‹ Le voyage rustiqueChapitre 3 sur 17 · II

II

TEMPS DU REGAIN.

LE PAYSAN PAPILLONNEUR.

UN SORCIER DE CAMPAGNE.

LÉGENDE.

TEMPS DU REGAIN

Septembre laisse une première trace ardente au verger, dans les branches où les fruits se colorent et se découvrent. Ils commencent à se détacher de l’arbre. Dans le silence, on entend leur choc léger sur l’herbe rase. Des souvenirs tombent dans le cœur des hommes avec moins de bruit encore.

Temps du regain, saison des choses mûres, dont le miel garde on ne sait quelle brûlure d’aiguillon. Au pressoir, les pommes vont être broyées; la hache des bûcherons fera trembler aux cimes de la forêt une couleur de sacrifice. Les chasseurs s’éveillent au cri de la caille; ils dressent des chiens, préparent des munitions. Les garçons les mieux faits aimeront à montrer les plus grosses gibbosités, formées d’un amas de perdreaux et de lapins entassés dans une vaste poche dorsale; ils ne se trouveront jamais assez bossus en revenant de la chasse. Leur émoi dure toujours, de voir descendre en spirale un oiseau sauvage, enlevé aux prestiges de l’air. Ils peuvent mettre plume au chapeau, s’ils n’en sont pas allégés, il leur sera pardonné pour les récits qu’ils racontent avec gourmandise, par traits menus, à petits coups, imitant la patience d’une plumeuse de grives. Ils révèlent un certain génie à faire leur propre éloge. Il n’est pas d’agapes plus échauffées de bonhomie et de vraie joie que les leurs, tandis qu’une caille dorée par un feu de bois aiguise le palais le plus insensible. La caille est pièce de choix; sa mort est environnée de justes louanges. Sur elle, les vins nobles sont versés; ses ailerons deviennent des anses délicieuses pour un vase couché, empli jusqu’au bord de friandises. Mais une brochette d’alouettes coiffées de lard, accordées au pain grillé, a du style. Le meilleur sel de l’esprit humain a poudré ces oiselets plus faits de ciel que de limon.

LE PAYSAN PAPILLONNEUR

Ce matin, un paysan, que je nommerai Jeantou, fauche le regain du seul pré qu’il possède encore. Jadis, il mena bon train; il se vantait d’hectares au soleil. Il a été riche, il ne l’est plus. Il est marié; il ne prête aucune attention à sa femme, sauf quand elle apporte sur la table le salé aux choux.

· · ·

«Je la connais trop, dit-il. C’est une bonne femme, mais j’en ai fait le tour comme de ce pré. Je la verrais, à cette heure, les yeux fermés. Elle a vieilli plus vite que moi, et elle est jalouse autant qu’une pie. Des fois, même quand je suis resté sage, elle me demande, le soir, lorsque je me cogne à son côté avec l’envie de dormir: «Où es-tu passé? Tu sens encore la poudre de riz...» C’est drôle; si elle croit renifler cette poudre, ça la rend enragée... Elle a trop bon nez; à part ça, c’est une bonne femme. Elle cuisine bien. Vous viendrez manger un chou farci... Ce qui la pique fort, aussi, c’est de voir des «jeunesses» avec les cheveux coupés. Des fois, elle s’approche du bal de la mère Boutaud, qu’on appelle: bal des grenouilles, parce qu’il est ouvert près de la mare. Elle met le nez à la porte; puis elle s’en va, tout d’un coup, comme si son cotillon prenait feu. Elle rentre à la maison et crie: «Quel malheur! ces danses... C’est des frotte-nombril... Le monde est fou. Et tu me dis que tu vas boire chopine dans cette auberge... Tu me feras croire que tu ne bois que chopine... Ça sentait la poudre de riz à s’en trouver mal...» Un jour, elle s’est plantée devant moi; elle m’a dit: «Si je me faisais couper les cheveux? Eh? qu’est-ce que tu en penses?...» Je lui ai répondu qu’elle en avait trop peu. Alors, elle a fait une grande colère. Elle m’a crié que je lui avais mangé ses sous avec des créatures qui se moquent de moi, mais pas de l’argent. Ce n’est pas vrai, tout à fait... Il y a des moments où je suis encore un bel homme.»

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Il se vante un peu; il appartient à l’espèce du paysan papillonneur et dépensier. N’aurait-il qu’un billet de cent sous, on lui fait payer à l’auberge une bouteille de vin, en le flattant: «Eh! Tu savais y faire... Tu sais encore te débrouiller. Tu en remontrerais à l’instituteur.»

Il a un peu plus de cinquante ans et il n’a guère la force de travailler, ni le goût. Son corps est fourbu, ruiné. Parlez-lui de son jeune temps, ses yeux se mettent à luire, en gouttes d’eau; un rire brillant coule dans les rides de sa figure cuite et recuite. Il rit d’un rire cassé, étrange. Il parle de ses succès quand il était militaire, et après. Il dansait toute une nuit, sans fatigue, comme un papillon. Femmes et filles se battaient à la porte pour danser avec lui. C’est la pure vérité. Ses enfants légitimes, qui travaillent à la ville, ne veulent plus le revoir: il avait dix vaches, il n’en a plus qu’une! Cela ne se pardonne pas.

On montre dans le village un petit garçon qui lui ressemble de façon extraordinaire et qui porte le nom d’un propriétaire cossu. Quand Jeantou l’aperçoit, il hoche la tête, il l’appelle: «Veux-tu une pomme? Je t’achèterai un gâteau...» Le petit s’éloigne fièrement, derrière son troupeau de moutons qu’il mène au champ. On lui a trop dit que Jeantou était un vieux fol.

Une lumière diffuse éclaire le pré où le regain forme comme des tas de rognures. De temps à autre, Jeantou prend la pierre à aiguiser, dans une corne creuse, pendue à la ficelle qui tient son pantalon merveilleusement rapiécé. Il en frotte la faulx qu’il approche de sa joue comme pour mieux écouter la petite rumeur du fer; puis il en éprouve le fil entre le pouce et l’index. Il se courbe, coupe l’herbe par taille ronde. Cela ne dure pas longtemps. Il ne tarde pas à se redresser.

--J’ai du bois dans l’échine, mon pauvre. C’est misère de travailler quand on est vieux. J’aurais pu boire frais, l’été, et chaud, l’hiver... Jeunesse passe bien vite... J’ai fait chemin double. Les femmes m’ont couru après... Puis, elles m’ont laissé en plan. J’aurais droit à une petite pension... Pourtant, quand je pense à un certain cerisier, ça me fait rire, quand même...

Il se remet à la besogne et il marmonne:

--Encore des pommes de terre à arracher pour le cochon et pour nous... Après, je dirai deux mots au lièvre.

Comme la plupart des paysans, il est chasseur. Mais il n’a jamais pris de permis.

--Ça ne sert à rien, dit-il. C’est pas ce papier qui me ferait tuer un lapin de plus.

Tandis qu’il arrachera ses pommes de terre, un vieux fusil à piston sera caché dans la haie, à portée de sa main. Son chien sait garder le bétail, mais encore mieux dépister les lièvres. Il n’a plus qu’une vache à surveiller, il s’ennuierait s’il ne chassait pas un peu...

Un troupeau vient à passer sur la route, suivi d’une femme longue et sèche, en rames à pois.

--C’est-il pas malheureux! Vous la connaissez... C’est la femme de Rullou, le sacristain. Je sais point comme ils ont fait... ils n’avaient qu’une socque et qu’un sabot avant guerre. A cette heure, ils ont gros de terre. C’est sec; ça n’a pas d’enfants. C’est point l’amour qui les sèche, mais le guignage des sous. Lui, il chante à l’église et il ne croit même pas au diable. Mais ça se voit à sa tête qu’en chantant il gagne encore des sous. L’homme et la femme, ils sont si secs, que, frottés ensemble, ils feraient feu. Soir et matin, ils courent les fafiots... Ils en voient dans le lait, dans les carottes, jusque dans un pied de méchant persil. Lui, il est si pressé qu’il sonne pas l’angélus comme il faut... Au lieu de trois coups, il en tape qu’un seul... C’est quand même pas des choses à faire. Il profite que le curé est un peu sourd... Il prendra bien le temps de mourir.

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Lui aussi, Jeantou, aurait gagné gros d’argent, car il avait le «don» de guérir les bêtes. Il commence une autre histoire. Il a le ligneul bien coupé.

--Après que trois vétérinaires étaient passés pour soigner une vache qui s’enflait, et qui restait ronde comme une vraie boule, j’ai dit: «Ça, c’est des messieurs qui aiment pas ce qui est sale.» J’ai troussé mes manches jusqu’à l’épaule. Je raconte pas le reste... J’en ai encore une faiblesse dans le tendon du bras. Oui, monsieur. Une semaine après, la vache avait repris sa belle figure. Mais je n’accepte pas d’argent... Il y a des chrétiens qui ont un don comme ça. Le père Jacquet de Beaufond est sorcier. Ça ne se voit pas à son nez... C’est un sorcier de bon œil... Il a un livre secret... Il enlève de petites maladies à des gens; il guérit les enfants de la peur. Moi, c’est le bestiau, c’est plus fort, à preuve que les bêtes ne parlent pas... Faut deviner.

UN SORCIER DE CAMPAGNE

J’allai voir le père Jacquet de Beaufond. Il habite une chaumière, au bord de la Gartempe. Il cultive un bout de terre; il mange du poisson qui ne lui coûte pas cher, étant bon lanceur d’épervier.

Des peupliers annoncent la présence de la rivière par un battement de feuilles ruisselantes.

Le père Jacquet vient sur le seuil. Je ne lui dis pas qu’il est sorcier, puisqu’il le sait. Il désire le silence et le secret; on murmure qu’il est maître de certaines choses invisibles; cela suffit. C’est un paysan de petite taille, grisonnant, maigre, tout en noyau. Au premier abord, les signes de sa puissance restent cachés. Peut-être a-t-il les yeux plus vifs que d’autres, un regard en vrille. Je l’interroge avec détours. Il me fait entrer dans l’unique salle où vivent, en cette contrée, les paysans. Sur la terre battue, le lit est dressé en face du coffre à pétrir; près du foyer, une commode en cerisier. Il parle à voix basse, comme enroué:

--J’ai la branche de noisetier, l’eau, les petites plantes... Je devine. J’ai un œil en tire-bouchon. Je débouche.

--Vous avez aussi un livre...

--Oui, mais je ne sais pas lire. Je le tiens de mon grand-père qui le tenait d’un maître d’école.

Il ouvre la commode; il en sort un livre relié en veau, rehaussé de quelques dorures du dix-huitième siècle. Le cuir est mordu par l’humidité. On devine, sans être sorcier, qu’il a moisi dans un grenier mal couvert. Il est maculé de fientes d’oiseaux.

--Je ne l’ai pas nettoyé; ça lui enlèverait sa force.

Je m’aperçois avec stupéfaction qu’il s’agit du premier tome des Liaisons dangereuses.

--Je l’appuie, dit le père Jacquet, sur la tête de ceux qui ont perdu des sous ou autre besogne. Ils font en même temps une prière, promettent une procession aux bonnes fontaines... Et tout s’arrange.

Laclos n’avait pas prévu un tel usage de son livre. Je quitte le père Jacquet. Non loin, un petit moulin de légende fait la roue au soleil, avec ce vif plumage d’argent que lui prête la rivière. Tout autour, la prairie est un ruissellement vert. Que le silence est frais, ce matin! Un vieux pays fait le gros dos sous une lumière amicale. Si la maison du meunier avait deux roues, elle s’en irait comme une charrette.

LÉGENDE

La tour de Châlus est fameuse, en Limousin. Ici, une flèche frappa au cœur le lion d’Angleterre. En ce pays mystérieux, grand domaine à rêveries, elle fait penser à quelque énorme tronc de granit, découronné de ses ramures ogivales. A son pied, dans une sorte d’excavation, niche en hibou un vieux paysan qui me regarde de ses yeux troubles à l’ourlet rougeâtre. Longtemps, la célèbre tour abrita un forgeron. Le fer frappé, le ronflement du feu s’accordaient bien à ses pierres. Elle domine une terre enflammée de bruyères en fleur. Fabuleuse pourpre d’une campagne où survit l’esprit des légendes. Une métayère de ces parages conte cette histoire:

--Petite Pomme Rouge était une enfant donnée par les fées. Sa voix avait tant de charme! Elle chantait, et les feuilles s’arrêtaient de battre, le vent se posait. Un jeune seigneur l’entendit. Sa surprise fut d’autant plus grande qu’il ne voyait personne. Après bien des recherches, de pommier en pommier, il aperçut une demoiselle pas plus grosse qu’une pomme. Il devint amoureux de Petite Pomme qui chantait. Son père avait rêvé pour son garçon d’une fille plus belle; il se mit en colère et s’opposa au mariage. Le jeune homme tomba en langueur et force fut au père de consentir à une union qui le flattait peu. Petite Pomme savait bien qu’elle aurait taille normale quand elle réussirait à faire rire la fée, sa marraine, qui ne riait jamais. Aussi demanda-t-elle que le cortège passât devant le château de cette fée trop sérieuse. Bien plus, Petite Pomme prétendit figurer dans ce cortège, montée sur un gros dindon à la crête large comme les deux doigts. Il fallut céder. Comme Petite Pomme franchissait, sur un pont fleuri, un joyeux ruisseau, on entendit dans l’eau un immense éclat de rire. C’était la fée qui mourait de joie en voyant sa filleule qui se pavanait en pinçant la crête du dindon. Elle leva sa baguette magique; Petite Pomme apparut sous les traits d’une grande et rêveuse jeune fille.

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Cette bonne femme raconte aussi l’aventure d’un majordome du château de Courbefy, qui avait ouvert la porte aux Anglais. On lui avait fait savoir, à ce vénal, que s’il trahissait, il n’aurait plus besoin de rien. En effet, il fut enfermé dans une tonne garnie de couteaux, que l’on précipita au fond d’un ravin. Les Anglais avaient tenu leur promesse: il n’eut besoin de rien après avoir été mis ainsi en barrique.

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