III
AUTOMNE.
UNE VIEILLE MÉTAIRIE.
AU PRESSOIR.
AUTOMNE
Septembre s’achève; l’automne, vieil alchimiste, commence de battre une monnaie où l’or a mille prix, aux yeux des poètes. Fortune raflée par quelques semaines de vent et de soleil; tombée du ciel, elle y remonte en nuées, en songes. Au loin, la forêt couve une flamme de magie. Dans le verger, les feuilles retrouvent la couleur des fruits disparus et qu’elles ont protégés, tout l’été, la pourpre des cerises, le jaune des pêches et des pommes. Le souvenir est ainsi exalté par l’absence; et c’est un accord secret des choses. Dans le buisson, les chardons ouvrent des crêtes de soie sur des tiges desséchées. Les capsules rouges de l’églantine se dressent au long de branchettes crispées; elles cachent le fameux poil à gratter, épice des conteurs gaulois. Les mûres pesantes, sucrées, s’agglutinent en grains de réglisse noire. Les baies du houx métallique rougissent; elles brilleront au froid plus vif, attisées par le vent du nord. Le sauvage liseron s’est frayé passage entre tant d’épines; et le voici qui lève son petit verre pour une goutte de rosée ou quelque abeille. Le chèvrefeuille, si bien nommé, s’élance, cabriole en fines fleurs échevelées, dans un mouvement de merveilleuse rébellion.
Le pays se dévoile mieux sous un soleil tamisé par des nuages mobiles et qui l’arpente d’une chaîne d’or et d’ombres. Le curieux spectacle, presque indicible, que proposent ces jeux de lumière! Aux pentes des collines se pressent, avec des alignements d’armée, les topinambours en uniforme d’un vert rude et rêche. Ils n’ont pas encore leurs corolles au feu jaune, si fort et si doux, par des soirs mélancoliques. Non loin, sur un tertre solitaire, un pommier mort reste debout; dans ses branches, où la sève ne remontera plus, une grosse boule de gui est suspendue, étrange bouquet attaché aux vertèbres d’un squelette. Quelques fruits joyeux d’un pommier qui pousse à côté ont roulé sous ses rameaux noirs; serait-ce par une mystérieuse amitié?...
De la route qui serpente dans un paysage familier, on aperçoit des ramasseurs de pommes de terre, courbés sur une tige brûlée, ramenant au jour une provision souterraine. D’autres cueillent des haricots aux gousses cassantes. De toutes parts, on découvre les chercheurs obscurs qui ont résolu de ne rien laisser au sol, après lui avoir tout donné, en travaux, en espérances. De quelque hameau invisible, on entend venir le ronflement d’une batteuse; l’air s’emplit d’un ruissellement de blé. Il y a, en ce moment, des hommes qui plongent leurs mains dures dans une masse de grains pour en éprouver la force de vie. Ils plient sous la charge des sacs pleins et pesés qu’ils entassent au grenier. Ce beau et bon poids les courbe d’une fatigue très heureuse; la joie des récoltes les tient aux jarrets. On ne bat plus au fléau; on ne voit plus tourner devant les granges la barre de bois que la paille avait rendue luisante; le grain ne saute plus sous des coups frappés en grande cadence de galop. La batteuse dévore en hâte les gerbes; la pluie du blé est si drue que la machine à vapeur, aux apparences de vieille petite locomotive, ne trépide pas longtemps à la même place.
Du 15 septembre au 15 octobre, aucune trêve. Au temps des veillées, le paysan prendra son repos à la chaleur amicale des feux de bois qui s’accordent si bien à son rire.
UNE VIEILLE MÉTAIRIE
Pour aller à cette métairie, il faut suivre un sentier bordé de bruyères et d’ajoncs rouillés. Tout autour, à perte de vue, le pays apparaît singulièrement ligoté, tenu par des lignes entre-croisées que forment des haies plantées de chênes que l’on ébranche sans pitié. Ces arbres ont une figure de supplice que l’hiver rendra plus tragique. Sur un plateau rougeâtre où les fougères ont mine de flammes mortes, des châtaigniers, aux branches intactes, montrent déjà leurs bogues vertes. Quand elles piquent la joue, dit le proverbe, le temps des veillées au coin du feu est proche. Elles ne s’ouvrent pas encore pour laisser jaillir un fruit luisant, en acajou fin, ponctué d’une mèche de soie blanche.
Le sentier descend vers la rivière au bruit frais. Voici la vieille métairie, cachée dans un repli des herbages, telle qu’elle était il y a quelques centaines d’années. Que la rumeur des hommes ingénieux ou méchants est loin d’elle! L’étroit chemin garde la trace du piétinement des troupeaux. Près de la grange et des étables construites en pierres liées d’un mortier plus mêlé d’argile que de chaux se dresse un hangar couvert d’une paille de topinambours.
Il est quatre heures du soir, environ. La maison s’éclaire aux rayons que laissent percer des nuages blancs. Elle est entourée d’un mur large et bas, formé de blocs de granit. Près du seuil, la maîtresse, Jeannette Verdier, fait prendre l’air à la laine des matelas, comme elle dit. Un balai de genêts est appuyé contre la porte. Le soir est calme; on entend le battement d’ailes des pigeons regagnant leurs boîtes accrochées sous le toit qui s’avance un peu, avec ses tuiles rondes, en tresses. Les ceps de la vigne, à demi dépouillés de leurs feuilles, serpentent, tout noirs, sur la blancheur d’un lait de chaux. Un jeune chien est enroulé à côté du balai de genêts; il sommeille; on pourrait croire qu’il est mort s’il ne remuait ses petites oreilles, agacées de mouches: boule de poils où l’on devine une respiration paisible. Il ouvre les yeux; son regard est déjà très humble, doux aux arrivants qu’il reconnaît. Cette lueur de docilité est bien forte dans la tranquillité du soir.
· · ·
Tout en travaillant, Jeannette parle des choses de la saison, tandis qu’elle effiloche des bribes de laine, d’une main preste, avec autant de précaution que si elle plumait un oiseau. Elle est assise sur un escabeau, penchée sur cette laine qu’elle veut aérer, gonfler de soleil. De son visage long, amaigri par le bon souci et le travail, sort un nez mince, pointu. Ses cheveux ont le brillant d’une châtaigne jaillie du pelon. Ils sont enduits d’une pommade que vend le voyageur qui promène sa bimbeloterie de ferme en ferme, accompagné d’un chien velu. Nattés en dures cordelettes, roulés au-dessus de la nuque, leur masse luisante donne l’idée d’un ouvrage très bien fait, difficile à réussir. Dans la cour de la métairie, elle est seule avec sa besogne qui lui tient compagnie, dit-elle. Garçons et vieux sont aux champs. Une pintade en jupe tombante se met soudainement à crier.
--Tout n’est pas aisé, dit Jeannette. Le mois dernier, nous avons perdu un joli bœuf. Le soir, il était rentré à l’étable, après avoir tiré la faucheuse. Il était bien courageux. En allant boire, il dansait. Le matin, on l’a trouvé crevé d’un coup de sang. C’est comme ça. Tout n’est pas facile. Le temps plaisant s’est caché. Trop de jalousies, trop de toilettes. Ça entraîne la fainéantise. Et c’est le travail qui rend heureux. Autrefois, il y avait les chansons. Elles ont une vérité, un bonheur pour chacun. Mes garçons apportent de la foire des airs qu’on leur vend sur méchant papier avec les signes de musique. Des fois, c’est plus bête que les bêtes. Les vieilles chansons, je ne les chante plus guère; je les récite en moi-même, quand je suis aux champs... ou bien, je pense à celle-ci, à celle-là... Je sais celle des trois demoiselles et de la caille et du galant capitaine. Ça n’est point perdu, quand même.
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Le soleil disperse les nuages. La mare voisine, si boueuse et si noire dans l’ombre, se dore et resplendit en nappe d’huile. Des canards y vont pour ne plus boiter, mais glisser dans une pêche de rayons. Le puits est un tonneau de granit, où le jour éveille une eau secrète, toute pure, une sorte de miroir couché; il s’y reflète on ne sait quelle lueur qui monte aux yeux attentifs. Son crochet de fer forgé au marteau, il y a bien des lunes, est doux au toucher; tant de mains, dans un désir de fraîcheur, l’ont saisi pour la descente des seaux et leur montée ruisselante...
AU PRESSOIR
Le tonnelier de village répare les vieilles barriques, leur fait une ceinture d’osier et de bois flexible. Leurs planches, ordonnées, ajustées, rendent, sous le marteau qui les frappe à coups savants, ce beau son que l’air a plaisir de propager.
Jeantou, le papillonneur, a sa récolte de pommes: six sacs bien pesés, de quoi tirer une barrique de cidre. Ce soir, il me dit, en s’appuyant des deux mains sur la barrière de son verger:
--Le vin est trop cher, mon pauvre. Le cidre est son petit-cousin. Il faudra que mon gosier s’en contente. Demain matin, j’irai porter les sacs chez le meunier, le grand Farine. Le jus est plus bon dans sa presse. Faut que j’emprunte un âne et un charreton pour mener les pommes. Dire que j’ai eu dix vaches!
Sa figure est à demi enfouie sous une grosse casquette à pattes qui fut belle au temps de Félix Faure. Sa chemise de chanvre, assez grisâtre, est curieusement ornée de gros boutons blancs. Il parle de lui:
--J’avais une carcasse, j’en ai fait un drôle de feu... J’étais le plus brave homme que la terre puisse nourrir. Tant que j’ai eu de l’argent, on était plaisant autour de moi. Souvent, je disais aux femmes, à preuve que je sais la politesse: «Mesdames, vous avez de la chance d’avoir un homme comme moi autour de vous autres.» Maintenant encore on me cherche... Je ne reste point malade une petite journée, eh bien, ça se sait tout de suite... Il y en a une qui me fait porter en cachette des berlingots ou du tilleul... On s’inquiète... Aujourd’hui, j’ai enlevé les fourmilières de mon pré; il sera plan comme un sou.
Il s’échauffe; il me fait le portrait d’un conseiller qui lui avait promis de faire tracer un chemin qui donnerait plus de valeur à son pré, et uniquement pour lui causer du plaisir. Cet homme n’avait qu’un seul défaut: il était un peu oublieux.
--Je portais ça sur le cœur. J’en avais chaud. Je ne pouvais plus attendre et faire le pied de poule... Un jour de foire grasse, je l’ai traité de traître, en pleine auberge; oui, monsieur. Il y avait autant de monde devant la porte que dans la salle. Ça lui a baillé un rude coup. Il s’est gratté la tête et il m’a dit: «Vous êtes un peu vif; une autre fois, il ne faudra pas vous mettre en colère. Vous m’avez tourné les sangs.» J’ai eu mon chemin. J’avais un tempérament de fer et une langue bien déliée.
Il bavarde quelque temps encore; il s’interroge et se donne à lui-même des réponses; il se cherche des disputes qui finissent toujours très bien, à son avantage. Cela s’appelle simplifier la vie. Il touche du doigt sa casquette à pattes et s’en va pour donner à manger aux lapins.
--Ils ont les reins aussi larges que les deux mains... Vous aurez de l’espèce.
· · ·
Le lendemain, de bonne heure, je me mets en route vers le moulin du père Farine. Bientôt j’aperçois un charreton que tire un âne exhorté par Jeantou qui chemine à pied. Les sacs de pommes, la barrique emplissent assez exactement la voiture. Voici la rivière; des trembles s’y reflètent jusqu’à leur cime qui bouge; l’eau ajoute au frémissement du vent un autre tremblement beaucoup plus mystérieux.
Jeantou, qui ralentit son pas à mon approche, me dit, très bonhomme:
--Et depuis?...
Il me tend une main qui devient, par politesse, sans doute, une chose morte, roidie. Puis il parle, ayant fait ce geste d’amitié:
--Il n’y a que Farine pour presser des pommes proprement. C’est un homme rude. Il est sobre pendant vingt-neuf jours de chaque mois, mais le trentième il se cuite à mort. Quand on dit à un homme qui ne déteste pas le vin: «Tu te cuites comme Farine», c’est un compliment. On ne peut pas mieux faire en ça. A un mètre, il sent tellement la boisson que sa femme, si elle veut l’embrasser, recule tout comme une souris reculerait devant un fromage bien trop fait.
Il se gratte le bout du nez; il dit:
--Le mois dernier, j’ai bien ri. Il pleuvait gros comme le doigt. Ce soir-là, je me reposais un peu chez la garde-barrière, qui est amiteuse. Tous les trains étaient passés, je restais quand même. Dehors, il faisait une nuit bourrue. J’allais partir; la garde-barrière me dit: «Vous prendrez un vin chaud...» Je ne refuse jamais un vin chaud. Elle remet du charbon dans la cuisinière; le pot commençait à jaser quand je vois entrer le grand Farine. Il ne dit ni bonjour ni bonsoir. Quand il a bu, il n’est point poli. Il a oublié. Il s’assied sur une chaise. Il s’y balançait et il la faisait trop craquer, tellement que la garde-barrière lui dit: «Vous allez casser ma chaise...» Il se lève, s’appuie au mur. Il ouvrait des yeux comme un hibou. Il se déplace; il laisse sur le mur quelque chose; il avait dû tomber sur un porte-bonheur. La garde-barrière ne lui fait pas de reproches. C’est un bon homme; il est très riche. Mais elle lui tourne le dos. Voilà que notre homme vient s’asseoir sur la cuisinière. Ni elle, ni moi, nous n’y faisions attention. Au bout d’un moment, Farine se mit à fumer. C’était une drôle de vapeur. La garde-barrière, qui est délicate, se bouche le nez, crie que son vin chaud est gâté. Elle met Farine dehors. Lui, il ne dit pas un mot. Pour se rafraîchir, il va se coucher sur les géraniums de la porte. Quand il est comme ça, il n’a pas d’idée. La garde-barrière faisait un tapage... Elle lui en a dit... et c’est une femme qui a le ligneul bien coupé... Il a fallu que je boive tout seul le vin chaud. Le matin, les géraniums avaient figure de cataplasme.
· · ·
Nous ne voyons pas encore le moulin, mais nous entendons le tac-tac de cette horloge de la prairie. «La rivière en est le bon ressort», dit le meunier. Jeantou guide le charreton dans un chemin creux. Il s’arrête au seuil du pressoir, il appelle le meunier. Farine vient sur la porte; il tient dans sa main énorme un croûton de pain coiffé d’un chapeau de crème. Il regarde Jeantou; il dodeline une figure chevaline, noueuse çà et là, taillée, semble-t-il, dans du bois rouge. Seuls, dans cette face rigide, les yeux ont quelque mobilité. Il est tout rasé, mais on dirait qu’il porte moustache en brosse au-dessus des paupières, tant ses sourcils sont épais. Il a plus de soixante ans; il est solide comme un madrier. Il me dit bonjour. Puis il fait disparaître, d’un seul coup, le croûton et son chapeau dans sa bouche large. Quand on lui tape dans le dos, il en sort toujours un petit nuage de farine.
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Jeantou n’est pas bavard, ce matin. Il charge un sac sur ses épaules, gravit un escalier extérieur en pierre brute. Il verse les pommes dans une sorte de long sabot incliné dont on aurait enlevé le dessus. A la pointe, une planchette retient les fruits qui ruisselleront dans la râpe où va tourner un rouleau garni de lames. Farine pose la courroie sur les roues que l’eau se met à mouvoir. Cela fait, il monte à l’étage; Jeantou reste en bas devant le bac de bois et l’embouchure de la râpe. Farine enlève la planchette, s’accroupit, modère de la main le ruisseau des fruits qui coule à travers le plancher. Jeantou s’évertue, ramasse avec une pelle la pâte et la jette dans le bac. Elle tombe en blancs monceaux de pluie figée; très vite, elle devient rougeâtre. Des guêpes bourdonnent autour et chuchotent aux oreilles de Jeantou. De nouveau, le grand sabot est rempli. La râpure des pommes continue sa lourde coulée. La machine tourne maintenant à vide. Jeantou roule près de la porte sa barrique; il la cale soigneusement. Il lui sourit.
Farine descend, arrête le mouvement de la râpe. Il met la pâte dans des sacs aux mailles peu serrées, que Jeantou tient par les coins. Chaque sac est porté debout dans un seau jusqu’à la presse. Farine l’essore un peu, puis il lui donne une forme carrée en le repliant.
--Ce n’est point des coussins pour l’hiver, dit Jeantou.
Farine lui donne une tape sur l’épaule et grogne:
--Ah! vieux diable... Tu sais bien ce qui est bon...
Les sacs sont étagés exactement en piles, d’où sort un jus trouble, crémeux. Farine les couvre d’un madrier. Il fait descendre dessus une pièce de bois; la vis du pressoir joue au moyen d’une longue barre. Le cidre coule dans un cuvier. Jeantou, tout entier à sa besogne, emplit seau à seau sa barrique. Il s’agit de tirer le dernier jus. Farine pèse de plus belle sur la barre, qui mord dans les montants de la vis. Il s’y agrippe des deux mains; il la ramène à lui, gravement, de façon que tout son poids l’entraîne. Le bois craque. La barrique de Jeantou est pleine; une mousse blanchâtre se met à pétiller sur la bonde.
--Voilà de quoi te mouiller la langue, vieux chat, dit Farine à Jeantou.
Dans le pressoir, il y a une épaisse odeur de pommes broyées. Le ciel commence à bleuir. Par une fenêtre étroite, on voit l’écluse, merveilleuse chevelure d’eau, lissée de soleil. En bas, entre des pierres noirâtres, une bouillonnante neige tourne et fuit.