IV EXERCICE LITTÉRAIRE À L’ÉCOLE CENTRALE
10 germinal an VII (30 mars 1793).
Les autorités, tant civiles que militaires, se sont réunies dans la salle des séances de l’Administration municipale de la commune du Puy.
La force militaire était en armes sur la place et un concours nombreux de citoyens, attirés par l’importance et la nouveauté de la cérémonie, annonçait déjà tout l’éclat qu’elle devait avoir.
Le cortège se forme et, précédé des amateurs composant l’institut de Musique, se rend à la salle décadaire disposée et décorée d’une manière analogue à la fête.
Au fond de la salle, est attaché un grand cartouche portant ces mots : Aux sciences, aux arts, à l’instruction.
Àdroite, est un panneau avec ces mots : L’ignorance avait créé le despotisme.
Àgauche, en est un second avec cette inscription : Les sciences et les arts soutiendront la liberté.
La tribune de l’orateur est au milieu de la salle ; sur le devant on lit :
Toi de qui tout est né, toi de qui tout dépend,
Être puissant et bon, rends nos destins prospères ;
Que le peuple soit toujours généreux et grand,
Et donne-lui, de plus, des mœurs et des lumières.
Dans l’enceinte et aux divers piliers de la salle, on lit, à droite :
Pères ! de vos enfants guidez le premier âge,
Ne trompez point leurs goûts, mais dirigez leurs pas,
Consultez leur esprit, leur talent, leur courage :
On conduit la nature, on ne la change pas,
Prix d’un enfant qui se comporte bien.
On le recherche, on l’aime, à le voir on s’empresse,
Et par les vœux publics, il se voit secondé.
Châtiment d’un enfant paresseux :
Mais, pour le lâche enfant qu’enchaîne la paresse,
En lui parlant, hélas ! on se croit dégradé.
Àgauche :
Heureux le jeune élève animé d’un bon zèle,
En qui la vertu brille et devance les ans !
De tous ses compagnons, c’est le digne modèle,
L’honneur de son logis, l’amour de ses parents.
Au centre de la salle et dans l’amphithéâtre destiné aux fonctionnaires publics, s’élève un piedestal sur lequel on a érigé un trophée aux hommes qui, nés dans le département, l’ont illustré par des ouvrages et des talents utiles. Le haut du trophée porte cette inscription, comme un hommage de l’École centrale. Il est surmonté par un globe et un soleil et orné des attributs des différents arts. À droite et à gauche du trophée, sont deux statues, l’une représentant le génie de la France, couronné par la Victoire, l’autre le Génie des sciences, souriant aux triomphes de la Liberté. Des drapeaux tricolores, des branches de laurier, des chaînes de feuilles de lierre décorent le trophée ; l’encens brûle devant lui dans un vase antique.
Sur les quatre faces du trophée, on lit, en gros caractères, les noms de Melchior de Polignac, auteur de l’Anti-Lucrèce, né au Puy le 11 octobre 1661 ; de Maurice Bernard, jurisconsulte célèbre ; de Guy François, surnommé le Grand, peintre distingué de l’École française ; de François, surnommé l’Illustre, fils de Guy et digne émule de son père ; de Jacques de Montagne, historien ; de Fillère et Gévolde, jésuites et poètes distingués ; de Bergonhoux, habile chimiste ; de Joseph Galien, auteur d’un essai sur l’art de naviguer dans les airs, ouvrage qui a préludé à la découverte des aérostats ; de Guillaume de Saint-Didier, de Dorlhac et Lebrun, troubadours célèbres ; de Portal et Vaneau, sculpteurs fameux ; de François Lanthenas, dont les ouvrages ont servi la cause de la liberté et de l’instruction, auteurs tous nés au Puy ou dans les communes voisines ; de Du Belloy, auteur dramatique distingué, élevé à Brioude ; de Dubos, l’un des quarante de l’Académie, auteur de plusieurs ouvrages de littérature très estimés, né à Blesle ; enfin de Julien, sculpteur, dont le nom rappelle les talents et la modestie, né à Saint-Paulien et encore vivant.
Àdroite et à gauche du trophée, sont placés les instituteurs et les élèves des écoles primaires, les élèves de l’École centrale et les professeurs qui reçoivent le cortège à la porte du temple décadaire.
La force armée dépose ses armes en faisceaux et chacun prend place dans l’ordre suivant :
Le devant du trophée est occupé : 1 par le vice-président, les membres et le secrétaire de l’Administration centrale ; 2 par le président et les membres de l’Administration municipale de la commune ; 3 par un membre du Jury de l’instruction, le général de brigade commandant la ville en état de siège et son état-major.
Le vice-président de l’Administration centrale occupe le fauteuil ; des prix d’encouragement, destinés aux élèves et donnés par un membre de l’Administration, sont placés devant lui ; les autres fonctionnaires occupent les deux faces latérales de l’amphithéâtre destiné à les recevoir. Au-dessus, se range l’Institut de musique dans un orchestre pratiqué à cet effet.
La foule est immense, cependant l’ordre est maintenu. Des applaudissements et des cris de : Vive la République ! se font entendre spontanément ; la musique y répond par la symphonie de l’air : Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? et la séance s’ouvre.
Le citoyen Rochefort, professeur de mathématiques, rend compte, au nom de l’École, de l’ordre et de la suite de ses travaux pendant le premier semestre de l’an VII, de l’objet et du but de cette réunion.
Son discours est couvert d’applaudissements et la musique marque ce premier intermède par des airs patriotiques.
Alors, les élèves de l’École, désignés dans l’exercice scolastique du 20 ventôse, pour représenter chacun des cours, sont appelés successivement à la tribune et entendus, avec le plus grand intérêt, sur les matières qui ont fait l’objet de leurs études respectives.
Le citoyen Schisler parle le premier du dessin, objet d’un cours suivi par plus de cent cinquante élèves. Il expose les principes et les premiers procédés de cet art dont les applications sont si variées et si utiles. De nombreux applaudissements l’accompagnent au bureau, où il reçoit du vice-président de l’Administration centrale l’accolade fraternelle et un cahier de modèles de dessins au crayon de la plus grande beauté, par Putifat.
Les citoyens Vacheron et Bresson se succèdent, pour représenter les cours des langues anciennes. Dans un dialogue vif et animé, rendu avec beaucoup de précision et d’agrément, ils présentent les grands principes de morale développés dans le catéchisme de Muret traduit par François de Neufchâteau. Ils reçoivent, à titre d’encouragement, l’un les Géorgiques de Virgile, traduction de Delille ; l’autre les Aventures de Télémaque.
Les citoyens Rousson et Nirandes représentent le cours de mathématiques, les principes du calcul arithmétique et l’histoire de sa découverte. Ils reçoivent les Éléments de mathématiques de La Caille.
Le citoyen Pagès est entendu sur le cours d’histoire. Il compare les anciennes constitutions d’Athènes et de Sparte à celle que la France s’est donnée en l’an III et de ce parallèle, il fait ressortir la supériorité de notre pacte social sur tous ceux qui l’ont précédé. Une logique serrée, un organe agréable, un débit assuré obtiennent à ce jeune élève des applaudissements nombreux, au milieu desquels il reçoit les éléments de l’Histoire de France par Milliot. 3 vol. in-12.
Le citoyen Giraud parle sur les principes développés dans le cours de grammaire générale. Il présente l’histoire naturelle de la parole, montrant le langage, non-seulement comme enfant du besoin et de la nécessité qu’avaient les hommes de se communiquer leurs idées, mais comme le résultat nécessaire de la faculté de penser, comme le lien commun de l’ordre social et le principe de toutes les connaissances rattachant à un même tronc tous les idiomes. Le Dictionnaire de Richelet lui est donné en prix.
Le citoyen Silvain Mouton ayant mérité par son assiduité un encouragement, le professeur lui offre la Logique de Condillac.
Le citoyen Gineys est appelé à la tribune pour représenter le cours de belles-lettres. Il trace les caractères, les principes de l’éloquence républicaine : il en célèbre les triomphes dans l’aréopage et aux rostres. Il fait voir ses succès toujours liés à ceux de la liberté. Son discours portant tous les caractères de la belle nature qu’il avait développés est couvert d’applaudissements. Le bureau lui offre les Lettres de Dupaty sur l’Italie.
Les élèves de l’école primaire du citoyen Roussel demandent à partager les succès de leurs aînés ; toute l’assemblée applaudit à cet acte d’émulation d’un augure si flatteur et quatre jeunes gens, d’un âge encore bien tendre, sont entendus sur la géographie, avec le plus vif intérêt.
Le bibliothécaire de l’École, le citoyen Jamon, termine l’exercice littéraire par un discours éloquent, dans lequel il relève avec force l’importance du culte des arts et témoigne ses regrets au public de ce que les circonstances n’ont pas encore permis l’ouverture de la Bibliothèque.
La séance se lève aux cris de : Vive la République ! et de Guerre au gouvernement anglais !
Le cortège, formé dans le même ordre qu’en venant à la salle décadaire, se rend dans la grande cour de l’École pour l’inauguration de l’arbre de la liberté planté dans son enceinte. L’arbre est décoré de guirlandes tricolores et d’inscriptions ; tous les fonctionnaires sont rangés autour. Le citoyen Barrès, professeur de belles-lettres, parle sur l’objet moral de cette cérémonie, sur le prix et les caractères de la vraie liberté. L’Institut de musique répond à ce discours par les airs chéris des républicains, puis un chœur de jeunes élèves chante quelques couplets de circonstance sur l’air Je l’ai planté, je l’ai vu naître.
La promenade civique ne pouvant avoir lieu à cause de la longueur de la cérémonie, les diverses autorités se séparent. Le soir, les artistes dramatiques donnent L’Homme oisif ou les Amis de collège, pièce qui, par son but moral et son à-propos, ne pouvait mieux terminer cette aimable fête.