II. — Les divisions de l’enseignement.
Chacun sait, qu’en France, l’enseignement officiel est divisé en trois branches : enseignement primaire, enseignement secondaire, enseignement supérieur. De ce dernier il y a peu de chose à dire. On le distribue à des adultes, hommes ou femmes, préparés à le recevoir par leurs études antérieures, et dont le cerveau a déjà reçu un commencement de formation. L’action éducative directe est donc à peu près nulle. De ce que dit le maître, l’élève ne prend que ce qu’il veut bien ; il est à même de discuter et de critiquer ; bien ou mal, — là n’est pas la question — il critiquera et il discutera. Restent donc les deux autres divisions : enseignement primaire et enseignement secondaire. En apparence, l’enseignement primaire doit comprendre les connaissances simples, générales, indispensables à tous, et servant de préparation à l’enseignement secondaire, pour les enfants qui seront appelés à recevoir celui-ci. En fait, nous allons le constater bientôt, il n’en est pas ainsi, tant s’en faut. Quant à l’enseignement secondaire, il n’a cessé de subir des crises successives et des transformations multiples qui sont l’indice de son état de lamentable misère. Il n’y a pas bien longtemps encore, les connaissances distribuées par cet enseignement comprenaient surtout un fatras artificiel de langues mortes, d’histoire conventionnelle, dénommé par antiphrase humanités ; les vérités scientifiques y occupaient une place nulle ou insignifiante. Malgré les changements opérés, rappelant assez bien les changements de position d’un malade qui se retourne dans son lit, un universitaire qui doit s’y connaître, M. Gaston Téry, pouvait écrire récemment :
« Il est impossible de comprendre notre système d’éducation si l’on ne commence par se bien pénétrer de ce principe que l’Université se propose simplement d’enseigner l’Ignorance
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Oui, faire des ignorants, voilà notre idéal pédagogique.
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Notre lycée est une solide boîte en briques, où nos élèves sont aussi parfaitement retranchés du monde que s’ils vivaient dans un souterrain. Pauvres petits ! On les habitue si bien à ne rien voir qu’ils finissent par devenir aveugles, comme les poissons des mers profondes. »
C’est dans les lycées et dans les collèges que se donne l’enseignement secondaire officiel. C’est aux écoles qu’appartient l’enseignement primaire. Or, la plupart des lycées ont institué des classes primaires recevant de tout jeunes enfants. D’autre part, sur tous les points où l’enseignement primaire a pris un développement considérable, on a été conduit, sous le nom d’enseignement primaire supérieur, à instituer des établissements qui en fait distribuent une instruction secondaire, avec un peu moins de langues mortes en général.
Cette invasion réciproque des deux enseignements suffit à montrer combien la division est fausse, combien mensongères sont les apparences.
La vérité, c’est que les établissements d’enseignement secondaire sont réservés aux enfants de la bourgeoisie, les écoles primaires aux enfants du peuple.
C’est une coupure sociale, et pas autre chose.
Il faudrait être aveugle pour se refuser à la voir. Et cela s’explique par ce fait que les divers gouvernements qui ont sévi sur notre pays depuis la Révolution n’ont été que des syndicats d’intérêts bourgeois, ayant pour but d’assurer la prédominance de la classe dirigeante, sa puissance d’exploitation, la conservation de ses privilèges. Il importait donc de réserver aux petits bourgeois le monopole d’un enseignement d’ordre plus élevé, en laissant aux petits prolétaires la connaissance rudimentaire du français et de quelques règles d’arithmétique, bien suffisante à de futurs exploités.
Le calcul s’est trouvé déjoué, cependant, comme le sont souvent les calculs inspirés par la peur. Logiquement, il eût fallu refuser au peuple jusqu’à l’enseignement de l’alphabet. Et, à l’heure actuelle, la possibilité de lire et d’écrire, donnée à tous les prolétaires des jeunes générations, est le plus terrible des germes de révolution sociale. Il est même arrivé une chose assez curieuse ; c’est qu’en dépit de tous les efforts administratifs et gouvernementaux, l’enseignement soi-disant privilégié est tombé dans un état de marasme et de décrépitude dont donne bien l’idée la citation de M. Téry, que nous produisions plus haut. Lycée et école primaire sont deux abrutissoirs ; mais le premier est d’un effet beaucoup plus puissant que la seconde, parce que l’élève de l’école primaire conserve encore le contact avec la vie, alors que l’élève du Lycée est enfermé dans le domaine de la mort.
Et tous les efforts n’y sauraient rien faire ; malgré la valeur des maîtres, malgré les sacrifices d’argent, la bourgeoisie dirigeante, dans son horreur du prolétariat, recevra de plus en plus une éducation fausse, artificielle, anti-humaine et deviendra de plus en plus incapable de rien diriger.
D’autre part, l’instituteur primaire prend chaque jour plus d’importance et son action ne cesse de gagner du terrain.
Modestement instruit, pourvu d’un salaire de famine, persécuté, calomnié, accablé d’un travail ingrat et absurde, il fait tête à tout obstacle. Il lutte, il s’élève, et bientôt les colères soulevées contre lui de tant de côtés seront réduites à l’impuissance.
Il n’y a donc pas lieu de trop se désoler de l’état de choses actuel, en ce sens qu’il produit des résultats justement contraires à ceux que se sont proposés les créateurs du système. Néanmoins, nous n’exagérions pas en affirmant plus haut que tous nos établissements d’instruction sont des officines d’abrutissement.
Il en est ainsi, surtout pour l’éducation des tout petits enfants ; et cela, parce qu’on méconnaît systématiquement les qualités et les lacunes du cerveau de l’enfant, parce qu’on ignore ou qu’on méprise sa psychologie.
L’enfant a une mémoire prodigieusement facile, mais fugace ; il enregistre merveilleusement les faits qui l’intéressent ; mais pour que la trace en demeure permanente, il faut que l’intérêt existe, et il faut souvent aussi des enregistrements réitérés. D’autre part, sa curiosité est grande ; il a le goût de savoir, de comprendre, tout en étant radicalement rebelle aux raisonnements de la logique formelle qui ne disent rien à son esprit.
De cet état psychologique, il résulte que le premier enseignement devrait avoir exclusivement une apparence d’amusement, de jeux ; portant sur des objets concrets, réels, il se proposerait d’exciter sans cesse la curiosité, de provoquer à la découverte, et parviendrait de la sorte à emmagasiner sans efforts, sans ennui, dans l’esprit de l’enfant, au bout de quelques années, un précieux ensemble de notions utiles.
Reposant sur le respect de la liberté de l’être humain, sur l’observation consciencieuse des dispositions cérébrales propres à chaque élève, cette méthode l’amènerait ainsi vers l’âge de 11 à 12 ans, à pouvoir aborder la période d’étude. Celle-ci, longue ou courte, qu’elle s’arrête à 13 ou 14 ans ou se prolonge au-delà de 20, sera dans tous les cas singulièrement plus fructueuse qu’aujourd’hui.
La raison amène donc à dire qu’à la division artificielle : enseignement primaire — enseignement secondaire — devra être substitué la suivante : Initiation — Étude.
Or, dans la pratique de l’enseignement primaire actuel, on fait à peu près juste le contraire de ce que nous venons de dire. La mémoire est heureuse, on en abuse ; on fait apprendre par cœur, on enseigne des raisonnements, des formules qui ne peuvent rien dire à l’esprit de l’enfant ; on les lui met de force dans la mémoire, et, en le torturant, on lui fait retenir, quoi ? Des mots, rien que des mots. Sa curiosité, on lui en fait un crime ; ses questions, on les élude ou on le fait taire.
Il est difficile qu’il en soit autrement quand on voit, ce qui n’est pas rare, des classes de 60 ou 80 jeunes enfants confiés à un seul instituteur. Ce ne sont plus là des écoles, mais des bergeries, des garderies de petits animaux qu’on essaie simplement de réduire au silence. Cet odieux spectacle ne se prolongera pas longtemps, même dans notre monde barbare, qui se prétend civilisé. Il faudra bien et à bref délai, qu’à la fiction succède la réalité, qu’à l’apparente instruction primaire succède l’initiation véritable, préparatoire à l’étude future, et reposant sur la base solide des connaissances rationnelles, scientifiques, dont l’humanité est déjà en possession, et qui cependant ne sont rien, en comparaison de ce qu’elle possédera un jour.