‹ Le voyage rustiqueChapitre 15 sur 17 · XIV

XIV

SEPTEMBRE.

DEUX COQS DANS LA PRAIRIE.

NOTES SUR LES ARBRES.

SEPTEMBRE

Le blé coule dans les sacs, au ronflement des machines à battre. Il pleut du blé, bergère! La saison a pris sa forme et son poids comme le froment, cette chose que les hommes connaissent à perte de mémoire et d’horizon, mais qui les émerveille toujours, si fraîche, si parfaite. La besogne nécessaire s’achève.

Eh! chantons un refrain gaillard que personne n’a pu lire avec des lunettes pour la bonne raison qu’il ne fut jamais écrit. Le soir venu, mangeons et buvons un coup de gros vin, devant que les sacs soient entassés au grenier. Il y a du pain et de l’amour sur la planche; ce n’est pas demain que le soleil crèvera le plafond du ciel, comme disaient les vieux du village. Le travail et la liberté, quel fameux couple! Buvons dans l’odeur du grain. Le verre au poing, sous le toit enfumé des chaumières ou dans la salle des riches enclos, mes amis, portons la santé du monde.

Cette liesse une fois tombée, il y a dans les hauteurs bleues l’amertume de ce qui est accompli. Un grand feu s’est retiré des champs et des hommes. On se replie; la promesse dépassait la récolte. On suppute au creux de la paume; chacun pèse son grain et lui-même. Le paysan porte ses sacs au grenier; il se courbe sous la charge dont il vibre. Le plus chétif tremble plus d’orgueil que de peine: il ne laisserait ce soin à personne et ses pieds nus s’agrippent durement aux échelles. Des mains brûlées au même soleil ont leur récompense et leur fraîcheur quand elles plongent dans la masse du blé répandu en ombre d’or sous l’arbre de la charpente.

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La terre a changé de regard; elle s’allège et se soulève. Quel enchantement tourne en silence comme une étoile du jour au-dessus des champs dépouillés! La vallée se dénude et des rochers que l’on n’avait pas vus, tout l’été, surgissent avec des figures inquiétantes à travers l’amas des fougères et les bosquets de houx dont le feuillage glacé reflète une lumière plus fauve. La rivière a des nuances de fruits, de plantes jaunies et d’herbages; elle emporte entre les saules qui commencent de s’effeuiller un grand adieu de soleil, tandis que crie le pic vert dans les arbres qui vont mourir. L’automne, à la manière d’un renard rouge et doré, saigne en secret la succulente saison. Mais le village, au bord d’une route qui n’est pas même nationale, continue de mener sa vie sans parures. Le cantonnier aux habits terreux travaille au long des buissons. Si une feuille marquée des signes et des chiffres mystérieux de l’air tombe sur son chapeau délavé, il pense, en redressant son échine: «Faudra mettre des fagots au bûcher... Cette année, les feuilles sèchent vite... Après le chaud, le froid...» La forêt flambe d’une ardeur que n’auront pas allumée des mains humaines.

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Le paysan ne voit pas entrer dans sa maison un peu de ce songe immense. Il n’a pas loisir de rêver. Demain, il passera son seuil pour aller semer. Dans une terre labourée par lui, il marchera d’un pas régulier comme le battement de son cœur. A chaque foulée, il lancera une poignée de vie. Un pas, un jet de sang invisible, un jet de froment; un autre pas, un autre jet de sang sorti de son cœur obscur, une autre poignée de blé. Autour de lui, le vent d’ouest élargit la solitude. Il est seul, à l’avant du monde.

Son destin est de ne pas faire un geste inutile. Les feuilles qui rutilent en mourant sont d’un prix médiocre pour lui qui resplendit sans le savoir en travaillant. S’il considère le feuillage tombé, il pense qu’il en tirera litière pour son troupeau, à défaut de paille.

Par une journée sans visage, les champs perdant leurs limites dans une brume d’océan pleine d’appels confus et de voix, il lèvera sa tête lourde vers un arbre de clôture, pour l’attester. Peut-être verra-t-il monter le puissant oiseau silencieux de branche en branche, le souvenir des laboureurs et des semeurs qu’il a connus et qui sont couchés dans un accord que rien ne peut rompre, sous un vieux manteau de terre, à leur mesure.

DEUX COQS DANS LA PRAIRIE

Dans ma prairie qui verdoie au bout du village, la volaille de mes bons voisins vient s’ébattre comme chez elle. Si un bœuf y broute, il court le risque d’avaler une plume, et cette chose si légère, si poétique, une fois dans son corps si lourd, où elle n’est pas à sa place, le fera tousser longtemps. Les naïfs penseront qu’il a pris froid comme ils croient qu’une femme a un grand chagrin parce qu’elle a les yeux mouillés d’avoir épluché un oignon. Les poulets et les poules, les canards se nourrissent dans mon herbe, en se promenant. Les becs pointus pincent les sauterelles; les becs arrondis cherchent les limaces et les limaçons. Les vieilles poules aiment beaucoup à se rouler dans la terre fine que soulève la taupe; elles se mettent un moment sur le dos, les pattes en l’air, le plumage ébouriffé, et elles renversent leur tête en clignant de l’œil.

Les canards ne chassent pas longtemps dans le pré; ils devinent la mare cachée par des joncs touffus. Elle dormait, ils se chargent de l’éveiller. Infatigables, ils y enfoncent leurs cous d’un bleu de feu. Ils n’ont plus leurs dandinements ridicules et les voilà d’une incroyable agilité. Ce ne sont que tours et retours, plongeons et frétillements. Leurs pattes ouvertes battent comme des feuilles à travers l’eau claire. Poules et poulets restent sur le bord et n’ont pas souci de s’embarquer. Une grenouille qui saute les inquiète. Ils reviennent au centre de l’herbage où il y a tant d’insectes à poursuivre et à manger. Le long des buissons on peut trouver quelques pommes oubliées sous l’arbre; c’est un plaisir de les trouer du bec, à coups saccadés. La chair du fruit ne tarde pas à se rouiller, sa peau brillante une fois percée.

Le soleil de septembre chauffe le pré qui ne donnera pas beaucoup de regain. Il le caresse; une ombre descend d’un nuage en forme de branche et glisse dans l’herbe. Les feuilles du cerisier sont rougies d’un souvenir de cerises. J’en vois une qui est suspendue au fil invisible d’une araignée. Elle est prise comme une grande mouche. Elle semble vivre toute seule, sans ramure ni racines. Est-ce un rayon qui la fait tourner?... On passe en silence d’une saison à l’autre...

Il peut être deux heures du soir. Un énorme coq au plumage roux entre dans la prairie. Il s’avance, les pattes lourdes, et sur sa tête, la crête longue se replie. Il marche d’un pas saccadé, la queue en accroche-cœur. Une petite poule l’a suivi. Il ne veut pas la voir et continue de se prélasser, rebondi, luisant. Mais il se retourne et la poursuit, les éperons écartés, le bec tendu, les ailes basses, en coup de vent. Elle a peur, elle va se cacher dans la haie. Il reprend sa promenade; il a le jabot assez plein. Il défait paresseusement une taupinière; il découvre quelques délicatesses. Il se redresse, il ouvre ses plumes au soleil qui touche sa peau grenue. Il porte du ciel; sa plume est aux couleurs de l’automne. Il agite sa crête épaisse, en fraise. Un moment, il se couche dans l’herbe; il a trop chaud. Soudain, il se lève, pointe haut son bec; ses yeux se mettent à clignoter et sa crête est frémissante. Il tourne la tête à droite, à gauche: son plumage se gonfle. Il tressaille comme si une guêpe l’agaçait et il se tient en arrêt près de la taupinière défaite, sans bouger d’un pas. C’est qu’il a vu poindre un jeune coq noir dont la crête est un peu rouge. Il n’est pas content; il est maître, ici. Il apparaît plus gros, plus fort, plein d’un souffle furieux.

Le chétif poursuit sa marche à travers le pré. Sa plume lisse bleuit à la naissance du cou; la lumière va et vient sur lui, à chacun de ses mouvements. Son plumage est un mobile miroir; sa crête est allumée en plein jour comme un lampion. Il a faim; il n’a que faire de friandises; il happe un criquet charnu; il saute.

Le coq fauve ne le regarde pas tandis qu’il s’approche; il feint de chercher nourriture, mais en vérité, il cherche comment il pourra crever les yeux du survenant. Ils sont face à face. Le gros coq tend son bec qui s’ouvre un peu; le petit s’est mis en garde, il voit le danger et il recule, bien appuyé sur ses pattes. Il allonge durement son bec qu’aiguisent ses yeux. Brusquement, il reçoit le coup que lui porte une masse ébouriffée de colère. Il se rebiffe, il attaque, les yeux dans les yeux, griffe à griffe. Au soleil, on dirait qu’il fait feu. Tous les deux, ils prennent un temps pour se recharger de fureur: de nouveau, les coups de bec partent ensemble.

Ils arrivent au centre de la prairie en bondissant; ils s’agrippent; leurs pattes ne touchent plus terre, recroquevillées. Le gros coq ne cède pas la place. A chaque élan, son poids repousse la maigre bête qui paraît danser sur un herbage élastique. Cet assaut dure longtemps. Quelques plumes noires voltigent; un peu de sang mouille les becs. La lutte est chaude. Après s’être frappés ensemble, ils s’élancent jabot contre jabot, emportés dans une rage si étroite qu’ils ont l’air de ne plus former qu’un seul animal étrange à deux têtes, avec deux paires d’yeux, deux paires de griffes, quatre ailes qui battent d’un même souffle. Le coq noir et le coq fauve se replient et s’éloignent l’un de l’autre; ils tentent de se fasciner, la crête basse sur l’œil qui brûle.

Le coq fauve est en bien mauvais état, un peu dégonflé; sa crête saigne et perd son éclat; elle a mine de fraise gâtée. Le petit coq lui porte des coups rapides. Il les reçoit en reculant. Il ne peut plus rebondir quand on le frappe. Il n’atteint plus son adversaire qui s’esquive et revient sur lui avec une force de fronde. On sent qu’il désire la paix; il tremble et veut fausser compagnie à ce diable si pointu. Un moment, il essaye de feindre le mépris; il tourne sur ses ergots comme pour faire entendre qu’on le laisse passer et cheminer. Il oubliera les coups de bec qu’il a donnés; le coq noir ne les oublie pas: il cogne et pique; il n’a pas de modération. Le coq fauve, tout fripé, les ailes pendantes, se met à fuir. Le coq noir le poursuit tandis qu’il se traîne vers un buisson. Mais la mère Pallier, l’aubergiste, qui les attendait pour leur jeter un peu de grain, a vu la fin du combat. Elle est indignée. Elle se tourne vers moi, les poings sur ses hanches disgracieuses et elle crie à tue-tête:

--Vous pouviez pas les faire finir... Ils s’arracheraient la peau! C’est-il pitoyable! C’est pire que des hommes, m’est avis.

NOTES SUR LES ARBRES

La parole de Bernard Palissy me vient au bonnet: «La destruction des forêts est non une faute, mais une malédiction et un malheur à toute la France... Tous les bois coupés, il faut que les arts cessent et que les habitants aillent paître ailleurs...» Quelqu’un me dit, ce matin:

--Oui, mais Bernard Palissy ne pouvait prévoir l’usage du ciment armé. Avec le ciment armé, on arrange tout. On imite même des branches d’arbres et des fruits. Ce n’est pas désagréable à voir. Si Bernard Palissy revenait sur terre, il serait très étonné, malgré tout son génie.

Et il ajoute à voix basse:

--Voyez-vous, il ne faut jamais faire le malin. On arrive à tout remplacer.

Je regarde celui qui parle et j’admire qu’il ait gardé l’apparence d’un homme.

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--Tant de forêts, que l’on croyait mortes, les voilà au paradis, dans le chant des musiciens et des poètes. Elles murmurent et grondent; elles voyagent, enfin délivrées. Tant d’arbres, que l’on croyait abattus et qui tiennent leurs assemblées dans les nuages!

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--Le feu de l’automne monte et, dans la profondeur des feuillages, une couleur plus frêle que la plume brune du rossignol, une autre, chaude comme les ailes du pic-vert et du martin-pêcheur, et d’autres encore, viennent se mêler. C’est l’heure où la dernière voix de mille oiseaux ne peut retentir dans les airs, mais dans le cœur insondable des hommes.

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--Là-bas, au fond d’une ombre bleuâtre, quelques étoiles bougent au creux des feuilles dont la tige est plus qu’à demi coupée; elles tomberont ensemble, avant l’aurore.

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--Le marchand a décidé de tout égorger: les jeunes frênes ruisselants, les bouleaux qui ont la grâce d’un long col de colombe blanche et les tendres petits ormeaux adolescents. Il n’entend pas un bruissement de feuilles, mais de banknotes. Il tâte sa poche et toise ces arbres. Il les a marqués d’un coup de craie rouge. Ils sont vendus; ils sont morts. Il va régler ce marché, à l’auberge, sur un coin de table.

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--Ces chênes qui ont poussé lentement, sans cesse, comme ils éteignent nos vanités dans leurs ombres! Sous leurs branches, elles ne sont plus que de pauvres bêtes couchées.

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--Depuis bien longtemps, je connais deux vieux amis, deux saules enracinés sur un talus qui domine une route solitaire. L’un d’eux est troué de part en part. On voit luire dans son bois crispé un peu de ciel bleu, selon le temps. Leurs têtes broussailleuses se touchent; ils mourront ensemble comme ils ont vécu.

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--Le paysan ébranche sans merci les vieux arbres de clôture. Au fort de l’hiver, on le voit, par un temps sec, agrippé au tronc, armé d’un couperet long emmanché. Il frappe à petits coups précis; les ramilles tombent en amas. Il en fait des fagots et les enserre de liens comme des gerbes. Il les entasse sur une charrette et les porte au bûcher, où ils sécheront. Le travail fini, les arbres apparaissent atrocement nus. Ils sont dépouillés jusqu’au faîte, tondus comme avec des ciseaux. Ce ne sont plus que d’énormes câbles, roidis de gel, jetés vers le ciel brumeux; çà et là, des nœuds marquent la coupure des branches. A la nuit tombante, ils prennent des formes d’animaux fabuleux, à l’inquiétante immobilité. Ils favorisent de tristes rêves. Ils n’auront plus la figure des arbres qui n’ont pas été mutilés. Quand la saison des feuilles est revenue, ils revivent au milieu des haies verdoyantes; ils y sont mêlés si étroitement qu’ils ressemblent à des buissons verticaux, foisonnant dans l’air. Au soleil, ils montent en feux verts tout brûlants de ciel.

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--Les vieux chênes courbent leurs branches inférieures sur le travail des racines, tandis que les rameaux de la cime gardent leurs premiers élans vers le jour. Eux qui sont nés d’un gland que peut broyer la dent d’un pourceau, ils ont la force dernière d’attester à la fois le sol et les espaces infinis.

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