‹ L’École centrale de la Haute-LoireChapitre 2 sur 16 · CHAPITRE II

CHAPITRE II

ENSEIGNEMENT. — EXERCICES LITTÉRAIRES. — FÊTE DU CENTENAIRE DE LA MORT DE RACINE. — EXAMENS PUBLICS.

Nous n’entrerons pas dans tous les détails de l’existence de l’École centrale, mais nous nous bornerons à en rappeler chronologiquement les actes les plus mémorables. La reprise des études eut lieu le 15 brumaire an VII (15 novembre 1798). Signalons, au cours de cette deuxième année scolaire, deux solennités importantes. Le 10 germinal an VII (30 mars 1799), eut lieu le premier exercice littéraire. Le récit que nous en reproduisons nous fait connaître une de ces fêtes ou cérémonies auxquelles la Convention attachait une très grande importance, et nous offre un tableau des mœurs d’une époque déjà lointaine.

Quelques jours plus tard, les professeurs de l’École demandèrent l’autorisation de célébrer solennellement le centenaire de la mort du poète Racine. « La réalisation de cette idée, disaient-ils, ne peut qu’être infiniment utile aux arts, aux sciences, et doit inspirer aux jeunes élèves le respect pour les grands hommes et une noble émulation pour les imiter. » Nous empruntons au procès-verbal de cette fête, célébrée le 2 floréal (21 avril), les passages suivants :

« Dès l’aube, des coups de canon, tirés de dix minutes en dix minutes, avaient annoncé au public la perte que les sciences et les arts avaient faite le 21 avril 1699.

Àdix heures, toutes les autorités constituées, tant civiles que militaires, étaient réunies dans la maison commune. Une force armée nécessaire pour le maintien de l’ordre et du silence, occupait la place. Un concours immense de citoyens annonçait déjà tout l’intérêt qu’inspirait cette cérémonie nouvelle.

Le cortège se forme. On distingue, dans son centre, le buste de Racine, couronné du laurier de l’Immortalité, porté par quatre élèves de l’École centrale et environné des professeurs.

On traverse les principales rues de la commune, et, aux sons d’une musique harmonieuse, on se rend au temple décadaire, désigné pour la cérémonie. La force armée groupe ses armes. Les membres du Jury et les professeurs de l’École occupent le bureau. Tous les fonctionnaires et le peuple se rangent dans le plus bel ordre.

Le temple est décoré d’un manière analogue au double objet de la cérémonie. Dans le fond, s’élève un trophée consacré aux arts et aux sciences, et qui présente l’effigie de Racine, avec cette inscription :

À Jean Racine, l’École centrale reconnaissante.

Sur les faces du trophée on lit, en gros caractères, les noms d’Andromaque, de Britannicus, de Bérénice, de Bajazet, de Mithridate, d’Iphigénie, de Phèdre, d’Athalie. Deux statues représentent : l’une, le Génie de la France, avec cette inscription : Honorons les grands hommes, et les grands hommes naîtront en foule ; l’autre, le Génie de la Poésie, montrant à la France l’effigie de Racine et portant ces quatre vers :

Du théâtre français, l’honneur et la merveille,
Il sut ressusciter Sophocle en ses écrits ;
Et, dans l’art d’enchanter les cœurs et les esprits,
Surpasser Euripide et balancer Corneille.

L’encens brûle devant le trophée, dans un vase antique. Le laurier et le chêne rappellent les emblèmes chers à la poésie et aux sciences.

Au milieu du temple, on distingue un autel funéraire, revêtu d’inscriptions uniquement tirées des œuvres de Racine. Des draperies, mêlées de crêpes et de rubans noirs, remplissent les contours de l’autel. Sur le devant, on voit le Génie des sciences dans une attitude de deuil et de larmes. Une urne de forme antique est placée à l’une des extrémités. Le buste de Racine, porté par les quatre élèves, est déposé en face, sur une estrade ornée d’inscriptions et couverte de lauriers.

Autour de l’autel, et depuis l’entrée du temple, sont plantés des groupes de jeunes sapins, entre lesquels des candélabres soutiennent des cassolettes où brûlent de l’encens et des parfums.

La foule est immense. La nouveauté de la cérémonie, son intérêt, la décoration du temple, orné dans toute son étendue de guirlandes et de fleurs, commandent un silence religieux. La séance s’ouvre.

Deux orchestres de musique exécutent, l’un, sous la direction du citoyen Becdelièvre, des morceaux de symphonie propres à rendre l’objet triste et moral de la fête ; l’autre, sous la direction du citoyen Pagès, célèbre les triomphes des arts par une musique guerrière.

Alors, le citoyen Jamon, bibliothécaire de l’École et président d’âge, rappelle en peu de mots l’objet commémoratif de la cérémonie, et offre aux sciences et aux arts, dans la personne de Racine, le premier hommage de l’assemblée.

Après un premier intermède, rempli par l’exécution d’une symphonie de Pleyel, M. Barrès, professeur de belles-lettres, chargé de faire l’éloge de Racine, prononce un discours très-applaudi.

Puis des élèves, pris dans chaque cours de l’École, paraissent successivement à la tribune, et y déclament des morceaux de poésie choisis dans les meilleures pièces de Racine. Un court prologue précède chaque déclamation, et la musique y mêle des airs de triomphe. Un débit aisé, une prononciation agréable, un geste naturel et expressif méritent, aux citoyens Nirandes, Pagès, Marthory, Sahuc, Besqueut second, des applaudissements unanimes et longtemps prolongés.

Des amateurs, avec des jeunes élèves du Conservatoire de musique de la ville, se rangent autour de l’autel funéraire, et y chantent en chœur, en l’honneur de Racine, l’hymne suivant, paroles d’André, professeur de grammaire, musique connue et tirée de l’Estelle de Florian :

L’hymne, le goût avec lequel il est chanté, les accords de la musique qui l’accompagne, transportent tous les assistants et obtiennent des applaudissements universels.

Les fonctionnaires publics passent devant le buste de Racine, placé sur l’autel funéraire : chacun y dépose, dans un silence religieux, la branche de laurier qu’il avait eue pendant la cérémonie ; et bientôt le buste se trouve reposer sur un lit de verdure. Pendant ce temps, la musique du premier orchestre exécute une symphonie grave et majestueuse : la musique du second y répond par la strophe : Amour sacré de la patrie, au chant de laquelle la séance est levée.

Le cortège se rend en ordre sur la place de la maison commune, où il est remercié par les membres du Jury et les professeurs de l’École.

Aux termes du règlement de l’École, les cours de chaque année scolaire devaient être terminés par des examens publics, dirigés par les membres du Jury et un des administrateurs du département. On en trouvera le programme, ainsi que le palmarès de la distribution des prix, à la fin de cette notice ».

Cette cérémonie, des plus pompeuses, eut lieu le 15 fructidor (1 septembre).

La décoration du temple décadaire, nous dit le compte-rendu officiel, était très élégante. Des guirlandes de laurier et de fleurs annonçaient, par leur fraîcheur, que cette fête devait être celle de la jeunesse. Des inscriptions rappelaient les avantages de l’étude, les malheurs de l’ignorance, l’influence et l’empire des récompenses nationales sur l’émulation, l’honneur et la gloire.

… Sur la pyramide triomphale consacrée aux arts, et présentant les noms des hommes célèbres nés dans le département, on remarquait ces inscriptions :

L’éducation est l’apprentissage de la vie et le premier besoin de l’homme.

L’ignorance est la mère de l’erreur et la source de tous les maux qui désolent la terre.

La Grèce ne dut sa gloire et ses chefs-d’œuvres dans les arts qu’aux prix solennels décernés dans les jeux olympiques.

Avant la distribution des prix pour le cours de belles-lettres, le professeur donne lecture du discours qui, dans la composition, avait été, jugé le meilleur. Puis les élèves récompensés sont placés sur les degrés de la pyramide triomphale. Un d’eux, le citoyen Jules Bertrand, ayant mérité le second prix de mathématiques, entonne la strophe : Nous entrerons dans la carrière, annonçant ainsi que les mêmes mains, qui reçoivent aujourd’hui de simples guirlandes de fleurs, sauront cueillir, un jour, des lauriers plus brillants. La musique répond par des accords harmonieux et un hymne de circonstance.

La séance allait être levée, lorsqu’un des élèves, le citoyen Nirandes, ayant reçu le premier prix de mathématiques, demande la parole, au nom de ses condisciples couronnés avec lui et de toute l’école, pour remercier ses maîtres de leur zèle et de leurs soins assidus. Cet hommage inattendu, le ton affectueux du jeune orateur, cette expression spontanée de reconnaissance, pénètrent toute l’assemblée, et les professeurs en particulier, d’une profonde sensibilité.

Le citoyen Rochefort, se faisant l’interprète de ses collègues, témoigne au jeune élève toute sa satisfaction pour ce témoignage de sympathie.

La séance est levée au chant de la strophe Amour sacré de la patrie au milieu des acclamations générales, et en laissant l’idée que cette cérémonie ne sera perdue, ni pour l’instruction, ni pour les mœurs. Les élèves récompensés sont placés au milieu des fonctionnaires publics, et promenés avec pompe dans les principales rues de la commune où ils recueillent, à chaque pas, des témoignages d’intérêt et de satisfaction. La musique les conduit au spectacle, où des places leur étaient réservées au milieu des professeurs et des principales autorités. »

Conformément au vœu des législateurs, les efforts des professeurs tendirent, dès l’ouverture de l’École, à « écarter, suivant une heureuse expression de François de Neufchâteau, par des procédés simples, les ronces difficiles qui hérissent l’entrée du temple des Sciences ». Ils attachèrent une grande importance aux leçons de choses, aux méthodes récréatives qui permettent à l’écolier de s’instruire enjouant, de meubler sans efforts son esprit de connaissances utiles, le maître se bornant à exciter sa réflexion personnelle, à l’orienter vers le vrai, lui laissant le plaisir et le profit d’y marcher tout seul. Ils cherchèrent à dégager l’enseignement du fatras absurde des anciens collèges. Dans ce but, les jours de congé furent, en partie, consacrés à des visites aux ateliers, aux manufactures, où nos jeunes gens purent étudier les procédés de fabrication, les machines nouvelles, l’art merveilleux de la typographie, admirer l’emploi que le génie humain sait faire des produits naturels, acquérir des notions pratiques sur tous les objets nécessaires à la vie. À cette époque, ainsi que l’on en jugera par le tableau que nous publions en note, la ville du Puy possédait une plus grande variété d’industries que de nos jours ; aussi ces visites durent-elles être fructueuses.

Le succès de ces deux années d’études avait été aussi complet que l’on pouvait l’espérer. Dès l’ouverture de l’École, cent quinze élèves, nous l’avons dit, étaient venus s’asseoir sur ses bancs et, la deuxième année, ce chiffre fut plus que doublé. Cet heureux résultat était dû, pour une large part, au choix du personnel enseignant, composé de maîtres habiles et solidement instruits, rompus presque tous aux difficultés de la pédagogie.

Ce succès était dû aussi aux persévérants efforts du Ministre initiateur qui signala son administration par un zèle si éclairé pour l’instruction publique, les sciences, les arts et l’industrie. Par de fréquentes circulaires, ce ministre, François de Neufchâteau, traçait aux professeurs les plans et méthodes à suivre, les guidait dans le choix des livres classiques, leur indiquait les leçons de choses les plus pratiques, applaudissait aux progrès accomplis, stimulait leur zèle, dans des termes atteignant parfois l’éloquence.

« Faites en sorte, leur disait-il, qu’un jeune homme, sortant de l’École centrale, sache comment il doit s’y prendre pour perfectionner son être ; qu’il connaisse ce qui lui manque, et quels sont les moyens les plus certains de l’acquérir ; qu’il emporte avec lui le dessein et les bases d’un travail proportionné à ses goûts, à son aptitude et à sa destination ; qu’il dirige, vers cet objet, ses méditations constantes et les extraits de ses lectures. Dans cette vue, accoutumez-le au retour sur lui-même ; tracez-lui sa marche ; cette marche doit embrasser et le plan perspectif de toute sa conduite, et la méthode à suivre pour ne jamais s’en écarter. La méthode est en tout l’architecture de la vie, mais ses fondements reposent sur la première instruction. Voilà votre triomphe, professeurs : c’est d’inculquer à vos élèves, par des actes réitérés, le besoin du travail, la haine de l’oisiveté, l’amour de la vertu, le respect pour les lois, et le culte de la patrie. »

Les dépenses, à la charge du département, s’étaient élevées, pour l’an VII, à raison des frais de premier établissement, à la somme de 48,500 fr. ; l’année suivante, elles descendirent à 37,100 fr..

Page 1