IX. — Conclusion actuelle.
Le titre « L’Éducation de Demain », que j’ai choisi, m’oblige à présenter quelques explications, en terminant cette étude rapide. Que veut dire ce mot « demain » ? J’entends par là ce qui succédera nécessairement à l’état de choses actuel. Ce sera peut-être dans un an, peut-être dans un siècle.
Ce que les gouvernements doivent souhaiter, s’il leur reste une parcelle quelconque de sens critique, c’est que la transformation dont il s’agit s’accomplisse dans le plus bref délai. On ne peut en effet pousser l’illusion jusqu’au point de s’imaginer que l’état social actuel soit destiné à durer. Les fissures apparaissent de toutes parts, les craquements se font entendre ; vraisemblablement, c’est sous la poussée des causes économiques et financières que se produira l’écroulement final, inévitable, un peu plus tôt, un peu plus tard ; selon qu’alors on se trouvera en face d’une masse humaine ignorante, incapable de volonté, accessible à toutes les impulsions, ou bien d’une population à l’esprit robuste, préparée par une éducation rationnelle aux luttes de la vie, la physionomie de l’événement sera fort différente. Dans le dernier cas, le passage d’un état de choses au suivant pourra se faire pacifiquement ou à peu près. Sinon, ce sera une ère de violences dont aucun des exemples du passé ne saurait nous donner une idée exacte.
En aucun cas, les dirigeants d’aujourd’hui ne sauraient prétendre à garder leurs privilèges, pas plus que les nobles de l’ancien régime ne gardèrent les leurs à la fin du xviii siècle. Ils auraient donc tout à gagner à réparer dès maintenant les voies à une transformation des esprits qui serait une sorte de soupape de sûreté contre les accidents à prévoir.
Ceci les regarde, et nous n’y pouvons que peu. La seule chose certaine, c’est que ce qui est ne peut durer. Et la chose très probable selon moi, c’est qu’une fois la crise passée, le problème de l’éducation sera résolu sous la forme que j’ai indiquée ci-dessus.
De ce que sera cette organisation sociale, en dehors de la question de l’éducation, je ne me suis pas préoccupé ; ceci est en dehors de mon sujet. Mais si je m’étais proposé d’étudier simplement une question philosophique et théorique, je serais arrivé à des conséquences beaucoup plus brèves et beaucoup plus simples. Le jour, en effet, où la terre serait peuplée d’êtres raisonnables, les enfants seraient élevés raisonnablement, d’une façon toute naturelle ; la liberté résoudrait toutes choses en s’aidant de la force que donne l’association.
Mais il serait bien chimérique de s’imaginer que la chute du système social actuel fera tout à coup luire la raison, comme par un coup de baguette magique, dans les cerveaux obscurcis qui composeront encore la plus grande partie de l’humanité. Il faudra sans doute encore bien du temps, avant qu’aux générations barbares d’aujourd’hui soit venue se substituer une humanité civilisée ; c’est ce qui nous fera passer, vraisemblablement, par des états intermédiaires où les lois, les contraintes extérieures joueront encore un rôle ; ces états ne seront pas plus insupportables que celui sous lequel nous vivons — la chose est assurément impossible — mais ils laisseront subsister des organisations collectives destinées à disparaître plus tard. C’est pourquoi j’ai ajouté à cette conclusion l’épithète « provisoire ».
Il est bien des points que j’ai dû laisser dans l’ombre. Il en est un cependant, que je ne veux passer entièrement sous silence, et dont je dirai quelques mots seulement en terminant cette étude. C’est celui de l’égalité des sexes devant l’éducation, et, comme conséquence, de la co-éducation.
Dans tout système rationnel et humain, la co-éducation s’impose ; elle seule est morale ; elle seule peut former des êtres humains sachant se respecter mutuellement, ayant de part et d’autre la conscience de leur dignité et de leur souveraineté sur eux-mêmes. Seul le fanatisme des abominables religions de haine et de mort a pu empoisonner notre éducation de l’odieux préjugé sexuel. Dans l’éducation professionnelle seule, la séparation a sa raison d’être, lorsqu’il s’agit de professions spéciales à un sexe ou à l’autre, les êtres humains, hommes ou femmes, étant égaux en droit et en dignité, dissemblables en aptitudes.
Mais, cette réserve mise de côté, il n’y a aucune objection possible contre un système d’éducation qui n’a donné que les meilleurs résultats, partout où l’on en a fait franchement et honnêtement l’application. Même en France, cette terre bénie des préjugés et de la routine, un admirable éducateur, Paul Robin, ne succomba dans sa tentative que sous les coups de la calomnie cléricale.
Il serait bon de ne pas déshonorer le joli mot d’innocence en le détournant sans cesse de son étymologie. Or, rien n’est moins innocent, rien n’est plus nuisible que l’ignorance. L’ignorant est un danger perpétuel, pour lui-même et pour les autres, par cela seul qu’il ne sait pas. Même avec de bonnes intentions, il est capable de tout.
Et c’est pour cela que nous voulons par des flots de lumière, par un torrent de vérité, faire graduellement une humanité éclairée, consciente, qui sache et qui veuille, véritablement innocente, dans le sens le plus élevé du mot, parce qu’elle aura rejeté tous les préjugés de caste, de situation, de nationalité, de sexe, qui engendrent la haine et encombrent la route vers l’avenir.