... Oh! ne me regardez pas ainsi tous deux d’un air de reproche... madame, je vous prie, qui est cette dame qui est sortie de chez vous à l’entrée de Monseigneur?
— Mme Vanel, dit Fouquet.
— Là! s’écria Pellisson, j’en étais sûr!
— Eh bien! quoi?
— Eh bien! elle est montée, toute pâle, dans son carrosse.
— Que m’importe! dit Fouquet.
— Oui, mais ce qui vous importe, c’est ce qu’elle a dit à son cocher.
— Quoi donc, mon Dieu? s’écria la marquise.
— «Chez M. Colbert!» dit Pellisson d’une voix rauque.
— Grand Dieu! partez! partez, monseigneur! répondit la marquise en poussant Fouquet hors du salon, tandis que Pellisson l’entraînait par la main.
— En vérité, dit le surintendant, suis-je un enfant à qui l’on fasse peur d’une ombre?
— Vous êtes un géant, dit la marquise, qu’une vipère cherche à mordre au talon.
Pellisson continua d’entraîner Fouquet jusqu’au carrosse.
— Au palais, ventre à terre! cria Pellisson au cocher.
Les chevaux partirent comme l’éclair; nul obstacle ne ralentit leur marche un seul instant. Seulement, à l’arcade Saint-Jean, lorsqu’ils allaient déboucher sur la place de Grève, une longue file de cavaliers, barrant le passage étroit, arrêta le carrosse du surintendant. Nul moyen de forcer cette barrière; il fallut attendre que les archers du guet à cheval, car c’étaient eux, fussent passés, avec le chariot massif qu’ils escortaient et qui remontait rapidement vers la place Baudoyer.
Fouquet et Pellisson ne prirent garde à cet événement que pour déplorer la minute de retard qu’ils eurent à subir. Ils entrèrent chez le concierge du palais cinq minutes après.
Cet officier se promenait encore dans la première cour. Au nom de Fouquet, prononcé à son oreille par Pellisson, le gouverneur s’approcha du carrosse avec empressement, et, le chapeau à la main, multiplia les révérences.
— Quel honneur pour moi, monseigneur! dit-il.
— Un mot, monsieur le gouverneur. Voulez-vous prendre la peine d’entrer dans mon carrosse?
L’officier vint s’asseoir en face de Fouquet dans la lourde voiture.
— Monsieur, dit Fouquet, j’ai un service à vous demander.
— Parlez, monseigneur.
— Service compromettant pour vous, monsieur, mais qui vous assure à jamais ma protection et mon amitié.
— Fallût-il me jeter au feu pour vous, monseigneur, je le ferais.
— Bien, dit Fouquet; ce que je vous demande est plus simple.
— Ceci fait, monseigneur, alors; de quoi s’agit-il?
— De me conduire aux chambres de MM. Lyodot et d’Eymeris.
— Monseigneur veut-il m’expliquer pourquoi?
— Je vous le dirai en leur présence, monsieur, en même temps que je vous donnerai tous les moyens de pallier cette évasion.
— Évasion! Mais Monseigneur ne sait donc pas?
— Quoi?
— MM. Lyodot et d’Eymeris ne sont plus ici.
— Depuis quand? s’écria Fouquet tremblant.
— Depuis un quart d’heure.
— Où sont-ils donc?
— À Vincennes, au donjon.
— Qui les a tirés d’ici?
— Un ordre du roi.
— Malheur! s’écria Fouquet en se frappant le front, malheur!
Et, sans dire un seul mot de plus au gouverneur, il regagna son carrosse, le désespoir dans l’âme, la mort sur le visage.
— Eh bien? fit Pellisson avec anxiété.
— Eh bien! nos amis sont perdus! Colbert les emmène au donjon. Ce sont eux qui nous ont croisés sous l’arcade Saint-Jean.
Pellisson, frappé comme d’un coup de foudre, ne répliqua pas. D’un reproche, il eût tué son maître.
— Où va Monseigneur? demanda le valet de pied.
— Chez moi, à Paris; vous, Pellisson, retournez à Saint-Mandé, ramenez moi l’abbé Fouquet sous une heure. Allez!
Chapitre LX — Plan de bataille
La nuit était déjà avancée quand l’abbé Fouquet arriva près de son frère.
Gourville l’avait accompagné. Ces trois hommes, pâles des événements futurs, ressemblaient moins à trois puissants du jour qu’à trois conspirateurs unis par une même pensée de violence.
Fouquet se promena longtemps, l’œil fixé sur le parquet, les mains froissées l’une contre l’autre.
Enfin, prenant son courage au milieu d’un grand soupir:
— L’abbé, dit-il, vous m’avez parlé aujourd’hui même de certaines gens que vous entretenez?
— Oui, monsieur, répliqua l’abbé.
— Au juste, qui sont ces gens?
L’abbé hésitait.
— Voyons! pas de crainte, je ne menace pas; pas de forfanterie, je ne plaisante pas.
— Puisque vous demandez la vérité, monsieur, la voici: j’ai cent vingt amis ou compagnons de plaisir qui sont voués à moi comme les larrons à la potence.
— Et vous pouvez compter sur eux?
— En tout.
— Et vous ne serez pas compromis?
— Je ne figurerai même pas.
— Et ce sont des gens de résolution?
— Ils brûleront Paris si je leur promets qu’ils ne seront pas brûlés.
— La chose que je vous demande, l’abbé, dit Fouquet en essuyant la sueur qui tombait de son visage, c’est de lancer vos cent vingt hommes sur les gens que je vous désignerai, à un certain moment donné... Est-ce possible?
— Ce n’est pas la première fois que pareille chose leur sera arrivée, monsieur.
— Bien; mais ces bandits attaqueront-ils... la force armée?
— C’est leur habitude.
— Alors, rassemblez vos cent vingt hommes, l’abbé.
— Bien! Où cela?
— Sur le chemin de Vincennes, demain, à deux heures précises.
— Pour enlever Lyodot et d’Eymeris?... Il y a des coups à gagner?
— De nombreux. Avez-vous peur?
— Pas pour moi, mais pour vous.
— Vos hommes sauront donc ce qu’ils font?
— Ils sont trop intelligents pour ne pas le deviner. Or, un ministre qui fait émeute contre son roi... s’expose.
— Que vous importe, si je paie?... D’ailleurs, si je tombe, vous tombez avec moi.
— Il serait alors plus prudent, monsieur, de ne pas remuer, de laisser le roi prendre cette petite satisfaction.
— Pensez bien à ceci, l’abbé, que Lyodot et d’Eymeris à Vincennes sont un prélude de ruine pour ma maison. Je le répète, moi arrêté, vous serez emprisonné; moi emprisonné, vous serez exilé.
— Monsieur, je suis à vos ordres. En avez-vous à me donner?
— Ce que j’ai dit: je veux que demain les deux financiers que l’on cherche à rendre victimes, quand il y a tant de criminels impunis, soient arrachés à la fureur de mes ennemis. Prenez vos mesures en conséquence. Est-ce possible?
— C’est possible.
— Indiquez-moi votre plan.
— Il est d’une riche simplicité. La garde ordinaire aux exécutions est de douze archers.
— Il y en aura cent demain.
— J’y compte; je dis plus, il y en aura deux cents.
— Alors, vous n’avez pas assez de cent vingt hommes?
— Pardonnez-moi. Dans toute foule composée de cent mille spectateurs, il y a dix mille bandits ou coupeurs de bourse; seulement, ils n’osent pas prendre d’initiative.
— Eh bien?
— Il y aura donc demain sur la place de Grève, que je choisis pour terrain, dix mille auxiliaires à mes cent vingt hommes. L’attaque commencée par ceux-ci, les autres l’achèveront.
— Bien! mais que fera-t-on des prisonniers sur la place de Grève?
— Voici: on les fera entrer dans une maison quelconque de la place; là, il faudra un siège pour qu’on puisse les enlever... Et, tenez, autre idée, plus sublime encore: certaines maisons ont deux issues, l’une sur la place, l’autre sur la rue de la Mortellerie, ou de la Vannerie, ou de la Tixeranderie. Les prisonniers, entrés par l’une, sortiront par l’autre.
— Mais dites quelque chose de positif.
— Je cherche.
— Et moi, s’écria Fouquet, je trouve. Écoutez bien ce qui me vient en ce moment.
— J’écoute.
Fouquet fit un signe à Gourville qui parut comprendre.
— Un de mes amis me prête parfois les clefs d’une maison qu’il loue rue Baudoyer, et dont les jardins spacieux s’étendent derrière certaine maison de la place de Grève.
— Voilà notre affaire, dit l’abbé. Quelle maison?
— Un cabaret assez achalandé, dont l’enseigne représente l’image de Notre Dame.
— Je le connais, dit l’abbé.
— Ce cabaret a des fenêtres sur la place, une sortie sur une cour, laquelle doit aboutir aux jardins de mon ami par une porte de communication.
— Bon!
— Entrez par le cabaret, faites entrer les prisonniers, défendez la porte pendant que vous les ferez fuir par le jardin de la place Baudoyer.
— C’est vrai, monsieur, vous feriez un général excellent, comme M. le prince.
— Avez-vous compris?
— Parfaitement.
— Combien vous faut-il pour griser vos bandits avec du vin et les satisfaire avec de l’or?
— Oh! monsieur, quelle expression! Oh! monsieur, s’ils vous entendaient! Quelques-uns parmi eux sont très susceptibles.
— Je veux dire qu’on doit les amener à ne plus reconnaître le ciel d’avec la terre, car je lutterai demain contre le roi, et quand je lutte, je veux vaincre, entendez-vous?
— Ce sera fait, monsieur... Donnez-moi, monsieur, vos autres idées.
— Cela vous regarde.
— Alors donnez-moi votre bourse.
— Gourville, comptez cent mille livres à l’abbé.
— Bon... et ne ménageons rien, n’est-ce pas?
— Rien.
— À la bonne heure!
— Monseigneur, objecta Gourville, si cela est su, nous y perdons la tête.
— Eh! Gourville, répliqua Fouquet, pourpre de colère, vous me faites pitié; parlez donc pour vous, mon cher. Mais ma tête à moi ne branle pas comme cela sur mes épaules. Voyons, l’abbé, est-ce dit?
— C’est dit.
— À deux heures, demain?
— À midi, parce qu’il faut maintenant préparer d’une manière secrète nos auxiliaires.
— C’est vrai: ne ménagez pas le vin du cabaretier.
— Je ne ménagerai ni son vin ni sa maison, repartit l’abbé en ricanant. J’ai mon plan, vous dis-je; laissez-moi me mettre à l’œuvre, et vous verrez.
— Où vous tiendrez-vous?
— Partout, et nulle part.
— Et comment serai-je informé?
— Par un courrier dont le cheval se tiendra dans le jardin même de votre ami. À propos, le nom de cet ami?
Fouquet regarda encore Gourville. Celui-ci vint au secours du maître en disant:
— Accompagnez M. l’abbé pour plusieurs raisons; seulement, la maison est reconnaissable: l’image de Notre-Dame par-devant, un jardin, le seul du quartier, par-derrière.
— Bon, bon. Je vais prévenir mes soldats.
— Accompagnez-le, Gourville, dit Fouquet, et lui comptez l’argent. Un moment, l’abbé... un moment, Gourville... Quelle tournure donne-t-on à cet enlèvement?
— Une bien naturelle, monsieur... L’émeute.
— L’émeute propos de quoi? Car enfin, si jamais le peuple de Paris est disposé à faire sa cour au roi, c’est quand il fait pendre des financiers.
— J’arrangerai cela... dit l’abbé.
— Oui, mais vous l’arrangerez mal et l’on devinera.
— Non pas, non pas... j’ai encore une idée.
— Dites.
— Mes hommes crieront: «Colbert! Vive Colbert!» et se jetteront sur les prisonniers comme pour les mettre en pièces et les arracher à la potence, supplice trop doux.
— Ah! voilà une idée, en effet, dit Gourville. Peste, monsieur l’abbé, quelle imagination!
— Monsieur, on est digne de la famille, riposta fièrement l’abbé.
— Drôle! murmura Fouquet.
Puis il ajouta:
— C’est ingénieux! Faites et ne versez pas de sang.
Gourville et l’abbé partirent ensemble fort affairés. Le surintendant se coucha sur des coussins, moitié veillant aux sinistres projets du lendemain, moitié rêvant d’amour.
Chapitre LXI — Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame
À deux heures, le lendemain, cinquante mille spectateurs avaient pris position sur la place autour de deux potences que l’on avait élevées en Grève entre le quai de la Grève et le quai Pelletier, l’une auprès de l’autre, adossées au parapet de la rivière.
Le matin aussi, tous les crieurs jurés de la bonne ville de Paris avaient parcouru les quartiers de la cité, surtout les halles et les faubourgs, annonçant de leurs voix rauques et infatigables la grande justice faite par le roi sur deux prévaricateurs, deux larrons affameurs du peuple. Et ce peuple dont on prenait si chaudement les intérêts, pour ne pas manquer de respect à son roi, quittait boutique, étaux, ateliers, afin d’aller témoigner un peu de reconnaissance à Louis XIV, absolument comme feraient des invités qui craindraient de faire une impolitesse en ne se rendant pas chez celui qui les aurait conviés.
Selon la teneur de l’arrêt, que lisaient haut et mal les crieurs, deux traitants, accapareurs d’argent, dilapidateurs des deniers royaux, concussionnaires et faussaires, allaient subir la peine capitale en place de Grève, «leurs noms affichés sur leurs têtes», disait l’arrêt. Quant à ces noms, l’arrêt n’en faisait pas mention. La curiosité des Parisiens était à son comble, et, ainsi que nous l’avons dit, une foule immense attendait avec une impatience fébrile l’heure fixée pour l’exécution. La nouvelle s’était déjà répandue que les prisonniers, transférés au château de Vincennes, seraient conduits de cette prison à la place de Grève. Aussi le faubourg et la rue Saint-Antoine étaient-ils encombrés, car la population de Paris, dans ces jours de grande exécution, se divise en deux catégories: ceux qui veulent voir passer les condamnés, ceux-là sont les cœurs timides et doux, mais curieux de philosophie, et ceux qui veulent voir les condamnés mourir, ceux-là sont les cœurs avides d’émotions.
Ce jour-là, M. d’Artagnan, ayant reçu ses dernières instructions du roi et fait ses adieux à ses amis, et pour le moment le nombre en était réduit à Planchet, se traça le plan de sa journée comme doit le faire tout homme occupé et dont les instants sont comptés, parce qu’il apprécie leur importance.
— Le départ est, dit-il, fixé au point du jour, trois heures du matin; j’ai donc quinze heures devant moi. Notons-en les six heures de sommeil qui me sont indispensables, six; une heure de repas, sept; une heure de visite à Athos, huit; deux heures pour l’imprévu. Total: dix.
Restent donc cinq heures.
Une heure pour toucher, c’est-à-dire pour me faire refuser l’argent chez M. Fouquet; une autre pour aller chercher cet argent chez M. Colbert et recevoir ses questions et ses grimaces; une heure pour surveiller mes armes, mes habits et faire graisser mes bottes. Il me reste encore deux heures. Mordioux! que je suis riche!
Et ce disant, d’Artagnan sentit une joie étrange, une joie de jeunesse, un parfum de ces belles et heureuses années d’autrefois monter à sa tête et l’enivrer.
— Pendant ces deux heures, j’irai, dit le mousquetaire, toucher mon quartier de loyer de l’Image-de-Notre-Dame. Ce sera réjouissant. Trois cent soixante-quinze livres! Mordioux! que c’est étonnant! Si le pauvre qui n’a qu’une livre dans sa poche avait une livre et douze deniers, ce serait justice, ce serait excellent; mais jamais pareille aubaine n’arrive au pauvre. Le riche, au contraire, se fait des revenus avec son argent, auquel il ne touche pas... Voilà trois cent soixante-quinze livres qui me tombent du ciel.
«J’irai donc à l’Image-de-Notre-Dame, et je boirai avec mon locataire un verre de vin d’Espagne qu’il ne manquera pas de m’offrir.
«Mais il faut de l’ordre, monsieur d’Artagnan, il faut de l’ordre.
«Organisons donc notre temps et répartissons-en l’emploi.
«Article premier. Athos.
«Art. 2. L’Image-de-Notre-Dame.
«Art. 3. M. Fouquet.
«Art. 4. M. Colbert.
«Art. 5. Souper.
«Art. 6. Habits, bottes, chevaux, portemanteau.
«Art. 7 et dernier. Le sommeil.
En conséquence de cette disposition, d’Artagnan s’en alla tout droit chez le comte de La Fère auquel modestement et naïvement il raconta une partie de ses bonnes aventures.
Athos n’était pas sans inquiétude depuis la veille au sujet de cette visite de d’Artagnan au roi; mais quatre mots lui suffirent comme explications.
Athos devina que Louis avait chargé d’Artagnan de quelque mission importante et n’essaya pas même de lui faire avouer le secret. Il lui recommanda de se ménager, lui offrit discrètement de l’accompagner si la chose était possible.
— Mais, cher ami, dit d’Artagnan, je ne pars point.
— Comment! vous venez me dire adieu et vous ne partez point?
— Oh! si fait, si fait, répliqua d’Artagnan en rougissant un peu, je pars pour faire une acquisition.
— C’est autre chose. Alors, je change ma formule. Au lieu de: «Ne vous faites pas tuer», je dirai: «Ne vous faites pas voler.»
— Mon ami, je vous ferai prévenir si j’arrête mon idée sur quelque propriété; puis vous voudrez bien me rendre le service de me conseiller.
— Oui, oui, dit Athos, trop délicat pour se permettre la compensation d’un sourire.
Raoul imitait la réserve paternelle. D’Artagnan comprit qu’il était par trop mystérieux de quitter des amis sous un prétexte sans leur dire même la route qu’on prenait.
— J’ai choisi Le Mans, dit-il à Athos. Est-ce pas un bon pays?
— Excellent, mon ami, répliqua le comte sans lui faire remarquer que Le Mans était dans la même direction que la Touraine, et qu’en attendant deux jours au plus il pourrait faire route avec un ami.
Mais d’Artagnan, plus embarrassé que le comte, creusait à chaque explication nouvelle le bourbier dans lequel il s’enfonçait peu à peu.
— Je partirai demain au point du jour, dit-il enfin. Jusque-là, Raoul, veux-tu venir avec moi?
— Oui, monsieur le chevalier, dit le jeune homme, si M. le comte n’a pas affaire de moi.
— Non, Raoul; j’ai audience aujourd’hui de Monsieur, frère du roi, voilà tout.
Raoul demanda son épée à Grimaud, qui la lui apporta sur-le-champ.
— Alors, ajouta d’Artagnan ouvrant ses deux bras à Athos, adieu, cher ami!
Athos l’embrassa longuement, et le mousquetaire, qui comprit bien sa discrétion, lui glissa à l’oreille:
— Affaire d’État!
Ce à quoi Athos ne répondit que par un serrement de main plus significatif encore.
Alors ils se séparèrent. Raoul prit le bras de son vieil ami, qui l’emmena par la rue Saint-Honoré.
— Je te conduis chez le dieu Plutus, dit d’Artagnan au jeune homme; prépare-toi; toute la journée tu verras empiler des écus. Suis-je changé, mon Dieu!
— Oh! oh! voilà bien du monde dans la rue, dit Raoul.
— Est-ce procession, aujourd’hui? demanda d’Artagnan à un flâneur.
— Monsieur, c’est pendaison, répliqua le passant.
— Comment! pendaison, fit d’Artagnan, en Grève?
— Oui, monsieur.
— Diable soit du maraud qui se fait pendre le jour où j’ai besoin d’aller toucher mon terme de loyer! s’écria d’Artagnan. Raoul, as-tu vu pendre?
— Jamais, monsieur... Dieu merci!
— Voilà bien la jeunesse... Si tu étais de garde à la tranchée, comme je le fus, et qu’un espion... Mais, vois-tu, pardonne, Raoul, je radote... Tu as raison, c’est hideux de voir pendre... À quelle heure pendra-t-on, monsieur, s’il vous plaît?
— Monsieur, reprit le flâneur avec déférence, charmé qu’il était de lier conversation avec deux hommes d’épée, ce doit être pour trois heures.
— Oh! il n’est qu’une heure et demie, allongeons les jambes, nous arriverons à temps pour toucher mes trois cent soixante-quinze livres et repartir avant l’arrivée du patient.
— Des patients, monsieur, continua le bourgeois, car ils sont deux.
— Monsieur, je vous rends mille grâces, dit d’Artagnan, qui, en vieillissant, était devenu d’une politesse raffinée.
En entraînant Raoul, il se dirigea rapidement vers le quartier de la Grève.
Sans cette grande habitude que le mousquetaire avait de la foule et le poignet irrésistible auquel se joignait une souplesse peu commune des épaules, ni l’un ni l’autre des deux voyageurs ne fût arrivé à destination.
Ils suivaient le quai qu’ils avaient gagné en quittant la rue Saint-Honoré, dans laquelle ils s’étaient engagés après avoir pris congé d’Athos.
D’Artagnan marchait le premier: son coude, son poignet, son épaule, formaient trois coins qu’il savait enfoncer avec art dans les groupes pour les faire éclater et se disjoindre comme des morceaux de bois. Souvent il usait comme renfort de la poignée en fer de son épée. Il l’introduisait entre des côtes trop rebelles, et la faisant jouer, en guise de levier ou de pince, séparait à propos l’époux de l’épouse, l’oncle du neveu, le frère du frère. Tout cela si naturellement et avec de si gracieux sourires, qu’il eût fallu avoir des côtes de bronze pour ne pas crier merci quand la poignée faisait son jeu, ou des cœurs de diamant pour ne pas être enchanté quand le sourire s’épanouissait sur les lèvres du mousquetaire. Raoul, suivant son ami, ménageait les femmes, qui admiraient sa beauté, contenait les hommes, qui sentaient la rigidité de ses muscles, et tous deux fendaient, grâce à cette manœuvre, l’onde un peu compacte et un peu bourbeuse du populaire.
Ils arrivèrent en vue des deux potences, et Raoul détourna les yeux avec dégoût. Pour d’Artagnan, il ne les vit même pas; sa maison au pignon dentelé, aux fenêtres pleines de curieux, attirait, absorbait même toute l’attention dont il était capable.
Il distingua dans la place et autour des maisons bon nombre de mousquetaires en congé, qui, les uns avec des femmes, les autres avec des amis, attendaient l’instant de la cérémonie. Ce qui le réjouit par-dessus tout, ce fut de voir que le cabaretier, son locataire, ne savait auquel entendre.
Trois garçons ne pouvaient suffire à servir les buveurs. Il y en avait dans la boutique, dans les chambres, dans la cour même. D’Artagnan fit observer cette affluence à Raoul et ajouta:
— Le drôle n’aura pas d’excuse pour ne pas payer son terme. Vois tous ces buveurs, Raoul, on dirait des gens de bonne compagnie. Mordioux! mais on n’a pas de place ici.
Cependant d’Artagnan réussit à attraper le patron par le coin de son tablier et à se faire reconnaître de lui.
— Ah! monsieur le chevalier, dit le cabaretier à moitié fou, une minute, de grâce! J’ai ici cent enragés qui mettent ma cave sens dessus dessous.
— La cave, bon, mais non le coffre-fort.
— Oh! monsieur, vos trente-sept pistoles et demie sont là-haut toutes comptées dans ma chambre; mais il y a dans cette chambre trente compagnons qui sucent les douves d’un petit baril de porto que j’ai défoncé ce matin pour eux... Donnez-moi une minute, rien qu’une minute.
— Soit, soit.
— Je m’en vais, dit Raoul bas à d’Artagnan; cette joie est ignoble.
— Monsieur, répliqua sévèrement d’Artagnan, vous allez me faire le plaisir de rester ici. Le soldat doit se familiariser avec tous les spectacles. Il y a dans l’œil, quand il est jeune, des fibres qu’il faut savoir endurcir, et l’on n’est vraiment généreux et bon que du moment où l’œil est devenu dur et le cœur resté tendre. D’ailleurs, mon petit Raoul, veux-tu me laisser seul ici? Ce serait mal à toi. Tiens, il y a la cour là-bas, et un arbre dans cette cour; viens à l’ombre, nous respirerons mieux que dans cette atmosphère chaude de vins répandus.
De l’endroit où s’étaient placés les deux nouveaux hôtes de l’Image-de-Notre-Dame, ils entendaient le murmure toujours grossissant des flots du peuple, et ne perdaient ni un cri ni un geste des buveurs attablés dans le cabaret ou disséminés dans les chambres. D’Artagnan eût voulu se placer en vedette pour une expédition, qu’il n’eût pas mieux réussi.
L’arbre sous lequel Raoul et lui étaient assis les couvrait d’un feuillage déjà épais. C’était un marronnier trapu, aux branches inclinées, qui versait son ombre sur une table tellement brisée, que les buveurs avaient dû renoncer à s’en servir.
Nous disons que de ce poste d’Artagnan voyait tout. Il observait, en effet, les allées et venues des garçons, l’arrivée des nouveaux buveurs, l’accueil tantôt amical, tantôt hostile, qui était fait à certains arrivants par certains installés. Il observait pour passer le temps, car les trente-sept pistoles et demie tardaient beaucoup à arriver.
Raoul le lui fit remarquer.
— Monsieur, lui dit-il, vous ne pressez pas votre locataire, et tout à l’heure les patients vont arriver. Il y aura une telle presse en ce moment, que nous ne pourrons plus sortir.
— Tu as raison, dit le mousquetaire. Holà! oh! quelqu’un, mordioux!
Mais il eut beau crier, frapper sur les débris de la table, qui tombèrent en poussière sous son poing, nul ne vint. D’Artagnan se préparait à aller trouver lui-même le cabaretier pour le forcer à une explication définitive, lorsque la porte de la cour dans laquelle il se trouvait avec Raoul, porte qui communiquait au jardin situé derrière, s’ouvrit en criant péniblement sur ses gonds rouillés, et un homme vêtu en cavalier sortit de ce jardin l’épée au fourreau, mais non à la ceinture, traversa la cour sans refermer la porte, et ayant jeté un regard oblique sur d’Artagnan et son compagnon, se dirigea vers le cabaret même en promenant partout ses yeux qui semblaient percer les murs et les consciences.
«Tiens, se dit d’Artagnan, mes locataires communiquent... Ah! c’est sans doute encore quelque curieux de pendaison.»
Au même moment, les cris et le vacarme des buveurs cessèrent dans les chambres supérieures. Le silence, en pareille circonstance, surprend comme un redoublement de bruit. D’Artagnan voulut voir quelle était la cause de ce silence subit. Il vit alors que cet homme, en habit de cavalier, venait d’entrer dans la chambre principale et qu’il haranguait les buveurs, qui tous l’écoutaient avec une attention minutieuse. Son allocution, d’Artagnan l’eût entendue peut-être sans le bruit dominant des clameurs populaires qui faisait un formidable accompagnement à la harangue de l’orateur. Mais elle finit bientôt, et tous les gens que contenait le cabaret sortirent les uns après les autres par petits groupes; de telle sorte, cependant, qu’il n’en demeura que six dans la chambre: l’un de ces six, l’homme à l’épée, prit à part le cabaretier, l’occupant par des discours plus ou moins sérieux, tandis que les autres allumaient un grand feu dans l’âtre: chose assez étrange par le beau temps et la chaleur.
— C’est singulier, dit d’Artagnan à Raoul; mais je connais ces figures-là.
— Ne trouvez-vous pas, dit Raoul, que cela sent la fumée ici?
— Je trouve plutôt que cela sent la conspiration, répliqua d’Artagnan.
Il n’avait pas achevé que quatre de ces hommes étaient descendus dans la cour, et, sans apparence de mauvais desseins, montaient la garde aux environs de la porte de communication, en lançant par intervalles à d’Artagnan des regards qui signifiaient beaucoup de choses.
— Mordioux! dit tout bas d’Artagnan à Raoul, il y a quelque chose. Es-tu curieux, toi, Raoul?
— C’est selon, monsieur le chevalier.
— Moi, je suis curieux comme une vieille femme. Viens un peu sur le devant, nous verrons le coup d’œil de la place. Il y a gros à parier que ce coup d’œil va être curieux.
— Mais vous savez, monsieur le chevalier, que je ne veux pas me faire le spectateur passif et indifférent de la mort de deux pauvres diables.
— Et moi donc, crois-tu que je sois un sauvage? Nous rentrerons quand il sera temps de rentrer. Viens!
Ils s’acheminèrent donc vers le corps de logis et se placèrent près de la fenêtre, qui, chose plus étrange encore que le reste, était demeurée inoccupée.
Les deux derniers buveurs, au lieu de regarder par cette fenêtre, entretenaient le feu.
En voyant entrer d’Artagnan et son ami:
— Ah! ah! du renfort, murmurèrent-ils.
D’Artagnan poussa le coude à Raoul.
— Oui, mes braves, du renfort, dit-il; cordieu! voilà un fameux feu... Qui voulez-vous donc faire cuire?
Les deux hommes poussèrent un éclat de rire jovial, et, au lieu de répondre, ajoutèrent du bois au feu. D’Artagnan ne pouvait se lasser de les regarder.
— Voyons, dit un des chauffeurs, on vous a envoyés pour nous dire le moment, n’est-ce pas?
— Sans doute, dit d’Artagnan, qui voulait savoir à quoi s’en tenir. Pourquoi serais-je donc ici, si ce n’était pour cela?
— Alors, mettez-vous à la fenêtre, s’il vous plaît.
D’Artagnan sourit dans sa moustache, fit signe à Raoul et se mit complaisamment à la fenêtre.
Chapitre LXII — Vive Colbert!
C’était un effrayant spectacle que celui que présentait la Grève en ce moment. Les têtes, nivelées par la perspective, s’étendaient au loin, drues et mouvantes comme les épis dans une grande plaine. De temps en temps, un bruit inconnu, une rumeur lointaine, faisait osciller les têtes et flamboyer des milliers d’yeux.
Parfois il y avait de grands refoulements. Tous ces épis se courbaient et devenaient des vagues plus mouvantes que celles de l’océan, qui roulaient des extrémités au centre, et allaient battre, comme des marées, la haie d’archers qui entouraient les potences. Alors les manches des hallebardes s’abaissaient sur la tête ou les épaules des téméraires envahisseurs; parfois aussi c’était le fer au lieu du bois, et, dans ce cas, il se faisait un large cercle vide autour de la garde: espace conquis aux dépens des extrémités, qui subissaient à leur tour l’oppression de ce refoulement subit qui les repoussait contre les parapets de la Seine.
Du haut de sa fenêtre, qui dominait toute la place, d’Artagnan vit, avec une satisfaction intérieure, que ceux des mousquetaires et des gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, à coups de poing et de pommeaux d’épée, se faire place. Il remarqua même qu’ils avaient réussi, par suite de cet esprit de corps qui double les forces du soldat, à se réunir en un groupe d’à peu près cinquante hommes; et que, sauf une douzaine d’égarés qu’il voyait encore rouler çà et là, le noyau était complet et à la portée de la voix. Mais ce n’étaient pas seulement les mousquetaires et les gardes qui attiraient l’attention de d’Artagnan. Autour des potences, et surtout aux abords de l’arcade Saint-Jean, s’agitait un tourbillon bruyant, brouillon, affairé; des figures hardies, des mines résolues se dessinaient çà et là au milieu des figures niaises et des mines indifférentes; des signaux s’échangeaient, des mains se touchaient. D’Artagnan remarqua dans les groupes, et même dans les groupes les plus animés, la figure du cavalier qu’il avait vu entrer par la porte de communication de son jardin et qui était monté au premier pour haranguer les buveurs. Cet homme organisait des escouades et distribuait des ordres.
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne me trompais pas, je connais cet homme, c’est Menneville. Que diable fait-il ici?
Un murmure sourd et qui s’accentuait par degrés arrêta sa réflexion et attira ses regards d’un autre côté. Ce murmure était occasionné par l’arrivée des patients; un fort piquet d’archers les précédait et parut à l’angle de l’arcade. La foule tout entière se mit à pousser des cris. Tous ces cris formèrent un hurlement immense. D’Artagnan vit Raoul pâlir; il lui frappa rudement sur l’épaule.
Les chauffeurs, à ce grand cri, se retournèrent et demandèrent où l’on en était.
— Les condamnés arrivent, dit d’Artagnan.
— Bien, répondirent-ils en avivant la flamme de la cheminée.
D’Artagnan les regarda avec inquiétude; il était évident que ces hommes qui faisaient un pareil feu, sans utilité aucune, avaient d’étranges intentions.
Les condamnés parurent sur la place. Ils marchaient à pied, le bourreau devant eux; cinquante archers se tenaient en haie à leur droite et à leur gauche. Tous deux étaient vêtus de noir, pâles mais résolus. Ils regardaient impatiemment au-dessus des têtes en se haussant à chaque pas.
D’Artagnan remarqua ce mouvement.
— Mordioux! dit-il, ils sont bien pressés de voir la potence.
Raoul se reculait sans avoir la force cependant de quitter tout à fait la fenêtre. La terreur, elle aussi, a son attraction.
— À mort! à mort! crièrent cinquante mille voix.
— Oui à mort! hurlèrent une centaine de furieux, comme si la grande masse leur eût donné la réplique.
— À la hart! à la hart! cria le grand ensemble; vive le roi!
— Tiens! murmura d’Artagnan, c’est drôle, j’aurais cru que c’était M. de Colbert qui les faisait pendre, moi.
Il y eut en ce moment un refoulement qui arrêta un instant la marche des condamnés.
Les gens à mine hardie et résolue qu’avait remarqués d’Artagnan, à force de se presser, de se pousser, de se hausser, étaient parvenus à toucher presque la haie d’archers.
Le cortège se remit en marche.
Tout à coup, aux cris de: «Vive Colbert!» ces hommes que d’Artagnan ne perdait pas de vue se jetèrent sur l’escorte, qui essaya vainement de lutter. Derrière ces hommes, il y avait la foule. Alors commença, au milieu d’un affreux vacarme, une affreuse confusion.
Cette fois, ce sont mieux que des cris d’attente ou des cris de joie, ce sont des cris de douleur.
En effet, les hallebardes frappent, les épées trouent, les mousquets commencent à tirer.
Il se fit alors un tourbillonnement étrange au milieu duquel d’Artagnan ne vit plus rien. Puis de ce chaos surgit tout à coup comme une intention visible, comme une volonté arrêtée.
Les condamnés avaient été arrachés des mains des gardes et on les entraînait vers la maison de l’Image-de-Notre-Dame. Ceux qui les entraînaient criaient:
— Vive Colbert!
Le peuple hésitait, ne sachant s’il devait tomber sur les archers ou sur les agresseurs.
Ce qui arrêtait le peuple, c’est que ceux qui criaient: «Vive Colbert!» commençaient à crier en même temps: «Pas de hart! à bas la potence! au feu! au feu! brûlons les voleurs! brûlons les affameurs!» Ce cri poussé d’ensemble obtint un succès d’enthousiasme. La populace était venue pour voir un supplice, et voilà qu’on lui offrait l’occasion d’en faire un elle-même.
C’était ce qui pouvait être le plus agréable à la populace.
Aussi se rangea-t-elle immédiatement du parti des agresseurs contre les archers, en criant avec la minorité, devenue, grâce à elle, majorité des plus compactes:
— Oui, oui, au feu, les voleurs! vive Colbert!
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, il me semble que cela devient sérieux.
Un des hommes qui se tenaient près de la cheminée s’approcha de la fenêtre, son brandon à la main.
— Ah! ah! dit-il, cela chauffe.
Puis, se retournant vers son compagnon:
— Voilà le signal! dit-il.
Et soudain il appuya le tison brûlant à la boiserie. Ce n’était pas une maison tout à fait neuve que le cabaret de l’Image de Notre-Dame; aussi ne se fit-elle pas prier pour prendre feu.
En une seconde, les ais craquent et la flamme monte en pétillant. Un hurlement du dehors répond aux cris que poussent les incendiaires.
D’Artagnan, qui n’a rien vu parce qu’il regarde sur la place, sent à la fois la fumée qui l’étouffe et la flamme qui le grille.
— Holà! s’écrie-t-il en se retournant, le feu est-il ici? êtes-vous fous ou enragés, mes maîtres?
Les deux hommes le regardèrent d’un air étonné.
— Eh quoi! demandèrent-ils à d’Artagnan, n’est-ce pas chose convenue?
— Chose convenue que vous brûlerez ma maison? vocifère d’Artagnan en arrachant le tison des mains de l’incendiaire et le lui portant au visage.
Le second veut porter secours à son camarade; mais Raoul le saisit, l’enlève et le jette par la fenêtre, tandis que d’Artagnan pousse son compagnon par les degrés. Raoul, le premier libre, arrache les lambris qu’il jette tout fumants par la chambre.
D’un coup d’œil, d’Artagnan voit qu’il n’y a plus rien à craindre pour l’incendie et court à la fenêtre.
Le désordre est à son comble. On crie à la fois: — Au feu! au meurtre! à la hart! au bûcher! vive Colbert et vive le roi!
Le groupe qui arrache les patients aux mains des archers s’est rapproché de la maison, qui semble le but vers lequel on les entraîne. Menneville est à la tête du groupe criant plus haut que personne: — Au feu! au feu! vive Colbert!
D’Artagnan commence à comprendre. On veut brûler les condamnés, et sa maison est le bûcher qu’on leur prépare.
— Halte-là! cria-t-il l’épée à la main et un pied sur la fenêtre. Menneville, que voulez-vous?
— Monsieur d’Artagnan, s’écrie celui-ci, passage, passage!
— Au feu! au feu, les voleurs! vive Colbert! crie la foule.
Ces cris exaspérèrent d’Artagnan.
— Mordioux! dit-il, brûler ces pauvres diables qui ne sont condamnés qu’à être pendus, c’est infâme!
Cependant, devant la porte, la masse des curieux, refoulée contre les murailles, est plus épaisse et ferme la voie.
Menneville et ses hommes, qui traînent les patients, ne sont plus qu’à dix pas de la porte.
Menneville fait un dernier effort.
— Passage! passage! crie-t-il le pistolet au poing.
— Brûlons! brûlons! répète la foule. Le feu est à l’Image-de-Notre-Dame. Brûlons les voleurs! brûlons-les tous deux dans l’Image-de-Notre-Dame.
Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à la maison de d’Artagnan qu’on en veut.
D’Artagnan se rappelle l’ancien cri, toujours si efficacement poussé par lui.
— À moi, mousquetaires!... dit-il d’une voix de géant, d’une de ces voix qui dominent le canon, la mer, la tempête; à moi, mousquetaires!...
Et, se suspendant par le bras au balcon, il se laisse tomber au milieu de la foule, qui commence à s’écarter de cette maison d’où il pleut des hommes. Raoul est à terre aussitôt que lui. Tous deux ont l’épée à la main. Tout ce qu’il y a de mousquetaires sur la place a entendu ce cri d’appel; tous se sont retournés à ce cri et ont reconnu d’Artagnan.
— Au capitaine! au capitaine! crient-ils tous à leur tour.
Et la foule s’ouvre devant eux comme devant la proue d’un vaisseau. En ce moment d’Artagnan et Menneville se trouvèrent face à face.
— Passage! passage! s’écrie Menneville en voyant qu’il n’a plus que le bras à étendre pour toucher la porte.
— On ne passe pas! dit d’Artagnan.
— Tiens, dit Menneville en lâchant son coup de pistolet presque à bout portant.
Mais avant que le rouet ait tourné, d’Artagnan a relevé le bras de Menneville avec la poignée de son épée et lui a passé la lame au travers du corps.
— Je t’avais bien dit de te tenir tranquille, dit d’Artagnan à Menneville qui roula à ses pieds.
— Passage! passage! crient les compagnons de Menneville épouvantés d’abord, mais qui se rassurent bientôt en s’apercevant qu’ils n’ont affaire qu’à deux hommes.
Mais ces deux hommes sont deux géants à cent bras, l’épée voltige entre leurs mains comme le glaive flamboyant de l’archange. Elle troue avec la pointe, frappe de revers, frappe de taille. Chaque coup renverse son homme.
— Pour le roi! crie d’Artagnan à chaque homme qu’il frappe, c’est-à-dire à chaque homme qui tombe.
Ce cri devient le mot d’ordre des mousquetaires, qui, guidés par lui, rejoignent d’Artagnan.
Pendant ce temps les archers se remettent de la panique qu’ils ont éprouvée, chargent les agresseurs en queue, et, réguliers comme des moulins, foulent et abattent tout ce qu’ils rencontrent. La foule, qui voit reluire les épées, voler en l’air les gouttes de sang, la foule fuit et s’écrase elle-même.
Enfin des cris de miséricorde et de désespoir retentissent; c’est l’adieu des vaincus. Les deux condamnés sont retombés aux mains des archers.
D’Artagnan s’approche d’eux, et les voyant pâles et mourants:
— Consolez-vous, pauvres gens, dit-il, vous ne subirez pas le supplice affreux dont ces misérables vous menaçaient. Le roi vous a condamnés à être pendus. Vous ne serez que pendus. Çà! qu’on les pende, et voilà tout.
Il n’y a plus rien à l’Image-de-Notre-Dame. Le feu a été éteint avec deux tonnes de vin à défaut d’eau. Les conjurés ont fui par le jardin. Les archers entraînent les patients aux potences.
L’affaire ne fut pas longue à partir de ce moment.
L’exécuteur, peu soucieux d’opérer selon les formes de l’art, se hâte et expédie les deux malheureux en une minute.
Cependant on s’empresse autour de d’Artagnan; on le félicite, on le caresse. Il essuie son front ruisselant de sueur, son épée ruisselante de sang, hausse les épaules en voyant Menneville qui se tord à ses pieds dans les dernières convulsions de l’agonie. Et tandis que Raoul détourne les yeux avec compassion, il montre aux mousquetaires les potences chargées de leurs tristes fruits.
— Pauvres diables! dit-il, j’espère qu’ils sont morts en me bénissant, car je leur en ai sauvé de belles.
Ces mots vont atteindre Menneville au moment où lui-même va rendre le dernier soupir. Un soupir sombre et ironique voltige sur ses lèvres. Il veut répondre, mais l’effort qu’il fait achève de briser sa vie. Il expire.
— Oh! tout cela est affreux, murmura Raoul; partons, monsieur le chevalier.
— Tu n’es pas blessé? demande d’Artagnan.
— Non, merci.
— Eh bien! tu es un brave, mordioux! C’est la tête du père et le bras de Porthos. Ah! s’il avait été ici, Porthos, il en aurait vu de belles.
Puis, par manière de se souvenir:
— Mais où diable peut-il être, ce brave Porthos? murmura d’Artagnan.
— Venez, chevalier, venez, insista Raoul.
— Une dernière minute, mon ami, que je prenne mes trente-sept pistoles et demie, je suis à toi. La maison est d’un bon produit, ajouta d’Artagnan en rentrant à l’Image-de-Notre-Dame; mais décidément, dût-elle être moins productive, je l’aimerais mieux dans un autre quartier.
Chapitre LXIII — Comment le diamant de M. d’Eymeris passa entre les mains de d’Artagnan
Tandis que cette scène bruyante et ensanglantée se passait sur la Grève, plusieurs hommes, barricadés derrière la porte de communication du jardin, remettaient leurs épées au fourreau, aidaient l’un d’eux à monter sur son cheval tout sellé qui attendait dans le jardin, et, comme une volée d’oiseaux effarés, s’enfuyaient dans toutes les directions, les uns escaladant les murs, les autres se précipitant par les portes avec toute l’ardeur de la panique.
Celui qui monta sur le cheval et qui lui fit sentir l’éperon avec une telle brutalité que l’animal faillit franchir la muraille, ce cavalier, disons-nous, traversa la place Baudoyer, passa comme l’éclair devant la foule des rues, écrasant, culbutant, renversant tout, et dix minutes après arriva aux portes de la surintendance, plus essoufflé encore que son cheval. L’abbé Fouquet, au bruit retentissant des fers sur le pavé, parut à une fenêtre de la cour, et avant même que le cavalier eût mis pied à terre:
— Eh bien! Danicamp? demanda-t-il, à moitié penché hors de la fenêtre.
— Eh bien! c’est fini, répondit le cavalier.
— Fini! cria l’abbé; alors ils sont sauvés?
— Non pas, monsieur, répliqua le cavalier. Ils sont pendus.
— Pendus! répéta l’abbé pâlissant.
Une porte latérale s’ouvrit soudain, et Fouquet apparut dans la chambre, pâle, égaré, les lèvres entrouvertes par un cri de douleur et de colère.
Il s’arrêta sur le seuil, écoutant ce qui se disait de la cour à la fenêtre.
— Misérables! dit l’abbé, vous ne vous êtes donc pas battus!
— Comme des lions.
— Dites comme des lâches.
— Monsieur!
— Cent hommes de guerre, l’épée à la main, valent dix mille archers dans une surprise. Où est Menneville, ce fanfaron, ce vantard qui ne devait revenir que mort ou vainqueur?
— Eh bien! monsieur, il a tenu parole. Il est mort.
— Mort! qui l’a tué?
— Un démon déguisé en homme, un géant armé de dix épées flamboyantes, un enragé qui a d’un seul coup éteint le feu, éteint l’émeute, et fait sortir cent mousquetaires du pavé de la place de Grève.
Fouquet souleva son front tout ruisselant de sueur.
— Oh! Lyodot et d’Eymeris! murmura-t-il, morts! morts! morts! et moi déshonoré.
L’abbé se retourna, et apercevant son frère écrasé, livide:
— Allons! allons! dit-il, c’est un coup du sort, monsieur, il ne faut pas nous lamenter ainsi. Puisque cela ne s’est point fait, c’est que Dieu...
— Taisez-vous, l’abbé! taisez-vous! cria Fouquet; vos excuses sont des blasphèmes. Faites monter ici cet homme, et qu’il raconte les détails de l’horrible événement.
— Mais, mon frère...
— Obéissez, monsieur!
L’abbé fit un signe, et une demi-minute après on entendit les pas de l’homme dans l’escalier.
En même temps, Gourville apparut derrière Fouquet, pareil à l’ange gardien du surintendant, appuyant un doigt sur ses lèvres pour lui enjoindre de s’observer au milieu des élans mêmes de sa douleur. Le ministre reprit toute la sérénité que les forces humaines peuvent laisser à la disposition d’un cœur à demi brisé par la douleur. Danicamp parut.
— Faites votre rapport, dit Gourville.
— Monsieur, répondit le messager, nous avions reçu l’ordre d’enlever les prisonniers et de crier: «Vive Colbert!» en les enlevant.
— Pour les brûler vifs, n’est-ce pas, l’abbé? interrompit Gourville.
— Oui! oui! l’ordre avait été donné à Menneville. Menneville savait ce qu’il en fallait faire, et Menneville est mort.
Cette nouvelle parut rassurer Gourville au lieu de l’attrister.
— Pour les brûler vifs? répéta le messager, comme s’il eût douté que cet ordre, le seul qui lui eût été donné au reste, fût bien réel.
— Mais certainement pour les brûler vifs, reprit brutalement l’abbé.
— D’accord, monsieur, d’accord, reprit l’homme en cherchant des yeux sur la physionomie des deux interlocuteurs ce qu’il y avait de triste ou d’avantageux pour lui à raconter selon la vérité.
— Maintenant, racontez, dit Gourville.
— Les prisonniers, continua Danicamp, devaient donc être amenés à la Grève, et le peuple en fureur voulait qu’ils fussent brûlés au lieu d’être pendus.
— Le peuple a ses raisons, dit l’abbé; continuez.
— Mais, reprit l’homme, au moment où les archers venaient d’être enfoncés, au moment où le feu prenait dans une des maisons de la place destinée à servir de bûcher aux coupables, un furieux, ce démon, ce géant dont je vous parlais, et qu’on nous avait dit être le propriétaire de la maison en question, aidé d’un jeune homme qui l’accompagnait, jeta par la fenêtre ceux qui activaient le feu, appela au secours les mousquetaires qui se trouvaient dans la foule, sauta lui-même du premier étage dans la place, et joua si désespérément de l’épée, que la victoire fut rendue aux archers, les prisonniers repris et Menneville tué. Une fois repris, les condamnés furent exécutés en trois minutes.
Fouquet, malgré sa puissance sur lui-même, ne put s’empêcher de laisser échapper un sourd gémissement.
— Et cet homme, le propriétaire de la maison, reprit l’abbé, comment le nomme-t-on?
— Je ne vous le dirai pas, n’ayant pas pu le voir; mon poste m’avait été désigné dans le jardin, et je suis resté à mon poste; seulement, on est venu me raconter l’affaire. J’avais ordre, la chose une fois finie, de venir vous annoncer en toute hâte de quelle façon elle était finie. Selon l’ordre, je suis parti au galop, et me voilà.
— Très bien, monsieur, nous n’avons pas autre chose à demander de vous, dit l’abbé, de plus en plus atterré à mesure qu’approchait le moment d’aborder son frère seul à seul.
— On vous a payé? demanda Gourville.
— Un acompte, monsieur, répondit Danicamp.
— Voilà vingt pistoles. Allez, monsieur, et n’oubliez pas de toujours défendre, comme cette fois, les véritables intérêts du roi.
— Oui, monsieur, dit l’homme en s’inclinant et en serrant l’argent dans sa poche.
Après quoi il sortit.
À peine fut-il dehors que Fouquet, qui était resté immobile, s’avança d’un pas rapide et se trouva entre l’abbé et Gourville. Tous deux ouvrirent en même temps la bouche pour parler.
— Pas d’excuses! dit-il, pas de récriminations contre qui que ce soit. Si je n’eusse pas été un faux ami, je n’eusse confié à personne le soin de délivrer Lyodot et d’Eymeris. C’est moi seul qui suis coupable, à moi seul donc les reproches et les remords. Laissez-moi, l’abbé.
— Cependant, monsieur, vous n’empêcherez pas, répondit celui-ci, que je ne fasse rechercher le misérable qui s’est entremis pour le service de M. Colbert dans cette partie si bien préparée; car, s’il est d’une bonne politique de bien aimer ses amis, je ne crois pas mauvaise celle qui consiste à poursuivre ses ennemis d’une façon acharnée.
— Trêve de politique, l’abbé; sortez, je vous prie, et que je n’entende plus parler de vous jusqu’à nouvel ordre; il me semble que nous avons besoin de beaucoup de silence et de circonspection. Vous avez un terrible exemple devant vous. Messieurs, pas de représailles, je vous le défends.
— Il n’y a pas d’ordres, grommela l’abbé, qui m’empêchent de venger sur un coupable l’affront fait à ma famille.
— Et moi, s’écria Fouquet de cette voix impérative à laquelle on sent qu’il n’y a rien à répondre, si vous avez une pensée, une seule, qui ne soit pas l’expression absolue de ma volonté, je vous ferai jeter à la Bastille deux heures après que cette pensée se sera manifestée. Réglez-vous là-dessus, l’abbé.
L’abbé s’inclina en rougissant.
Fouquet fit signe à Gourville de le suivre, et déjà se dirigeait vers son cabinet, lorsque l’huissier annonça d’une voix haute:
— M. le chevalier d’Artagnan.
— Qu’est-ce? fit négligemment Fouquet à Gourville.
— Un ex-lieutenant des mousquetaires de Sa Majesté, répondit Gourville sur le même ton.
Fouquet ne prit pas même la peine de réfléchir et se remit à marcher.
— Pardon, monseigneur! dit alors Gourville; mais, je réfléchis, ce brave garçon a quitté le service du roi, et probablement vient-il toucher un quart de pension quelconque.
— Au diable! dit Fouquet; pourquoi prend-il si mal son temps?
— Permettez, monseigneur, que je lui dise un mot de refus alors; car il est de ma connaissance, et c’est un homme qu’il vaut mieux, dans les circonstances où nous nous trouvons, avoir pour ami que pour ennemi.
— Répondez tout ce que vous voudrez, dit Fouquet.
— Eh! mon Dieu! dit l’abbé plein de rancune, comme un homme d’Église, répondez qu’il n’y a pas d’argent, surtout pour les mousquetaires.
Mais l’abbé n’avait pas plutôt lâché ce mot imprudent, que la porte entrebâillée s’ouvrit tout à fait et que d’Artagnan parut.
— Eh! monsieur Fouquet, dit-il, je le savais bien, qu’il n’y avait pas d’argent pour les mousquetaires. Aussi je ne venais point pour m’en faire donner, mais bien pour m’en faire refuser. C’est fait, merci. Je vous donne le bonjour et vais en chercher chez M. Colbert.
Et il sortit après un salut assez leste.
— Gourville, dit Fouquet, courez après cet homme et me le ramenez.
Gourville obéit et rejoignit d’Artagnan sur l’escalier. D’Artagnan, entendant des pas derrière lui, se retourna et aperçut Gourville.
— Mordioux! mon cher monsieur, dit-il, ce sont de tristes façons que celles de messieurs vos gens de finances; je viens chez M. Fouquet pour toucher une somme ordonnancée par Sa Majesté, et l’on m’y reçoit comme un mendiant qui vient pour demander une aumône, ou comme un filou qui vient pour voler une pièce d’argenterie.
— Mais vous avez prononcé le nom de M. Colbert, cher monsieur d’Artagnan; vous avez dit que vous alliez chez M. Colbert?
— Certainement que j’y vais, ne fût-ce que pour lui demander satisfaction des gens qui veulent brûler les maisons en criant: «Vive Colbert!»
Gourville dressa les oreilles.
— Oh! oh! dit-il, vous faites allusion à ce qui vient de se passer en Grève?
— Oui, certainement.
— Et en quoi ce qui vient de se passer vous importe-t-il?
— Comment! vous me demandez en quoi il m’importe ou il ne m’importe pas que M. Colbert fasse de ma maison un bûcher?
— Ainsi, votre maison... C’est votre maison qu’on voulait brûler?
— Pardieu!
— Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame est à vous?
— Depuis huit jours.
— Et vous êtes ce brave capitaine, vous êtes cette vaillante épée qui a dispersé ceux qui voulaient brûler les condamnés?
— Mon cher monsieur Gourville, mettez-vous à ma place: je suis agent de la force publique et propriétaire. Comme capitaine, mon devoir est de faire accomplir les ordres du roi. Comme propriétaire, mon intérêt est qu’on ne me brûle pas ma maison. J’ai donc suivi à la fois les lois de l’intérêt et du devoir en remettant MM. Lyodot et d’Eymeris entre les mains des archers.
— Ainsi c’est vous qui avez jeté un homme par la fenêtre?
— C’est moi-même, répliqua modestement d’Artagnan.
— C’est vous qui avez tué Menneville?
— J’ai eu ce malheur, dit d’Artagnan saluant comme un homme que l’on félicite.
— C’est vous enfin qui avez été cause que les deux condamnés ont été pendus?
— Au lieu d’être brûlés, oui, monsieur, et je m’en fais gloire. J’ai arraché ces pauvres diables à d’effroyables tortures. Comprenez-vous, mon cher monsieur Gourville, qu’on voulait les brûler vifs? cela passe toute imagination.
— Allez, mon cher monsieur d’Artagnan, allez, dit Gourville voulant épargner à Fouquet la vue d’un homme qui venait de lui causer une si profonde douleur.
— Non pas, dit Fouquet, qui avait entendu de la porte de l’antichambre; non pas, monsieur d’Artagnan, venez, au contraire.
D’Artagnan essuya au pommeau de son épée une dernière trace sanglante qui avait échappé à son investigation et rentra. Alors il se retrouva en face de ces trois hommes, dont les visages portaient trois expressions bien différentes: chez l’abbé celle de la colère, chez Gourville celle de la stupeur, chez Fouquet celle de l’abattement.
— Pardon, monsieur le ministre, dit d’Artagnan, mais mon temps est compté, il faut que je passe à l’intendance pour m’expliquer avec M. Colbert et toucher mon quartier.
— Mais, monsieur, dit Fouquet, il y a de l’argent ici.
D’Artagnan, étonné, regarda le surintendant.
— Il vous a été répondu légèrement, monsieur, je le sais, je l’ai entendu, dit le ministre; un homme de votre mérite devrait être connu de tout le monde.
D’Artagnan s’inclina.
— Vous avez une ordonnance? ajouta Fouquet.
— Oui, monsieur.
— Donnez, je vais vous payer moi-même; venez.
Il fit un signe à Gourville et à l’abbé, qui demeurèrent dans la chambre où ils étaient, et emmena d’Artagnan dans son cabinet. Une fois arrivé:
— Combien vous doit-on, monsieur?
— Mais quelque chose comme cinq mille livres, monseigneur.
— Pour votre arriéré de solde?
— Pour un quartier.
— Un quartier de cinq mille livres! dit Fouquet attachant sur le mousquetaire un profond regard; c’est donc vingt mille livres par an que le roi vous donne?
— Oui, monseigneur, c’est vingt mille livres; trouvez-vous que cela soit trop?
— Moi! s’écria Fouquet, et il sourit amèrement. Si je me connaissais en hommes, si j’étais, au lieu d’un esprit léger, inconséquent et vain, un esprit prudent et réfléchi; si, en un mot, j’avais, comme certaines gens, su arranger ma vie, vous ne recevriez pas vingt mille livres par an, mais cent mille, et vous ne seriez pas au roi, mais à moi!
D’Artagnan rougit légèrement. Il y a dans la façon dont se donne l’éloge, dans la voix du louangeur, dans son accent affectueux, un poison si doux, que le plus fort en est parfois enivré.
Le surintendant termina cette allocution en ouvrant un tiroir, où il prit quatre rouleaux qu’il posa devant d’Artagnan.
Le Gascon en écorna un.
— De l’or! dit-il.
— Cela vous chargera moins, monsieur.
— Mais alors, monsieur, cela fait vingt mille livres.
— Sans doute.
— Mais on ne m’en doit que cinq.
— Je veux vous épargner la peine de passer quatre fois à la surintendance.
— Vous me comblez, monsieur.
— Je fais ce que je dois, monsieur le chevalier, et j’espère que vous ne me garderez pas rancune pour l’accueil de mon frère. C’est un esprit plein d’aigreur et de caprice.
— Monsieur, dit d’Artagnan, croyez que rien ne me fâcherait plus qu’une excuse de vous.
— Aussi ne le ferai-je plus, et me contenterai-je de vous demander une grâce.
— Oh! monsieur.
Fouquet tira de son doigt un diamant d’environ mille pistoles.
— Monsieur, dit-il, la pierre que voici me fut donnée par un ami d’enfance, par un homme à qui vous avez rendu un grand service.
La voix de Fouquet s’altéra sensiblement.
— Un service, moi! fit le mousquetaire; j’ai rendu un service à l’un de vos amis?
— Vous ne pouvez l’avoir oublié, monsieur, car c’est aujourd’hui même.
— Et cet ami s’appelait?...
— M. d’Eymeris.
— L’un des condamnés?
— Oui, l’une des victimes... Eh bien! monsieur d’Artagnan, en faveur du service que vous lui avez rendu, je vous prie d’accepter ce diamant. Faites cela pour l’amour de moi.
— Monsieur...
— Acceptez, vous dis-je. Je suis aujourd’hui dans un jour de deuil, plus tard vous saurez cela peut-être; aujourd’hui j’ai perdu un ami; eh bien! j’essaie d’en retrouver un autre.
— Mais, monsieur Fouquet...
— Adieu, monsieur d’Artagnan, adieu! s’écria Fouquet le cœur gonflé, ou plutôt, au revoir!
Et le ministre sortit de son cabinet; laissant aux mains du mousquetaire la bague et les vingt mille livres.
— Oh! oh! dit d’Artagnan après un moment de réflexion sombre; est-ce que je comprendrais? Mordioux! si je comprends, voilà un bien galant homme!... Je m’en vais me faire expliquer cela par M. Colbert.
Et il sortit.
Chapitre LXIV — De la différence notable que d’Artagnan trouva entre M. l’intendant et Mgr le surintendant
M. Colbert demeurait rue Neuve-des-Petits-Champs, dans une maison qui avait appartenu à Beautru. Les jambes de d’Artagnan firent le trajet en un petit quart d’heure.
Lorsqu’il arriva chez le nouveau favori, la cour était pleine d’archers et de gens de police qui venaient, soit le féliciter, soit s’excuser, selon qu’il choisirait éloge ou blâme. Le sentiment de la flatterie est instinctif chez les gens de condition abjecte; ils en ont le sens, comme l’animal sauvage a celui de l’ouïe ou de l’odorat. Ces gens, ou leur chef, avaient donc compris qu’il y avait un plaisir à faire à M. Colbert, en lui rendant compte de la façon dont son nom avait été prononcé pendant l’échauffourée.
D’Artagnan se produisit juste au moment où le chef du guet faisait son rapport. D’Artagnan se tint près de la porte, derrière les archers.
Cet officier prit Colbert à part, malgré sa résistance et le froncement de ses gros sourcils.
— Au cas, dit-il, où vous auriez réellement désiré, monsieur, que le peuple fît justice de deux traîtres, il eût été sage de nous en avertir; car enfin, monsieur, malgré notre douleur de vous déplaire ou de contrarier vos vues, nous avions notre consigne à exécuter.
— Triple sot! répliqua Colbert furieux en secouant ses cheveux tassés et noirs comme une crinière, que me racontez-vous là? Quoi! j’aurais eu, moi, l’idée d’une émeute? Êtes-vous fou ou ivre?
— Mais, monsieur, on a crié: «Vive Colbert!» répliqua le chef du guet fort ému.
— Une poignée de conspirateurs...
— Non pas, non pas, une masse de peuple!
— Oh! vraiment, dit Colbert en s’épanouissant, une masse du peuple criait: «Vive Colbert!» Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites, monsieur?...
— Il n’y avait qu’à ouvrir les oreilles, ou plutôt à les fermer, tant les cris étaient terribles.
— Et c’était du peuple, du vrai peuple?
— Certainement, monsieur; seulement, ce vrai peuple nous a battus.
— Oh! fort bien, continua Colbert tout à sa pensée. Alors vous supposez que c’est le peuple seul qui voulait faire brûler les condamnés?
— Oh! oui, monsieur.
— C’est autre chose... Vous avez donc bien résisté?
— Nous avons eu trois hommes étouffés, monsieur.
— Vous n’avez tué personne, au moins?
— Monsieur, il est resté sur le carreau quelques mutins, un, entre autres, qui n’était pas un homme ordinaire.
— Qui?
— Un certain Menneville, sur qui, depuis longtemps, la police avait l’œil ouvert.
— Menneville! s’écria Colbert; celui qui tua, rue de la Huchette, un brave homme qui demandait un poulet gras?
— Oui, monsieur, c’est le même.
— Et ce Menneville, criait-il aussi: «Vive Colbert!» lui?
— Plus fort que tous les autres; comme un enragé.
Le front de Colbert devint nuageux et se rida. L’espèce d’auréole ambitieuse qui éclairait son visage s’éteignit comme le feu des vers luisants qu’on écrase sous l’herbe.
— Que disiez-vous donc, reprit alors l’intendant déçu, que l’initiative venait du peuple? Menneville était mon ennemi; je l’eusse fait pendre, et il le savait bien; Menneville était à l’abbé Fouquet... toute l’affaire vient de Fouquet; ne sait-on pas que les condamnés étaient ses amis d’enfance?
«C’est vrai, pensa d’Artagnan, et voilà mes doutes éclaircis. Je le répète, M. Fouquet peut-être ce qu’on voudra, mais c’est un galant homme.»
— Et, poursuivit Colbert, pensez-vous être sûr que ce Menneville est mort?
D’Artagnan jugea que le moment était venu de faire son entrée.
— Parfaitement, monsieur, répliqua-t-il en s’avançant tout à coup.
— Ah! c’est vous; monsieur? dit Colbert.
— En personne, répliqua le mousquetaire avec son ton délibéré; il paraît que vous aviez dans Menneville un joli petit ennemi?
— Ce n’est pas moi, monsieur, qui avais un ennemi, répondit Colbert, c’est le roi.
«Double brute! pensa d’Artagnan, tu fais de la morgue et de l’hypocrisie avec moi...»
— Eh bien! poursuivit-il, je suis très heureux d’avoir rendu un si bon service au roi, voudrez-vous vous charger de le dire à Sa Majesté, monsieur l’intendant?
— Quelle commission me donnez-vous, et que me chargez-vous de dire, monsieur? Précisez, je vous prie, répondit Colbert d’une voix aigre et toute chargée d’avance d’hostilités.
— Je ne vous donne aucune commission, repartit d’Artagnan avec le calme qui n’abandonne jamais les railleurs. Je pensais qu’il vous serait facile d’annoncer à Sa Majesté que c’est moi qui, me trouvant là par hasard, ai fait justice de M. Menneville et remis les choses dans l’ordre.
Colbert ouvrit de grands yeux et interrogea du regard le chef du guet.
— Ah! c’est bien vrai, dit celui-ci, que monsieur a été notre sauveur.
— Que ne me disiez-vous, monsieur, que vous veniez me raconter cela? fit Colbert avec envie; tout s’expliquait, et mieux pour vous que pour tout autre.
— Vous faites erreur, monsieur l’intendant, je ne venais pas du tout vous raconter cela.
— C’est un exploit pourtant, monsieur.
— Oh! dit le mousquetaire avec insouciance, la grande habitude blase l’esprit.
— À quoi dois-je l’honneur de votre visite, alors?
— Tout simplement à ceci: le roi m’a commandé de venir vous trouver.
— Ah! dit Colbert en reprenant son aplomb, parce qu’il voyait d’Artagnan tirer un papier de sa poche, c’est pour me demander de l’argent?
— Précisément, monsieur.
— Veuillez attendre, je vous prie, monsieur; j’expédie le rapport du guet.
D’Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se retrouvant en face de Colbert après ce premier tour, il le salua comme Arlequin eût pu le faire; puis, opérant une seconde évolution, il se dirigea vers la porte d’un bon pas.
Colbert fut frappé de cette vigoureuse résistance à laquelle il n’était pas accoutumé. D’ordinaire, les gens d’épée, lorsqu’ils venaient chez lui, avaient un tel besoin d’argent, que, leurs pieds eussent-ils dû prendre racine dans le marbre, leur patience ne s’épuisait pas. D’Artagnan allait-il droit chez le roi? allait-il se plaindre d’une réception mauvaise ou raconter son exploit? C’était une grave matière à réflexion.
En tout cas, le moment était mal choisi pour renvoyer d’Artagnan, soit qu’il vînt de la part du roi, soit qu’il vînt de la sienne. Le mousquetaire venait de rendre un trop grand service, et depuis trop peu de temps, pour qu’il fût déjà oublié.
Aussi Colbert pensa-t-il que mieux valait secouer toute arrogance et rappeler d’Artagnan.
— Hé! monsieur d’Artagnan, cria Colbert, quoi! vous me quittez ainsi?
D’Artagnan se retourna.
— Pourquoi non? dit-il tranquillement; nous n’avons plus rien à nous dire, n’est-ce pas?
— Vous avez au moins de l’argent à toucher, puisque vous avez une ordonnance?
— Moi? pas le moins du monde, mon cher monsieur Colbert.
— Mais enfin, monsieur, vous avez un bon! Et de même que, vous, vous donnez un coup d’épée pour le roi quand vous en êtes requis, je paie, moi, quand on me présente une ordonnance. Présentez.
— Inutile, mon cher monsieur Colbert, dit d’Artagnan, qui jouissait intérieurement du désarroi mis dans les idées de Colbert; ce bon est payé.
— Payé! par qui donc?
— Mais par le surintendant.
Colbert pâlit.
— Expliquez-vous alors, dit-il d’une voix étranglée; si vous êtes payé, pourquoi me montrer ce papier?
— Suite de la consigne dont vous parliez si ingénieusement tout à l’heure, cher monsieur Colbert; le roi m’avait dit de toucher un quartier de la pension qu’il veut bien me faire...
— Chez moi?... dit Colbert.
— Pas précisément. Le roi m’a dit: «Allez chez M. Fouquet: le surintendant n’aura peut-être pas d’argent, alors vous irez chez M. Colbert.»
Le visage de Colbert s’éclaircit un moment; mais il en était de sa malheureuse physionomie comme du ciel d’orage, tantôt radieux, tantôt sombre comme la nuit, selon que brille l’éclair ou que passe le nuage.
— Et... il y avait de l’argent chez le surintendant? demanda-t-il.
— Mais, oui, pas mal d’argent, répliqua d’Artagnan... Il faut le croire, puisque M. Fouquet, au lieu de me payer un quartier de cinq mille livres...
— Un quartier de cinq mille livres! s’écria Colbert, saisi comme l’avait été Fouquet de l’ampleur d’une somme destinée à payer le service d’un soldat; cela ferait donc vingt mille livres de pension?
— Juste, monsieur Colbert. Peste! vous comptez comme feu Pythagore; oui, vingt mille livres.
— Dix fois les appointements d’un intendant des finances. Je vous en fais mon compliment, dit Colbert avec un venimeux sourire.
— Oh! dit d’Artagnan, le roi s’est excusé de me donner si peu; aussi m’a-t-il fait promesse de réparer plus tard, quand il serait riche ... Mais j’achève étant fort pressé...
— Oui, et malgré l’attente du roi, le surintendant vous a payé?
— Comme, malgré l’attente du roi, vous avez refusé de me payer, vous.
— Je n’ai pas refusé, monsieur, je vous ai prié d’attendre. Et vous dites que M. Fouquet vous a payé vos cinq mille livres?
— Oui; c’est ce que vous eussiez fait, vous; et encore, encore... il a fait mieux que cela, cher monsieur Colbert.
— Et qu’a-t-il fait?
— Il m’a poliment compté la totalité de la somme, en disant que pour le roi les caisses étaient toujours pleines.
— La totalité de la somme! M. Fouquet vous a compté vingt mille livres au lieu de cinq mille.
— Oui, monsieur.
— Et pourquoi cela?
— Afin de m’épargner trois visites à la caisse de la surintendance; donc, j’ai les vingt mille livres là, dans ma poche, en fort bel or tout neuf. Vous voyez donc que je puis m’en aller, n’ayant aucunement besoin de vous et n’étant passé ici que pour la forme.
Et d’Artagnan frappa sur ses poches en riant, ce qui découvrit à Colbert trente-deux magnifiques dents aussi blanches que des dents de vingt-cinq ans, et qui semblaient dire dans leur langage: «Servez-nous trente-deux petits Colbert, et nous les mangerons volontiers.» Le serpent est aussi brave que le lion, l’épervier aussi courageux que l’aigle, cela ne se peut contester. Il n’est pas jusqu’aux animaux qu’on a nommés lâches qui ne soient braves quand il s’agit de la défense. Colbert n’eut pas peur des trente-deux dents de d’Artagnan; il se roidit, et soudain:
— Monsieur, dit-il, ce que M. le surintendant a fait là, il n’avait pas le droit de le faire.
— Comment dites-vous? répliqua d’Artagnan.
— Je dis que votre bordereau... Voulez-vous me le montrer, s’il vous plaît, votre bordereau?
— Très volontiers; le voici.
Colbert saisit le papier avec un empressement que le mousquetaire ne remarqua pas sans inquiétude et surtout sans un certain regret de l’avoir livré.
— Eh bien! monsieur, dit Colbert, l’ordonnance royale porte ceci: À vue, j’entends qu’il soit payé à M. d’Artagnan la somme de cinq mille livres, formant un quartier de la pension que je lui ai faite.
— C’est écrit, en effet, dit d’Artagnan affectant le calme.
— Eh bien! le roi ne vous devait que cinq mille livres, pourquoi vous en a-t-on donné davantage?
— Parce qu’on avait davantage, et qu’on voulait me donner davantage; cela ne regarde personne.
— Il est naturel, dit Colbert avec une orgueilleuse aisance, que vous ignoriez les usages de la comptabilité; mais, monsieur, quand vous avez mille livres à payer, que faites-vous?
— Je n’ai jamais mille livres à payer, répliqua d’Artagnan.
— Encore... s’écria Colbert irrité, encore, si vous aviez un paiement à faire, ne paieriez-vous que ce que vous devez.
— Cela ne prouve qu’une chose, dit d’Artagnan: c’est que vous avez vos habitudes particulières en comptabilité, tandis que M. Fouquet a les siennes.
— Les miennes, monsieur, sont les bonnes.
— Je ne dis pas non.
— Et vous avez reçu ce qu’on ne vous devait pas.
L’œil de d’Artagnan jeta un éclair.
— Ce qu’on ne me devait pas encore, voulez-vous dire, monsieur Colbert; car si j’avais reçu ce qu’on ne me devait pas du tout, j’aurais fait un vol.
Colbert ne répondit pas sur cette subtilité.
— C’est donc quinze mille livres que vous devez à la caisse, dit-il, emporté par sa jalouse ardeur.
— Alors vous me ferez crédit, répliqua d’Artagnan avec son imperceptible ironie.
— Pas du tout, monsieur.
— Bon! comment cela?... Vous me reprendrez mes trois rouleaux, vous?
— Vous les restituerez à ma caisse.
— Moi? Ah! monsieur Colbert, n’y comptez pas...
— Le roi a besoin de son argent, monsieur.
— Et moi, monsieur, j’ai besoin de l’argent du roi.
— Soit; mais vous restituerez.
— Pas le moins du monde. J’ai toujours entendu dire qu’en matière de comptabilité, comme vous dites, un bon caissier ne rend et ne reprend jamais.
— Alors, monsieur, nous verrons ce que dira le roi, à qui je montrerai ce bordereau, qui prouve que M. Fouquet non seulement paie ce qu’il ne doit pas, mais même ne garde pas quittance de ce qu’il paie.
— Ah! je comprends, s’écria d’Artagnan, pourquoi vous m’avez pris ce papier, monsieur Colbert.
Colbert ne comprit pas tout ce qu’il y avait de menace dans son nom prononcé d’une certaine façon.
— Vous en verrez l’utilité plus tard, répliqua-t-il en élevant l’ordonnance dans ses doigts.
— Oh! s’écria d’Artagnan en attrapant le papier par un geste rapide, je le comprends parfaitement, monsieur Colbert, et je n’ai pas besoin d’attendre pour cela.
Et il serra dans sa poche le papier qu’il venait de saisir au vol.
— Monsieur, monsieur! s’écria Colbert... cette violence...
— Allons donc! est-ce qu’il faut faire attention aux manières d’un soldat? répondit le mousquetaire; recevez mes baise-mains, cher monsieur Colbert!
Et il sortit en riant au nez du futur ministre.
— Cet homme-là va m’adorer, murmura-t-il; c’est bien dommage qu’il me faille lui fausser compagnie.
Chapitre LXV — Philosophie du cœur et de l’esprit
Pour un homme qui en avait vu de plus dangereuses, la position de d’Artagnan vis-à-vis de Colbert n’était que comique. D’Artagnan ne se refusa donc pas la satisfaction de rire aux dépens de M. l’intendant, depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu’à la rue des Lombards.
Il y a loin. D’Artagnan rit donc longtemps. Il riait encore lorsque Planchet lui apparut, riant aussi, sur la porte de sa maison.
Car Planchet, depuis le retour de son patron, depuis la rentrée des guinées anglaises, passait la plus grande partie de sa vie à faire ce que d’Artagnan venait de faire seulement de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue des Lombards.
— Vous arrivez donc, mon cher maître? dit Planchet à d’Artagnan.
— Non, mon ami, répliqua le mousquetaire, je pars au plus vite, c’est-à-dire que je vais souper, me coucher, dormir cinq heures, et qu’au point du jour je sauterai en selle... A-t-on donné ration et demie à mon cheval?
— Eh! mon cher maître, répliqua Planchet, vous savez bien que votre cheval est le bijou de la maison, que mes garçons le baisent toute la journée et lui font manger mon sucre, mes noisettes et mes biscuits. Vous me demandez s’il a eu sa ration d’avoine? demandez donc plutôt s’il n’en a pas eu de quoi crever dix fois.
— Bien, Planchet, bien. Alors, je passe à ce qui me concerne. Le souper?
— Prêt: un rôti fumant, du vin blanc, des écrevisses, des cerises fraîches. C’est du nouveau, mon maître.
— Tu es un aimable homme, Planchet; soupons donc, et que je me couche.
Pendant le souper, d’Artagnan observa que Planchet se frottait le front fréquemment comme pour faciliter la sortie d’une idée logée à l’étroit dans son cerveau. Il regarda d’un air affectueux ce digne compagnon de ses traverses d’autrefois, et heurtant le verre au verre:
— Voyons, dit-il, ami Planchet, voyons ce qui te gêne tant à m’annoncer; mordioux! parle franc, tu parleras vite.
— Voici, répondit Planchet, vous me faites l’effet d’aller à une expédition quelconque.
— Je ne dis pas non.
— Alors vous auriez eu quelque idée nouvelle.
— C’est possible, Planchet.
— Alors, il y aurait un nouveau capital à aventurer? Je mets cinquante mille livres sur l’idée que vous allez exploiter.
Et, ce disant, Planchet frotta ses mains l’une contre l’autre avec la rapidité que donne une grande joie.
— Planchet, répliqua d’Artagnan, il n’y a qu’un malheur.
— Et lequel?
— L’idée n’est pas à moi... Je ne puis rien placer dessus.
Ces mots arrachèrent un gros soupir du cœur de Planchet.
C’est une ardente conseillère, l’avarice; elle enlève son homme comme Satan fit à Jésus sur la montagne, et lorsqu’une fois elle a montré à un malheureux tous les royaumes de la terre, elle peut se reposer, sachant bien qu’elle a laissé sa compagne, l’envie, pour mordre le cœur.
Planchet avait goûté la richesse facile, il ne devait plus s’arrêter dans ses désirs; mais, comme c’était un bon cœur malgré son avidité, comme il adorait d’Artagnan, il ne put s’empêcher de lui faire mille recommandations plus affectueuses les unes que les autres. Il n’eût pas été fâché non plus d’attraper une petite bribe du secret que cachait si bien son maître: ruses, mines, conseils et traquenards furent inutiles; d’Artagnan ne lâcha rien de confidentiel. La soirée se passa ainsi. Après souper, le portemanteau occupa d’Artagnan; il fit un tour à l’écurie, caressa son cheval en lui visitant les fers et les jambes; puis, ayant recompté son argent, il se mit au lit, où, dormant comme à vingt ans, parce qu’il n’avait ni inquiétude ni remords, il ferma la paupière cinq minutes après avoir soufflé la lampe. Beaucoup d’événements pouvaient pourtant le tenir éveillé. La pensée bouillonnait en son cerveau, les conjectures abondaient, et d’Artagnan était grand tireur d’horoscopes; mais; avec ce flegme imperturbable qui fait plus que le génie pour la fortune et le bonheur des gens d’action, il remit au lendemain la réflexion, de peur, se dit-il, de n’être pas frais en ce moment.
Le jour vint. La rue des Lombards eut sa part des caresses de l’aurore aux doigts de rose, et d’Artagnan se leva comme l’aurore. Il n’éveilla personne, mit son portemanteau sous son bras, descendit l’escalier sans faire crier une marche, sans troubler un seul des ronflements sonores étagés du grenier à la cave; puis, ayant sellé son cheval, refermé l’écurie et la boutique, il partit au pas pour son expédition de Bretagne.
Il avait eu bien raison de ne pas penser la veille à toutes les affaires politiques et diplomatiques qui sollicitaient son esprit, car au matin, dans la fraîcheur et le doux crépuscule, il sentit ses idées se développer pures et fécondes. Et d’abord, il passa devant la maison de Fouquet, et jeta dans une large boîte béante à la porte du surintendant le bienheureux bordereau que, la veille, il avait eu tant de peine à soustraire aux doigts crochus de l’intendant.
Mis sous enveloppe à l’adresse de Fouquet, le bordereau n’avait pas même été deviné par Planchet, qui, en fait de divination, valait Calchas ou Apollon Pythien.
D’Artagnan renvoyait donc la quittance à Fouquet, sans se compromettre lui-même et sans avoir désormais de reproches à s’adresser. Lorsqu’il eut fait cette restitution commode:
— Maintenant, se dit-il, humons beaucoup d’air matinal, beaucoup d’insouciance et de santé, laissons respirer le cheval Zéphire, qui gonfle ses flancs comme s’il s’agissait d’aspirer un hémisphère, et soyons très ingénieux dans nos petites combinaisons.
«Il est temps, poursuivit d’Artagnan, de faire un plan de campagne, et, selon la méthode de M. de Turenne, qui a une fort grosse tête pleine de toutes sortes de bons avis, avant le plan de campagne, il convient de dresser un portrait ressemblant des généraux ennemis à qui nous avons affaire.
«Tout d’abord se présente M. Fouquet. Qu’est-ce que M. Fouquet?
«M. Fouquet, se répondit à lui-même d’Artagnan, c’est un bel homme fort aimé des femmes; un galant homme fort aimé des poètes; un homme d’esprit très exécré des faquins.
«Je ne suis ni femme, ni poète, ni faquin; je n’aime donc ni ne hais M. le surintendant, je me trouve donc absolument dans la position où se trouva M. de Turenne, lorsqu’il s’agit de gagner la bataille des Dunes: il ne haïssait pas les Espagnols, mais il les battit à plate couture.
«Non pas; il y a meilleur exemple, mordioux: je suis dans la position où se trouva le même M. de Turenne lorsqu’il eut en tête le prince de Condé à Jargeau, à Gien et au faubourg Saint-Antoine. Il n’exécrait pas M. le prince, c’est vrai, mais il obéissait au roi. M. le prince est un homme charmant, mais le roi est le roi; Turenne poussa un gros soupir, appela Condé «mon cousin», et lui rafla son armée.
«Maintenant, que veut le roi? Cela ne me regarde pas.
«Maintenant, que veut M. Colbert? oh! c’est autre chose. M. Colbert veut tout ce que ne veut pas M. Fouquet.
«Que veut donc M. Fouquet? oh! oh! ceci est grave. M. Fouquet veut précisément tout ce que veut le roi.
Ce monologue achevé, d’Artagnan se remit à rire en faisant siffler sa houssine. Il était déjà en pleine grande route, effarouchant les oiseaux sur les haies, écoutant les louis qui dansaient à chaque secousse dans sa poche de peau, et, avouons-le, chaque fois que d’Artagnan se rencontrait en de pareilles conditions, la tendresse n’était pas son vice dominant.
— Allons, dit-il, l’expédition n’est pas fort dangereuse, et il en sera de mon voyage comme de cette pièce que M. Monck me mena voir à Londres, et qui s’appelle, je crois: beaucoup de bruit pour rien.
Chapitre LXVI — Voyage
C’était la cinquantième fois peut-être, depuis le jour où nous avons ouvert cette histoire, que cet homme au cœur de bronze et aux muscles d’acier avait quitté maison et amis, tout enfin, pour aller chercher la fortune et la mort. L’une, c’est-à-dire la mort, avait constamment reculé devant lui comme si elle en eût peur; l’autre, c’est-à-dire la fortune, depuis un mois seulement avait fait réellement alliance avec lui. Quoique ce ne fût pas un grand philosophe, selon Épicure ou selon Socrate, c’était un puissant esprit, ayant la pratique de la vie et de la pensée. On n’est pas brave, on n’est pas aventureux, on n’est pas adroit comme l’était d’Artagnan, sans être en même temps un peu rêveur. Il avait donc retenu çà et là quelques bribes de M. de La Rochefoucauld, dignes d’être mises en latin par messieurs de Port-Royal, et il avait fait collection en passant, dans la société d’Athos et d’Aramis, de beaucoup de morceaux de Sénèque et de Cicéron, traduits par eux et appliqués à l’usage de la vie commune.
Ce mépris des richesses, que notre Gascon avait observé comme article de foi pendant les trente-cinq premières années de sa vie, avait été regardé longtemps par lui comme l’article premier du code de la bravoure.
— Article premier, disait-il:
«On est brave parce qu’on n’a rien;
«On n’a rien parce qu’on méprise les richesses.
Aussi avec ces principes, qui, ainsi que nous l’avons dit, avaient régi les trente-cinq premières années de sa vie, d’Artagnan ne fut pas plutôt riche qu’il dut se demander si, malgré sa richesse, il était toujours brave.
À cela, pour tout autre que d’Artagnan, l’événement de la place de Grève eût pu servir de réponse. Bien des consciences s’en fussent contentées; mais d’Artagnan était assez brave pour se demander sincèrement et consciencieusement s’il était brave.
Aussi à ceci:
— Mais il me semble que j’ai assez vivement dégainé et assez proprement estocadé sur la place de Grève pour être rassuré sur ma bravoure.
D’Artagnan s’était répondu à lui-même.
— Tout beau, capitaine! ceci n’est point une réponse. J’ai été brave ce jour-là parce qu’on brûlait ma maison, et il y a cent et même mille à parier contre un que, si ces messieurs de l’émeute n’eussent pas eu cette malencontreuse idée, leur plan d’attaque eût réussi, ou du moins ce n’eût point été moi qui m’y fusse opposé.
«Maintenant, que va-t-on tenter contre moi? Je n’ai pas de maison à brûler en Bretagne; je n’ai pas de trésor qu’on puisse m’enlever.
«Non! mais j’ai ma peau; cette précieuse peau de M. d’Artagnan, qui vaut toutes les maisons et tous les trésors du monde; cette peau à laquelle je tiens par-dessus tout parce qu’elle est, à tout prendre, la reliure d’un corps qui renferme un cœur très chaud et très satisfait de battre, et par conséquent de vivre.
«Donc, je désire vivre, et en réalité je vis bien mieux, bien plus complètement, depuis que je suis riche. Qui diable disait que l’argent gâtait la vie? Il n’en est rien, sur mon âme! il semble, au contraire, que maintenant j’absorbe double quantité d’air et de soleil. Mordioux! que sera-ce donc si je double encore cette fortune, et si, au lieu de cette badine que je tiens en ma main, je porte jamais le bâton de maréchal?
«Alors je ne sais plus s’il y aura, à partir de ce moment-là, assez d’air et de soleil pour moi.
«Au fait, ce n’est pas un rêve; qui diable s’opposerait à ce que le roi me fît duc et maréchal, comme son père, le roi Louis XIII, a fait duc et connétable Albert de Luynes? Ne suis-je pas aussi brave et bien autrement intelligent que cet imbécile de Vitry?
«Ah! voilà justement ce qui s’opposera à mon avancement; j’ai trop d’esprit.
«Heureusement, s’il y a une justice en ce monde, la fortune en est avec moi aux compensations. Elle me doit, certes, une récompense pour tout ce que j’ai fait pour Anne d’Autriche et un dédommagement pour tout ce qu’elle n’a point fait pour moi.
«Donc, à l’heure qu’il est, me voilà bien avec un roi, et avec un roi qui a l’air de vouloir régner.
«Dieu le maintienne dans cette illustre voie! Car s’il veut régner, il a besoin de moi, et s’il a besoin de moi, il faudra bien qu’il me donne ce qu’il m’a promis. Chaleur et lumière. Donc, je marche, comparativement, aujourd’hui, comme je marchais autrefois, de rien à tout.
«Seulement, le rien aujourd’hui, c’est le tout d’autrefois; il n’y a que ce petit changement dans ma vie.
«Et maintenant, voyons! faisons la part du cœur, puisque j’en ai parlé tout à l’heure.
«Mais, en vérité, je n’en ai parlé que pour mémoire.
Et le Gascon appuya la main sur sa poitrine, comme s’il y eût cherché effectivement la place du cœur.
— Ah! malheureux! murmura-t-il en souriant avec amertume. Ah! pauvre espèce! tu avais espéré un instant n’avoir pas de cœur, et voilà que tu en as un, courtisan manqué que tu es, et même un des plus séditieux.
«Tu as un cœur qui te parle en faveur de M. Fouquet.
«Qu’est-ce que M. Fouquet, cependant, lorsqu’il s’agit du roi? Un conspirateur, un véritable conspirateur, qui ne s’est même pas donné la peine de te cacher qu’il conspirait; aussi, quelle arme n’aurais-tu pas contre lui, si sa bonne grâce et son esprit n’eussent pas fait un fourreau à cette arme.
«La révolte à main armée!... car enfin, M. Fouquet a fait de la révolte à main armée.
«Ainsi, quand le roi soupçonne vaguement M. Fouquet de sourde rébellion, moi, je sais, moi, je puis prouver que M. Fouquet a fait verser le sang des sujets du roi.
«Voyons maintenant: sachant tout cela et le taisant, que veut de plus ce cœur si pitoyable pour un bon procédé de M. Fouquet, pour une avance de quinze mille livres, pour un diamant de mille pistoles, pour un sourire où il y avait bien autant d’amertume que de bienveillance? Je lui sauve la vie.
«Maintenant j’espère, continua le mousquetaire, que cet imbécile de cœur va garder le silence et qu’il est bel et bien quitte avec M. Fouquet.
«Donc, maintenant le roi est mon soleil, et comme voilà mon cœur quitte avec M. Fouquet, gare à qui se remettra devant mon soleil! En avant pour Sa Majesté Louis XIV, en avant!
Ces réflexions étaient les seuls empêchements qui pussent retarder l’allure de d’Artagnan. Or, ces réflexions une fois faites, il pressa le pas de sa monture.
Mais, si parfait que fût le cheval Zéphire, il ne pouvait aller toujours. Le lendemain du départ de Paris, il fut laissé à Chartres chez un vieil ami que d’Artagnan s’était fait d’un hôtelier de la ville. Puis, à partir de ce moment, le mousquetaire voyagea sur des chevaux de poste. Grâce à ce mode de locomotion, il traversa donc l’espace qui sépare Chartres de Châteaubriant. Dans cette dernière ville, encore assez éloignée des côtes pour que nul ne devinât que d’Artagnan allait gagner la mer, assez éloignée de Paris pour que nul ne soupçonnât qu’il en venait, le messager de Sa Majesté Louis XIV, que d’Artagnan avait appelé son soleil sans se douter que celui qui n’était encore qu’une assez pauvre étoile dans le ciel de la royauté ferait un jour de cet astre son emblème, le messager du roi Louis XIV, disons-nous, quitta la poste et acheta un bidet de la plus pauvre apparence, une de ces montures que jamais officier de cavalerie ne se permettrait de choisir, de peur d’être déshonoré. Sauf le pelage, cette nouvelle acquisition rappelait fort à d’Artagnan ce fameux cheval orange avec lequel ou plutôt sur lequel il avait fait son entrée dans le monde.
Il est vrai de dire que, du moment où il avait enfourché cette nouvelle monture, ce n’était plus d’Artagnan qui voyageait, c’était un bonhomme vêtu d’un justaucorps gris de fer, d’un haut-de-chausses marron, tenant le milieu entre le prêtre et le laïque; ce qui, surtout, le rapprochait de l’homme d’Église, c’est que d’Artagnan avait mis sur son crâne une calotte de velours râpé, et par-dessus la calotte un grand chapeau noir; plus d’épée: un bâton pendu par une corde à son avant-bras, mais auquel il se promettait, comme auxiliaire inattendu, de joindre à l’occasion une bonne dague de dix pouces cachée sous son manteau. Le bidet acheté à Châteaubriant complétait la différence. Il s’appelait, ou plutôt d’Artagnan l’avait appelé Furet.
— Si de Zéphire j’ai fait Furet, dit d’Artagnan, il faut faire de mon nom un diminutif quelconque.
«Donc, au lieu de d’Artagnan, je serai Agnan tout court; c’est une concession que je dois naturellement à mon habit gris, à mon chapeau rond et à ma calotte râpée.
M. Agnan voyagea donc sans secousse exagérée sur Furet, qui trottait l’amble comme un véritable cheval déluré, et qui, tout en trottant l’amble, faisait gaillardement ses douze lieues par jour, grâce à quatre jambes sèches comme des fuseaux, dont l’art exercé de d’Artagnan avait apprécié l’aplomb et la sûreté sous l’épaisse fourrure qui les cachait.
Chemin faisant, le voyageur prenait des notes, étudiait le pays sévère et froid qu’il traversait, tout en cherchant le prétexte le plus plausible d’aller à Belle-Île-en-Mer et de tout voir sans éveiller le soupçon. De cette façon, il put se convaincre de l’importance que prenait l’événement à mesure qu’il s’en approchait.
Dans cette contrée reculée, dans cet ancien duché de Bretagne qui n’était pas français à cette époque, et qui ne l’est guère encore aujourd’hui, le peuple ne connaissait pas le roi de France. Non seulement il ne le connaissait pas, mais même ne voulait pas le connaître. Un fait, un seul, surnageait visible pour lui sur le courant de la politique. Ses anciens ducs ne gouvernaient plus, mais c’était un vide: rien de plus. À la place du duc souverain, les seigneurs de paroisse régnaient sans limite.
Et au-dessus de ces seigneurs, Dieu, qui n’a jamais été oublié en Bretagne.
Parmi ces suzerains de châteaux et de clochers, le plus puissant, le plus riche et surtout le plus populaire, c’était M. Fouquet, seigneur de Belle-Île.
Même dans le pays, même en vue de cette île mystérieuse, les légendes et les traditions consacraient ses merveilles.
Tout le monde n’y pénétrait pas; l’île, d’une étendue de six lieues de long sur six de large, était une propriété seigneuriale que longtemps le peuple avait respectée, couverte qu’elle était du nom de Retz, si fort redouté dans la contrée.
Peu après l’érection de cette seigneurie en marquisat par Charles IX, Belle-Île était passée à M. Fouquet.
La célébrité de l’île ne datait pas d’hier: son nom, ou plutôt sa qualification, remontait à la plus haute Antiquité; les anciens l’appelaient Kalonèse, de deux mots grecs qui signifient belle île. Ainsi, à dix huit cents ans de distance, elle avait, dans un autre idiome, porté le même nom qu’elle portait encore.
C’était donc quelque chose en soi que cette propriété de M. le surintendant, outre sa position à six lieues des côtes de France, position qui la fait souveraine dans sa solitude maritime, comme un majestueux navire qui dédaignerait les rades et qui jetterait fièrement ses ancres au beau milieu de l’océan.
D’Artagnan apprit tout cela sans paraître le moins du monde étonné: il apprit aussi que le meilleur moyen de prendre langue était de passer à La Roche-Bernard, ville assez importante sur l’embouchure de la Vilaine.
Peut-être là pourrait-il s’embarquer. Sinon, traversant les marais salins, il se rendrait à Guérande ou au Croisic pour attendre l’occasion de passer à Belle-Île. Il s’était aperçu, au reste, depuis son départ de Châteaubriant, que rien ne serait impossible à Furet sous l’impulsion de M. Agnan, et rien à M. Agnan sur l’initiative de Furet.
Il s’apprêta donc à souper d’une sarcelle et d’un tourteau dans un hôtel de La Roche-Bernard, et fit tirer de la cave, pour arroser ces deux mets bretons, un cidre qu’au seul toucher du bout des lèvres il reconnut pour être infiniment plus breton encore.
Chapitre LXVII — Comment d’Artagnan fit connaissance d’un poète qui s’était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés
Avant de se mettre à table, d’Artagnan prit, comme d’habitude, ses informations; mais c’est un axiome de curiosité que tout homme qui veut bien et fructueusement questionner doit d’abord s’offrir lui-même aux questions.
D’Artagnan chercha donc avec son habileté ordinaire un utile questionneur dans l’hôtellerie de La Roche-Bernard.
Justement il y avait dans cette maison, au premier étage, deux voyageurs occupés aussi des préparatifs de leur souper ou de leur souper lui-même.
D’Artagnan avait vu à l’écurie leur monture, et dans la salle leur équipage.
L’un voyageait avec un laquais, comme une sorte de personnage; deux juments du Perche, belles et rondes bêtes, leur servaient de monture.
L’autre, assez petit compagnon, voyageur de maigre apparence, portant surtout poudreux, linge usé, bottes plus fatiguées par le pavé que par l’étrier, l’autre était venu de Nantes avec un chariot traîné par un cheval tellement pareil à Furet pour la couleur que d’Artagnan eût fait cent lieues avant de trouver mieux pour apparier un attelage. Ce chariot renfermait divers gros paquets enfermés dans de vieilles étoffes.
«Ce voyageur-là, se dit d’Artagnan, est de ma farine. Il me va, il me convient. Je dois lui aller et lui convenir. M. Agnan, au justaucorps gris et à la calotte râpée, n’est pas indigne de souper avec le monsieur aux vieilles bottes et au vieux cheval.»
Cela dit, d’Artagnan appela l’hôte et lui commanda de monter sa sarcelle, son tourteau et son cidre dans la chambre du monsieur aux dehors modestes.
Lui-même, gravissant, une assiette à la main, un escalier de bois qui montait à la chambre, se mit à heurter à la porte.
— Entrez! dit l’inconnu.
D’Artagnan entra la bouche en cœur, son assiette sous le bras, son chapeau d’une main, sa chandelle de l’autre.
— Monsieur, dit-il, excusez-moi, je suis comme vous un voyageur, je ne connais personne dans l’hôtel et j’ai la mauvaise habitude de m’ennuyer quand je mange seul, de sorte que mon repas me paraît mauvais et ne me profite point. Votre figure, que j’aperçus tout à l’heure quand vous descendîtes pour vous faire ouvrir des huîtres, votre figure me revient fort; en outre, j’ai observé que vous aviez un cheval tout pareil au mien, et que l’hôte, à cause de cette ressemblance sans doute, les a placés côte à côte dans son écurie, où ils paraissent se trouver à merveille de cette compagnie. Je ne vois donc pas, monsieur, pourquoi les maîtres seraient séparés, quand les chevaux sont réunis. En conséquence, je viens vous demander le plaisir d’être admis à votre table. Je m’appelle Agnan, Agnan pour vous servir, monsieur, intendant indigne d’un riche seigneur qui veut acheter des salines dans le pays et m’envoie visiter ses futures acquisitions. En vérité, monsieur, je voudrais que ma figure vous agréât autant que la vôtre m’agrée, car je suis tout vôtre en honneur.
L’étranger, que d’Artagnan voyait pour la première fois, car d’abord il ne l’avait qu’entrevu, l’étranger avait des yeux noirs et brillants, le teint jaune, le front un peu plissé par le poids de cinquante années, de la bonhomie dans l’ensemble des traits, mais de la finesse dans le regard.
«On dirait, pensa d’Artagnan, que ce gaillard-là n’a jamais exercé que la partie supérieure de sa tête, l’œil et le cerveau et ce doit être un homme de science: la bouche, le nez, le menton ne signifient absolument rien.»
— Monsieur, répliqua celui dont on fouillait ainsi l’idée et la personne, vous me faites honneur, non pas que je m’ennuyasse; j’ai, ajouta-t-il en souriant, une compagnie qui me distrait toujours; mais n’importe, je suis très heureux de vous recevoir.
Mais, en disant ces mots, l’homme aux bottes usées jeta un regard inquiet sur sa table, dont les huîtres avaient disparu et sur laquelle il ne restait plus qu’un morceau de lard salé.
— Monsieur, se hâta de dire d’Artagnan, l’hôte me monte une jolie volaille rôtie et un superbe tourteau.
D’Artagnan avait lu dans le regard de son compagnon, si rapide qu’il eût été, la crainte d’une attaque par un parasite. Il avait deviné juste: à cette ouverture, les traits de l’homme aux dehors modestes se déridèrent.
En effet comme s’il eût guetté son entrée, l’hôte parut aussitôt, portant les mets annoncés.
Le tourteau et la sarcelle étant ajoutés au morceau de lard grillé, d’Artagnan et son convive se saluèrent, s’assirent face à face, et comme deux frères firent le partage du lard et des autres plats.
— Monsieur, dit d’Artagnan, avouez que c’est une merveilleuse chose que l’association.
— Pourquoi? demanda l’étranger la bouche pleine.
— Eh bien! je vais vous le dire, répondit d’Artagnan.
L’étranger donna trêve aux mouvements de ses mâchoires pour mieux écouter.
— D’abord, continua d’Artagnan, au lieu d’une chandelle que nous avions chacun, en voici deux.
— C’est vrai, dit l’étranger, frappé de l’extrême justesse de l’observation.
— Puis je vois que vous mangez mon tourteau par préférence, tandis que moi, par préférence, je mange votre lard.
— C’est encore vrai.
— Enfin, par-dessus le plaisir d’être mieux éclairé et de manger des choses de son goût, je mets le plaisir de la société.
— En vérité, monsieur, vous êtes jovial, dit agréablement l’inconnu.
— Mais oui, monsieur; jovial comme tous ceux qui n’ont rien dans la tête. Oh! il n’en est pas ainsi de vous, poursuivit d’Artagnan, et je vois dans vos yeux toute sorte de génie.
— Oh! monsieur...
— Voyons, avouez-moi une chose.
— Laquelle?
— C’est que vous êtes un savant.
— Ma foi, monsieur...
— Hein?
— Presque.
— Allons donc!
— Je suis un auteur.
— Là! s’écria d’Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je ne m’étais pas trompé! C’est du miracle...
— Monsieur...
— Eh quoi! continua d’Artagnan, j’aurais le bonheur de passer cette nuit dans la société d’un auteur, d’un auteur célèbre peut-être?
— Oh! fit l’inconnu en rougissant, célèbre, monsieur, célèbre n’est pas le mot.
— Modeste! s’écria d’Artagnan transporté; il est modeste!
Puis, revenant à l’étranger avec le caractère d’une brusque bonhomie:
— Mais, dites-moi au moins le nom de vos œuvres, monsieur, car vous remarquerez que vous ne m’avez point dit le vôtre, et que j’ai été forcé de vous deviner.
— Je m’appelle Jupenet, monsieur, dit l’auteur.
— Beau nom! fit d’Artagnan; beau nom, sur ma parole, et je ne sais pourquoi, pardonnez-moi cette bévue, si c’en est une, je ne sais comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque part.
— Mais j’ai fait des vers, dit modestement le poète.
— Eh! voilà! on me les aura fait lire.
— Une tragédie.
— Je l’aurai vu jouer.
Le poète rougit encore.
— Je ne crois pas, car mes vers n’ont pas été imprimés.
— Eh bien! je vous le dis, c’est la tragédie qui m’aura appris votre nom.
— Vous vous trompez encore, car messieurs les comédiens de l’hôtel de Bourgogne n’en ont pas voulu, dit le poète avec le sourire dont certains orgueils savent seuls le secret.
D’Artagnan se mordit les lèvres.
— Ainsi donc, monsieur, continua le poète, vous voyez que vous êtes dans l’erreur à mon endroit, et que, n’étant point connu du tout de vous, vous n’avez pu entendre parler de moi.
— Voilà qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un beau nom et bien digne d’être connu, aussi bien que ceux de MM. Corneille, ou Rotrou, ou Garnier. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me dire un peu votre tragédie, plus tard, comme cela, au dessert. Ce sera la rôtie au sucre, mordioux! Ah! pardon, monsieur, c’est un juron, qui m’échappe parce qu’il est habituel à mon seigneur et maître. Je me permets donc quelquefois d’usurper ce juron qui me paraît de bon goût. Je me permets cela en son absence seulement, bien entendu, car vous comprenez qu’en sa présence... Mais en vérité, monsieur, ce cidre est abominable; n’êtes-vous point de mon avis? Et de plus le pot est de forme si peu régulière qu’il ne tient point sur la table.
— Si nous le calions?
— Sans doute: mais avec quoi?
— Avec ce couteau.
— Et la sarcelle, avec quoi la découperons-nous? comptez-vous par hasard ne pas toucher à la sarcelle?
— Si fait.
— Eh bien! alors...
— Attendez.
Le poète fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de fonte oblong, quadrangulaire, épais d’une ligne à peu près, long d’un pouce et demi.
Mais à peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le poète parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour le remettre dans sa poche.
D’Artagnan s’en aperçut. C’était un homme à qui rien n’échappait.
Il étendit la main vers le petit morceau de fonte.
— Tiens, c’est gentil, ce que vous tenez là, dit-il; peut-on voir?
— Certainement, dit le poète, qui parut avoir cédé trop vite à un premier mouvement, certainement qu’on peut voir; mais vous avez beau regarder, ajouta-t-il d’un air satisfait, si je ne vous dis point à quoi cela sert, vous ne le saurez pas.
D’Artagnan avait saisi comme un aveu les hésitations du poète et son empressement à cacher le morceau de fonte qu’un premier mouvement l’avait porté à sortir de sa poche.
Aussi, son attention une fois éveillée sur ce point, il se renferma dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion la supériorité. D’ailleurs, quoi qu’en eût dit M. Jupenet, à la simple inspection de l’objet, il l’avait parfaitement reconnu.
C’était un caractère d’imprimerie.
— Devinez-vous ce que c’est? continua le poète.
— Non! dit d’Artagnan; non, ma foi!
— Eh bien! monsieur, dit maître Jupenet, ce petit morceau de fonte est une lettre d’imprimerie.
— Bah!
— Une majuscule.
— Tiens! tiens! fit M. Agnan écarquillant des yeux bien naïfs.
— Oui, monsieur, un J majuscule, la première lettre de mon nom.
— Et c’est une lettre, cela?
— Oui, monsieur.
— Eh bien! je vais vous avouer une chose.
— Laquelle?
— Non! car c’est encore une bêtise que je vais vous dire.
— Eh! non, fit maître Jupenet d’un air protecteur.
— Eh bien! je ne comprends pas, si cela est une lettre, comment on peut faire un mot.
— Un mot?
— Pour l’imprimer, oui.
— C’est bien facile.
— Voyons.
— Cela vous intéresse?
— Énormément.
— Eh bien! je vais vous expliquer la chose. Attendez!
— J’attends.
— M’y voici.
— Bon!
— Regardez bien.
— Je regarde.
D’Artagnan, en effet, paraissait absorbé dans sa contemplation. Jupenet tira de sa poche sept ou huit autres morceaux de fonte, mais plus petits.
— Ah! ah! fit d’Artagnan.
— Quoi?
— Vous avez donc toute une imprimerie dans votre poche. Peste! c’est curieux, en effet.
— N’est-ce pas?
— Que de choses on apprend en voyageant, mon Dieu!
— À votre santé, dit Jupenet enchanté.
— À la vôtre, mordioux, à la vôtre! Mais un instant, pas avec ce cidre. C’est une abominable boisson et indigne d’un homme qui s’abreuve à l’Hippocrène: n’est-ce pas ainsi que vous appelez votre fontaine, à vous autres poètes?
— Oui, monsieur, notre fontaine s’appelle ainsi en effet. Cela vient de deux mots grecs, hippos, qui veut dire cheval... et...
— Monsieur, interrompit d’Artagnan, je vais vous faire boire une liqueur qui vient d’un seul mot français et qui n’en est pas plus mauvaise pour cela, du mot raisin; ce cidre m’écœure et me gonfle à la fois. Permettez-moi de m’informer près de notre hôte s’il n’a pas quelque bonne bouteille de Beaugency ou de la coulée de Céran derrière les grosses bûches de son cellier.
En effet, l’hôte interpellé monta aussitôt.
— Monsieur, interrompit le poète, prenez garde, nous n’aurons pas le temps de boire le vin, à moins que nous ne nous pressions fort, car je dois profiter de la marée pour prendre le bateau.
— Quel bateau? demanda d’Artagnan.
— Mais le bateau qui part pour Belle-Île.
— Ah! pour Belle-Île? dit le mousquetaire. Bon!
— Bah! vous aurez tout le temps, monsieur, répliqua l’hôtelier en débouchant la bouteille; le bateau ne part que dans une heure.
— Mais qui m’avertira? fit le poète.
— Votre voisin, répliqua l’hôte.
— Mais je le connais à peine.
— Quand vous l’entendrez partir, il sera temps que vous partiez.
— Il va donc à Belle-Île aussi?
— Oui.
— Ce monsieur qui a un laquais? demanda d’Artagnan.
— Ce monsieur qui a un laquais.
— Quelque gentilhomme, sans doute?
— Je l’ignore.
— Comment, vous l’ignorez?
— Oui. Tout ce que je sais, c’est qu’il boit le même vin que vous.
— Peste! voilà bien de l’honneur pour nous, dit d’Artagnan en versant à boire à son compagnon, tandis que l’hôte s’éloignait.
— Ainsi, reprit le poète, revenant à ses idées dominantes, vous n’avez jamais vu imprimer?
— Jamais.
— Tenez, on prend ainsi les lettres qui composent le mot, voyez-vous; AB; ma foi, voici un R. deux EE, puis un G.
Et il assembla les lettres avec une vitesse et une habileté qui n’échappèrent point à l’œil de d’Artagnan.
— Abrégé, dit-il en terminant.
— Bon! dit d’Artagnan; voici bien les lettres assemblées; mais comment tiennent-elles?
Et il versa un second verre de vin à son hôte. M. Jupenet sourit en homme qui a réponse à tout; puis il tira, de sa poche toujours, une petite règle de métal, composée de deux parties assemblées en équerre, sur laquelle il réunit et aligna les caractères en les maintenant sous son pouce gauche.
— Et comment appelle-t-on cette petite règle de fer? dit d’Artagnan; car enfin tout cela doit avoir un nom.
— Cela s’appelle un composteur, dit Jupenet. C’est à l’aide de cette règle que l’on forme les lignes.
— Allons, allons, je maintiens ce que j’ai dit; vous avez une presse dans votre poche, dit d’Artagnan en riant d’un air de simplicité si lourde, que le poète fut complètement sa dupe.
— Non, répliqua-t-il, mais je suis paresseux pour écrire, et quand j’ai fait un vers dans ma tête, je le compose tout de suite pour l’imprimerie. C’est une besogne dédoublée.
«Mordioux! pensa en lui-même d’Artagnan, il s’agit d’éclaircir cela.»
Et sous un prétexte qui n’embarrassa pas le mousquetaire, homme fertile en expédients, il quitta la table, descendit l’escalier, courut au hangar sous lequel était le petit chariot, fouilla avec la pointe de son poignard l’étoffe et les enveloppes d’un des paquets, qu’il trouva plein de caractères de fonte pareils à ceux que le poète imprimeur avait dans sa poche.
«Bien! dit d’Artagnan, je ne sais point encore si M. Fouquet veut fortifier matériellement Belle-Île; mais voilà, en tout cas, des munitions spirituelles pour le château.»
Puis, riche de cette découverte, il revint se mettre à table.
D’Artagnan savait ce qu’il voulait savoir. Il n’en resta pas moins en face de son partenaire jusqu’au moment où l’on entendit dans la chambre voisine le remue-ménage d’un homme qui s’apprête à partir. Aussitôt l’imprimeur fut sur pied; il avait donné des ordres pour que son cheval fût attelé. La voiture l’attendait à la porte. Le second voyageur se mettait en selle dans la cour avec son laquais. D’Artagnan suivit Jupenet jusqu’au port; il embarqua sa voiture et son cheval sur le bateau.
Quant au voyageur opulent, il en fit autant de ses deux chevaux et de son domestique. Mais quelque esprit que dépensât d’Artagnan pour savoir son nom, il ne put rien apprendre.
Seulement, il remarqua son visage, de façon que le visage se gravât pour toujours dans sa mémoire. D’Artagnan avait bonne envie de s’embarquer avec les deux passagers, mais un intérêt plus puissant que celui de la curiosité, celui du succès, le repoussa du rivage et le ramena dans l’hôtellerie.
Il y rentra en soupirant et se mit immédiatement au lit afin d’être prêt le lendemain de bonne heure avec de fraîches idées et le conseil de la nuit.
Chapitre LXVIII — D’Artagnan continue ses investigations
Au point du jour, d’Artagnan sella lui-même Furet, qui avait fait bombance toute la nuit, et dévoré à lui seul les restes de provisions de ses deux compagnons.
Le mousquetaire prit tous ses renseignements de l’hôte, qu’il trouva fin, défiant, et dévoué corps et âme à M. Fouquet. Il en résulta que, pour ne donner aucun soupçon à cet homme, il continua sa fable d’un achat probable de quelques salines. S’embarquer pour Belle-Île à La Roche-Bernard, c’eût été s’exposer à des commentaires que peut-être on avait déjà faits et qu’on allait porter au château.
De plus, il était singulier que ce voyageur et son laquais fussent restés un secret pour d’Artagnan, malgré toutes les questions adressées par lui à l’hôte, qui semblait le connaître parfaitement. Le mousquetaire se fit donc renseigner sur les salines et prit le chemin des marais, laissant la mer à sa droite et pénétrant dans cette plaine vaste et désolée qui ressemble à une mer de boue, dont çà et là quelques crêtes de sel argentent les ondulations.
Furet marchait à merveille avec ses petits pieds nerveux, sur les chaussées larges d’un pied qui divisent les salines.
D’Artagnan, rassuré sur les conséquences d’une chute qui aboutirait à un bain froid, le laissait faire, se contentant, lui, de regarder à l’horizon les trois rochers aigus qui sortaient pareils à des fers de lance du sein de la plaine sans verdure.
Piriac, le bourg de Batz et Le Croisic, semblables les uns aux autres, attiraient et suspendaient son attention. Si le voyageur se retournait pour mieux s’orienter, il voyait de l’autre côté un horizon de trois autres clochers, Guérande, Le Pouliguen, Saint-Joachim, qui, dans leur circonférence, lui figuraient un jeu de quilles, dont Furet et lui n’étaient que la boule vagabonde. Piriac était le premier petit port sur sa droite. Il s’y rendit, le nom des principaux sauniers à la bouche. Au moment où il visita le petit port de Piriac, cinq gros chalands chargés de pierres s’en éloignaient.
Il parut étrange à d’Artagnan que des pierres partissent d’un pays où l’on n’en trouve pas. Il eut recours à toute l’aménité de M. Agnan pour demander aux gens du port la cause de cette singularité. Un vieux pêcheur répondit à M. Agnan que les pierres ne venaient pas de Piriac, ni des marais, bien entendu.
— D’où viennent-elles, alors? demanda le mousquetaire.
— Monsieur, elles viennent de Nantes et de Paimbœuf.
— Où donc vont-elles?
— Monsieur, à Belle-Île.
— Ah! ah! fit d’Artagnan, du même ton qu’il avait pris pour dire à l’imprimeur que ses caractères l’intéressaient... On travaille donc, à Belle-Île?
— Mais oui-da! monsieur. Tous les ans, M. Fouquet fait réparer les murs du château.
— Il est en ruine donc?
— Il est vieux.
— Fort bien.
«Le fait est, se dit d’Artagnan, que rien n’est plus naturel, et que tout propriétaire a le droit de faire réparer sa propriété. C’est comme si l’on venait me dire, à moi, que je fortifie l’Image-de-Notre-Dame, lorsque je serai purement et simplement obligé d’y faire des réparations. En vérité, je crois qu’on a fait de faux rapports à Sa Majesté et qu’elle pourrait bien avoir tort...»
— Vous m’avouerez, continua-t-il alors tout haut en s’adressant au pêcheur, car son rôle d’homme défiant lui était imposé par le but même de la mission, vous m’avouerez, mon bon monsieur, que ces pierres voyagent d’une bien singulière façon.
— Comment! dit le pêcheur.
— Elles viennent de Nantes ou de Paimbœuf par la Loire, n’est-ce pas?
— Ça descend.
— C’est commode, je ne dis pas; mais pourquoi ne vont-elles pas droit de Saint-Nazaire à Belle-Île?
— Eh! parce que les chalands sont de mauvais bateaux et tiennent mal la mer, répliqua le pêcheur.
— Ce n’est pas une raison.
— Pardonnez-moi, monsieur, on voit bien que vous n’avez jamais navigué, ajouta le pêcheur, non sans une sorte de dédain.
— Expliquez-moi cela, je vous prie, mon bonhomme. Il me semble à moi que venir de Paimbœuf à Piriac, pour aller de Piriac à Belle-Île, c’est comme si on allait de La Roche-Bernard à Nantes et de Nantes à Piriac.
— Par eau, ce serait plus court, répliqua imperturbablement le pêcheur.
— Mais il y a un coude?
Le pêcheur secoua la tête.
— Le chemin le plus court d’un point à un autre, c’est la ligne droite, poursuivit d’Artagnan.
— Vous oubliez le flot, monsieur.
— Soit! va pour le flot.
— Et le vent.
— Ah! bon!
— Sans doute; le courant de la Loire pousse presque les barques jusqu’au Croisic. Si elles ont besoin de se radouber un peu ou de rafraîchir l’équipage, elles viennent à Piriac en longeant la côte; de Piriac, elles trouvent un autre courant inverse qui les mène à l’île Dumet, deux lieues et demie.
— D’accord.
— Là, le courant de la Vilaine les jette sur une autre île, l’île d’Hoëdic.
— Je le veux bien.
— Eh! monsieur, de cette île à Belle-Île, le chemin est tout droit. La mer, brisée en amont et en aval, passe comme un canal, comme un miroir entre les deux îles; les chalands glissent là-dessus semblables à des canards sur la Loire, voilà!
— N’importe, dit l’entêté M. Agnan, c’est bien du chemin.
— Ah!... M. Fouquet le veut! répliqua pour conclusion le pêcheur en ôtant son bonnet de laine à l’énoncé de ce nom respectable.
Un regard de d’Artagnan, regard vif et perçant comme une lame d’épée, ne trouva dans le cœur du vieillard que la confiance naïve, sur ses traits que la satisfaction et l’indifférence. Il disait: «M. Fouquet le veut», comme il eût dit: «Dieu l’a voulu!» D’Artagnan s’était encore trop avancé à cet endroit; d’ailleurs, les chalands partis, il ne restait à Piriac qu’une seule barque, celle du vieillard, et elle ne semblait pas disposée à reprendre la mer sans beaucoup de préparatifs.
Aussi, d’Artagnan caressa-t-il Furet, qui, pour nouvelle preuve de son charmant caractère, se remit en marche les pieds dans les salines et le nez au vent très sec qui courbe les ajoncs et les maigres bruyères de ce pays. Il arriva vers cinq heures au Croisic.
Si d’Artagnan eût été poète, c’était un beau spectacle que celui de ces immenses grèves, d’une lieue et plus, que couvre la mer aux marées, et qui, au reflux, apparaissent grisâtres, désolées, jonchées de polypes et d’algues mortes avec leurs galets épars et blancs, comme des ossements dans un vaste cimetière. Mais le soldat, le politique, l’ambitieux n’avait plus même cette douce consolation de regarder au ciel pour y lire un espoir ou un avertissement. Le ciel rouge signifie pour ces gens du vent et de la tourmente. Les nuages blancs et ouatés sur l’azur disent tout simplement que la mer sera égale et douce. D’Artagnan trouva le ciel bleu, la bise embaumée de parfums salins, et se dit: «Je m’embarquerai à la première marée, fût-ce sur une coquille de noix.» Au Croisic, comme à Piriac, il avait remarqué des tas énormes de pierres alignées sur la grève. Ces murailles gigantesques, démolies à chaque marée par les transports qu’on opérait pour Belle-Île, furent aux yeux du mousquetaire la suite et la preuve de ce qu’il avait si bien deviné à Piriac. Était-ce un mur que M. Fouquet reconstruisait? était-ce une fortification qu’il édifiait? Pour le savoir, il fallait le voir. D’Artagnan mit Furet à l’écurie, soupa, se coucha, et le lendemain, au jour, il se promenait sur le port, ou mieux, sur les galets. Le Croisic a un port de cinquante pieds, il a une vigie qui ressemble à une énorme brioche élevée sur un plat.
Les grèves plates sont le plat. Cent brouettées de terre solidifiées avec des galets, et arrondies en cône avec des allées sinueuses sont la brioche et la vigie en même temps.
C’est ainsi aujourd’hui, c’était ainsi il y a cent quatre-vingts ans; seulement, la brioche était moins grosse et l’on ne voyait probablement pas autour de la brioche les treillages de lattes qui en font l’ornement et que l’édilité de cette pauvre et pieuse bourgade a plantés comme garde-fous le long des allées en limaçon qui aboutissent à la petite terrasse. Sur les galets, trois ou quatre pêcheurs causaient sardines et chevrettes.
M. Agnan, l’œil animé d’une bonne grosse gaieté, le sourire aux lèvres, s’approcha des pêcheurs.
— Pêche-t-on aujourd’hui? dit-il.
— Oui monsieur, dit l’un d’eux, et nous attendons la marée.
— Où pêchez-vous, mes amis?
— Sur les côtes, monsieur.
— Quelles sont les bonnes côtes?
— Ah! c’est selon; le tour des îles, par exemple.
— Mais c’est loin, les îles?
— Pas trop; quatre lieues.
— Quatre lieues! C’est un voyage!
Le pêcheur se mit à rire au nez de M. Agnan.
— Écoutez donc, reprit celui-ci avec sa native bêtise, à quatre lieues on perd de vue la côte, n’est-ce pas?
— Mais... pas toujours.
— Enfin... c’est loin... trop loin même; sans quoi, je vous eusse demandé de me prendre à bord et de me montrer ce que je n’ai jamais vu.
— Quoi donc?
— Un poisson de mer vivant.
— Monsieur est de province? dit un des pêcheurs.
— Oui, je suis de Paris.
Le Breton haussa les épaules; puis:
— Avez-vous vu M. Fouquet à Paris? demanda-t-il.
— Souvent, répondit Agnan.
— Souvent? firent les pêcheurs en resserrant leur cercle autour du Parisien. Vous le connaissez?
— Un peu; il est ami intime de mon maître.
— Ah! firent les pêcheurs.
— Et, ajouta d’Artagnan, j’ai vu tous ses châteaux, de Saint-Mandé, de Vaux, et son hôtel de Paris.
— C’est beau?
— Superbe.
— Ce n’est pas si beau que Belle-Île, dit un pêcheur.
— Bah! répliqua M. Agnan en éclatant d’un rire assez dédaigneux, qui courrouça tous les assistants.
— On voit bien que vous n’avez pas vu Belle-Île, répliqua le pêcheur le plus curieux. Savez-vous que cela fait six lieues, et qu’il a des arbres que l’on n’en voit pas de pareils à Nantes sur le fossé?
— Des arbres! en mer! s’écria d’Artagnan. Je voudrais bien voir cela!
— C’est facile, nous pêchons à l’île de Hoëdic; venez avec nous. De cet endroit, vous verrez comme un paradis les arbres noirs de Belle-Île sur le ciel; vous verrez la ligne blanche du château, qui coupe comme une lame l’horizon de la mer.
— Oh! fit d’Artagnan, ce doit être beau. Mais il y a cent clochers au château de M. Fouquet, à Vaux, savez-vous?
Le Breton leva la tête avec une admiration profonde, mais ne fut pas convaincu.
— Cent clochers! dit-il; c’est égal, Belle-Île est plus beau. Voulez-vous voir Belle-Île?
— Est-ce que c’est possible? demanda M. Agnan.
— Oui, avec la permission du gouverneur.
— Mais je ne le connais pas, moi, ce gouverneur.
— Puisque vous connaissez M. Fouquet, vous direz votre nom.
— Oh! mes amis, je ne suis pas un gentilhomme, moi!
— Tout le monde entre à Belle-Île, continua le pêcheur dans sa langue forte et pure, pourvu qu’on ne veuille pas de mal à Belle-Île ni à son seigneur.
Un frisson léger parcourut le corps du mousquetaire.
«C’est vrai», pensa-t-il.
Puis, se reprenant:
— Si j’étais sûr, dit-il, de ne pas souffrir du mal de mer...
— Là-dessus? fit le pêcheur en montrant avec orgueil sa jolie barque au ventre rond.
— Allons! vous me persuadez, s’écria M. Agnan; j’irai voir Belle-Île; mais on ne me laissera pas entrer.
— Nous entrons bien, nous.
— Vous! pourquoi?
— Mais dame!... pour vendre du poisson aux corsaires.
— Hé!... des corsaires, que dites-vous?
— Je dis que M. Fouquet fait construire deux corsaires pour la chasse aux Hollandais ou aux Anglais, et que nous vendons du poisson aux équipages de ces petits navires.
— Tiens!... tiens!... fit d’Artagnan, de mieux en mieux! une imprimerie, des bastions et des corsaires!... Allons, M. Fouquet n’est pas un médiocre ennemi, comme je l’avais présumé. Il vaut la peine qu’on se remue pour le voir de près.
— Nous partons à cinq heures et demie, ajouta gravement le pêcheur.
— Je suis tout à vous, je ne vous quitte pas.
En effet, d’Artagnan vit les pêcheurs haler avec un tourniquet leurs barques jusqu’au flot; la mer monta, M. Agnan se laissa glisser jusqu’au bord, non sans jouer la frayeur et prêter à rire aux petits mousses qui le surveillaient de leurs grands yeux intelligents.
Il se coucha sur une voile pliée en quatre, laissa l’appareillage se faire, et la barque, avec sa grande voile carrée, prit le large en deux heures de temps.
Les pêcheurs, qui faisaient leur état tout en marchant, ne s’aperçurent pas que leur passager n’avait point pâli, point gémi, point souffert; que malgré l’horrible tangage et le roulis brutal de la barque, à laquelle nulle main n’imprimait la direction, le passager novice avait conservé sa présence d’esprit et son appétit.
Ils pêchaient, et la pêche était assez heureuse. Aux lignes amorcées de crevettes venaient mordre, avec force soubresauts, les soles et les carrelets. Deux fils avaient déjà été brisés par des congres et des cabillauds d’un poids énorme; trois anguilles de mer labouraient la cale de leurs replis vaseux et de leurs frétillements d’agonie.
D’Artagnan leur portait bonheur; ils le lui dirent. Le soldat trouva la besogne si réjouissante, qu’il mit la main à l’œuvre, c’est-à-dire aux lignes, et poussa des rugissements de joie et des mordioux à étonner ses mousquetaires eux-mêmes, chaque fois qu’une secousse imprimée à la ligne, par une proie conquise, venait déchirer les muscles de son bras, et solliciter l’emploi de ses forces et de son adresse. La partie de plaisir lui avait fait oublier la mission diplomatique. Il en était à lutter contre un effroyable congre, à se cramponner au bordage d’une main pour attirer la hure béante de son antagoniste, lorsque le patron lui dit:
— Prenez garde qu’on ne vous voie de Belle-Île!
Ces mots firent l’effet à d’Artagnan du premier boulet qui siffle en un jour de bataille: il lâcha le fil et le congre, qui, l’un tirant l’autre, s’en retournèrent à l’eau.
D’Artagnan venait d’apercevoir à une demi-lieue au plus la silhouette bleuâtre et accentuée des rochers de Belle-Île, dominée par la ligne blanche et majestueuse du château. Au loin, la terre, avec des forêts et des plaines verdoyantes; dans les herbages, des bestiaux.
Voilà ce qui tout d’abord attira l’attention du mousquetaire.
Le soleil, parvenu au quart du ciel, lançait des rayons d’or sur la mer et faisait voltiger une poussière resplendissante autour de cette île enchantée. On n’en voyait, grâce à cette lumière éblouissante, que les points aplanis; toute ombre tranchait durement et zébrait d’une bande de ténèbres le drap lumineux de la prairie ou des murailles.
— Eh! eh! fit d’Artagnan à l’aspect de ces masses de roches noires, voilà, ce me semble, des fortifications qui n’ont besoin d’aucun ingénieur pour inquiéter un débarquement. Par où diable peut-on descendre sur cette terre que Dieu a défendue si complaisamment?
— Par ici, répliqua le patron de la barque en changeant la voile et en imprimant au gouvernail une secousse qui mena l’esquif dans la direction d’un joli petit port tout coquet, tout rond et tout crénelé à neuf.
— Que diable vois-je là, dit d’Artagnan.
— Vous voyez Locmaria, répliqua le pêcheur.
— Mais là-bas?
— C’est Bangos.
— Et plus loin?
— Saujeu... Puis Le Palais.
— Mordioux! c’est un monde. Ah! voilà des soldats.
— Il y a dix-sept cents hommes à Belle-Île, monsieur, répliqua le pêcheur avec orgueil. Savez-vous que la moindre garnison est de vingt-deux compagnies d’infanterie?
— Mordioux! s’écria d’Artagnan en frappant du pied, Sa Majesté pourrait bien avoir raison.
Chapitre LXIX — Où le lecteur sera sans doute aussi étonné que le fut d’Artagnan de retrouver une ancienne connaissance
Il y a toujours dans un débarquement, fût-ce celui du plus petit esquif de la mer, un trouble et une confusion qui ne laissent pas à l’esprit la liberté dont il aurait besoin pour étudier du premier coup d’œil l’endroit nouveau qui lui est offert.
Le pont mobile, le matelot agité, le bruit de l’eau sur le galet, les cris et les empressements de ceux qui attendent au rivage, sont les détails multiples de cette sensation, qui se résume en un seul résultat, l’hésitation.
Ce ne fut donc qu’après avoir débarqué et quelques minutes de station sur le rivage que d’Artagnan vit sur le port, et surtout dans l’intérieur de l’île, s’agiter un monde de travailleurs. À ses pieds, d’Artagnan reconnut les cinq chalands chargés de moellons qu’il avait vus partir du port de Piriac. Les pierres étaient transportées au rivage à l’aide d’une chaîne formée par vingt cinq ou trente paysans.
Les grosses pierres étaient chargées sur des charrettes qui les conduisaient dans la même direction que les moellons, c’est-à-dire vers des travaux dont d’Artagnan ne pouvait encore apprécier la valeur ni l’étendue.
Partout régnait une activité égale à celle que remarqua Télémaque en débarquant à Salente. D’Artagnan avait bonne envie de pénétrer plus avant; mais il ne pouvait, sous peine de défiance, se laisser soupçonner de curiosité. Il n’avançait donc que petit à petit, dépassant à peine la ligne que les pêcheurs formaient sur la plage, observant tout, ne disant rien, et allant au-devant de toutes les suppositions que l’on eût pu faire avec une question niaise ou un salut poli.
Cependant, tandis que ses compagnons faisaient leur commerce, vendant ou vantant leurs poissons aux ouvriers ou aux habitants de la ville, d’Artagnan avait gagné peu à peu du terrain, et, rassuré par le peu d’attention qu’on lui accordait, il commença à jeter un regard intelligent et assuré sur les hommes et les choses qui apparaissaient à ses yeux.
Au reste, les premiers regards de d’Artagnan rencontrèrent des mouvements de terrain auxquels l’œil d’un soldat ne pouvait se tromper.
Aux deux extrémités du port, afin que les feux se croisassent sur le grand axe de l’ellipse formée par le bassin, on avait élevé d’abord deux batteries destinées évidemment à recevoir des pièces de côte, car d’Artagnan vit les ouvriers achever les plates-formes et disposer la demi-circonférence en bois sur laquelle la roue des pièces doit tourner pour prendre toutes les directions au-dessus de l’épaulement. À côté de chacune de ces batteries, d’autres travailleurs garnissaient de gabions remplis de terre le revêtement d’une autre batterie. Celle-ci avait des embrasures, et un conducteur de travaux appelait successivement les hommes qui, avec des harts, liaient des saucissons, et ceux qui découpaient les losanges et les rectangles de gazon destinés à retenir les joncs des embrasures.
À l’activité déployée à ces travaux déjà avancés, on pouvait les regarder comme terminés; ils n’étaient point garnis de leurs canons, mais les plates-formes avaient leurs gîtes et leurs madriers tout dressés; la terre, battue avec soin, les avait consolidés, et, en supposant l’artillerie dans l’île, en moins de deux ou trois jours le port pouvait être complètement armé.
Ce qui étonna d’Artagnan, lorsqu’il reporta ses regards des batteries de côte aux fortifications de la ville, fut de voir que Belle-Île était défendue par un système tout à fait nouveau, dont il avait entendu parler plus d’une fois au comte de La Fère comme d’un grand progrès, mais dont il n’avait point encore vu l’application.
Ces fortifications n’appartenaient plus ni à la méthode hollandaise de Marollois, ni à la méthode française du chevalier Antoine de Ville, mais au système de Manesson Mallet, habile ingénieur qui, depuis six ou huit ans à peu près, avait quitté le service du Portugal pour entrer au service de France.
Ces travaux avaient cela de remarquable qu’au lieu de s’élever hors de terre, comme faisaient les anciens remparts destinés à défendre la ville des échellades, ils s’y enfonçaient au contraire; et ce qui faisait la hauteur des murailles, c’était la profondeur des fossés. Il ne fallut pas un long temps à d’Artagnan pour reconnaître toute la supériorité d’un pareil système, qui ne donne aucune prise au canon.
En outre, comme les fossés étaient au-dessous du niveau de la mer, ces fossés pouvaient être inondés par des écluses souterraines. Au reste, les travaux étaient presque achevés, et un groupe de travailleurs, recevant des ordres d’un homme qui paraissait être le conducteur des travaux, était occupé à poser les dernières pierres. Un pont de planches jeté sur le fossé, pour la plus grande commodité des manœuvres conduisant les brouettes, reliait l’intérieur à l’extérieur.
D’Artagnan demanda avec une curiosité naïve s’il lui était permis de traverser le pont, et il lui fut répondu qu’aucun ordre ne s’y opposait.
En conséquence, d’Artagnan traversa le pont et s’avança vers le groupe. Ce groupe était dominé par cet homme qu’avait déjà remarqué d’Artagnan, et qui paraissait être l’ingénieur en chef. Un plan était étendu sur une grosse pierre formant table, et à quelques pas de cet homme une grue fonctionnait.
Cet ingénieur, qui, en raison de son importance, devait tout d’abord attirer l’attention de d’Artagnan, portait un justaucorps qui, par sa somptuosité, n’était guère en harmonie avec la besogne qu’il faisait, laquelle eût plutôt nécessité le costume d’un maître maçon que celui d’un seigneur.
C’était, en outre, un homme d’une haute taille, aux épaules larges et carrées, et portant un chapeau tout couvert de panaches. Il gesticulait d’une façon on ne peut plus majestueuse, et paraissait, car on ne le voyait que de dos, gourmander les travailleurs sur leur inertie ou leur faiblesse.
D’Artagnan approchait toujours.
En ce moment, l’homme aux panaches avait cessé de gesticuler, et, les mains appuyées sur les genoux, il suivait, à demi courbé sur lui-même, les efforts de six ouvriers qui essayaient de soulever une pierre de taille à la hauteur d’une pièce de bois destinée à soutenir cette pierre, de façon qu’on pût passer sous elle la corde de la grue. Les six hommes, réunis sur une seule face de la pierre, rassemblaient tous leurs efforts pour la soulever à huit ou dix pouces de terre, suant et soufflant, tandis qu’un septième s’apprêtait, dès qu’il y aurait un jour suffisant, à glisser le rouleau qui devait la supporter. Mais déjà deux fois la pierre leur était échappée des mains avant d’arriver à une hauteur suffisante pour que le rouleau fût introduit.
Il va sans dire que chaque fois que la pierre leur était échappée, ils avaient fait un bond en arrière pour éviter qu’en retombant la pierre ne leur écrasât les pieds.
À chaque fois cette pierre abandonnée par eux s’était enfoncée de plus en plus dans la terre grasse, ce qui rendait de plus en plus difficile l’opération à laquelle les travailleurs se livraient en ce moment. Un troisième effort fait resta sans un succès meilleur, mais avec un découragement progressif.
Et cependant, lorsque les six hommes s’étaient courbés sur la pierre, l’homme aux panaches avait lui-même, d’une voix puissante, articulé le commandement de «Ferme!» qui préside à toutes les manœuvres de forces.
Alors il se redressa.
— Oh! oh! dit-il, qu’est-ce que cela? ai-je donc affaire à des hommes de paille?... Corne de bœuf! rangez-vous, et vous allez voir comment cela se pratique.
— Peste! dit d’Artagnan, aurait-il la prétention de lever ce rocher? Ce serait curieux, par exemple.
Les ouvriers, interpellés par l’ingénieur, se rangèrent l’oreille basse et secouant la tête, à l’exception de celui qui tenait le madrier et qui s’apprêtait à remplir son office.
L’homme aux panaches s’approcha de la pierre, se baissa, glissa ses mains sous la face qui posait à terre, roidit ses muscles herculéens, et, sans secousse, d’un mouvement lent comme celui d’une machine, il souleva le rocher à un pied de terre.
L’ouvrier qui tenait le madrier profita de ce jeu qui lui était donné et glissa le rouleau sous la pierre.
— Voilà! dit le géant, non pas en laissant retomber le rocher, mais en le reposant sur son support.
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne connais qu’un homme capable d’un tel tour de force.
— Hein? fit le colosse en se retournant.
— Porthos! murmura d’Artagnan saisi de stupeur, Porthos à Belle-Île!
De son côté, l’homme aux panaches arrêta ses yeux sur le faux intendant, et, malgré son déguisement, le reconnut.
— D’Artagnan! s’écria-t-il.
Et le rouge lui monta au visage.
— Chut! fit-il à d’Artagnan.
— Chut! lui fit le mousquetaire.
En effet, si Porthos venait d’être découvert par d’Artagnan, d’Artagnan venait d’être découvert par Porthos.
L’intérêt de leur secret particulier les emporta chacun tout d’abord.
Néanmoins, le premier mouvement des deux hommes fut de se jeter dans les bras l’un de l’autre.
Ce qu’ils voulaient cacher aux assistants, ce n’était pas leur amitié, c’étaient leurs noms.
Mais après l’embrassade vint la réflexion.
«Pourquoi diantre Porthos est-il à Belle-Île et lève-t-il des pierres?» se dit d’Artagnan.
Seulement d’Artagnan se fit cette question tout bas. Moins fort en diplomatie que son ami, Porthos pensa tout haut.
— Pourquoi diable êtes-vous à Belle-Île? demanda-t-il à d’Artagnan; et qu’y venez-vous faire?
Il fallait répondre sans hésiter.
Hésiter à répondre à Porthos eût été un échec dont l’amour propre de d’Artagnan n’eût jamais pu se consoler.
— Pardieu! mon ami, je suis à Belle-Île parce que vous y êtes.
— Ah bah! fit Porthos, visiblement étourdi de l’argument et cherchant à s’en rendre compte avec cette lucidité de déduction que nous lui connaissons.
— Sans doute, continua d’Artagnan, qui ne voulait pas donner à son ami le temps de se reconnaître; j’ai été pour vous voir à Pierrefonds.
— Vraiment?
— Oui.
— Et vous ne m’y avez pas trouvé?
— Non, mais j’ai trouvé Mouston.
— Il va bien?
— Peste!
— Mais enfin, Mouston ne vous a pas dit que j’étais ici.
— Pourquoi ne me l’eût-il pas dit? Ai-je par hasard démérité de la confiance de Mouston?
— Non; mais il ne le savait pas.
— Oh! voilà une raison qui n’a rien d’offensant pour mon amour-propre au moins.
— Mais comment avez-vous fait pour me rejoindre?
— Eh! mon cher, un grand seigneur comme vous laisse toujours trace de son passage, et je m’estimerais bien peu si je ne savais pas suivre les traces de mes amis.
Cette explication, toute flatteuse qu’elle était, ne satisfit pas entièrement Porthos.
— Mais je n’ai pu laisser de traces, étant venu déguisé, dit Porthos.
— Ah! vous êtes venu déguisé? fit d’Artagnan.
— Oui.
— Et comment cela?
— En meunier.
— Est-ce qu’un grand seigneur comme vous, Porthos, peut affecter des manières communes au point de tromper les gens?
— Eh bien! je vous jure, mon ami, que tout le monde y a été trompé, tant j’ai bien joué mon rôle.
— Enfin, pas si bien que je ne vous aie rejoint et découvert.
— Justement. Comment m’avez-vous rejoint et découvert?
— Attendez donc. J’allais vous raconter la chose. Imaginez-vous que Mouston...
— Ah! c’est ce drôle de Mouston, dit Porthos en plissant les deux arcs de triomphe qui lui servaient de sourcils.
— Mais attendez donc, attendez donc. Il n’y a pas de la faute de Mouston, puisqu’il ignorait lui-même où vous étiez.
— Sans doute. Voilà pourquoi j’ai si grande hâte de comprendre.
— Oh! comme vous êtes impatient, Porthos!
— Quand je ne comprends pas, je suis terrible.
— Vous allez comprendre. Aramis vous a écrit à Pierrefonds, n’est-ce pas?
— Oui.
— Il vous a écrit d’arriver avant l’équinoxe?
— C’est vrai.
— Eh bien! voilà, dit d’Artagnan, espérant que cette raison suffirait à Porthos.
Porthos parut se livrer à un violent travail d’esprit.
— Oh! oui, dit-il, je comprends. Comme Aramis me disait d’arriver avant l’équinoxe, vous avez compris que c’était pour le rejoindre. Vous vous êtes informé où était Aramis, vous disant: «où sera Aramis, sera Porthos.» Vous avez appris qu’Aramis était en Bretagne, et vous vous êtes dit: «Porthos est en Bretagne.»
— Eh! justement. En vérité, Porthos, je ne sais comment vous ne vous êtes pas fait devin. Alors, vous comprenez: en arrivant à La Roche-Bernard, j’ai appris les beaux travaux de fortification que l’on faisait à Belle-Île. Le récit qu’on m’en a fait a piqué ma curiosité. Je me suis embarqué sur un bâtiment pêcheur, sans savoir le moins du monde que vous étiez ici. Je suis venu. J’ai vu un gaillard qui remuait une pierre qu’Ajax n’eût pas ébranlée. Je me suis écrié: «Il n’y a que le baron de Bracieux qui soit capable d’un pareil tour de force.» Vous m’avez entendu, vous vous êtes retourné, vous m’avez reconnu, nous nous sommes embrassés, et, ma foi, si vous le voulez bien, cher ami, nous nous embrasserons encore.
— Voilà comment tout s’explique, en effet, dit Porthos.
Et il embrassa d’Artagnan avec une si grande amitié, que le mousquetaire en perdit la respiration pendant cinq minutes.
— Allons, allons, plus fort que jamais, dit d’Artagnan, et toujours dans les bras, heureusement.
Porthos salua d’Artagnan avec un gracieux sourire.
Pendant les cinq minutes où d’Artagnan avait repris sa respiration, il avait réfléchi qu’il avait un rôle fort difficile à jouer. Il s’agissait de toujours questionner sans jamais répondre. Quand la respiration lui revint, son plan de campagne était fait.
Chapitre LXX — Où les idées de d’Artagnan, d’abord fort troublées, commencent à s’éclaircir un peu
D’Artagnan prit aussitôt l’offensive.
— Maintenant que je vous ai tout dit, cher ami, ou plutôt que vous avez tout deviné, dites-moi ce que vous faites ici, couvert de poussière et de boue?
Porthos essuya son front, et regardant autour de lui avec orgueil:
— Mais il me semble, dit-il, que vous pouvez le voir, ce que je fais ici!
— Sans doute, sans doute; vous levez des pierres.
— Oh! pour leur montrer ce que c’est qu’un homme, aux fainéants! dit Porthos avec mépris. Mais vous comprenez...
— Oui, vous ne faites pas votre état de lever des pierres, quoiqu’il y en ait beaucoup qui en font leur état et qui ne les lèvent pas comme vous. Voilà donc ce qui me faisait vous demander tout à l’heure: «Que faites-vous ici, baron?»
— J’étudie la topographie, chevalier.
— Vous étudiez la topographie?
— Oui; mais vous-même, que faites-vous sous cet habit bourgeois?
D’Artagnan reconnut qu’il avait fait une faute en se laissant aller à son étonnement. Porthos en avait profité pour riposter avec une question.
Heureusement d’Artagnan s’attendait à cette question.
— Mais, dit-il, vous savez que je suis bourgeois, en effet; l’habit n’a donc rien d’étonnant, puisqu’il est en rapport avec la condition.
— Allons donc, vous, un mousquetaire!
— Vous n’y êtes plus, mon bon ami; j’ai donné ma démission.
— Bah!
— Ah! mon Dieu, oui!
— Et vous avez abandonné le service?
— Je l’ai quitté.
— Vous avez abandonné le roi?
— Tout net.
Porthos leva les bras au ciel comme fait un homme qui apprend une nouvelle inouïe.
— Oh! par exemple, voilà qui me confond, dit-il.
— C’est pourtant ainsi.
— Et qui a pu vous déterminer à cela?
— Le roi m’a déplu; Mazarin me dégoûtait depuis longtemps, comme vous savez; j’ai jeté ma casaque aux orties.
— Mais Mazarin est mort.
— Je le sais parbleu bien; seulement, à l’époque de sa mort, la démission était donnée et acceptée depuis deux mois. C’est alors que, me trouvant libre, j’ai couru à Pierrefonds pour voir mon cher Porthos. J’avais entendu parler de l’heureuse division que vous aviez faite de votre temps, et je voulais pendant une quinzaine de jours diviser le mien sur le vôtre.
— Mon ami, vous savez que ce n’est pas pour quinze jours que la maison vous est ouverte: c’est pour un an, c’est pour dix ans, c’est pour la vie.
— Merci, Porthos.
— Ah çà! vous n’avez point besoin d’argent? dit Porthos en faisant sonner une cinquantaine de louis que renfermait son gousset. Auquel cas, vous savez...
— Non, je n’ai besoin de rien; j’ai placé mes économies chez Planchet, qui m’en sert la rente.
— Vos économies?
— Sans doute, dit d’Artagnan; pourquoi voulez-vous que je n’aie pas fait mes économies comme un autre, Porthos?
— Moi! je ne veux pas cela; au contraire, je vous ai toujours soupçonné... c’est-à-dire Aramis vous a toujours soupçonné d’avoir des économies. Moi, voyez-vous, je ne me mêle pas des affaires de ménage; seulement, ce que je présume, c’est que des économies de mousquetaire, c’est léger.
— Sans doute, relativement à vous, Porthos, qui êtes millionnaire; mais enfin je vais vous en faire juge. J’avais d’une part vingt-cinq mille livres.
— C’est gentil, dit Porthos d’un air affable.
— Et, continua d’Artagnan, j’y ai ajouté, le 25 du mois dernier, deux cents autres mille livres.
Porthos ouvrit des yeux énormes, qui demandaient éloquemment au mousquetaire: «où diable avez-vous volé une pareille somme, cher ami?»
— Deux cent mille livres! s’écria-t-il enfin.
— Oui, qui, avec vingt-cinq que j’avais, et vingt mille que j’ai sur moi, me complètent une somme de deux cent quarante-cinq mille livres.
— Mais voyons, voyons! d’où vous vient cette fortune?
— Ah! voilà. Je vous conterai la chose plus tard, cher ami; mais comme vous avez d’abord beaucoup de choses à me dire vous-même, mettons mon récit à son rang.
— Bravo! dit Porthos, nous voilà tous riches. Mais qu’avais-je donc à vous raconter?
— Vous avez à me raconter comment Aramis a été nommé...
— Ah! évêque de Vannes.
— C’est cela, dit d’Artagnan, évêque de Vannes. Ce cher Aramis! savez vous qu’il fait son chemin?
— Oui, oui, oui! Sans compter qu’il n’en restera pas là.
— Comment! vous croyez qu’il ne se contentera pas des bas violets, et qu’il lui faudra le chapeau rouge?
— Chut! cela lui est promis.
— Bah! par le roi?
— Par quelqu’un qui est plus puissant que le roi.
— Ah! diable! Porthos, que vous me dites là de choses incroyables, mon ami!
— Pourquoi, incroyables? Est-ce qu’il n’y a pas toujours eu en France quelqu’un de plus puissant que le roi?
— Oh! si fait. Du temps du roi Louis XIII, c’était le duc de Richelieu; du temps de la régence, c’était le cardinal Mazarin; du temps de Louis XIV, c’est M...
— Allons donc!
— C’est M. Fouquet.
— Tope! Vous l’avez nommé du premier coup.
— Ainsi c’est M. Fouquet qui a promis le chapeau à Aramis?
Porthos prit un air réservé.
— Cher ami, dit-il, Dieu me préserve de m’occuper des affaires des autres et surtout de révéler des secrets qu’ils peuvent avoir intérêt à garder. Quand vous verrez Aramis, il vous dira ce qu’il croira devoir vous dire.
— Vous avez raison, Porthos, et vous êtes un cadenas pour la sûreté. Revenons donc à vous.
— Oui, dit Porthos.
— Vous m’avez donc dit que vous étiez ici pour étudier la topographie?
— Justement.
— Tudieu! mon ami, les belles choses que vous ferez!
— Comment cela?
— Mais ces fortifications sont admirables.
— C’est votre opinion?
— Sans doute. En vérité, à moins d’un siège tout à fait en règle, Belle-Île est imprenable.
Porthos se frotta les mains.
— C’est mon avis, dit-il.
— Mais qui diable a fortifié ainsi cette bicoque?
Porthos se rengorgea.
— Je ne vous l’ai pas dit?
— Non.
— Vous ne vous en doutez pas?
— Non; tout ce que je puis dire, c’est que c’est un homme qui a étudié tous les systèmes et qui me paraît s’être arrêté au meilleur.
— Chut! dit Porthos; ménagez ma modestie, mon cher d’Artagnan.
— Vraiment! répondit le mousquetaire; ce serait vous... qui... Oh!
— Par grâce, mon ami!
— Vous qui avez imaginé, tracé et combiné entre eux ces bastions, ces redans, ces courtines, ces demi-lunes, qui préparez ce chemin couvert?
— Je vous en prie...
— Vous qui avez édifié cette lunette avec ses angles rentrants et ses angles saillants?
— Mon ami...
— Vous qui avez donné aux jours de vos embrasures cette inclinaison à l’aide de laquelle vous protégez si efficacement les servants de vos pièces?
— Eh! mon Dieu, oui.
— Ah! Porthos, Porthos, il faut s’incliner devant vous, il faut admirer! Mais vous nous avez toujours caché ce beau génie! J’espère, mon ami, que vous allez me montrer tout cela dans le détail.
— Rien de plus facile. Voici mon plan.
— Montrez.
Porthos conduisit d’Artagnan vers la pierre qui lui servait de table et sur laquelle le plan était étendu.
Au bas du plan était écrit, de cette formidable écriture de Porthos, écriture dont nous avons eu déjà l’occasion de parler: «Au lieu de vous servir du carré ou du rectangle, ainsi qu’on le faisait jusqu’aujourd’hui, vous supposerez votre place enfermée dans un hexagone régulier. Ce polygone ayant l’avantage d’offrir plus d’angles que le quadrilatère. Chaque côté de votre hexagone, dont vous déterminerez la longueur en raison des dimensions prises sur la place, sera divisé en deux parties, et sur le point milieu vous élèverez une perpendiculaire vers le centre du polygone, laquelle égalera en longueur la sixième partie du côté. Par les extrémités, de chaque côté du polygone, vous tracerez deux diagonales et qui iront couper la perpendiculaire. Ces deux droites formeront les lignes de défense.»
— Diable! dit d’Artagnan s’arrêtant à ce point de la démonstration; mais c’est un système complet, cela, Porthos?
— Tout entier, fit Porthos. Voulez-vous continuer?
— Non pas, j’en ai lu assez; mais puisque c’est vous, mon cher Porthos, qui dirigez les travaux, qu’avez-vous besoin d’établir ainsi votre système par écrit?
— Oh! mon cher, la mort!
— Comment, la mort?
— Eh oui! nous sommes tous mortels.
— C’est vrai, dit d’Artagnan; vous avez réponse à tout, mon ami.
Et il reposa le plan sur la pierre.
Mais si peu de temps qu’il eût eu ce plan entre les mains, d’Artagnan avait pu distinguer, sous l’énorme écriture de Porthos, une écriture beaucoup plus fine qui lui rappelait certaines lettres à Marie Michon dont il avait eu connaissance dans sa jeunesse. Seulement, la gomme avait passé et repassé sur cette écriture, qui eût échappé à un œil moins exercé que celui de notre mousquetaire.
— Bravo, mon ami, bravo! dit d’Artagnan.
— Et maintenant, vous savez tout ce que vous vouliez savoir, n’est-ce pas? dit Porthos en faisant la roue.
— Oh! mon Dieu, oui; seulement, faites-moi une dernière grâce, cher ami.
— Parlez; je suis le maître ici.
— Faites-moi le plaisir de me nommer ce monsieur qui se promène là-bas.
— Où, là-bas?
— Derrière les soldats.
— Suivi d’un laquais?
— Précisément.
— En compagnie d’une espèce de maraud vêtu de noir?
— À merveille!
— C’est M. Gétard.
— Qu’est-ce que M. Gétard, mon ami?
— C’est l’architecte de la maison.
— De quelle maison?
— De la maison de M. Fouquet.
— Ah! ah! s’écria d’Artagnan; vous êtes donc de la maison de M. Fouquet, vous, Porthos?
— Moi! et pourquoi cela? fit le topographe en rougissant jusqu’à l’extrémité supérieure des oreilles.
— Mais, vous dites la maison, en parlant de Belle-Île, comme si vous parliez du château de Pierrefonds.
Porthos se pinça les lèvres.
— Mon cher, dit-il, Belle-Île est à M. Fouquet, n’est-ce pas?
— Oui.
— Comme Pierrefonds est à moi?
— Certainement.
— Vous êtes venu à Pierrefonds?
— Je vous ai dit que j’y étais ne voilà pas deux mois.
— Y avez-vous vu un monsieur qui a l’habitude de s’y promener une règle à la main?
— Non; mais j’eusse pu l’y voir, s’il s’y promenait effectivement.
— Eh bien! ce monsieur, c’est M. Boulingrin.
— Qu’est-ce que M. Boulingrin?
— Voilà justement. Si quand ce monsieur se promène une règle à la main, quelqu’un me demande: «Qu’est-ce que M. Boulingrin?» je réponds: «C’est l’architecte de la maison.» Eh bien! M. Gétard est le Boulingrin de M. Fouquet. Mais il n’a rien à voir aux fortifications, qui me regardent seul, entendez-vous bien? rien, absolument.
— Ah! Porthos, s’écria d’Artagnan en laissant tomber ses bras comme un vaincu qui rend son épée; ah! mon ami, vous n’êtes pas seulement un topographe herculéen, vous êtes encore un dialecticien de première trempe.
— N’est-ce pas, répondit Porthos, que c’est puissamment raisonné?
Et il souffla comme le congre que d’Artagnan avait laissé échapper le matin.
— Et maintenant, continua d’Artagnan, ce maraud qui accompagne M. Gétard est-il aussi de la maison de M. Fouquet?
— Oh! fit Porthos avec mépris, c’est un M. Jupenet ou Juponet, une espèce de poète.
— Qui vient s’établir ici?
— Je crois que oui.
— Je pensais que M. Fouquet avait bien assez de poètes là-bas: Scudéry, Loret, Pellisson, La Fontaine. S’il faut que je vous dise la vérité, Porthos, ce poète-là vous déshonore.
— Eh! mon ami, ce qui nous sauve, c’est qu’il n’est pas ici comme poète.
— Comment donc y est-il?
— Comme imprimeur, et même vous me faites songer que j’ai un mot à lui dire, à ce cuistre.
— Dites.
Porthos fit un signe à Jupenet, lequel avait bien reconnu d’Artagnan et ne se souciait pas d’approcher; ce qui amena tout naturellement un second signe de Porthos.
Ce signe était tellement impératif, qu’il fallait obéir cette fois.
Il s’approcha donc.
— Ça! dit Porthos, vous voilà débarqué d’hier et vous faites déjà des vôtres.
— Comment cela, monsieur le baron? demanda Jupenet tout tremblant.
— Votre presse a gémi toute la nuit, monsieur, dit Porthos, et vous m’avez empêché de dormir, corne de bœuf!
— Monsieur... objecta timidement Jupenet.
— Vous n’avez rien encore à imprimer; donc vous ne devez pas encore faire aller la presse. Qu’avez-vous donc imprimé cette nuit?
— Monsieur, une poésie légère de ma composition.
— Légère! Allons donc, monsieur, la presse criait que c’était pitié. Que cela ne vous arrive plus, entendez-vous?
— Non, monsieur.
— Vous me le promettez?
— Je le promets.
— C’est bien; pour cette fois, je vous pardonne. Allez!
Le poète se retira avec la même humilité dont il avait fait preuve en arrivant.
— Eh bien! maintenant que nous avons lavé la tête à ce drôle, déjeunons, dit Porthos.
— Oui, dit d’Artagnan, déjeunons.
— Seulement, dit Porthos, je vous ferai observer, mon ami, que nous n’avons que deux heures pour notre repas.
— Que voulez-vous! nous tâcherons d’en faire assez. Mais pourquoi n’avons-nous que deux heures?
— Parce que la marée monte à une heure, et qu’avec la marée je pars pour Vannes. Mais, comme je reviens demain, cher ami, restez chez moi, vous y serez le maître. J’ai bon cuisinier, bonne cave.
— Mais non, interrompit d’Artagnan, mieux que cela.
— Quoi?
— Vous allez à Vannes, dites-vous?
— Sans doute.
— Pour voir Aramis?
— Oui.
— Eh bien! moi qui étais venu de Paris exprès pour voir Aramis...
— C’est vrai.
— Je partirai avec vous.
— Tiens! c’est cela.
— Seulement, je devais commencer par voir Aramis, et vous après. Mais l’homme propose et Dieu dispose. J’aurai commencé par vous, je finirai par Aramis.
— Très bien!
— Et en combien d’heures allez-vous d’ici à Vannes?
— Ah! mon Dieu! en six heures. Trois heures de mer d’ici à Sarzeau, trois heures de route de Sarzeau à Vannes.
— Comme c’est commode! Et vous allez souvent à Vannes, étant si près de l’évêché?
— Oui, une fois par semaine. Mais attendez que je prenne mon plan.
Porthos ramassa son plan, le plia avec soin et l’engouffra dans sa large poche.
— Bon! dit à part d’Artagnan, je crois que je sais maintenant quel est le véritable ingénieur qui fortifie Belle-Île.
Deux heures après, à la marée montante, Porthos et d’Artagnan partaient pour Sarzeau.
Chapitre LXXI — Une procession à Vannes
La traversée de Belle-Île à Sarzeau se fit assez rapidement, grâce à l’un de ces petits corsaires dont on avait parlé à d’Artagnan pendant son voyage, et qui, taillés pour la course et destinés à la chasse, s’abritaient momentanément dans la rade de Locmaria, où l’un d’eux, avec le quart de son équipage de guerre, faisait le service entre Belle-Île et le continent.
D’Artagnan eut l’occasion de se convaincre cette fois encore que Porthos, bien qu’ingénieur et topographe, n’était pas profondément enfoncé dans les secrets d’État.
Sa parfaite ignorance, au reste, eût passé près de tout autre pour une savante dissimulation. Mais d’Artagnan connaissait trop bien tous les plis et replis de son Porthos pour ne pas y trouver un secret s’il y était, comme ces vieux garçons rangés et minutieux savent trouver, les yeux fermés, tel livre sur les rayons de la bibliothèque, telle pièce de linge dans un tiroir de leur commode.
Donc, s’il n’avait rien trouvé, ce rusé d’Artagnan, en roulant et en déroulant son Porthos, c’est qu’en vérité il n’y avait rien.
— Soit, dit d’Artagnan; j’en saurai plus à Vannes en une demi-heure que Porthos n’en a su à Belle-Île en deux mois. Seulement, pour que je sache quelque chose, il importe que Porthos n’use pas du seul stratagème dont je lui laisse la disposition. Il faut qu’il ne prévienne point Aramis de mon arrivée.
Tous les soins du mousquetaire se bornèrent donc pour le moment à surveiller Porthos.
Et, hâtons-nous de le dire, Porthos ne méritait pas cet excès de défiance. Porthos ne songeait aucunement à mal.
Peut-être, à la première vue, d’Artagnan lui avait-il inspiré un peu de défiance; mais presque aussitôt d’Artagnan avait reconquis dans ce bon et brave cœur la place qu’il y avait toujours occupée, et pas le moindre nuage n’obscurcissait le gros œil de Porthos se fixant de temps en temps avec tendresse sur son ami.
En débarquant, Porthos s’informa si ses chevaux l’attendaient, et en effet, il les aperçut bientôt à la croix du chemin qui tourne autour de Sarzeau et qui, sans traverser cette petite ville, aboutit à Vannes. Ces chevaux étaient au nombre de deux: celui de M. de Vallon et celui de son écuyer.
Car Porthos avait un écuyer depuis que Mousqueton n’usait plus que du chariot comme moyen de locomotion.
D’Artagnan s’attendait à ce que Porthos proposât d’envoyer en avant son écuyer sur un cheval pour en ramener un autre, et il se promettait, lui, d’Artagnan, de combattre cette proposition. Mais rien de ce que présumait d’Artagnan n’arriva. Porthos ordonna tout simplement au serviteur de mettre pied à terre et d’attendre son retour à Sarzeau pendant que d’Artagnan monterait son cheval.
Ce qui fut fait.
— Eh! mais vous êtes homme de précaution, mon cher Porthos, dit d’Artagnan à son ami lorsqu’il se trouva en selle sur le cheval de l’écuyer.
— Oui; mais c’est une gracieuseté d’Aramis. Je n’ai pas mes équipages ici. Aramis a donc mis ses écuries à ma disposition.
— Bons chevaux, mordioux! pour des chevaux d’évêque, dit d’Artagnan. Il est vrai qu’Aramis est un évêque tout particulier.
— C’est un saint homme, répondit Porthos d’un ton presque nasillard et en levant les yeux au ciel.
— Alors il est donc bien changé, dit d’Artagnan, car nous l’avons connu passablement profane.
— La grâce l’a touché, dit Porthos.
— Bravo! dit d’Artagnan, cela redouble mon désir de le voir, ce cher Aramis.
Et il éperonna son cheval, qui l’emporta avec une nouvelle rapidité.
— Peste! dit Porthos, si nous allons de ce train-là, nous ne mettrons qu’une heure au lieu de deux.
— Pour faire combien, dites-vous, Porthos?
— Quatre lieues et demie.
— Ce sera aller bon pas.
— J’aurais pu, cher ami, vous faire embarquer sur le canal; mais au diable les rameurs ou les chevaux de trait! Les premiers vont comme des tortues, les seconds comme des limaces, et quand on peut se mettre un bon coursier entre les genoux, mieux vaut un bon cheval que des rameurs ou tout autre moyen.
— Vous avez raison, vous surtout, Porthos, qui êtes toujours magnifique à cheval.
— Un peu lourd, mon ami; je me suis pesé dernièrement.
— Et combien pesez-vous?
— Trois cents! dit Porthos avec orgueil.
— Bravo!
— De sorte, vous comprenez, qu’on est forcé de me choisir des chevaux dont le rein soit droit et large, autrement je les crève en deux heures.
— Oui, des chevaux de géant, n’est-ce pas, Porthos?
— Vous êtes bien bon, mon ami, répliqua l’ingénieur avec une affectueuse majesté.
— En effet, mon ami, répliqua d’Artagnan, il me semble que votre monture sue déjà.
— Dame; il fait chaud. Ah! ah! voyez-vous Vannes maintenant?
— Oui, très bien. C’est une fort belle ville, à ce qu’il paraît?
— Charmante, selon Aramis, du moins; moi, je la trouve noire; mais il paraît que c’est beau, le noir, pour les artistes. J’en suis fâché.
— Pourquoi cela, Porthos?
— Parce que j’ai précisément fait badigeonner en blanc mon château de Pierrefonds, qui était gris de vieillesse.
— Hum! fit d’Artagnan; en effet, le blanc est plus gai.
— Oui, mais c’est moins auguste, à ce que m’a dit Aramis. Heureusement qu’il y a des marchands de noir: je ferai rebadigeonner Pierrefonds en noir, voilà tout. Si le gris est beau, vous comprenez, mon ami, le noir doit être superbe.
— Dame! fit d’Artagnan, cela me paraît logique.
— Est-ce que vous n’êtes jamais venu à Vannes, d’Artagnan?
— Jamais.
— Alors vous ne connaissez pas la ville?
— Non.
— Eh bien! tenez, dit Porthos en se haussant sur ses étriers, mouvement qui fit fléchir l’avant-main de son cheval, voyez-vous dans le soleil, là-bas, cette flèche?
— Certainement, que je la vois.
— C’est la cathédrale.
— Qui s’appelle?
— Saint-Pierre. Maintenant, là, tenez, dans le faubourg à gauche, voyez vous une autre croix?
— À merveille.
— C’est Saint-Paterne, la paroisse de prédilection d’Aramis.
— Ah!
— Sans doute. Voyez-vous, saint Paterne passe pour avoir été le premier évêque de Vannes. Il est vrai qu’Aramis prétend que non, lui. Il est vrai qu’il est si savant, que cela pourrait bien n’être qu’un paro... qu’un para...
— Qu’un paradoxe, dit d’Artagnan.
— Précisément. Merci, la langue me fourchait... il fait si chaud.
— Mon ami, fit d’Artagnan, continuez, je vous prie, votre intéressante démonstration. Qu’est-ce que ce grand bâtiment blanc percé de fenêtres?
— Ah! celui-là, c’est le collège des jésuites. Pardieu! vous avez la main heureuse. Voyez-vous près du collège une grande maison à clochetons à tourelles, et d’un beau style gothique, comme dit cette brute de M. Gétard?
— Oui, je la vois. Eh bien?
— Eh bien! c’est là que loge Aramis.
— Quoi! il ne loge pas à l’évêché?
— Non; l’évêché est en ruines. L’évêché, d’ailleurs, est dans la ville, et Aramis préfère le faubourg. Voilà pourquoi, vous dis-je, il affectionne Saint-Paterne, parce que Saint-Paterne est dans le faubourg. Et puis il y a dans ce même faubourg un mail, un jeu de paume et une maison de dominicains. Tenez, celle-là qui élève jusqu’au ciel ce beau clocher.
— Très bien.
— Ensuite, voyez-vous, le faubourg est comme une ville à part; il a ses murailles, ses tours, ses fossés; le quai même y aboutit, et les bateaux abordent au quai. Si notre petit corsaire ne tirait pas huit pieds d’eau, nous serions arrivés à pleines voiles jusque sous les fenêtres d’Aramis.
— Porthos, Porthos, mon ami, s’écria d’Artagnan, vous êtes un puits de science, une source de réflexions ingénieuses et profondes. Porthos, vous ne me surprenez plus, vous me confondez.
— Nous voici arrivés, dit Porthos, détournant la conversation avec sa modestie ordinaire.
«Et il était temps, pensa d’Artagnan, car le cheval d’Aramis fond comme un cheval de glace.»
Ils entrèrent presque au même instant dans le faubourg, mais à peine eurent-ils fait cent pas, qu’ils furent surpris de voir les rues jonchées de feuillages et de fleurs.
Aux vieilles murailles de Vannes pendaient les plus vieilles et les plus étranges tapisseries de France.
Des balcons de fer tombaient de longs draps blancs tout parsemés de bouquets.
Les rues étaient désertes; on sentait que toute la population était rassemblée sur un point.
Les jalousies étaient closes, et la fraîcheur pénétrait dans les maisons sous l’abri des tentures, qui faisaient de larges ombres noires entre leurs saillies et les murailles. Soudain, au détour d’une rue, des chants frappèrent les oreilles des nouveaux débarqués. Une foule endimanchée apparut à travers les vapeurs de l’encens qui montait au ciel en bleuâtres flocons, et les nuages de feuilles de roses voltigeant jusqu’aux premiers étages. Au-dessus de toutes les têtes, on distinguait les croix et les bannières, signes sacrés de la religion.
Puis, au-dessous de ces croix et de ces bannières, et comme protégées par elles, tout un monde de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de bleuets.
Aux deux côtés de la rue, enfermant le cortège, s’avançaient les soldats de la garnison, portant des bouquets dans les canons de leurs fusils et à la pointe de leurs lances.
C’était une procession.
Tandis que d’Artagnan et Porthos regardaient avec une ferveur de bon goût qui déguisait une extrême impatience de pousser en avant, un dais magnifique s’approchait, précédé de cent jésuites et de cent dominicains, et escorté par deux archidiacres, un trésorier, un pénitencier et douze chanoines. Un chantre à la voix foudroyante, un chantre trié certainement dans toutes les voix de la France, comme l’était le tambour-major de la garde impériale dans tous les géants de l’Empire, un chantre, escorté de quatre autres chantres qui semblaient n’être là que pour lui servir d’accompagnement, faisait retentir les airs et vibrer les vitres de toutes les maisons.
Sous le dais apparaissait une figure pâle et noble, aux yeux noirs, aux cheveux noirs mêlés de fils d’argent, à la bouche fine et circonspecte, au menton proéminent et anguleux.
Cette tête, pleine de gracieuse majesté, était coiffée de la mitre épiscopale, coiffure qui lui donnait, outre le caractère de la souveraineté, celui de l’ascétisme et de la méditation évangélique.
— Aramis! s’écria involontairement le mousquetaire quand cette figure altière passa devant lui.
Le prélat tressaillit; il parut avoir entendu cette voix comme un mort ressuscitant entend la voix du Sauveur. Il leva ses grands yeux noirs aux longs cils et les porta sans hésiter vers l’endroit d’où l’exclamation était partie. D’un seul coup d’œil, il avait vu Porthos et d’Artagnan près de lui. De son côté, d’Artagnan, grâce à l’acuité de son regard, avait tout vu, tout saisi. Le portrait en pied du prélat était entré dans sa mémoire pour n’en plus sortir.
Une chose surtout avait frappé d’Artagnan. En l’apercevant, Aramis avait rougi, puis il avait à l’instant même concentré sous sa paupière le feu du regard du maître et l’imperceptible affectuosité du regard de l’ami.
Il était évident qu’Aramis s’adressait tout bas cette question: «Pourquoi d’Artagnan est-il là avec Porthos, et que vient-il faire à Vannes?» Aramis comprit tout ce qui se passait dans l’esprit de d’Artagnan en reportant son regard sur lui et en voyant qu’il n’avait pas baissé les yeux.
Il connaît la finesse de son ami et son intelligence; il craint de laisser deviner le secret de sa rougeur et de son étonnement. C’est bien le même Aramis, ayant toujours un secret à dissimuler. Aussi, pour en finir avec ce regard d’inquisiteur qu’il faut faire baisser à tout prix, comme à tout prix un général éteint le feu d’une batterie qui le gêne, Aramis étend sa belle main blanche, à laquelle étincelle l’améthyste de l’anneau pastoral, il fend l’air avec le signe de la croix et foudroie ses deux amis avec sa bénédiction. Peut-être, rêveur et distrait, d’Artagnan, impie malgré lui, ne se fût point baissé sous cette bénédiction sainte; mais Porthos a vu cette distraction, et, appuyant amicalement sa main sur le dos de son compagnon, il l’écrase vers la terre.
D’Artagnan fléchit: peu s’en faut même qu’il ne tombe à plat ventre.
Pendant ce temps, Aramis est passé.
D’Artagnan, comme Antée, n’a fait que toucher la terre, et il se retourne vers Porthos tout prêt à se fâcher.
Mais il n’y a pas à se tromper à l’intention du brave hercule: c’est un sentiment de bienséance religieuse qui le pousse. D’ailleurs, la parole, chez Porthos, au lieu de déguiser la pensée, la complète toujours.
— C’est fort gentil à lui, dit-il, de nous avoir donné comme cela une bénédiction, à nous tout seuls. Décidément, c’est un saint homme et un brave homme.
Moins convaincu que Porthos, d’Artagnan ne répondit pas.
— Voyez, cher ami, continua Porthos, il nous a vus, et au lieu de continuer à marcher au simple pas de procession, comme tout à l’heure, voilà qu’il se hâte. Voyez-vous comme le cortège double sa vitesse? Il est pressé de nous voir et de nous embrasser, ce cher Aramis.
— C’est vrai, répondit d’Artagnan tout haut.
Puis tout bas:
— Toujours est-il qu’il m’a vu, le renard, et qu’il aura le temps de se préparer à me recevoir.
Mais la procession est passée; le chemin est libre.
D’Artagnan et Porthos marchèrent droit au palais épiscopal, qu’une foule nombreuse entourait pour voir rentrer le prélat.
D’Artagnan remarqua que cette foule était surtout composée de bourgeois et de militaires.
Il reconnut dans la nature de ces partisans l’adresse de son ami.
En effet, Aramis n’était pas homme à rechercher une popularité inutile: peu lui importait d’être aimé de gens qui ne lui servaient à rien.
Des femmes, des enfants, des vieillards, c’est-à-dire le cortège ordinaire des pasteurs, ce n’était pas son cortège à lui. Dix minutes après que les deux amis avaient passé le seuil de l’évêché, Aramis rentra comme un triomphateur; les soldats lui présentaient les armes comme à un supérieur; les bourgeois le saluaient comme un ami, comme un patron plutôt que comme un chef religieux. Il y avait dans Aramis quelque chose de ces sénateurs romains qui avaient toujours leurs portes encombrées de clients. Au bas du perron, il eut une conférence d’une demi-minute avec un jésuite qui, pour lui parler plus discrètement, passa la tête sous le dais.
Puis il rentra chez lui; les portes se refermèrent lentement, et la foule s’écoula, tandis que les chants et les prières retentissaient encore.
C’était une magnifique journée. Il y avait des parfums terrestres mêlés à des parfums d’air et de mer. La ville respirait le bonheur, la joie, la force.
D’Artagnan sentit comme la présence d’une main invisible qui avait, toute-puissante, créé cette force, cette joie, ce bonheur, et répandu partout ces parfums.
«Oh! oh! se dit-il, Porthos a engraissé; mais Aramis a grandi.»
Fin du tome I