XV
PÊCHE AUX ÉCREVISSES.
Aller à la pêche aux écrevisses! J’en rêvais depuis bien longtemps. Ils sont loin les ruisseaux où je barbotais dans l’eau glacée en compagnie de galopins de mon espèce, criant et riant, la culotte troussée jusqu’à mi-cuisses. Nous soulevions des pierres de toutes formes et, le nuage de vase dissipé, nous saisissions l’écrevisse, en ayant soin de ne pas être pincés par elle, ni par le garde champêtre.
Que les écrevisses étaient grosses, en ce temps-là! Que le soleil de septembre murmurait bien dans les peupliers! Hélas! Ce n’était pas pêcher, mais piller. Il fallait devenir sages. Quelques années plus tard, enfin matés au collège, nous devions faire des vers latins, à l’aide d’un Gradus à mille feuilles, qui nous servait parfois d’oreiller. Ainsi nous connûmes que les anciens avaient foulé comme nous l’herbe des prairies et leurs poèmes gardaient à nos yeux une frémissante couleur verte.
Comme tant d’autres garçons qui se souviennent de leurs premières lectures, je revois un vieux livre où resplendit une image de l’étonnant crustacé. Les feuillets où elle se cachait étaient marqués de mouillures jaunes. On m’avait dit que le papier où furent imprimés les meilleurs textes de l’époque romantique se tachait de rouille; mais, cette fois, ce n’étaient pas des hommes qui souillaient les marges d’une belle histoire. A la faveur de longues vacances, j’avais découvert dans un grenier campagnard ce livre de fables près de meubles vermoulus et d’un rouet qui tournait sous un doigt de rêverie. Il était aussi racorni qu’une feuille morte sous le grand arbre de la charpente. Les oiseaux qui pénétraient à travers des tuiles fracassées en avaient fait un perchoir et ils s’étaient oubliés dessus, comme on dit avec vergogne. A peine entr’ouvert, un prestige s’en élançait: j’admirais, sortant d’un ruisseau de signes d’imprimerie, une écrevisse qu’un artiste avait dessinée. Elle apparaissait, magnifique, terriblement moustachue, les yeux ronds comme deux perles au bout d’un fil; une jeune fille au nez bien fait y était assise en amazone et elle s’en allait au pays des fées, à reculons. Quelle idée de choisir une pareille monture! J’étais bien surpris. Cette image ne brille plus que dans ma mémoire: le livre qu’elle illustrait fut mis au feu par une cuisinière sans poésie. Ce n’était pas un de ces ouvrages que l’on place dans une bibliothèque d’acajou, et je l’avais laissé imprudemment au grenier qu’il rendait immense à mes regards innocents.
Tout cela me hantait, l’autre jour, comme je cassais du bois pour le bûcher; il fera froid, cet hiver: le vent aigre qui monte de la vallée le prédit. Tandis que j’étais appliqué à cette besogne qui met l’esprit en repos, un de mes amis, coureur, chasseur et pêcheur, entra dans ma cour.
--Diable! Vous gagneriez votre vie à casser du bois, me dit-il. C’est demain dimanche. Voulez-vous aller à la pêche? J’ai découvert un ruisseau, à trois lieues d’ici... Il est ignoré, c’est pourquoi il est encore habité par des écrevisses. J’ai tout préparé... J’ai hâte de les voir grouiller dans mes balances... Aussitôt pesé, aussitôt enlevé.
Aucune invite ne pouvait me faire plus de plaisir. Il me parla de son blé qu’il avait battu et engrangé, des pommes de terre qu’il fallait arracher. Je le regardais en fendant les bûches d’un coup précis. A quarante ans passés, il est sec comme un fagot. De taille moyenne comme les gens de ces parages, il porte bien droit une figure osseuse, où les yeux ont une vivacité de souris. La plus effrayante solitude ne saurait le rendre chagrin; il se chargerait de la secouer, si elle s’appliquait trop sur lui. Il me dit: à demain, et il grimpa dans une automobile qui me parut être un taxi en retraite. J’ai une grande considération pour cet homme qui sait poser des balances dans un ruisseau limousin.
Le lendemain, au commencement de l’après-midi, il fut exact au rendez-vous. Je montai en hâte près de lui, tandis qu’il tenait le volant; il mit les gaz et partit. Aucun départ ne m’a donné plus de joie. Il faisait beau temps, le soleil était un peu voilé par des nuages; à l’horizon, il y en avait un qui nous tendait deux longues pinces blanches. C’était un bon signe. Mon compagnon parla de ses pêches:
--Je ne peux plus compter les écrevisses que j’ai prises... Du bout des pattes à la pointe de la queue, elles feraient le tour du département.
Il se vantait un peu, sans doute. L’automobile ronronnait et laissait entendre un petit bruit de ferrailles.
--Ce vieux canard, dit mon ami, est encore d’un bon usage. C’est un taxi qui a roulé sa bosse à Paris, plus de dix ans. Le voilà au vert dans la prairie, après avoir tant corné sur les boulevards et porté je ne sais quelles charges... Ici, il peut s’ébattre à son aise. Pas d’encombrements, n’est-ce pas? Il n’écrase que des insectes imprudents. On a enlevé le compteur; il est libre... Quelquefois, je lui parle; je lui dis: «Nous allons au pré des Vergnes qui est rond comme une place verte, où ne circulent que des bœufs, un chien velu et quelques journaliers, à la saison... Nous allons à l’étang du Breuil, pêcher la carpe, ou bien au rond-point des Grands-Chênes... Il me semble que le moteur frétille.
La campagne devenait sauvage; des métairies aux toits couverts de tuiles anciennes surgissaient entre des arbres de clôture. Nous arrivions dans des parages où ne passent ni autobus, ni tramways. De pesantes compagnies de perdreaux se levaient, le cri de la caille résonnait sur des terres perdues, fourrées d’ajoncs à fleurs jaunes. L’air avait cette amertume qui rend la tête subtile, le cœur vif. Au bord des talus, quelques bergères à cheveux longs, relevés sur des figures comme on n’en voit guère, taillées à grands plans, menaient un troupeau de moutons pressés comme s’ils voulaient brouter le même brin d’herbe...
Mon ami fit entrer l’automobile dans un chemin creux et de là, dans un pré, en guise de garage. Il prit le sac où étaient ses balances et les appâts. Comme nous traversions un hameau, une troupe d’oies jeta quelques cris, en notre honneur. Quatre maisons sans étages étaient gardées par de vieilles femmes taciturnes, qui se tenaient assises, mains aux genoux, sur le banc du seuil. Filles et garçons dansaient au bourg voisin. Après maints détours nous entrâmes dans une prairie qui verdoyait faiblement. Tout d’abord, on ne voyait que le ruisseau en robe de feuilles. Mais on l’entend couler à quelque distance, dans la tranquillité du soir. Son courant est révélé par des vergnes qui se dressent de place en place, et comme lui, sinueux.
L’herbage, tout caressé de silence vivant, aspirait une profonde paix. Au loin, entre des chênes de buissons, riait une colline bleue. Au bord d’une haie, il y avait un entassement de bois cassé, mais la solitude était si grande que l’on ne croyait pas que ce fût par des mains humaines. Une lumière qui ne semblait pas venir du ciel, à cause du soleil voilé, se coulait dans l’herbe, serpentait dans les feuillages.
Le pêcheur prépara ses balances, attachant au milieu, de la viande de mouton, coupée en morceaux. Il frotta les cerceaux avec une gousse d’ail. Il me dit:
--On peut appâter avec des grenouilles dépouillées, mais il faut leur rabattre la peau sur la tête pour masquer les yeux.
Cette simple remarque avait quelque chose de terrible, et il n’y prenait pas garde. Chez les animaux comme chez les hommes, les yeux auraient-ils un mystérieux pouvoir de défense contre l’assaillant? Ouverts, quand le cœur cesse de battre et se ferme, ils sont plus épouvantables que toute autre parcelle d’un corps massacré, et dans les orbites vidées, quelle ombre invincible veille encore?
Il plaça ses balances; il les posait bien à plat, près des souches de vergnes, de façon que les écrevisses ne mangent pas par-dessous. D’une main il tenait une gaule de coudrier, fourchue, et de l’autre la corde glissant sur la fourche. Il piquait en terre une baguette pour reconnaître l’endroit de la pose.
Le courant était limpide; au-dessus, les vergnes se rejoignaient en berceau. Leurs racines étaient emmêlées en paquets de cordes et mon ami y voyait l’attachement de l’arbre à la source, à ce flot que l’on aurait pu franchir d’une enjambée. Le ciel se dévoila, et dans l’eau le soleil se mit à bouger, à l’image des feuilles rondes.
Mon compagnon vint s’asseoir au bord du buisson, en attendant de lever les balances.
--Vous ne connaissez pas, me dit-il, l’aventure qui arriva au père Pimpin? Il avait été guéri d’une fluxion de poitrine par un savant médecin. Il est pauvre et il promit en retour un fameux plat d’écrevisses. Le médecin acceptait d’être payé comme ça: c’était un poète... Mon Pimpin vient à la ville. Il avait mis sur sa bonne tête son chapeau rond, ce qui était un signe d’importance. Il portait dans un petit sac un cent d’écrevisses, mais le sac était percé. Il n’y avait guère de chemin à faire, sans cela il n’en serait pas resté une dedans. La cuisinière ouvrit la porte toute grande, quand il eut prononcé le mot de passe: Écrevisse et Pimpin. Il monte jusqu’au bureau du docteur: «Vous êtes frais comme une rose,» lui dit cet homme, à lui, qui était jaune comme un coing. Mais le propre des médecins c’est de donner confiance aux malades et aux bien portants. «Oui, mossieu, répondit Pimpin, je me porte comme un bœuf.» Ce disant, il tâte son sac; il se gratte les joues: «Je venais pour... Je venais... pour les écrevisses...» Il en voit une qui était tombée sur le plancher, une autre sur le pas de la porte. Il redescend l’escalier. Il y en avait sur toutes les marches. Alors, il revient en coup de vent vers le médecin et s’écrie: «Ah! mossieu, le bon Dieu me pardonne... elles sont moins bêtes que moi!... Elles arrivent... elles montent l’escalier... Il y en a aussi sur la route... Patience!...»
· · ·
Mon ami se leva soudain et s’approcha du ruisseau à pas de loup. Il faisait glisser la corde dans la fourche de sa gaule, et soulevait d’un mouvement rapide la balance. Autour de la viande devenue blanchâtre, les écrevisses grouillaient. Il rejetait les plus petites, gardant celles qui étaient de grosseur moyenne. C’est pitié que des ravageurs prennent tout et même celles qui ne sont pas plus longues que le petit doigt. Elles n’ont ni goût, ni parfum, mais les barbares mettraient à sec le ruisseau, arracheraient les trembles du bord, fouilleraient jusqu’aux racines. Tout cela pour dire: «J’ai pris cinq cents écrevisses. Après moi, s’il en reste!...» Ils brûleraient une maison pour faire cuire un œuf. Nos ruisseaux, si fertiles, sont toujours dépeuplés davantage, d’année en année. Il importe d’exercer une surveillance rigoureuse; s’il en était autrement l’écrevisse ne vivrait plus que dans les fables.
Mon compagnon continuait sa pêche fructueuse, faisant sauter la balance sur le pré, comme par enchantement. Il prenait délicatement les crustacés d’un roux verdâtre, aux pinces lourdes, qui s’agitaient ainsi que de grands insectes pierreux. Il les mettait dans son sac, sans perdre de temps, avec une hâte de plaisir.
Parfois, je regardais une balance posée et je voyais manger les écrevisses dans le flot pur qui les isolait étrangement sous une paroi de cristal vif. Leur festin était brusquement interrompu; elles n’avaient pas le temps de donner un coup de nageoires qui les aurait emportées loin du piège. Alors, je pouvais les toucher de la main, émerveillé. Elles s’agrippaient au filet, dans l’herbe, si bien cuirassées, casquées dans leur petite armure de pierre, d’où sortaient leurs antennes en fin ressort. Comme elles remuaient leurs pattes en lourds gantelets! Jouets pour une fée capricieuse, si elles grandissaient soudain et atteignaient à la taille d’un vergne, les pinces dressées dans les ténèbres du soir, quelle frayeur! Enfin mon ami vida son sac dans la prairie; il compta plus de cent cinquante écrevisses. Il était heureux:
--La prochaine fois, s’écria-t-il, nous irons chasser le lièvre, et même le renard... Vous me portez chance...
L’ombre des arbres glissait dans l’herbe. Le soleil parut se coucher dans une haie voisine, qui flamboya. L’air fraîchissait et le ruisseau murmurait au fond du silence, sous les vergnes dont le feuillage devenait noir. Nous sentions une pointe d’appétit et nous décidâmes de manger sous le toit d’une métairie amicale. «Rien n’est meilleur que des écrevisses qui sortent à peine de l’eau et que l’on apprête au court-bouillon...» Nous avons marché longtemps, à travers un pays bien clos, bien seul et qui se repliait davantage au toucher du soir. L’air était d’un bleu sombre, liquide. Il y avait au bord de l’horizon un blanc scintillement d’étoiles, une aiguille pour une secrète couture: le ciel gardait un ourlet rouge, au couchant. Un chien aboya.
Nous entrâmes dans la cour d’une métairie, cachée par de vieux ormeaux. Je passai le seuil de la maison, à la suite de mon ami. La lampe n’était pas allumée. Un feu de bois brûlait dans une cheminée profonde; il montait en chevelure droite, hérissée d’un or inconnu; il nous sauta merveilleusement aux yeux. La ménagère, une grosse femme brune, que nous connaissions bien, demanda ce que nous voulions:
--Un œuf dans sa coquille, avec un hachis dedans! s’écria mon ami.
Elle se mit à rire, et il riait aussi en disant:
--Ce qui signifie qu’il faut nous servir un lapin sauté, avec un bout de farce.
Le métayer, un tout petit homme maigre, parut sortir de la muraille. Il toucha le sac que portait, à la façon d’un colporteur, mon camarade:
--M’est avis, dit-il, que vous avez des épines, là dedans, ou peut-être bien des écrevisses!...
La métayère alluma la lampe, et la table, la commode, bien cirées, brillèrent. Une vieille de quatre-vingts ans se leva d’un fauteuil d’osier, où elle était assise. Elle nous fit une sorte de très léger salut...
Le lapin fut bientôt immolé, dépouillé, coupé en morceaux dans la brasière où il commença de cuire à feu vif. Mon ami prépara lui-même le court-bouillon: de l’eau, un quart de vin blanc, une noix de graisse; sel, poivre; un gros bouquet: persil, ail, ciboule, girofle, thym, laurier, basilic, le tout ficelé ensemble; quelques tranches d’oignons et de carottes. Puis il vint s’asseoir près de la table où le métayer nous versa un verre de vin rouge.
Nous parlâmes des choses de la terre, de la saison. Nous y mettions quelque malice du cru. Le temps passa vite, comme cela. Le métayer déclara à propos de pêche:
--Je ferai pas de mal aux écrevisses; ça ne fait que chatouiller l’estomac. Ce n’est qu’un amusement... Mais c’est utile: une écrevisse cuite vous chasse mieux d’un placard les fourmis qu’un pochon de soufre...
La vieille allait, venait; elle remuait le couvercle de la brasière. Elle voulait servir encore; le touchant manège!...
La métayère sortit du pot les écrevisses. Une vapeur odorante s’éleva; le nez de mon ami frémissait d’aise.
--Vous n’aimez pas ce qui est bon, lui dit en riant la métayère.
Elle étendit sur la table une serviette de chanvre qu’elle lissa du plat de la main. Elle versa les écrevisses en buisson splendide, qui rutilait à la double lueur de la lampe et du feu de bois. Mon compagnon ôta son chapeau pour saluer la merveille.